M. RENÉ MAIZEROY
réussir dans la carrière' des armes, il ne tarda pas à. s'en dégoûter. Un invincible penchant l'attirait vers les lettres. Il commença par chercher autour de lui des sujets d'inspiration. Il coucha sur le papier ses impressions de jeunesse, les souvenirs de son passage à Saint-Cyr et de ses premières garnisons. Sous •ce titre, les Malchanceux^ il traça un tableau de la vie des officiers en province, considérée sous ses aspects douloureux. Ce livre, qui n'est pas sans mérite et qiii renferme des pages pénétrantes, fut remarqué. M. Maizeroy aurait pu persévérer en ces «tudes, mais il avait de l'ambition, il voulait devenir On auteur à la mode, et son bon génie l'avertit qu'il devait poursuivre le succès dans une voie moins sévère. Il résolut de composer des romans voluptueux. Et, du premier coup, il s'affirma,- en ce genre un peu spéciçil, comme un maître. Il chanta les baisers, les caresses, l'enivrement de la chair, et les 'Caprices du sentiment. Son imagination libertine se joua parmi les pires audaces. Je ne crois pas que l'on puisse rien produire de plus libre et de plus osé ■que les Deux Amies ^ V Adorée^ PHil Mi et La Peau. Le titre de ce dernier volume résume excellemment le talent de M. René Maizeroy, ce que ce talent a .^'exquis et ce qui lui manque pour être puissant et xïomplet. Les héroïnes de M. Maueroy sont capiteuses, perverses, admirablement soignélBs; elles exhalent de suaves senteurs, dont la gamme comprend tous les parfums connus, de Vodor di femina à l'eau de
Lubin inclusivement. Leurs dessous sont irréprochables. Pour ce qui est des autres dessous — j'entends les dessous psychologiques, — Fauteur y introduit moins de complications. Ce n'est pas, croyez-le bien, que M. Maizeroy soit incapable d'analyser l'âme de la femme et de discerner ses innombrables replis. Mais les ravissantes créatures qu'il a modelées ont, en général, une âme rudimentaire et ne sont mues que par l'instinct génésique et les impulsions qui en dérivent. Il n'a donc pas à se torturer l'entendement pour démonter les rouages de ces adorables et malfaisants petits animaux. Suffit qu'il les montre au naturel et allume dans nos veines, par la suggestion de ses peintures, le frisson du désir et du plaisir. Tel est le rôle que s'est assigné M. Maizeroy dans la littérature contemporaine, et il le joue d'une façon supérieure. 11 s'est forgé un style très personnel, que l'on pourrait appeler le style liberty, car il ressemble à ces soies légères dont les teintes mourantes sont si fort à la mode en ce moment. Il féminise tout ce qu'il touche. S'il emploie des métaphores, il les emprunte le plus volontiers aux intimités de l'alcôve ou du cabinet de toilette. Son épithète est languissante et se pâme au bout des phrases sous Le chatouillement de son pinceau; les blancheurs sont toujours indécises ou liiialeSj les clartés sont aurorales^ les maisons endeuillées^ les gestes obsesseurs et navrés. Ou bien son expression est excessive, trépidante comme une attaque de nerfs; ou bien elle s'agenouille en
M. RENÉ MAIZEttOY 73
des postures extasiées. Le mot paradis est un de ceux qui lui sont le plus chers. Il le plie à des usages que Fauteur de V Imitation n'avait pas prévus... Paradisiaques instants, jardin paradisiaque', c'est le baiser qui enorgueillit et emparadise', c'est Tidole, Vidole attirante, de qui les yeux sont pleins d'une tendresse infinie, et qui sourit à travers ses larmes de béatitude.
Ce procédé communique au langage de M. Maizeroy une sorte de mollesse qui n'est pas sans agrément quand on la savoure à petites doses, mais qui bientôt énerve comme un bain trop prolongé. M. Maizeroy a le goût de sensualité des auteurs du xvm® siècle, mais non pas leur sécheresse spirituelle. Il a subi l'influence du romantisme. Cet homme qui pense comme Crébillon le fils a, dans son style, des effusions lyriques qui eussent étonné son aïeul maternel, le marquis JoUy dé Maizeroy, lequel commandait, sous Louis XV, le régiment du royal Aunis. A cette époque, la « bagatelle » s'entourait de moins de cérémonies, et les femmes, pourvu qu'on les divertît, n'exigeaient point qu'on les traitât en idoles et qu'on rendît à leur beauté un culte religieux. Celles d'aujourd'hui n'ont pas l'humeur si gaillarde. La volupté n'a pour elles de piment que si elle se nuance de tristesse ou, en tout cas, de mélancolie. Elles estiment qu'un grain de désespoir rend la passion plus frémissante et elles ne savent pas mauvais gré à M. Maizeroy d'accoupler, dans ses livres, l'idée de
l'amour avec Tidée de la mort... M. René Maizeroy est, à l'heure présente, le romancier féministe ie pluB suggestif que nous ayons. Une seule fois, il essaya d'être chaste. Il écrivit VAnge. Et Ton s'aperçut que ce roman de jeune fille n'était pas moins sensuel que les précédents; peut-être même Tétait-il davan* tage, car il l'était, malgré l'intention très sincère de l'auteur. Ce libertinage, dissimulé, refoulé, prenait une force singulière... Que voulez^vousl on ne se dépouille pas en un jour d'une habitude de vingt ansl M. Maizeroy est tellement accoutumé à peindre les scènes licencieuses qu'il en reste des traces dans ce qu'il écrit. Les fiancés qu'il mettait en scène dans rAnge n'étaient pas des fiancés, mais des amants... M. Maizeroy ne se transforme que lorsqu'il aborde les sujets militaires. Alors, il redevient mâle. El comme il ne peut néanmoins dépouiller le charme qui est en lui, le mélange intime de ses qualités donne un résultat heureux. Je citerai, comme un modèle, ce discours de la sœur Sainte- Victoire, ancienne infirmière de Saint-Cyr, narrant ses souvenir» . aux novices : « Vous n'êtes pas de ce temps-là, ma petite, vous n'avez pas assisté à ces retours de guerre où les drapeaux sont en loques, où Ton ne sait plus^ ce que l'on crie, où l'on jette des roses et des branches de laurier aux braves soldats, où l'on pleure en écoutant les clairons. Vous ne pouvez vous imaginer ce que c'est que d'apprendre qu'un pauvre carottier de jadis, k qui l'on évita des réprimandes et des puni-