‹ Pointes sèches (physionomies littéraires)Chapitre 6 sur 37 · M. RENÉ MAIZEROY · texte numérisé non relu

M. RENÉ MAIZEROY

lions, a triplé les étapes, gagné le petit bâton bleu semé d'abeilles d'or et les plumes blanches... J'aurais chanté alors au bon Dieu le Nunc dimittis tant j'étais heureuse... et je crois que j'ai une cocarde à ma cornette, une belle cocarde un peu usée, mais dont les trois couleurs tiennent bon quand même, tiendront plus longtemps que moi... » Cet exemple démontre que M. René Maizeroy, quand il le veut bien, sait sortir de la fadeur. Il faudra bien qu'il se résigne à produire, dans l'avenir, des œuvres graves. Car on ne peut éternellement vider le carquois d'Eros... Et il est des frivolités qui s'accommodent mal avec la vieillesse.

Bien souvent, à Champrosay, tandis que nous nous reposions sous les arbres de son jardin, et, à Paris, dans un coin de ce salon qui fut si largement cordial et hospitalier, Alphonse Daudet m'a conté sa vie. Il ' se plaisait à animer les choses passées; il les évoquait avec une vivacité incomparable et un charme de mimique et d'expression auquel on ne pouvait résister. Ce n'est pas en quelques pages que Ton peut juger le grand écrivain. Je voudrais, du moins, dessiner sa physionomie et marquer les changements qui y sont intervenus, durant trente années d'une fécondité incessante. J'userai, pour ce travail, des confidences que j'ai reçues; et j'essayerai de traduire l'opinion qu'Alphonse Daudet avait de son œuvre et qu'il exprimait très librement.

Tout d'abord, Daudet est une cigale et n'est guère que cela. Il est né dans la campagne poudreuse de Nîmes; sa famille est d'extraction assez humble,

quoique de souche bourgeoise. Il a dix-sept frères et sœurs. Son père fait le commerce des foulards, sa mère est plus raffinée, elle lit des romans, elle rêve sur les livres de M">* Cottin. Mais il a eu un aïeul resté légendaire, un certain chapelier qui vivait du temps de Louis XVI et qui fut un terrible luron. Alphonse a dans les veines quelques gouttes de son sang. Son enfance est turbulente; il prend part à Tagitation de la rue; il agit et pourtant il rêve. Il s'imprègne des parfums de son pays, il passe les nuits dans la montagne avec les pasteurs et garde, gravée en traits impérissables, la vision des larges plaines, des horizons limpides, des rocs brûlés de Provence. Il achève tant bien que mal ses études, manque son baccalauréat, s'engage h seize ans comme maître répétiteur et prend la résolution aventureuse de venir rejoindre à Paris son frère aîné, qui y occupait un modeste emploi et habitait une mansarde dans quelque rue du quartier Latin. M. Ernest Daudet a fixé dans une aimable page l'impression de cette arrivée : « Je le vois encore, exténué de fatigue et de besoin, mourant de froid, enveloppé dans un pardessus usé, défraîchi, démodé et, pour donner à son équipement une allure originale, chaussé, sur des bas en coton bleu, de socques en caoutchouc. » Il s'installa dans le grenier fraternel et vola à la conquête de la gloire. Il y vola mollement. 11 n'avait pas encore appris à vaincre sa paresse naturelle ; il attendait l'inspiration. 11 composait des vers

OÙ le frisson voluptueux de Musset s'avivait d'une pointe de bonne humeur ; il traduisait des légendes ensoleillées qui arrivaient d'Avignon en droite ligne. Ses premières poésies, ses premiers contes furent remarqués; l'auteur ajouta à leur succès en se montrant dans le monde. Il était beau comme un jeune dieu ou comme le Vincent de Mireille. Un gentil mélange de vivacité et d'indolence, beaucoup de délicatesse, une émotion pénétrante, le sens de la couleur, le don du rythme, et, par-dessus tout, cette séduction que l'on subit sans la définir et qui résulte de l'union étroite de ces qualités. Tels sont les mérites qui éclatent dans les Lettres de mon moulinj dans l'ébauche primitive de Tartarin et par où se signale Alphonse Daudet en cette période de sa carrière. Des deux êtres qui le constituent, le sensitif prédomine. L'observateur prend déjà des notes; il commence à emplir les fameux carnets dont on a si souvent parlé. Daudet amasse pour l'avenir des matériaux; il ne s'en sert pas. Il préfère s'abandonner à la folle du logis. Il chante et dort dans le sillon... C'est une cigale.

De 1870 à 1885, l'observateur prend le dessus. Un autre Daudet se dessine. Sa situation matérielle a changé. Il s'est marié; il a quitté la sainte bohème; il a contracté des habitudes d'ordre et de régularité ; . il a, à son foyer, une conseillère très sage, et peutêtre ambitieuse, qui l'encourage à aborder des œuvres plus vastes, qui voudrait que son talent acquît plus

d'ampleur. Il a reçu la commotion de la guerre, il a TU de près les misères de rbumanité; et les tragiques spectacles auxquels il a assisté ont élargi et^ si Ton peut dire, mûri son âme. Il était presque un enfant : maintenant il est un homme. H publie deux recueils : les Contes du lundis les Femmes d^artiste^ où Ton ne retrouve plus Tinsouciance des Lettres de mon moulin. Ces courts morceaux sont, pour la plupart, des drames condensés et suggestifs ; une rision aiguë des réalités s'y allie au prestige d'une forme infiniment souple et savante. Puis, il se consacre au grand roman de moeurs et de caractère. Quelle flamme, quelle fièvre il y apporta, ceux-là seuls le savent qui l'ont vu à cette époque. Si sa santé fut gravement ébranlée, il le dut à l'excès de labeur qu'il s'imposa lorsqu'il écrivit le Nababy les Rois en exil, V Évangéliste, Pendant huit mois, il besogna furieusement, restant attablé dix sept heures par jour devant l'écritoire, prenant à peine le temps de manger, se cloîtrant en sa demeure, ne dormant plus, apercevant en songe ses personnages qui lui parlaient, se réveillant en sursaut et couchant sur le papier le mot ou Tépithète qu'il avait peur de perdre au réveil. Quand le sommeil le terrassait, il lui jiemblait entendre une immense rumeur, comme si un bruit de houle ou de foule lui eût battu aux oreilles. 11 murmurait des paroles incohérentes, il était dans un perpétuel délire. On avait placé son lit auprès de son bureau, afin qu'il pût se vêtir en un clin d'œîl.

Quand le manuscrit fiit terminé, il posa un soupir de soulagement; mais il était trop tard : la machine surmenée refusait le service. L'écrivain fut pris d'une fatigue cérébrale invincible. En vain essaya-t-il de réagir en se jetant dans de rudes exercices physiques. Une nuit, il crut mourir. Il appela M'"* Daudet et lui murmura, d'une voix agonisante : «^ Finis mon bouquin! » Cri d'angoisse du créateur qui ne veut pas partir en laissant sa tâche inachevée. Il ne devait pas succomber tout de suite. Sa robuste constitution triompha du mal. Au surplus, il aurait pu s'éteindre à ce moment; sa renommée était fondée sur des assises robustes; elle était parvenue à son apogée. Il venait de produire, coup sur coup, les livres qui resteront ses chefs-d'œuvre, ceux où il a mis le plus de son cœur et de son cerveau : Fromont Jeune, les Bois en exil, le Nabab, Jack et Sapho. Toutes ses facultés s'y épanouissent dans un accord merveilleux, sans qu'aucune d'elles se développe au détriment des autres. Il a gardé l'éclat d'imagination de sa jeunesse et cette fleur de gentillesse dont il pare ses tableaux les plus cruels et qui en atténue les brutalités et qui empêche qu'ils ne soient déplaisants, tout en demeurant exacts; et, en même temps, il atteint à la plus haute expression des passions; il arrive au pathétique, au tragique; sa peinture a le puissant relief de la vie et elle possède l'ordre, la mesure et l'élégance des formes qui constituent l'œuvre d'art. Je ne sais ce que la

postérité conservera de ces huit ou dix volumes; je suppose qu'elle les meltra en bonne place, à mi-chemin de Balzac et de George Sand, Alphonse Daudet ayant plus de grâce que Balzac et plus que George Sand le souci du détail et la pénétration psychologique.

Dans les dix dernières années d'Alphonse Daudet cet équilibre s'est quelque peu dérangé. La petite cigale du pays nîmois est demeurée bien loin dans le passé. Le Daudet de Tadolescence, le Daudet au fin sourire, aux longs cheveux bouclés s'envolant à tous les vents, s'est assombri. Sa pensée, en dépit des souffrances qui ont torturé son pauvre corps, est demanrée vigoureuse et lucide; son talent a perdu de sa fraîcheur, il est devenu plus âpre. L'observateur remporte décidément sur le sénsitif ou, plus exactement, le sénsitif n'a plus la même façon de sentir; il est moins indulgent, moins enclin à la pitié; il s'irrite. Ce changement est sensible dans Vlmmortel^ roman haineux, où l'ironie va, en de certaines pages, jusqu'à la férocité. Il s'accentue encore dans la Petite Paroissey qui renferme le profil le plus aigu que l'on ait jamais tracé du jeune homme moderne, du siruggleforlifer, Charlexîs, c'e^t Néron, dépouillé de ses privilèges impériaux, jeté dans l'existence banale d'un siècle civilisé et exerçant ses ravages sur son entourage immédiat, puisqu'il ne peut plus en faire gémir l'univers. Ce type est établi

de main de maître. Daudet y a dépensé des trésors de clairvoyance. Mais que de yiolence, quelle implacable dureté dans cette étude I II s'est placé en face du monstre et Ta disséqué fibre à fibre avec la patience , mais non avec la sérénité d'un chirurgien. Au fond, il déteste son modèle et tous ceux qui lui ressemblent, et sa plume, alors qu'elle copie sa ressemblance, est agitée par une sourde colère...

Cette colère, j'en ai plus d'une fois surpris l'explosion, pendant nos causeries de bon voisinage, dans les allées du parc de Champrosay. Elle était, d'ailleurs, généreuse. Elle s'attaquait à ce qu'il y a de bas et de méchant dans l'humanité. Daudet considérait avec étonnement, presque avec effroi, les mœurs littéraires de la nouvelle génération. Les revues, où toutes les gloires acquises sont insultées par des envieux obscurs, lui étaient un objet de répulsion. Je me rappelle l'émotion que lui causa un certain plébiscite au sujet d'Alexandre Dumas fils et qui répandit sur sa tombe toute fraîche un flot d'outrages. Cette injustice le suffoquait; et, pour se soulager, il nous disait son admiration pour les maîtres, son affection respectueuse pour ses aînés, pour Théophile Gautier, pour Flaubert, pour Goncourt, pour ceux qui l'avaient aidé, à l'instant difficile des débuts. Pauvre Daudet! Il éprouvera à son tour l'ingratitude des jeunes hommes de lettres; et sans doute tiendront-ils à affirmer publiquement le

mépris où ils tiennent son génie. Il en sera vengé par Fadmiration naïve des milliers de braves gens, qu'ont charmés les divines fictions de ses livres, et par le culte que voueront à sa mémoire tous les amis qui Font approché

SoQ nom est assuré de survivre, sinon son œuvre. On dira plus tard SchoU, comme on dit Chamfort. Et Ton citera ses mots, dont quelques-uns seront apocryphes. Depuis bientôt un demi-siècle, on attribue à SchoU toutes les plaisanteries spirituelles qui éclosent sur le boulevard. Il n'a pas besoin de ce surcroit, ayant son propre fonds qui suffit. Mais on ne prête qu'aux riches...

Comment il quitta sa ville natale, comment il vint à Paris, il Ta raconté en des pages sémillantes. Il avait seize ans; il achevait sa rhétorique au lycée de Bordeaux, dont il suivait les cours comme externe, et il amaljgamait les vers latins avec la critique théâtrale. Il rendait compte, dans une feuille locale, des pièces nouvelles. Ses parents ignoraient, bien entendu, ce scandaleux vagabondage. Un incident imprévu le leur révéla. Une dame se présente chez eux et demande à parler à Aurélien. « Que voulez-

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VOUS à cet enfant? répliquent-ils d'un air courroucé. — Je suis une des pensionnaires du Grand-Théâtre, et je viens le remercier de son dernier article... » On juge de Faccueil que reçut notre potache quand il rentra, sa serviette sous le bras : « Une actrice I Tu nous envoies des actrices I Eh bien! tu les prieras d'aller te rejoindre ailleurs. Je ne veux pas de cela à la maison! » Le professeur de SchoU, M. Garçonnet, qui devait occuper plus tard une chaire à la Sorbonne, se montrait moins rude que son père : « Vous qui êtes influent, lui disait-il, tâchez donc de m'avoir, par-ci, par-là, une loge. » 11 n'en fallait pas tant pour exalter Fimagination d'un futur homme de lettres, qui était déjà sensible à la flatterie... Sa préoccupation, le but où tendait son secret désir, c'était Paris, qu'on n'avait pas encore appelé la Ville-Lumière, mais qui étaij seul dispensateur de la grande renommée. Scholl aimait Bordeaux du fond de l'âme; il avait même des raisons particulières d'y être attaché, car il y connaissait une certaine Léopoldine, grisette et blanchisseuse de son état, qui lui donnait beaucoup de satisfaction. L'amour et l'ambition ne vont pas souvent ensemble. Scholl ayant à choisir entre la gloire et Léopoldine, n'hésita pas : il sacrifia Léopoldine. Et il demanda à l'auteur de ses jours la permission d'aller chercher fortune dans la « capitale ». Celui-ci s'éleva avec véhémence contre ce dessein. « Si encore, tu devais gagner un jour douze mille francs par an, comme

M/ Jules Janin!... — J'espère bien gagner davantage ! — Jeune présomptueux! — Alors c'est un refus? — Catégorique ! » Aurélien, qui n'était pas patient, — c'est là son moindre défaut! — résolut de prendre la poudre d'escampette. Mais où trouverait-il l'argent nécessaire à ce coûteux voyage? Il avait bien une tirelire où sa mère glissait une pièce de cinq francs chaque fois qu'il consentait à « se purger ». Il se purgeait rarement et cassait souvent la tirelire. Il vendit ses dictionnaires, ses livres de classe. Il désespérait de réunir le magot rêvé, et maudissait la barbare tyrannie qui écrasait dans l'œuf sa vocation, lorsque sa sœur vint à son secours. Elle admirait Aurélien, elle partageait ses espérances. Elle lui dit : « Veux-tu mes économies? J'ai six cents francs dans le fond de ce tiroir. Tu me les rendras quand tu pourras! » Scholl embrassa la chère enfant en versant des pleurs de reconnaissance, et s'occupa de tout préparer pour sa fuite. Il acheta une malle qu'il déposa chez Léopoldine, y empila son habit noir, ses bottines vernies (il comptait se répandre à Paris dans la haute société); quelques chemises fraîchement blanchies (Léopoldine y avait mis tout son cœur); il s'assura d'une place sur la diligence. Et fouette cocher! Trente-six heures plus tard, il débarquait rue du Bouloi, où les voitures publiques de Laffitte et Gaillard avaient leur remise. Les trente louis de la petite sœur étaient légèrement écornés. Mais Scholl se sentait un courage à toute épreuve. Il

regarda sans frayeur ces rues populeuses, ce ciel brumeux, hostile aux nouveaux venus : « A nous deux, Paris! » Il se dirigea d'instfnct vers le boulevard des Italiens; et comme il passait devant le perron de Tortoni, brillamment illuminé, une voix intérieure lui cria : « Ce sera là ton domaine ! »

A ce moment, aux environs de 1850, une évolution se dessinait chez les jeunes gens. En littérature, ils sortaient du mouvement' romantique et y étaient encore à demi plongés. En politique, ils s*étaient nourris d'un certain idéalisme humanitaire et sentimental, et ils éprouvaient comme un mystérieux besoin de réagir contre ces doctrines et ces tendances. Chaque génération s'insurge contre la géné-^^ ration qui est venue avant elle; et ces revirements sont la condition même du progrès, puisqu'ils donnent une direction et une impulsion nouvelle au mouvement des idées. Aurélien Scholl tombait en pleine insurrection. Les poètes, las d'épancher leur enthousiasme, jetaient les fondements du Parnasse, qui proscrivait l'émotion et prescrivait le culte de la rime millionnaire. Les romanciers délaissaient l'imagination pour l'étude de la vie et s'efforçaient d'être « scientifiques ». Les dramaturges s'intéressaient aux questions sociales, et déjà l'on voyait poindre les pièces à thèses. Ceux qui n'étaient tout à fait ni des romanciers, ni des dramaturges, ni des poètes, se jetaient à corps perdu dans le journalisme et le transformaient. Ils y étaient aidés par les circon-

stances. L'empire, en supprimant la liberté de la presse, en lui imposant un contrôle incessant et rigoureux, Tobligeait à devenir plus frivole. Les feuilles, ne pouvant s'occuper des affaires d'État, se rattrapaient sur les affaires mondaines. A côté des journaux dogmatiques, demeurés fidèles à la tradition d'Armand Carrel, se fondèrent de nombreuses gazettes, très vives d'allure, et qui se cantonnèrent sur le terrain de la littérature et des mœurs. De brillants écrivains s'y révélèrent : Auguste Villemot, Arsène Houssaye, Charles Monselet, Eugène Chavette, Edmond About, Francisque Sarcey, Hector Pessard, Jules Claretie, Rochefort... Aurélien Scholl avait sa place marquée dans cette phalange. Après avoir collaboré à d'éphémères organes, tels que la Naïade^ journal pour lire au bain, imprimé sur tissu imperméable, et le Satan, qui s'élaborait dans l'officine d'un marchand de vins, il entra au Figaro, il fonda V Événement et le Naiti jaune. Du jour au lendemain, il devint célèbre. Il avait une note à lui, une façon de trousser l'anecdote et de décocher le trait, une verve alerte et mordante qui conquirent le public. Pendant vingt ans, il se dépensa avec une inconcevable prodigalité.

Je me suis amusé à compulser la collection de ces vieux papiers. Tout d'abord, on en est étonné : ces numéros de huit grandes pages ne renferment que des échos, des nouvelles à la main et des causeries légères. Ce bavardage semble futile. Et peu à peu on

s'y laisse reprendre. On est émerveillé de la quantité d'esprit qui s'y gaspillait. Trois fois par semaine, Âurélien SchoU improvisait ses cinq ou six colonnes. Il brodait sur n'importe quoi des variations qui n'étaient presque jamais indifférentes. Et autour de lui se formait une légende. Il plaisait aux femmes, et il était batailleur. Il eut je ne sais combien de duels, seize ou dix-sept, avec des confrères, avec des clubmen, avec M. Sarcey, avec M. de Dion. EnQn, il portait un monocle, et cet appareil, qui n'était pas un vain ornement et qui venait en aide à la myopie du chroniqueur, prit un caractère symbolique. Ce monocle effronté, vissé dans l'œil, et volontiers insolent, le complétait dans l'opinion de la foule, et résumait ce que le personnage de satiriste boulevardier comporte d'aplomb, d'impertinence, de hardi caquet. Il fut convenu que tout journaliste qui ne s'occupait pas exclusivement d'économie politique devait avoir un monocle. Et tous eurent des monocles, à l'exemple d'Aurélien Scholl. Celui-ci voyait grandir sa réputation, et s'accommodait du rôle qui lui était assigné : il le jouait à merveille. Il ne se bornait pas à écrire ses chroniques, il les « causait ». Chaque soir de cinq à sept, autour d'une table de café, il tirait son feu d'artifice et lançait à tous venants des fusées, qui parfois étaient meurtrières. C'est lui qui, interpellant un méchant auteur nouvellement décoré, et dont la boutonnière, trop large, laissait échapper le ruban rouge, s'écria, avec ce ricanement qu'on lui connaît :

« Inutile de remettre ce ruban I II tombera toujours. Votre boutonnière ne peut s'empêcher de rire!! » Ces trouvailles, qu'on se répétait le lendemain, mettaient Paris en joie. Et c'est ainsi que Scholl affirma sa royauté. Il produisait, entre temps, car il fut grand travailleur, des comédies spirituelles, des romans et des contes ingénieux, voire quelques vers, qui valaient pour le moins ceux de Mtlrger. Tout ceci ne comptait pas. Scholl avait son étiquette : il était riiomme de France qui faisait le plus de « mots ». Et il fît des mots, sans se lasser, le plus aisément du monde; les mots lui venaient comme les fruits viennent aux arbres, par l'impulsion d'une force naturelle : mais ils lui venaient en toutes saisons... Aujourd'hui, M. Scholl est arrivé à l'âge où les généraux quittent le commandement et le passent aux cadets. 11 s'est un peu détaché du journalisme; il montre une politesse bienveillante aux jeunes cannibales du Mercure de France et de la Plume ^ qui l'honorent, en retour, de quelques égards. Mais je crains que, de part et d'autre, cette sympathie ne manque de sincérité. Et M. Scholl est, je pense, très heureux. Il a rempli sa destinée, il a gardé sa belle humeur. Il aime les animaux, et sa maison en est pleine, ainsi que d'amis. Il a son perroquet Antoine et son camarade Chincholle, auxquels il a voué une grande affection. N'établissez, je vous prie, aucune assimilation entre M. Chincholle et Antoine. Antoine est un être au cœur sec, égoïste et vicieux. M. Chin-

choUe est le meilleur et le plus fin compagnon... L'éminent chroniqueur vieillit de la sorte, si c'est vieillir que conserver, sous la neige des cheveux, la bienveillance et la gaîté, cette double jeunesse du cœur et de Tesprit.

Il y a deux parts dans Tœuvre de M. Pierre Loti. Ses plus fameux ouvrages (à l'exception de Pêcheurs d'Islande) ne sont que des fragments d'autobiographies. Dans Rarahu^ dans Aziyadé^ dans Madame Ckrisanthèmej dans Fantôme d'Orient y il a conté ses amours, et c'est à ces épisodes qu'il dut sa première célébrité. Il s'en exhalait un charme incomparable, et auquel la foule ne pouvait être insensible. Pendant dix ans au moins, toutes les Françaises sentimentales furent éprises de M. Pierre Loti. Elles goûtèrent en lui Thomme et l'écrivain ; l'homme qui avait eu d'étranges aventures et qui les confessait avec une fatuité pleine de grâce, l'écrivain qui savait évoquer, avec une puissance extraordinaire, la féerie des climats lointains, et qui, dans ces décors de rêve, plaçait des drames humains et tendres, drames de sang, de larmes et de volupté. Certains lecteurs, moins prompts à s'émouvoir, reprochaient k M. Pierre

Loti de trop occuper le public de sa personne. « Que deviendra cet auteur, pensaient-ils, quand il aura passé Tâge où Ton excite les passions? Car il est destiné à vieillir, comme les hommes vulgaires. Et dans vingt années, lorsqu'il sera devenu chauve et que sa moustache aura blanchi, il ne pourra sans quelque ridicule nous présenter des héroïnes énamourées, fussent-elles noires comme des taupes ou jaunes comme le safran. Or, dès que M. Pierre Loti ne parlera plus de lui-même, de quoi parlera-il? Est-il capable de parler d'autre chose? » Il est visible que l'écrivain a pressenti cette objection. Sa condition a changé; le libre et capricieux officier a pris racine; il s'est marié. Des raisons de convenance s'opposent à ce qu'il continue à narrer ses bonnes fortunes, et je veux croire que, même en eût-il le dessein, il ne trouverait plus dans sa vie, devenue calme, matière à de tels récits. Ne voulant plus se mettre en scène directement, il a créé des héros imaginaires, Yan et Gaud, de poétique mémoire ; le matelot Jean Berney ; le couple de Ramuntcho, si touchant et si simple. La critique, d'abord défiante, dut avouer que ces figures, pour être fictives, n'étaient pas moihs vivantes que les figures réelles que M. Loti avait placées dans ses premiers livres. Et c'est ainsi qu'il conquit la place éminente qu'il occupe aujourd'hui dans le roman i français contemporain, et que personne ne songe plus à lui contester.

Sur quelles qualités acquises et sur quels dons

naturels sont fondés le mérite et la gloire de M. Loti? Si nous considérons la longue série de ses volumes, nous y relèverons quelques traits qui leur sont communs à tous, et qui me paraissent caractériser son tempérament. Et, d'abord, c'est une admirable sincérité. M. Loti est toujours sincère, même quand il se trompe, même quand il se contredît (cela lui arrive quelquefois). Il n'écrit que sous l'impulsion d'un sentiment vrai. S'il laisse tomber de sa plume des pages tristes, c'est qu'il a l'âme en deuil; s'il pousse des cris de joie, c'est que son cœur est en fête. Nous sommes sw^s qu'il pense ce qu'il dit, et cette certitude nous inspire, tout ensemble, de la confiance et du respect. M. Loti possède donc une sensibilité très vive. De plus, sa sensibilité est très mobile; elle varie sans cesse; elle nous déconcerte, nous surprend et, par cela, nous attache. Ce romancier est un baromètre qu'influence le plus léger changeaient de température ; ses impressions se succèdent avec une surprenante rapidité; il est indécis, ainsi que la plupart des sensitifs; il passe d'un extrême à l'autre, d'une disposition à la disposition opposée. De là des doutes, des angoisses, des embarras qu'il nous confie en toute franchise et qu'il excelle à nous faire merveilleusement saisir. Enfin, M. Loti, qui s'analyse avec une rare perspicacité, areçu la faculté d'exprimer exactement et complètement ce qu'il sent, de rendre l'infini détail de sa pensée, les plus subtiles, les plus fugitives nuances de ses sen-

salions d'art et de ses mouvements d'âme. Sa langue est d'une souplesse prodigieuse : elle fait corps avec ce qu'elle traduit; elle ressemble à un délicat tissu qui moule le contour des objets et en épouse la forme. L'adhérence est complète et parfaite... Et l'on ne peut pas dire que cette langue soit recherchée ni savante; elle est purement intuitive. M. Loti n'a rien d'un rhéteur, il n'a point appris à composer selon les règles classiques : il doit à la seule nature ses qualités de styliste. Remarquez que sa prose n'est jamais déclamatoire, ni guindée, ni même élégante (au sens ordinaire du terme) ; on ne peut guère lui reprocher qu'une nervosité, qu'uae fébrilité excessives, mais dans ces défauts mêmes de l'écrivain, nous reconnaissons le tempérament de l'homme. Ils sont compensés d'ailleurs par des avantages supérieurs. Nul ne sait comme l'auteur à'Aziyadé donner en quelques lignes la vision d'un pays et saisir et mettre en lumière les points saillants d'une description.

J'arrive au mérite essentiel de M. Pierre Loti, à celui qui, je crois, prime tous les autres et explique le mystérieux ascendant qu'exerce ce magicien sur ses lecteurs innombrables. Beaucoup de romans (et non des moins agréables) n'éveillent que ce genre d'intérêt qui s'attache aux combinaisons d'événements. Chez M. Pierre Loti, il y a toujours un 'prolongement. Des faits particuliers qu'il retrace, jaillissent, peut-être à son insu, ou sans qu'il en ait une conscience très nette, des observations et des

idées générales. Il ouvre, de la sorte, chemin faisant, des fenêtres sur Tinfîni; et cette puissance de généralisation, en môme temps qu'elle développe de vastes horizons devant la pensée, élargit le cadre du livre et en dissipe la monotonie. Par exemple, M. Loti explique, au début de Fantôme (TOrient, les mobiles qui Font poussé à entreprendre un dernier pèlerinage à Constantinople. Se trouvant seul une nuit dans sa maison natale, au milieu de son musée de bibelots exotiques, il met la main par hasard sur un bracelet ayant appartenu à Aziyadé. Et soudain, il est pris d'un grand attendrissement et d'un ardent désir de savoir ce que sa chère petite sultane, jadis tant aimée, est devenue. L'ombre d' Aziyadé l'attire : il partira. Puis surgissent les scrupules, les appréhensions. Par la croisée montent vers lui les fraîches exhalaisons des champs; la douce paix de la maison familiale le pénètre : « Mon Dieu, je vais, pour ce voyage, perdre nos derniers beaux jours d'ici, avec la plus belle floraison de nos roses sur nos murs, et je ne verrai plus, cette année, deux chères robes noires se promener dans notre cour au dernier resplendissement de septembre. Et qui sait, avec tout l'imprévu de mon métier de mer, quand je retrouverai ces choses? Me voici maintenant indécis, attristé et presque retenu, à cette veille de départ, par le regret de ce que j'abandonne... Puis, brusquement, tout change, dès que je suis rentré dans le logis turc rouge sombre, oti luisent les

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armes; tout s'oublie, dans l'impatience inquiète de Stamboul, à cause simplement d'une amulette que je suis allé quérir au fond d'un coffre et que j'ai rattachée à mon cou. » La vue de cette amulette éveille encore d'autres pensées. Loti songe à la main mignonne qui l'a brodée; il se demande pourquoi tous les amants, à quelque race qu'ils appartiennent, éprouvent le même besoin d'échanger de petits objets matériels à titre de souvenirs, et l'uniformité de ce penchant lui inspire des doutes sur l'individualité propre des âmes. Nous ne pouvons nous empêcher d'être touchés par ces réflexions. Et cette page qui ne serait, sans elles, que gracieusement mélancolique, prend un accent d'amertume et de tristesse qui vibre au plus profond de notre être.

Il serait aisé de poursuivre cette recherche et de multiplier les citations; on n'a que l'embarras du choix. Dans les livres intimes de M. Loti comme dans ses livres moins personnels, nous aurions à noter des traits pareils. Nul n'est plus égal à lui-même que cet auteur, dont la force créatrice est en quelque manière impérieuse et spontanée comme un instinct. Dans tout ce qu'il a produit nous le retrouvons avec ses faiblesses et ses prestiges, avec sa mobilité souffrante, ses élans, ses crises, ses étrangetés, ses désespoirs un peu puérils, mais aussi avec ses dons incomparables de peintre et d'évocateur, avec ses nerfs . délicats et cette grâce délicieuse qui flotte autour de ses œuvres ainsi qu'un léger encens.

S'il ressemblait à ses livres, il serait jovial, débraillé, ventripotent; il aurait des allures de compagnon bon enfant et un peu canaille, et Ton ne serait point étonné de le voir, après boire, vautré sur un divan d'estaminet, le gilet déboutonné, la panse à Tair, expédiant par douzaines les bocks et les calembours. Ce serait un composé de tourlourou en ballade, de rapin en goguette et de commis voyageur facétieux...

Et maintenant, voici Georges Courteline peint au naturel : Petit, maigre, souffreteux, le corps enfoui dans un vêtement trop large, le poil rude et rare, le teint bilieux, le corps frileusement cravaté de laine; cet homme est triste, il donne Timpression d'un retour d'enterrement. Il rappelle Isidore Girodot, le raté de méchante humeur, que M. Coquelin Cadet incarne avec distinction...

Prenez garde, cependant... Ce personnage ouvre

la bouche. Et, soudain, il se transiorme. L'œil s*anime et pétille. La voix, tour à tour sourde et claironnante, se répand en drôleries. C'est un feu roulant de mots, d'historiettes, de traits aigus, soulignés de gestes épileptiques. Une gaîté énorme, démesurée, jaillit de ce discours. Et vous éprouvez, à l'entendre, la même joie que vous procura la lecture de Potiron, Lidoire et la Biscotte, la Peur des Coups et le Train de huit heures quarante- sept.

Georges Courteline, que Dieu voulut bien envoyer aux Français pour les consoler de leurs misères, naquit à Tours en 1860. Son père était Jules Moinaux, qui donna pendant cinquante ans à la Gazette des Tribunaux des comptes rendus judiciaires humoristiques et dépensa à cette besogne plus de verve qu'il n'en eût fallu pour assurer le succès de vingt comédies. On l'envoya faire ses humanités au collège de Meaux. Il les fit très mal. Il fut un mauvais élève et surtout un élève malheureux. Sa sensibilité comprimée se déchaînait en des mouvements de sourde révolte. Il haïssait la discipline scolaire, comme il devait haïr plus tard celle du régiment et celle des bureaux, et celle de la censure. Il prenait déjà une attitude d'insurgé. Il a laissé de ces années d'école un tableau désolé, dont le ton contraste avec celui de ses récits habituels. Il n'a pas le courage de rire, quand il repense à ces choses. Et d'abord, la description du décor : « La cour des moyens commençait à sortir de l'ombre. C'était un rectangle allongé,

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de terre crayeuse, qu'emprisonnait sous trois de ses faces une enfilade ininterrompue de cloître pleine de nuit : voûtes basses où la voix sonnait deux fois dans le silence, et dont les dalles vallonnées, effleurées à peine, . autrefois, du pas discret des Ursulines, s'achevaient d'user aux semelles ferrées des lycéens, au bois de leurs lourdes galoches »... Plusieurs centaines d'enfants étaient lâchés entre ces murs. Courteline. n'est pas tendre pour les compagnons de ses premiers jeux. « Tout en eux était odieux, depuis leurs faces parsemées de son, jusqu'au chantonnement de leur parler. Ainsi, c'était au sein d'un pareil monde qu'il fallait vivre désormais, parmi ces rustres aux lourdeurs de bœufs, aux cous puissants, aux poignets rouges s'allongeant, ridiculement nus, hors des manches fripées de la tunique. » On sent de la colère et de la rancune dans ces lignes. On les croirait écrites par Jules Vallès. Lorsqu'il eut terminé tant bien que mal ses études, Georges Courteline s'engagea pour cinq ans au 13* chasseurs, en garnison à Bar-le-Duc. Ce fut un cavalier déplorable, un tireur au flanc extraordinairement subtil. Nul ne savait comme lui duper le major et lui arracher, à Taide de quelles ruses! des exemptions de service. Son congé se composa d'une série ininterrompue de permissions de convalescence. Il tenta, pour se faire réformer, un coup d'audace qui aurait pu l'envoyer à « biribi ». Il acheta chez un fripier une capote d'une ampleur démesurée, y épingla le numéro de

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son régiment et se présenta, en cet équipage, aux bureaux du gouYernement militaire de Paris pour solliciter une « petite prolongation ». Pâle comme un spectre, toussant, crachant, sappuyant aux meubles, il comparut deyant le chef. « — J'ai bien maigri, murmura-t-il, d'un ton dolent, en montrant le Tétement où son corps d'aztèque semblait se fondre... Le chef ne le laissa pas finir. — Voulezvous f... le camp tout de suite, malheureux! Allez vous soigner chez vous! vous ne tenez pas sur vos guiboles! » Georges Courteline n'en demandait pas davantage. Il obtint sa libération anticipée et entra au ministère de la justice, où de hautes protections lui firent obtenir un modeste emploi. Et là encore, il ne mît aucun zèle à s'acquitter de sa tâche. Il commençait à être tourmenté de la tarentule littéraire. 11 accommodait en nouvelles ses souvenirs militaires; et tout de suite le succès lui vint. Le public fut séduit par ce talent original et primesautier. Les journaux demandèrent de la copie au jeune expéditionnaire, qui dut se partager entre ces travaux intelligents et sa besogne administrative. Il n'hésita pas : il sacrifia les intérêts de TÉtat à ceux des lettres. Il s'abstint de paraître à son bureau, où un collègue obligeant voulut bien dissimuler ses absences et assurer son service. On s'aperçut, au bout de quelques années, de ces irrégularités. Courteline donna noblement sa démission, et ne compta plus que sur Fart pour assurer sa subsistance.

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D'ailleurs, si peu de temps qu'il eût effectivement passé au régiment et au ministère, il y avait amassé des trésors d'observations. Sa mémoire était peuplée de silhouettes qu'il allait élever, en les élargissant, à la dignité de types. Et les traits de mœurs qu'il avait notés allaient lui suggérer des scènes et des dialogues d'une incomparable force comique.

L'auteur de Boubouroche appartient à une pléiade à qui nous devons, depuis quelques années, une éclatante résurrection de la littérature bouffonne. Ce genre a toujours été cultivé dans notre pays. Sans remonter jusqu'à Rabelais, et pour n'envisager que ce siècle, on peut suivre la lignée des humoristes qui y ont brillé. Pigault-Lebrun, Paul de Kock, Henri Monnier, Eugène Chavette et Jules Moinaux sont, avec quelque divergence de détail, des esprits du même ordre, et qui considèrent la vie sous le même aspect, c'est-à-dire comme une farce dont il est légitime et louable de se divertir. Ils ne prennent au tragique aucun sentiment de l'âme humaine. Si, d'aventure, Pigault-Lebrun et Paul de Kock introduisent dans leurs livres un individu agité de passions violentes, ils en font un monomane ou un naïf; ils ont. soin de le rendre ridicule; ou bien, ils en font un libertin; ils considèrent l'amour comme on le comprenait au temps de Crébillon fils : ils le confondent avec la galanterie; et d'ailleurs ils le dépouillent de toute délicatesse. Henri Monnier est peut-être moins superficiel; mais ses

i04 POINTES SÈCHES

qualités d'analyste sont gâtées par Tinsupportable minutie de ses digressions. Eugène Chavette et Jules Moinaux restent à fleur d'épiderme; ils s'amusent en nous amusant; ce sont d'aimables caricaturistes; leur plume est proche voisine du crayon de Cham, qui n'était pas un grand philosophe, mais un gamin de génie. Ils portent Tun et l'autre k son plus haut point de perfection ce que Ton peut appeler la « chronique vaudevillesque »,' sorte de causerie située à mi-chemin du roman et du théâtre, et qui n'est pas, quand ils veulent bien s'y appliquer, d'un médiocre agrément. Ceci nous conduit à la guerre de 1870. Ce n'est pas l'instant de rire. Les vieux auteurs gais continuent de produire ; mais on les suit mollement. Il ne s'en révèle guère de nouveaux. Quelques efforts isolés se manifestent. Il y a M. Armand Silvestre; mais le poète se fait sentir, en lui, sous l'humoriste; et son style constamment lyrique ne s'adapte pas avec franchise aux siyets rabelaisiens... Enfin aux environs de 1890, ce fut une éclosion soudaine. Un certain nombre de jeunes hommes s'ffirmèrent simultanément dans la note fantaisiste. Ils s'appelaient Alphonse Allais, Tristan Bernard, Alfred Capus, Grosclaude, Xanrof, Willy, Jules Renard, Pierre Weber et enfin Georges Courteline. Les uns venaient du Chat-Noir et des cabarets du quartier Latin; d'autres du café-concert; d'autres s'étoient affirmés, du premier coup, dans la presse quotidienne. Et assurément ces écrivains

étaient joyeux, mais non point tout à fait à la façon de leurs aînés. Et Ton s'aperçut à les lire que la gaîté d'aujourd'hui différait de la gaité d'autrefois... Qu'est-ce exactement qui les sépare? Quel est ce fossé qui s'est creusé entre les deux générations? Tout d'abord nous remarquons qu'une qualité qui n'était qu'en germe chez Paul de Kock et chez Chavette s'est développée au point d'absorber toutes les autres. C'est l'ironie. Et l'ironie n'est plus cette forme de blague légère qui égratigne sans blesser profondément; elle devient agressive, l'amertume y déborde, et le mépris de l'humanité. Quand Henri Monnier mettait sur la sellette un pauvre diable de rond de cuir, il le parait de couleurs grotesques, et le présentait comme un fantoche, mais cela n'avait pas d'autres conséquences. Regardez la môme figure dessinée par Courteline. « Le père Soupe était un petit vieux à lunettes de qui l'édentement, peu à peu, avait avalé les minces lèvres. Sur sa face luisante, comme vernie, ses sourcils broussailleux débordaient en auvents, et des milliers de filets sanguins se jouaient par la fraîcheur caduque de ses joues, y serpentaient à fleur de peau avec le grouillement confus d'une potée de vers de vase. Stupide, de cette stupidité hurlante qui exaspère à l'égal d'une insulte, il passait les trois quarts du temps à faire la sieste en son fauteuil, le reste à ricaner tout seul sans que Ton pût savoir pourquoi, à se frotter les mains, à pouffer bruyamment, la tète secouée des hochements

approbatifs d'un petit gâteux content de vivre. Et quand Lahrier, crispé, l'interrogeait sur le mystère de cette gaîté intempestive, il ébauchait un geste vague, le geste de Thomme qui se comprend, un lent aller et retour de ses doigts de squelette séchait ses yeux baignés de larmes; en sorte que c'était vraiment à prendre une trique et à taper dessus jusqu'à ce qu'il s'expliquât. » Ce n'est plus la bonhomie tranquille d'Henri Monnier. Courteline est âpre et cinglant. Il se fâche. Il serait homme, comme il le dit, à prendre une trique et à taper sur ce petit père Soupe, qui est pourtant bien inojBfensif, mais qui symbolise tous les travers et toutes les déchéances de son métier. Qu'il parle des abus qui sévissent dans l'armée française, ou des laideurs de la bourgoisie, ou de l'abrutissement des joueurs de dominos, c'est avec la même fureur concentrée. Sous ses apparences de « pince-sans-rire », Courteline est le plus ardent des hommes : il est constamment en état d'ébullilion. Et c'est ce frémissement intérieur qui fait la haute valeur de ses œuvres, et que certaines d'entre elles ont une saveur moliéresque. Dans un Client sérieux, il expose le cas d'un avocat qui se trouve appelé, au cours d'une audience, à occuper le siège du ministère public et qui accable sans vergogne l'accusé qu'il défendait quelques minutes auparavant. Cela est simplement admirable et d'une beauté classique. La légèreté de conscience de l'avocat s'étale avec une aisance souveraine. Cet

homme ne soupçonne pas un moment qu'il accomplit une action abominable, et qu'il dégrade en sa personne la dignité humaine. Il a le sentiment d'exercer sa profession, voilà tout. Et il se félicite intérieurement d'être un si habile virtuose. La satire est achevée, rien n'y manque; la physionomie des deux plaideurs est d'une franchise qui égale celle de~ Pathelin, et la phraséologie avocassière, pompeuse et vide, est supérieurement saisie. Mais ne pensez pas que l'auteur demeure calme devant cette palinodie de la justice. Au fond, il est plein d'une fureur généreuse. Il semble qu'on entende sa voix gronder dans la coulisse : « Voilà le soutien de la veuve et de l'orphelin! )) Molière devait connaître ces bouillonnements, alors qu'il démasquait sur la scène l'hypocrisie de Tartufe et la cuistrerie de Trissotin.

Nous sommes loin, avec ces peintures vigoureuses, des excellentes charges d'Eugène Chavette. Les autres fantaisistes contemporains de Georges Courteline n'atteignent pas à ce degré d'énergie. Pourtant, d'une façon générale, ils dépassent en intensité leurs prédécesseurs : ils sont plus aigus; la grivoiserie de Paul de Kock tourne à la sensualité sadique dans les romans de Pierre Weber et de Willy ; Alphonse Allais pousse jusqu'à Tinsenséisme les coqà-l'àne de l'ancien Tam-Tam. Et ainsi du reste. Cette outrance est la marque caractéristique de 4'époque où nous vivons. En toutes choses, on fuit la modération, on affectionne les brutalités; on veut frapper

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