‹ Pointes sèches (physionomies littéraires)Chapitre 8 sur 37 · M, HENRY FOUQUIER · texte numérisé non relu

M, HENRY FOUQUIER

M. Henry Fouquier restera comme un parfait exemple de ce que le journalisme comporte de prestiges et de vanités. Nul n'aura mis plus de talent en une œuvre périssable, et versé plus de sagesse en un discours vite oublié. H vaut mieux assurément que le métier qu'il exerce. Ses qualités de grâce, d'élégance, sa distinction d'esprit, son goût pour les idées générales , son intelligente curiosité pouvaient trouver cent occasions utiles de s'affirmer. La presse a dévoré cet homme supérieur que la nature avait formé pour être un grand homme. 11 a reçu tous les dons : des agréments corporels et un charme de visage par où il conquit de bonne heure le cœur des femmes (et l'on assure qu'en dépit de l'âge il n'a pas cessé d'être aimé d'elles); une facilité merveilleuse, une souplesse qui se plie à tous les travaux, une sûreté dans la pensée et le style qui donne à sa plus rapide improvisation comme un air d'avoir été long-

VOIMTES SKCHES. 10

ilO POINTES SÈCHES

temps méditée. Enfin, que vous dirai-je?..« Il séduit... On lui connaît des faiblesses, et on les lui pardonne, car elles deviennent aimables en passant par lui... 11 a du courage et il Ta prouvé en allant sur le terrain, et en s'y comportant comme feu Saint-Georges. Il y a en lui du gentilhomme et du philosophe, courant volontiers les tripots et les ruelles, et puisant en ce commerce un enseignement. Ce moraliste a prodigué d'excellents conseils à ses contemporains. Il n'a oublié que d'y conformer sa vie. On a souvent comparé Henry Fouquier à un Athénien épris d'art et de beauté, et ayant la ceinture un peu lâche. Il me fait songer plutôt aux grands seigneurs qui peuplaient la cour galante et facile du Régent...

Concevez-vous ce qu'il eût été, si le ciel l'eût fait naître à cette époque? Je le vois, issu d'une noble et riche famille du royaume. On le remet aux mains des jésuites, qui lui inculquent les principes d'une solide culture, mais qu'il déconcerte par la vivacité de son humeur et ses velléités d'indépendance. Il est impatient de s'arracher à l'autorité paternelle et de se mêler au monde. Enfin, le voilà libre, avec la disposition de sa fortune. Le roi et les duchesses lui veulent du bien. On lui confie un emploi dont il s'acquitte d'une façon brillante. Son ambition croît avec le succès. Il n'est pas un poste qu'il ne convoite et qu'il ne soit, en effet, capable d'occuper. Il est ambassadeur, il est ministre, à l'occasion homme de

M. HENRY FOUQUIER Hi

guerre, et, pour se reposer, homme de lettres. Il mène de front les affaires, le plaisir; il a son cabinet à Versailles et sa petite maison dans les faubourgs de Paris; il suffit à des occupations qui tueraient trois hommes ordinaires. Et il n'en parait pas fatigué : il garde jusqu'à l'extrême vieillesse la taille fine, l'œil conquérant, et il éblouit par ses manières aisées et par la variété de ses connaissances, ces messieurs de l'Académie française, dont il n'a pas dédaigné de devenir le confrère...

Je suis venu trop tard dans un siècle trop vieux.

Il a dû quelquefois répéter, à part lui, ce vers qu'il aurait pu prendre comme devise. Ce n'est pas qu'à un certain point de vue il ait lieu de se plaindre. Il est arrivé au niveau le plus élevé de sa profession. Il gagne avec sa plume des émoluments de fermier général. Sa carrière s'est déroulée sans accident; et, dès l'heure du début, il eut l'estime de ses pairs et la faveur du public.

Après avoir suivi en Italie la bannière de Garibaldi, il rentra en France, et tout de suite le Courrier du Dimanche et les journaux indépendants imprimèrent sa prose. Quand la République fut proclamée, il se fit nommer directeur de la presse au ministère de l'intérieur, puis préfet. Aujourd'hui, on s'arrache sa collaboration. Les tribunes les plus retentissantes lui sont ouvertes. Il eut le caprice de s'approcher d'une autre tribune : les électeurs de

Barcelonnelte renvoyèrent siéger au Palais-Bourbon. Mais il ne sollicita point le renouvellement de son mandat. Il expliqua^ dans un article très piquant, que Tatmosphère du Parlement n'allait pas à ses poumons de citoyen libre, et qualifia durement ses collègues, qu'il compara au pharmacien HomaLs, de légendaire mémoire. Ceux-ci se vengèrent, en insinuant que M. Fouquier aurait eu d'eux une meilleure opinion, s'ils avaient applaudi davantage à ses talents d'orateur. La vérité est que M. Fouquier n'avait pas leloquence assez forte et assez grosse pour agir sur une Assemblée. Sa parole discrète, parfumée de miel attique, n'y trouva qu'un faible écho. Et il est possible que ce mécompte ait contribué à l'aigrir contre le suffrage universel. M. Henry Fouquier est comme les généraux habitués à la victoire. Il ne s'accommode pas du second rang. Il s'est dédommagé des harangues politiques par les conférences littéraires. Il en a fait de fort jolies à la Bodinière et ailleurs. En somme, il a eu l'occasion, depuis vingt ans, d'éprouver de grandes joies. Et cependant un amer désenchantement perce en ses écrits. Il y prend volontiers le ton d'un Alceste qui conserve jusqu'en ses fureurs un reste de grâce, mais qui se déchaîne en violents transports contre le siècle, et les mœurs. Tout prétexte lui est bon pour décharger sa bile. Ayant lu que le ministre va présider la distribution des prix du concours général, il s'adresse aux jeunes élèves : « Je lui dirais volon-

Page 1