LA LÉGENDE ET L'HISTOIRE
Les légendes mythologiques ne sont pas seulement, comme on serait tenté de le croire, d'agréables fictions créées par l'imagination fertile des anciens. Elles ont leur philosophie, leur morale propre, et répondent à des réalités précises, déformées, il est vrai, par la tradition, mais qu'il est possible de rétablir, en débarrassant la fable de tout le fatras symbolique dont elle est grossie.
Comme toutes les religions, le paganisme ancien (1) présente un caractère surnaturel et un caractère humain; le premier est d'ordre Imaginatif, le second est dû à l'observation, que celle-ci s'applique à l'étude
(1) Les sorciers du moyen âge, en reconnaissant dans Satan et ses acolytes la suprême puissance du Mal, en lui achetant, à prix d'âmes, ce pouvoir occulte que le démon mettait au service de ses fidèles, ne faisaient que continuer la tradition antique : mais, au lieu d'offrir aux Dieux infernaux le sacrifice d'un animal consacré, ils vendaient leur salut et leur part de félicités étemelles promises par ri''glise... Ce n'est pas, du reste, le seul point commun qu'on pourrait établir entre la sorcellerie et le paganisme. ...
des phénomènes ou à celle de l'âme. En un mot, à la base de chaque légende mythologique, on retrouve le drame humain qui lui a donné naissance; toutes possèdent donc une part de vérité, aussi bien que les contes enfantins de Perrault, ou les fables de notre bon La Fontaine.
Le poison joue un rôle considérable dans la tradition païenne. Dans leur panthéisme universel, les anciens avaient déifié la vertu et le crime; ils reconnurent donc des déesses empoisonneuses, au même titre que la chaste Pallas ou la voluptueuse Astarté : les légendes de Médée et de Circé en sont la preuve.
Médée, Circé, héroïnes détestables, dont le nom évoque à l'esprit les forfaits féminins les plus exécrables; les filles d'Hécate, petites-filles du Soleil, déchues au rang de demi-divinités, sont famihères du poison, des charmes et des philtres, dont elles abreuvent leurs imprudents ennemis.
Leur histoire mérite d'être rappelée. Lors de l'expédition des Argonautes, — le premier essai de grande navigation dont la relation soit venue jusqu'à nous, — la fille du roi de Golchos, Médée, voulant faciUter à Jason, son mari, la conquête du trésor qu'il est venu chercher, une toison d'or gardée par un dragon, remet à Jason des herbes enchantées, c'est-à-dire des poisons, pour assoupir le monstre; et, le trésor enlevé, elle part avec le ravisseur, entraînant dans sa fuite son frère Absyrthe.
Médée et Jason régnaient en Thessalie, quand, à la suite de nouveaux voyages, Jason, épris de la fille du roi de Gorinthe, résolut de l'épouser, en répudiant Médée. Celle-ci eut beau recourir aux charmes ma-
giques, elle ne put regagner le cœur de Jason.
Aussi, voulant se venger de sa rivale, lui envoyât-elle une robe empoisonnée comme celle du centaure Nessus, puis elle tua ses propres enfants, la postérité de Jason.
Devenue, dans son exil, l'épouse de Thésée, roi d'Athènes, Médée vengea de nouveau par le poison l'affront d'une infidéhté; mais celte fois sa main la servit mal : Thésée ne périt point. D'après la tradition, Médée avait employé de l'aconit, rapporté de Scythie, dont sa mère Hécate lui avait probablement enseigné les vertus (1).
Sa sœur, Circé, avait donc de qui tenir. « Nul, dit Diodore, ne connut mieux qu'elle la nature différente des plantes et leurs propriétés merveilleuses; nul ne porta plus loin l'art de préparer les poisons; elle fit de nouvelles découvertes par son génie. »
Mariée au roi des Scythes ou Sarmates, Circé empoi'
(1) Les parents de Médée, Aète et Hécate, avaient une connaissance approfondie des poisons.
Homère désigne Aète pur l't pitliète o/oo^povo;, que les traducteurs ont rendu par les mots savant, cruel ou malfaisant. D'après les scoiiastes, cette expression implique que les connaissances d'Aèle étaient universellet et héréditaires. (V. Odyssée, chant X, V. 137, édit. Samuel Clarke, p. 2«j9 ; Londini, 1740.)
Voici ce qu'a écrit Diodore de Sicile sur la reine de Colchos, mère de Médée :
« La femme d'Aète, Hécate, était fort savante dans la composition des poisons, et ce fut elle qui trouva l'aconit. Elle éprouvait la force de chacun d'eux, en les metlanl dans les viandes qu'elle servait aux étrangers. Ayant acquis une grande expérience dans cet art fun<'ste, elle empoisonna d'abord son père, et s'»mpara du royaume; ensuite, elle fil construire un temple en l'hoiineur de Diane, et elle ordonna qu'on sacrifierait à cette déesse tous les étrangers qui aborderaient dans ses États, » Diodore de Sicile, )iv. IV, t. Il, p. 99.>
sonna son mari pour régner à sa place. Mais ce qui a fait la triste célébrité de l'enchanteresse, c'est le récit dramatique de VOdyssée qui la montre transformant en pourceaux les compagnons d'Ulysse, parce que ceux-ci, s'étant trop approchés de son palais, avaient excité son inquiète jalousie.
Si nous en croyons Ovide (1), Gircé avait eu des devanciers : le cruel Lycaon, roi d'Arcadie, qui vivait quatre siècles avant elle, avait été changé en loup; premier exemple de cette forme bizarre d'aliénation mentale connue sous le nom de lycanthropie, à laquelle on doit l'origine populaire des loups-garous.
La lycanthropie était fréquente dans l'antiquité; on pourrait en relever de nombreux cas dans la littérature ancienne et les légendes païennes. Nous nous contenterons d'en rappeler les principaux.
Les Prœtides^ filles du roi Prœtus d'Argos (1498 av. J.-C), se croyaient changées en vaches et parcouraient la Thrace en beuglant.
Le divin Mélampus les guérit avec de l'ellébore (2), qui, mille ans plus tard, était encore le purgatif d'Hippocrate; ce qui prouve que déjà on attribuait la folie à la bile noire.
Ovide a consacré une des plus belles parties de son œuvre poétique, les Métamorphoses, à ces traditions mythologiques, allusions très évidentes aux épidémies de folie qui sévirent aux temps préhistoriques,, preuves
Territus ipse fugit, nactusque silentia ruris Exulat frustraque, loqui conatur.
(2) Hahnemann, Dissertation hist. et médic. sur l'elléborisme, dans Études de Médecine (Paris, 1855), t. II, p. 157.
que le nervosisme n'est pas dû aux conditions de la vie moderne, mais qu'il est inhérent à l'humanité ellemême, dont il constitue une des tares incurables. Il est même certain qu'il va en s'atténuant, avec les progrès de la civilisation et le recul des superstitions.
Faut-il rappeler ici les transformations de Cycnus changé en cygne, d'Io en génisse, de Galisto en ourse, d'Ocyroc en cavale, de Jupiter en taureau (c'est sous cette forme qu'il enlève Europe), d'Actéon en cerf, de Cadmus en serpent, de Lyncus en lynx, d'Ascalaphe en hibou, des Piérides en pies, d'Arachné en araignée, de Philomèle en rossignol, d'Atalante en lionne, etc. ?
D'autres sont mués en pierre, comme Battus; en fleur, comme Narcisse; en roseau, comme Syrinx. Parfois, ce sont des peuplades entières qui tombent frappées : les paysans lyciens sont transformés en grenouilles (1).
Virgile, qui, dans les Bucoliques^ s'est fait l'écho de l'opinion populaire de son temps, nous révèle les pratiques des loups-garous, des nécromanciens et des sorciers, réunies dans le même personnage; il nous montre Mœris, tantôt se changeant en loup à l'aide de plantes vénéneuses, tantôt évoquant les noirs esprits, tantôt encore ensorcelant les moissons (2).
L'histoire de Circé, à quelques variantes près, se retrouve dans les différents auteurs anciens : nous ne
(1) Ovide, Métamorphoses, passim.
lias herbas, atque hœc Ponto mihi lecla vencna Ipsc dédit Mœris, nascuntur pliirima Ponto. His ego ssepe lupiim iicri, et se coridcre sylvis Moerin, sœpe animas imis excire sepulcris, Atque satas alio vidi traduscere mesiet.
6 POISONS Eï SORTILEGES
ferons que rappeler Médée dans les Métamorphoses d'Ovide^ Tirésias dans VOEdipe de Sénèque, Erisichto dans la Pharsale de Lucain, Ganidie dans les Epodes d'Horace, Manto dans la Théhaïde de Stace, Antinoë dans Silius Italiens.
D'autre part^ les contes orientaux présentent souvent d'habiles magiciennes changeant, comme Gircé, les hommes en bêtes de somme.
Gelles d'Italie attiraient près d'elles le voyageur trop confiant^ et lui faisaient manger, « dans du fromage » , une drogue qui le changeait en bête de somme. Elles le chargeaient alors de leurs bagages, et, le voyage terminé, elles lui rendaient sa forme primitive. Sans nul doute, elles lui troublaient l'esprit à l'aide d'un narcotique,, puis le ramenaient à la réalité par un antidote approprié; à moins qu'il ne faille voir dans cette légende qu'un exemple de la puissance que les femmes savent exercer sur les esprits faibles et sans volonté pour résister à leurs charmes ensorceleurs (1).
Plusieurs individus, raconte Porta, auxquels on a administré de ces poisons, tombent dans des hallucinations étranges; ils se croient métamorphosés en animaux, les uns nageant sur le sol, comme des phoques; les autres transformés en oies ou en bœufs, broutant l'herbe (2).
Mais voici le cas le plus singulier de lycanthropie :
Pamphile, d'après Apulée, avait le pouvoir de se changer en oiseau, pour voler auprès de celui qu'elle aimait. Gette métamorphose s'opérait à l'aide d'une
(1) Cf. Gilbert, Philtres, charmes et poisons.
(2) Id., Essai historique sur les poisons.
certaine pommade dont elle s'enduisait le corps; pour reprendre sa forme naturelle, elle rompait le charme en mangeant des roses. Il paraît, toujours d'après la même autorité, que les onguents de Pamphile n'avaient pas tous le même genre de vertu, car un certain Lucius, ayant pénétré dans la demeure de la sorcière absente, et voulant aussi se transformer en oiseau, se trompa de pot, se frotta d'une pommade différente, et au lieu de devenir oiseau, fut changé en âne. C'est sous cette forme qu'Apulée le promène au milieu des aventures les plus extraordinaires : le malheureux avait bien conscience de son état, mais il ne parvint à rompre le charme dont il était victime qu'en broutant des roses, qu'un hasard bienfaisant mit enfin à sa portée (1).
Si de lantique nous passons à l'ère chrétienne (2), nous trouvons, enracinée plus profondément encore dans l'imagination populaire, la croyance aux loupsgarous et aux métamorphoses animales. Bosquet raconte, dans sa Normandie pittoresque, que l'empereur Sigismond (1366), ayant voulu pénétrer le mystère de la lycanthropie, manda les plus doctes théologiens qui, en sa présence, reconnurent, après mille preuves
(1) Cf., Philtret, etc.
(2) Saint Augustin raconte {Cité de Dieu, liv. XVIII, ch. xvii), d'après Varrox, qu'un nommé Démélrius resta loup pendant dix ans et reprit ensuite sa première forme.
Sai.nt Macaire (300 de J.-C.) plongea dans l'eau bénite une femme qui se croyait changée en cavale. (Leloyer, des Spectres, p. 924).
BoDix {De la Démonomanie des norciers), s'en référant à Jean Trithème (1462-1516), avance qu'en l'an 626, Baïan, roi de Bulgarie, se transformait en loup quand il le voulait et se rendait invisible à volonté.
(V. aussi Chroniques d'HiRSAUCE; Saint-Gall, 1690; 2 vol. in-fol.)
lumineuses^ que la transformation des hommes en loups-garous (1) était un fait positif, et que soutenir le contraire était tourner à l'hérésie.
En 1521, Burgot, dit le Grand-Pierre^ et Verdung, Michel, comparaissaient devant l'inquisition sous l'accusation de magie et de lycanthropie.
On procède à l'interrogatoire de Grand-Pierre, qui confesse avoir conclu un pacte avec le démon, pacte qu'il a fidèlement observé pendant deux ans. Au bout de ce temps, il est revenu à des pratiques religieuses; c'est alors que s'est présenté Michel, qui l'a de nouveau entraîné dans la voie de la perdition. Michel lui a proposé de courir à travers la campagne, lui rappelant son serment à Lucifer. « Michel possédait une pommade, avoue l'inculpé^ dont il m'a frotté à nu; à peine cette opération était-elle terminée que je me suis vu sous la forme d'un loup; je marchais à quatre pieds, mes membres étaient velus et couverts de longs poils; je parcourais l'espace avec la rapidité du vent. »
Michel s'est frotté à son tour. « Telle a été la vélocité de sa course, au dire de son coaccusé, que l'œil avait de la peine à suivre ses mouvements. »
Pour reprendre les traits humains, ils ont eu recours à une autre pommade, d'une efficacité spéciale.
Passe encore si les deux monomanes s'en étaient tenus à participer aux cérémonies du sabbat. Mais, prenant leur rôle de loup tout au sérieux, ne se sont-ils pas avisés de faire la chasse à l'homme, ou plutôt aux
(1) Gerulphus, en latin du moyen âge; Garval, vieux mot employé en Normandie.
femmes et aux enfants, qui leur offraient moins de résistance? C'est du moins leurs aveux que nous consignons.
« Une nuit, dit l'un d'eux, mettant à profit les leçons de Michel Verdung, j'attaquai à belles dents, aussitôt que je me sentis transformé en bête féroce, un jeune garçon, âgé de six à sept ans, que je me proposais de tuer; ses cris, ses vociférations m'empêchèrent d'en venir à mes fms; je fis aussitôt retraite; je gagnai en toute hâte l'endroit où j'avais caché mes habits et je parvins, en me frottant le corps avec de l'herbe, à recouvrer la forme humaine.
« Une autre nuit que j'étais transformé en loup, ainsi que Michel, et que nous parcourions ainsi la campagne, nous sommes venus à bout de tuer une femme qui cueillait des légumes. Nous nous disposions à traiter avec la même cruauté un individu qui parvint à prendre la fuite et qui ainsi se trouva soustrait à notre fureur.
« Une autre fois, nous avons donné la mort à une petite fille, âgée d'environ quatre ans; à l'exception des bras, tout son cadavre a servi à assouvir notre faim. Michel trouva cette chair délicieuse, bien qu'elle répugnât beaucoup à mon estomac.
« Dans une autre circonstance, nous avons tué ensemble une autre petite fille; c'est au cou que nous suçâmes son sang, et que nous attaquâmes sa chair.
« Une troisième victime du sexe féminin a été immolée encore par Michel et par moi; j'étais affamé, j'ai mangé une partie des entrailles de cette enfant.
« Enfin nous avons tué une quatrième fille, âgée d'environ neuf ans, qui avait refusé de m'assister de ses aumônes.
« J'ai commencé aussi par blesser avec mes dents une chèvre qui paissait dans la campagne; je me suis ensuite servi d'un instrument tranchant pour couper la gorge à cet animal. »
Ces dépositions méritent-elles créance? Devons-nous accepter pour réels ces crimes monstrueux, dont se vantent deux misérables rustres^ évidemment sous l'empire d'hallucinations maladives? Comment croire qu'ils aient pu tuer jusqu'à quatre personnes, et qu'ils aient pu en dévorer la chair, sans que rien n'en ait transpiré, sans que ni parents ni voisins ne s'en soient émus? Qu'importe, comme l'écrit avec beaucoup de sens Jean de Wier, dans le commentaire qu'il a donné du procès des deux lycanthropes; qu'importe que les deux pâtres aient indiqué avec une certaine précision le sexe, l'âge, le genre de mort des sujets qu'ils prétendaient avoir massacrés, puis dévorés; qu'ils rapportent, avec une sorte de forfanterie, l'impression produite sur leur palais par la dégustation du sang et de la chair crue? C'est l'exagération même, l'inconsciente monstruosité de cette confession qui nous met en défiance, et nous permet dinférer que les deux misérables étaient en proie à un délire maladif.
Dans certains cas^ les lycomanes ont peut-être répandu le sang humain, mais dans l'affaire dont il est question, comme dans celle connue sous le nom d'affaire de Poligny, il n'est point dit que les restes des cinq cadavres, dont les accusés ont prétendu avoir dévoré la chair, aient été présentés aux juges. La procédure n'aurait certes pas manqué de mentionner, si les cadavres avaient été retrouvés^ et le siège et le nombre des blessures relevées sur le corps des victimes. Ce sont
donc les témoignages de deux aliénés qui ont emporté la conviction des juges et qui ont fait admettre la vraisemblance des prétendues scènes de carnage qui se seraient passées dans une partie de la Franche-Comté (1), en 1521.
Pouvaient-ils être autrement qu'aliénés, ceux qui ont tenu les propos étranges que nous recueillons sur les lèvres de l'un des lycanthropes : « J'étais complètement nu, lorsque mes métamorphoses dhomme en béte devaient s'effectuer; j'ignore ce que devenait ma peau de loup lorsque je redevenais homme. Michel restait vêtu pendant qu'il se sentait transformé en loup-garou » ; et ceci, plus significatif encore :
t II nous est arrivé plus d'une fois de nous accoupler avec des louves (2); nous éprouvions autant de plaisir pendant ces accouplements que si nous avions été accouplés avec des femmes. »
Et pourtant, en dépit de ces observations étranges, les juges du temps ne traitaient pas leurs récits fantastisques de divagations; de très bonne foi sans doute.
(i) De 1598 à 1600, la lycantliropie sévit épidémiquemcnt dans le Jura. Boguet, le grand juge de la région, fut chargé d'instruire le procès de ces malheureux et s'acquitta de sa mission avec tant de z«'le qu'il se vantait, sur la fin de sa carrière, au dire de Voltaire, de n'avoir pas fait périr moins de six cents lycanthropes ou dèmonolAlres î
(2) Ce.s cas d'auto-suggestion étaient fréquents : dans une épidémie d'hystéro-démonopalhie, survenue dans un couvent d'Allemagne, au seizième siècle, on en relève un certain nombre: la nymphomanie de quelques-unes de ces religieuses les portait à rechercher, — en rêve ou en imagination, — le commerce des animatix ; cela n'empêchait pas qu'elles aflirmassent avec force qu'elles avaient réellement cohabité avec ces animaux, des singes, des chats, des chiens, etc. L'une d'entre elles prétendait même qu'elle accoucherait quelque jour d'une portée d'animaux.
ils prononçaient une sentence qu'ils croyaient juste et équitable.
N'existe-t-il pas un jugement rendu en 1574, qui reconnaît formellement l'existence de ces bêtes malfaisantes : un nommé Gilles Garnier condamné pour avoir, sous la forme d'un loup-garou, pris une jeune fille de douze ans, l'avoir tuée, dépouillée et mangée, et qui en avait même porté les meilleurs morceaux à sa femme? Les juges ne virent point la folie de cet homme, mais considérèrent qu'il avait perdu sa personnalité humaine : devenu loup, il agissait en loup et devait être tué comme un loup. Ils eurent l'intime conviction qu'ils jugeaient non pas un homme, mais un animal.
Aussi bien, à certaines époques, où la folie érotomaniaque est quasi épidémique, elle provoque des accès d'aberration mentale voisins de ceux que nous venons de rapporter. Cervantes s'en est fait l'écho involontaire. Son héros, Don Quichotte, n'est évidemment pas un loup-garou, et néanmoins il présente une déformation singulière de l'esprit, que l'on peut rapprocher des cas précédents : il transforme les brebis en héros, les moulins à vent en géants, sa Dulcinée du Toboso en grande princesse; il n'a pas la notion exacte de la réalité, grâce au prisme grossissant à travers lequel il voit choses et gens. Cette singulière manie reconnaît évidemment pour cause un défaut d'équilibre entre ses facultés intellectuelles et ses facultés sensorielles, qui ne sont pas en harmonie. Que d'autres, du reste, ont, après lui, été victimes de cette maladie du jugement, et suivent les traces du triste chevalier de la Manche ! . . .
LES POISONS DANS LA MYTHOLOGIE d3
Quelle explication rationnelle donner de la lycanthropie (1)? Est-il possible de commenter, à l'aide des lumières de la science actuelle, ses effets fabuleux?
Plusieurs hypothèses sont plausibles.
Cette aberration mentale peut, ou bien reconnaître une cause extérieure (intoxication par les charmes, drogues, etc.), ou bien être la conséquence d'un traumatisme mental : la suggestion.
Flandin (2) expose en ces termes la première théorie :
« Il est des plantes, écrit-il, qui produisent sur rhomme des effets tels qu'ils rêvent, étant éveillés, qu'ils se croient transformés en pierre, en arbre, en animal.
€ Au nombre de ces plantes sont la jusquiame, qui veut dire fève de pourceau; la mandragore, vulgairement appelée herhe de Circé.
« Mais qui ne sait que ces plantes, véritables poisons (3), produisent à faible dose un dérangement de
(1) La lycanthropie est sérieusement discutée par les criminaiistes et les médecins, et presque tous, encore au dix-septième siècle, se rallient à la superstition populaire.
Le docteur Nynauld, dans son livre De la Lycanthropie, dédié en 1615, au cardinal Duperron, archevêque de Sens, combat la théorie de Bodin.
Dans sa Démononianie (liv. II, chap. vi), celui-ci soutient que la transformation d'hommes en bêtes peut être réelle ou matérielle, mais avec des atténuations qui permettent d'apprécier les fantaisies de la science médicale de cette époque.
D'après le docteur Nynauld, l'apparition des sorcières en loups provient d'une double illusion, produite par les artifices du diable dans les esprits : illusion des spectateurs, persuasion de la sorcière qu'elle est réellement transformée en loup, après s'être frottée de certains onguents fournis par le diable, hallucination qui lui donne le désir invincible de courir à travers champs. (Delacroix, Les Procès de sorcellerie.)
(2) Flandin, Traita des poisons.
(3) Boguet reconnaît cependant que le fromage et les poudres
l'esprit, de véritables aberrations momentanées? Qui ne connaît les effets de l'opium et ceux du haschich?
« Être transformé en pourceau, à la manière des compagnons d'Ulysse, c'est donc, par l'ivresse, avoir perdu la raison, et jusqu'au sentiment de sa personnalité; être sous l'empire d'une hallucination ou d'une aliénation mentale passagère, sorte de délire déjà tant de fois constaté, qui porte en médecine le nom de lycanthropie ou plus généralement de zoanthropie. »
La deuxième théorie est basée sur le phénomène mental connu sous le nom de suggestion. A celle-ci se rattachent les possessions démoniaques ou autres; car on peut être possédé autrement que par le démon. Un animal est en vous, vous oblige à imiter ses actes : c'est de l'auto-suggestion. Dans d'autres cas, le médecin peut changer la personnalité dune hystérique ou d'une névropathe, en lui persuadant qu'elle est muée en chien , en chat ou tout autre animal : c'est de l'hétéro-suggestion.
On trouve dans les maisons d'aliénés de fréquents exemples de ces cas morbides : il est des individus qui se croient homme d'un côté et cheval de l'autre, comme les centaures de la fable. On a cité l'observation d'un malheureux malade qui se disait lapin. Entendait-il un coup de fusil, il rampait, tout tremblant, sous son lit, en s'écriant: « Voilà la chasse; c'est fait de moi, pauvre lapin! »
Qu'on rapproche ces observations médicales des récits de l'antiquité, et on sera amené à conclure que les poètes épiques, créateurs ou héritiers des légendes
dont quelques-uns des condamnés prétendaient avoir fait usage, pour empoisonner des hommes et causer des maladies aux bestiauxi ne contenaient aucun principe nuisible.
mythologiques, ont pris pour des réalités de simples récits d'hallucinés (i).
Ce n'est qu'au commencement du dix-neuvième siècle que les médecins reconnurent le caractère pathologique de ces affections mentales. Encore eurent-ils à lutter contre l'opinion publique, pour faire accepter leur thèse de l'innocence de ces démons.
La lutte a toujours été vive, d'ailleurs (2), quand les aliénistes, rompant en visière avec les préjugés sociaux et les erreurs admises pendant des siècles, ont plaidé la cause de la folie criminelle et de l'irresponsabilité des sadiques ou des suggestionnés.
En 1824, un Espagnol, Manuel Blanco, sous l'influence
(1) Guillaume d'Auvergne a rapporté le cas d'un mélancolique qui s'absentait quelquefois de son domicile à quelques heures de la journée et qui affirmait, en rentrant dans sa maison, qu'il venait de donner la chasse à des innocents, et qu'il lui arrivait souvent d'être transformé en loup. On ne tarda pas à découvrir, en suivant la trace de ce prétendu loup-garou, que, par le fait, il .se retirait dans une caverne obscure, où il restait plus ou moins longtemps ravi en extase. C'était au sortir de pareils accès qu'il se vantait d'avoir porté la terreur dans le voisinage des habitations. A l'aide de soins convenables, cet homme fut rendu à son ancien bon sens. (Calveil, La Folie au point de vue hislorique, etc.)
(i) A signaler toutefois une affaire de lycanthropie jugée à Angers en 1598, au moment môme où se passaient dans le Jura les événements que nous venons de relater, affaire dont l'issue fait le plus grand honneur au Parlement de Paris. Un lycanthrope, du nom de Roulet, avait été condamné à mort par le lieutenant-criminel d'Angers; le lycanthrope ayant interjeté appel, la cour de Paris fut appelée à le juger. Elle décréta qu'il y avait plus de folie chez le pauvre idiot que de malice et de sortilège, et ordonna en conséquence que Roulet serait placé à l'hôpital de Saint-Gcrmain-des-Prés, où l'on avait coutume de mettre les fous, pour y demeurer l'espace de deux ans. (Cf. Dela.ncre, Vlncrédulité et mécréance du sortilège pleinement con» vaincu, in-4, 1622).
de l'idée qui lui vint d'être ensorcelé, s'étant cru changé en loup, avait tué six personnes, et avait dévoré même quelques parties du corps de chacune d'elles. C'était là véritablement un fou, qui avait agi sous l'influence des croyances populaires en la possibiUté d'un tel changement de personnalité. Durand de Gros protesta contre la condamnation à mort de ce malheureux : «Il s'agit, écrivait-il, d'une aberration mentale, née par auto-suggestion. »
Liébault a rapporté un cas d'altération d'esprit à peu près analogue. Seulement le changement de personnalité, au lieu d'avoir pris son origine dans une auto-suggestion, fut causé par affirmation verbale. Une fdlette de neuf à dix ans se croyait transformée en chienne. Elle marchait à quatre pattes dans la maison, aboyait, se couchait devant les portes pour les garder, et, quand quelqu'un entrait, se jetait sur lui pour le mordre. Toutefois, elle sortait de ce rôle dès qu'on l'interpellait : alors elle répondait aux questions qu'on lui adressait et se laissait conduire par ses proches. Elle fut guérie en deux séances d'hypnotisme. Plus tard, on apprit que son père lui avait suggestionné qu'elle était une chienne, pour assouvir ses passions.
On le voit, les deux théories renferment chacune une part de vérité. Il est infiniment probable, en effet, que les loups-garous de l'antiquité et du moyen âge étaient les naïves victimes tantôt des philtres (a) végétaux, tantôt d'une suggestion directe.
Ce sont donc bien des malades qu'on a jadis envoyés au bûcher; ce sont des innocents qu'on a condamnés au feu. C'est la gloire de la science moderne d'avoir débrouillé le chaos où sombra la raison humaine à une
époque de barbarie; c'est grâce à la perspicacité de nos aliénistes qu'il nous est donné de comprendre ces phénomènes de possession et de démonopathie, qui ne relèvent plus, en notre siècle de lumière, des juridictions ou des tribunaux exceptionnels, mais de l'appréciation raisonnée du médecin légiste.