PIECES JUSTIFICATIVES
LES PHILTRES DE l'ANTIQUITÉ : LE NEPENTHÈS
Parmi les philtres, capables de produire une altération momentanée de la raison ou de plonger dans une extase particulière ceux qui les absorbaient, il en est un dont Homère parle à maintes reprises, et sur lequel il nous paraît nécessaire de fournir quelques éclaircissements : c'est la plante connue sous le nom de népenthès.
Qu'était-ce au juste que le népentbès? Évidemment un narcotique, mais lequel?
Certains n'ont voulu voir dans ce breuvage merveilleux qu'une image allégorique du pouvoir qu'exerce la femme par sa beauté et ses discours. On ne peut que sourire de cette explication.
S'agissait-il d'une de ces boissons enivrantes, analogue au malaté des Turcs, au bindj des Arabes, à l'ava des insulaires de la mer du Sud, dans la composition desquelles entrent plusieurs narcotiques?
Dans le quatrième livre de ï Odyssée, le népenthès désigne un remède merveilleux, capable d'amener l'oubli du chagrin et de dissiper la colère. C'est Hélène, après son retour de Troie, qui versa cette drogue, dont elle tenait le secret d'une Égyptienne, dans le vin de ses convives, pour ramener la gaîté troublée par le souvenir de son enlèvement.
Les femmes de Thèbes, en Egypte, seules possédaient le secret de la composition du népenthès. Mais ces légendes ne nous apprennent rien de précis, et nous en sommes encore aujour-
d'hni réduits aux hypothèses. Notre seule ressource est de discuter l'opinion des anciens sur ce sujet.
Les uns identifient le népcnthès avec le Panax Chironium de Théophraste, parce qu'on l'administre, infusé dans le vin, contre le rhumatisme, et aussi comme aphrodisiaque.
Pline, par une galanterie très rétrospective, le suppose provenir d'un Helenium, et raconte sans rire que, d'après la tradition la plus sûre, V Helenium naquit des larmes d'Hélène!
Galien a pensé que la Buglosse pourrait bien fournir le népenthès, car, infusée dans le vin, elle devient un cordial exhilarant.
Sprengel identifie le népentliès avec l'opium : hypothèse qui offre peu de probabilité cependant, car l'opium communique au vin un goût détestable, et ce n'est certes pas sous celte forme que les Orientaux le consomment d'habitude. D'ailleurs, tous les narcotiques y ont passé : jusquiame, belladone, stramoine, chanvre indien, etc.
S'appuyant sur le témoignage de Diodore de Sicile, certains n'ont pas hésité à affirmer que le népenthès fut du haschish, employé dans l'Inde depuis la plus haute antiquité. Le haschish, il est vrai, ne s'est gnère répandu en Syrie et en Egypte que vers le sixième ou le septième siècle de l'ère chrétienne. C'est la raison qui a déterminé M. François Villard, dans sa thèse sur le haschish (Paris, 1872) à préférer la jusquiame ou la mandragore au haschish, comme ayant été le népenthès des Anciens. La raison n'est pas suffisante : rien ne prouve que du temps d'Homère, une préparation de chanvre indien ne fût connue en Egypte et en Grèce.
Un voyageur qui parcourut la Turquie, la Perse et l'Inde au commencement du dix-septième siècle, en revint imbu de celte idée, que le népenthès était du... café! Hélène versant le café à ses invités, c'est un joli anachronisme!
Enfin, on a encore supposé que la plante fournissant la drogue homérique était un glaïeul ; mais ce sont là autant d'hypothèses, qu'il serait aussi vain de discuter que de contredire. (V., pour plus de détails, le curieux article du D-^ Hahn, dans lo, Chronique médicale, 1" septembre 1898.)