Poitiers et ses monuments
Sur la roule de Bordeaux à Paris , au milieu des plaines de l'ancien Poitou , deux vallées étroites , venant Tune du
sud-est, et Tautre du sud-ouest , se rapprochent comme pour se joindre; puis, lorsqu'elles ne laissent plus entre elles qu'un étroit espace, elles s'écartent de nouveau pour aller, 2,000 métrés plus loin, se réunir et confondre dans un même lit les cours d'eau qui les arrosent. Le terrain qu'elles embrassent ainsi , et qui a 5,850 mètres de circuit , forme une sorte de presqu'île que la nature semble avoir préparée pour en faire l'emplacement d'une ville. Son plateau, qui est de niveau avec les plaines environnantes , en est séparé par les deux vallées qui forment comme de larges fossés au fond desquels , à une profondeur de 45 mètres , coulent les eaux du Glain et celles
(1) Ce travail , rédigé sur les notes et documents fournis par les membres de la Société, a pour but de présenter aux étrangers et aux habitants de Poitiers eux-mêmes une sorte de catalogue raisonné des édifices
intéressants par leur architecture ou par leurs souvenirs , que renferme la capitale du Poitou. J'ai cru devoir y comprendre quelques notions sur les établissements scientifiques et de bienfiaisance qui s'y trouvent aujourd'hui; obligé de me renfenner dans des bornes étroites, j'ai eu soin d'indiquer les ouvrages et les dissertations où l'on pourra puiser de plus amples reaseignemeuts.
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de la Boivrc. A l'ouest et au sud , ce terrain est abrupt et d^un. accès difficile ; ailleurs il descend en pentes assez douces pour qu'on puisse y placer des constructions. Le côté opposé des vallées y la contrescarpe des fosséS| est une muraille de rochers souvent à pic interrompue par quelques ouvertures qui donnent accès dans la ville.
Les vallées du Clain et de la Boivre ne promettaient pas seulement une protection naturelle aux hommes qui viendraient se rdfugier entre leurs bras; elles leur offraient encore la fertilité de leurs prairies, l'abondance de leurs eaux , la fraîcheur de leurs ombrages ; enfin , la révolution géologique qui les a produites a mis à jour et indiqué ainsi à rindustrie de Thomme des pimres propres à construire les édifices d'une grande cité. Tout porte donc à penser que^ dés la plus haute antiquité les hommes ont su profiter de tant d'avantages^ et que l'emplacement sur lequel est situé Poitiers a fixé l'un des premiers les hordes errantes qui. cédaient^ à leur insu , au besoin d'une civilisation en progrès.
L'histoire des Galls , confiée tout entière à la mémoire des druides , a disparu avec eux; la seule trace qui reste à Poitiers de cette antique société est le monument connu sous le nom de pierre levée, qui existe encore sur le coteau^ à Test de la ville , au dessus du foubourg St-Saturnin, non loin de la route de Limoges (1).
(1) La pierre levée est un hloc de nature calcaire de 6 mètres 80 centimètres de longueur y compris la cassure^ de 4 mètres 60 centimètres de largeur , tl de 83 centimètres d'épaisseur moyenne ; sa fbnne.,e8t on orale aifloagé deat les extrémitës sont an sad-^niest et au nord-eSt; son
élévation , hors de terre, est de 1 mètre 35 centimètres dans la partie sud-ouest qui reste soulevée : la partie nord-est est tombée. Au xvin« siècle , la table était encore debout. Elle avait été élevée , dit Rabelais (liv. 2, ch. 5), par Pantagruel, lequel « voyant que les escholiers
Lorsque les légions'romaiiies firent la conquête des Gaulesi
il existait sur l'emplacement où se trouve aujourd'hui Poitiers une cité connue sous le nom de Limonum (1). Cette ville avait déjà une grande importance, puisque leFicton Uuratius , allié ûdèle des Romains , y soutint un siège contre une nombreuse armée d'Angevins , commandée par Dunma-^
» étoicnl aucunes lois 4e loisir el ne sçavoient à quoy passer temps , én » eat compassion. En ung jour , print d'un gHMid rodiier qu'on nomme
» Passe-Lourdin ^ une grosse roche ^ ayant environ 12 toises en quarré » et d'épaisseur 14 pans, et la mit sus quatre pilliers au milieu d'un » champ bien à son aise : affin que les dicta eschoUers^ quand ils ne » sçauroient autre chose faire » passassent temps à monter sus' la dicte » pierre et lA bancqueter à force flaccons^ jambons et pasIéSj et escripie » leurs noms dessus avec uni^ coustcau^ et de présent l'appelle-on la » Pierre levée. Et en mémoire de ce, n'est aujourd'hui passé aulcun )» en la matricule de la dicte université de Poictiers, sinon qu'il ait beu » en la fontaine caballine de Croustelles , passé à Passe-Lourdin el » monté sur la pierre levée. »
Les habitants des faubourgs et de la campagne ont une autre opinion sur Torigine de la pierre levée. Ils pensent que c'est nu présent de Ste Radégonde , et ils racontent que la sainte portait la pierre sur sa léte et les piliers dans son tablier de mousseline ; Tun d'eux tondia par terre et fut immédiatement emporté par le diable , fe qui explique paarfaitemen^ pourquoi la table n'est soulevée que d'un côté.
Bouchet dit que la pierre levée a été placée par Aliéner d'Aquitaine , vers 1 150, pour servir à une foire qui se tenait autrefois dans le champ où elle se trouve.
Enfin les archéologues classent la pierre levée parmi les mommients connus sous le nom de dolmen , qui étaient ou des tombeaux gaulois on
des autels druidiques , peut-être même l'un et l'autre.
( Voir une dissertation de M. Mangon de la Lande, Mémoires de la Société, ld36j pag. 40, et de nouvelles observations) année 1S38, pag.OO.)
(1) Voir une dissertation de 11. Mangon de la Lande sur ce sujet, Bulletin de la Société du 1^^ septembre 1837.
eus (i). Devenue ciié gallo-romaine, Linwnuin reçut
loiitos les améliorations que les légions portaient avec ellfs chez les peuples conquis. Une enceinte fortifiée couronna le plateau sur lequel s'élevait la ville; des temples, dont quelques débris retrouvés il y a peu d'années (2) attestent la magnificence, furent construits dans son sein ; un immense amphilluàtre put offrir à 22,000 personnes le spectacle des jeux du cirque ; à ses portes s'élevèrent de délicieuses viUa , ornées de marbres pi*écienx apportés à grands frais d'Italie \ puis des aqueducs allèrent chercher à plusieui^ lieues de la ville Teau nécessaire aux besoins d'une population nombreuse. Toute cette splendeur s'éclipsa avec la puissance romaine ; envahi par les Vandales au v^ siècle , puis par les Visigoths y ces barbares demi - civilisés , Poitiiers tombe ensuite entre les mains des Francs, après la bataille de Foulon (3) et la défaîte d'Âlarîc par Glovis. Au milieu des ténèbres qui vont s'épaississant chaque jour, Poitiers est plusieurs fois pris et repris par ces chefs de barbares , qui s'intitulent rois d'Austrasie ou de Meustrie j et diaque fois une dévastation nouvelle signale le passage du conquérant. > Cependant, aux monuments du paganisme avaient succédé ceux de la religion chrétienne ; des églises avaient remplacé les temples des faux dieux : telles étaient à Poitiers la basilique de St-Hiiaire et Téglise dans laquelle était placé le tombeau de Ste Radégonde. Mais les Normands , dans le IX* siècle 9 dévastèrent ces monuments de la piété de nos
(1) Voir la notice sur une médaille gauloise de Mv Mangon de la
Lande, Mémoires de la Société^ 1836, p. 337.
(2) Voir le rapport sur les galeries souterraines oti Tantique enceinte de la ville de Poitiers, par M. Mangon de la Lande, Mémoires de la Société, 1836, p. 344.
(3) Dite mal à propos do FwMié. Voir la note 1*' de la p. 9.
aneètres, et le» |>cu|)les découragés n'essayèrent pas de relever des édifices devaient biealôt disparaitrer avec le monde liri*même dans La grande catastrophe annoncée pour la fin du siècle (1).
Lorsque ie premier soieit du siéde se fut levé sur ie monde encore debout , )a société respira et se reprit à vivre : alors les églises sortirent de leurs ruines ; bientôt à Tarchi- Iccture romane succéda le style ogival , et, pendant une période de cinq siècles, la foi chrétienne pi odiiisit ces magnifiques monuments qui étonnent aujourd'hui notre indifférence. Dans le xri* siècle , le rationalisme protestant s'en vint dévaster nos églises , briser leurs vilraux , piller leurs trésors , fouiller les tombeaux, et jeter au vent ou aux flammes les reliques les plus vénérées. Moins de deux siècles plus tard j on adjugea les églises elles-mêmes au plus oiliant et dernier enchérisseur. Heureusement , les principaux monuments de Poitiers échappèrent à la destruction , ceux qui les avaient achetés n*ayant eu ni le temps ni les moyens de les l'aire démolir.
11 ne faut point chercher dans Poitiers réiégauce des villes modernes^ mais plutôt y étudier le caractère qui va s'effaçant chaque jour des villes du moyen-âge. Ce sont des rues étroites^ tortueuses et mal pavées, bordées d'édifices peu élevés ; on y voit encore quelques-unes de ces vieilles maisons en bois dont le premier étage, revêtu d'ardoises , surplombe sur le rez-de*<^aussée; quelquefois les charpentes laissées à nu sont sculptées avec beaucoup de soin, et représentent des animaux f des ligures humaines , des ornements capri-
(1) Uo grand nombre de chartes de donations aux églises et mo* Bastères, vers la fia du x* siècle, commencent ainsi : ai'propinqmnie ter* mino mundi.
efeux et élégants. D'autres fois^ ce sont des maisons con—
struites en pierres de taille avec des pignons dentelés, des fenêtres larges . et surbaissées , partagées dans la'hauteiir et dans la largeur par la crrnx en pierre qui leur a fiiit donner le nom de croisées* On trouve encore à quelques-unes de ces fenêtres des vitraux peints; les portes , én ogive, sont ornées de sculptures ; ordinairement un escalier à vis renfermé dans une petite tour conduit aux étages supérieurs* Toutefois ^ ces dâiris de la vénérable antiquité devtennent moins communs de jour en jour ; ils n'apparaissent qu'à ceux qui se donnent la peine de les ehercher , et le voyageur qui traverse notre ville en diligence depuis la barrière de Bordeaux jusqu'à celle de Paris n a aucune idée de l'intérêt archéologique qu'elle présente.
Ce ne sont pas seulemeut les édifices , ce sont encore les événements auxqueb son nom se rattache qui donnent à une ville de rintérét. Sous ce rapport , Poitiers vient se placer au premier rang ^vmi les villes de France.. Suecessiv^nent gauloise^ romaine , visigothe^ franque^ anglaise (1), elle
(1) i.e Poitou fut conquis par PubUus-GraMi», lieutenant de César , . et flouniis à racbnioistration des provîoees romames ; il fut placé par Auguste dans la Gaule aq^uitaniquc. En 418, il faisait partie de la se^
conde Aquitaine , lorsqu'il fut cédé par l'empereur Honorius aux Visigoths : ceux-ci en restèrent en possession jusqu'au moment où leur roi Alatic fut baUu et tué par Clovis , eu 507. Plus tard, le Poitou fit partie du ropame d'Aquitaine, établi par Gharlemagae pour son fils Louis le Débonnaire, et il fut gouverné par des comtes qui devinrent bientôt à peu près souverains. Le roi Louis VII , auquel il avait été apporté par son épouse la fameuse AHémr ou Eléonore d'Aquitaine , ayant répudié cette princesse > elle épousa , en 1152^ Henri II, roi d'Angleterre, auquel elle porta en dot le Poitou. Pliiiippe-Auguste, en 1203, confisqua le Poitou sur Jcan-sans-Terre , vassal de la couronne pour les terres qu'il possédait eu France^ après le meurtre d'Artliur sou
âgure dans la plupart des grands évëiicinents dont notre patrie a été le théâtre depuis dix-neuf siècles. Non loin de SCS murs se sont livrées quatre Latailks célèbres par leurs résultats: Clovisy en triomphant d'Alaric (507), a détruit Tem^ pire arien des Yisigoths et fondé le royaume catholique des Francs (I) ; Charles Martel , en taillant en pièces les troupes d'Abdérame (732) , a sauvé la France du dégradant maho- Diétisme (2) ; la défaite du roi Jean (1 356) , de même que la défaite de Crécy, a porté un coup mortel à la noblesse féodale et préparé Taffranchissement du tiers-état (3) ; la victoire
nerea. Le Poitoti fetourna aux Anglais en *1360> par l'elTet da traité
de Brdtigny ^ puis enfin il revint défînitivement à la France en 1370 y grâce au connétable du GuescUn.
(1) La plupart des historiens modmes, suivant une opinion erronée , placent le lieu de cette bataflle i Fimitté. Monseignear de Beauregard ,
ancien évéque d'Orléans, membre de la Société, s'est livré, lorsqu'il était curé de Saint-Pierre de Poitiers , à des recherches desquelles il résulte que la bataille entre Glovis et Alaric a eu lieu auprès de Foulm, sur les bords du Clain^ et non à FoMé , qui est éloigné de 8 kilomètres de cette rivière.
(Voir l'analyse du mémoire de HÊ^gê de Beauregard , par M. Ménard , Mémoires de la Société , 4836 , p. 109. )
(2) Il y a bien des contestations sur la détermination du champ de bataille de Cbarles-Martel. M. Ghalmel le place auprès de Tours , dans les kndes df Miré; la baron db Masaognet, daos les plaines de Sublaine el d'AtUe, entre Amboiseet Loilies. M» André > dans un^ mémoire rempK d'érudition^ qu'on trouve au tome 2, pag. 138 , des Mémoires de la Société académique de Poitiers , le place , ainsi que Fa fait plus tard Duim, à llott8sais^l»-£ataille, à 2ô kilomètres de Poitâsrs r dans la dsUa que foiBMBl les^eaux de la Vienne et du Cfaon.
(3) Le champ de bataille du roi Jean est à 7 ktlomètrts sué-est de Poi^ tiers, entre Beauvoir et Nouailléy et non, comme l'ont dit quelques personnes , à Beaumont, qui est entre Châtellerault et Poitiers , au nord de cette dernière ville. Le nom de Mauperimêy donné par les bistorieui^
fie Alonconlour , rempoi léo par JIciu i lU , sur les protestants , a com de la loi catholifjiic (15G9). V . V ^
l)es^e\ éiiements politiques d'Uije^Siiitre na@fe^ignalèrent' Poitiers et ses environs. A quelqucs^lieucs de la vrï^ , à Ja-
duc d'Anjou , rihué à la conserv
zeiieuil suivant les uns, au Vieux Poitiers ^li^ivant les j^f '^'^àutres, eut lieu , entre Cî
larloman el Pépin, le traité^ par lecjuel les deux iils de Charles - Maviel se partagèrent un ^ royaume qu'ils gouvernaient sous le nom d'un fantôme f. . de roi. ' C'est à Poitiers même que fut résolu^xntre le pape Clément V et Philippe le Bel la suppression* de Tordre de» Templiei^s , mystérieux cvénemeul sur IccJiifl^'Iirstoire n'a ^])oint encore dit son dernier mot. J^^jf , ■ Loi*sque la France était presque entièrenicîç envahie par ^
1 étranger; que, par suite de nos discordes civiles, uir Auj^lais '. ! ".f se faisait couronner roi de France à Paris, *lnS'iia|jonali le W française, réfugiée dans nos murs, y proclamait ravc*iiemenl ^ * de Charles VII au tmne, et Poitiers , pendant uné^^rand*' ^ partie de ce règne libérateur, devenait la véiilable capitale de la France : le roi y avait transféré le parlement et l'uni-^.^ vcrsité de Paris , qui y restèrent de 1418 à 143G.
h cette bataille^ a causé pendant longtemps de l'incertitude , parce qu'ont ne trouvait pas, entre Beauvoir et Nouaillé^ de localité qui portât ce nom. Mais plusieurs chartes^ qui existent aux archives delà préfecture de Poitiers > ont fait disparaître toute difliculté, en prouvant que le lieu nommé aujourd'hui la Cardinerie, situé à peu de distance de Nouaillé , s'appelait autrefois Maupertuis, Près de là , dans le téiiement dit Champde-la-Iiataitle , on a trouvé des débris d'armes et d'ossements, ce qui confirme cette opinion.
( Voir plusieurs notices insérées dans la Ilecue Ânglo-Françaisc , tome 5. )
Ce fut alors que l'ôn amena à Poitiers cette jeune fille de Vaucouleurs, qui était allée trouver le roi à Cliinon , se disant envoyée de Dieu pour sauver la France (1 428)* C'est à Poitiers qu'elle subit , devant Tuniversité, les interrogatoires qui devaient faire reconnaître la réalité de sa mission^ et qu'elle déconcerta par la simplicité et l'à-propos de ses réponses les vieux docteurs de la faculté de théologie. Ce fut de Poitiers qu'elle partit pour parcourir cette glorieuse carrière , an bout de laquelle Tatt^dait le bâcher des Anglais. L'apparition de celte héroïne chrétienne avait fait une telle impression sur les habitants de Poitiers, que plusieurs siècles après on montrait encore l'auberge dans laquelle Jeanne d'Arc était descendue et la pierre sur laquelle ellé avait posé le pied pour monter sur son palefroi (1 ).
« J'ai ouï dire en ma jeunesse , écrivait Bouchet , et dés
. l'an mil quatre Cent quatre-vingt-quinze , à feu Christophe de Peyrat , lors demeurant à Poitiers et prés ma maison , qui avoit près de cent ans^ qu'en madite maison y avoit eu hostellerie où pendoit Tenseigne de la Rose, où ladite Jeanne étoit logée , et qu'il la veit monter à cheval toute
> armée. »
Poidant les guerres de religion qui ensanglantèrent la France au milieu du xvi« siècle, Poitiers resta fidèle au catholicisme comme il J'avait été à la nationalité française. Il fut pris et pillé en 15G2 par le comte de Grammont et ses Gascons. Quelques années plus tard , en 1 ô&9 , il fut de nouveaii assiégé par l'armée protestante , forte de trente mille
(1) Cette pierre a été recueillie par feu M. Tabbé Gibault , lors de la démolition de raub«i;e de la Rose, qui faisait le coin , à gauche en descendant , de la Graiid'Rue et de la rue des Trois-Gbeittiiiëes ; elle est au-
jourd'hui au musée du temple St-Jean.
hommes , sous les ordres de Vamiral de Golig&y. Mais, celte
fois, on avait eu le temps de se mettre en défense : le duc de Guise conuuaodait daos la ville , et pendant six semaines les eiForts d^uue armëè nombreuse , secondée par une artil* lerie formidable , échouèrent devant le courage des habitants qui rivalisèrent d'ardeur avec les troupes du duc de Guise et les Italiens de Ludovic Sforce, L'approche du duc d'Anjou , depuis ilenri III, détermina la levée du siège , et l'armée protestante alla se faire tailler en pièces dans les plaines de Moncontour , laissant le nom de son général au rocher près duquel ma dit que l'amiral de Coligny se plaçait pour diriger les opérations du siège.
Bien des souverains honorèrent Poitiers de leur visite , depuis le bon roi Dagi^Mrt , qu'on a accusé d'avoir emporté dans son abbaye de St-Denis les portes en bronze de l'église de St*-Hilaireet un baptistère antique (i), jusqu'àLouis XiV, qui y vint en 1650 accompagné de sa mère et de Mazarin, et fut harangué par le maire » les échevins et les bourgeois à genoux* Saint Louis vint y mettre son frère Alphonse en possession de son apanage. François I'^'^ y fit son entrée eu 1519 avec sa mère et sa femme, et la ville se signala par la richesse des fêtes qu'elle lui donna. Gharles-Quint y reçut aussi les hommages du corps de ville , lorsqu'il traversa la France, naguère son ennemie , sous la sauvqjarde de l'honneur français.
La religion catholique a laissé à Poitiers plus d'un beau souvenir. Dès le quatrième siècle, nous trouvons St Hilaire , le défenseur de la foi contre l'ariaiiisme, l'un des pères de l'église d'Occident , le Ehàm de (éloquence latine j comme
(1) Voir nne dissertation par M* N* Gaillard. Bull, de la Soc., du 1" mai 1836.
l'appelait St Jérôme , l'auteur du Tt Deum composé [)our célébrer la victoire de la foi sur Thérésie, et qui est resté dans le monde chrétien comme un chant de victoire (1). L'éloquence du saint évêque n'est plus admirée aujourd'hui que par un petit nombre d'érudits ; mais le souvenir de sa bonté est resté populaire. St Klaire est invoqué par le peuple poitevin dans ses souffrances, et un vieux bas-KUef à demi mutilé nous le représente encore ressuscitant un enfant qu'il rend aux embrassements de sa mère (2).
A huit kilomètres de Poitiers, un auti« saint justement célèbre, St Martin , l'apôtre des Gaules, l'élève et l'ami de St Hilaire , a jeté les fondations du premier monastère qui ait été baU dans les Gaules. Ce fut dans cette retraite que Taidmiration des peuples vint le chercher pour l'élever au trône qpiscopal de Tours (3).
Deux siècles plus tard, Radégonde, épouse de Clotaire h' , qui préférait à l'éclat de la couronne le voile de religieuse, qu'elle avait reçu à Noyon des mains de saint Médard , vint cherdier un asile à Poitiers , et y fonda (4) labbaye de Ste-Croix, qui subsiste encore aujourd'hui. A cette époque où la barbarie débordait de toute part , au milieu de ces sauvages figures de conquérants germains, rien n'est gracieux comme l'aspect de cette jeune femme élevée dans toute l'élégance de la civilisation romaine, instruite dans les belles-
(1) Voir une dissertation de M. l'abbé Cousseau , membre de la Société , insérée au volume des Mémoires de 1836, p. 261.
(2) Voir ci-après.
(3) Voir le mémoire sur le plus ancien monaslèfe des Gaules et stir llétat actuel de Tég^ de Ligugé , par fll. Tabbé Cousseau , Mémoires de la Société, 1839, p. 37.
(4) Vers Tan 550.
lettres et formée par k religion chrétienne à la pratique de
toutes les vertus (4). Doit-on s'étonner que le pieux et savant Forlunat^ l'un des derniers représentants des c^ses riches et polie? de la société romaine, soit lyenu se fixer à Poitiers? Il y trouvait auprès de SteRadëgonde et de Ste Agnès, abbesse de Ste-Crois f une. douce intimité qu'embeUissait l'amour des lettres et qu'épurait la religion. Les plaisirs de cette intimité sont décrits dans ks.vers élégants de Fortunat, qui rappellent quelquefois y au milieu de celte époque de décadence, la grâce et le charme de Tantique poésie latine. Fortunat devint le protecteur de l'abbaye ntiissante , et plus tard déploya sur le trône épiscopal de Poitiers les vertus qui lui méritèrent le titre de saint (2).
Après treize siède» écoulés, Ste Radégonde est toujours l'amie | la protectrice des Poitevins ; chaque année encore ^ à l'époque db sa fête (3) f les routes qui eondiûsent à Poitiers sont couvertes d'habitants des campagnes, vêtus de leurs plus beaux habits, qui viennent offrir leurs hommages et adresser leurs prières à la sainte. Des familles entières voyagent dans de grandes charrettes garnies de paille fraîche ; d'autres, dont la fortune est plus modeste ^ n'ont qu'un âne pour tout équipage : le père et la mère sont à pied , conduisant par la main les enfants qui peuvent marcher , et les paniers de Tàne sont remplis par de tout petits enfants dont
(1) Elle lisait assidûment Saint-Grégoire ée Nazianze, Saint-Basile, Saint-Atliaaaae, Sainl-Hilaire, Saint-Ambroiaa^ Saint- Jérôme, Saint- Augustin , Sedulius ei Paul Orose. (Récits mérovingiens, toin. 2, pag. a02,n"l.)
(2) Fortunat est Tauteiir ée lliymoe FexUiA rtgiê, qu'il composa à roccaaton de la translation des f cliques de la vraie croix , que l'empereur Justin II envoya à sainte Radégonde.
(3) Le 13 aoi^t et pendant le reste du mois.
]ft figure pleine de fraidieur est snrmoiitëe d'an large et lourd bonnet garni de paillettes et orné de rubans. C'est que Sie Radégonde a pow les enfants un oœur tout maternel j et que ceux qu'on a fait passer sous s6r tombeau doivent être préservés de tout danger et de toute maladie.
Le siège épiseopal de Poitiers, itlustrë par St Hilairè et par St Fortunat, présente une série de cent quinze pontifes (1), parmi lesquels on remarque Pierre qui ne cra^nît pas de prononcer dans son église, un jotir de ifete , au milieu de la foule j la formule d'excommunication sur la personne même de l'adultère Guillaume IX , conte de Poitou et duc d'Aquitaine (2); le savant Gilbert de la Porée, qui partagea un instant les erreurs théologiques d* Abailard , eut pour adversaire St Bernard^ fut condamné par le concile de Reims l'an 4448, reconnut ses erreurs et mourut dans le sein de Téglise (3) ; Gauthier de Bruges , qui fut déposé par. le pape Clément dont il avait été adversaire , qui mourut en protestant contre sa sentence , et dont la mémoire reçut plus tard du même pape une juste- réparation (4) ; Simon de Craraandy depuis
(1) Non compris deux évéques eoMtitutioniiels. Uyaen llSévéqoes jusqo'ea 1791 , et depuis le eoncoffdat de trois évéques, en comptant Mgr de Bouillé qui occape aujourd^ui le siège épiseopal.
(2) Dis qu'il entendit les premiers mots de la formule d'excommunication, le comte furieux mit Tépée à la main pour tuer l'évéque. Celuici le pria de lui accorder quelques instants , peis il continua de prononcer ranitbènie. S'approehant enmiile de GoiHaume , il loi dît ayee calme ; l\êpeuxfir«ppêirmfÊèiUnm^,f0ift^ Le dbc, qui artM eu le temps de reprendre son sang-froid-, remit son épée dans le fourre.au, en disant: Je ne Vaime pas assez pour l'envoyer en paradis, Pierre, exilé à Chauvigny, y mourut quelque temps après, en dllô.
0) ivilberi fut dénoncé à St Bernard par rarefaidiacre de Poitiers , Tanstère JiMumes Qui-ntm-rUet (Jean qui ne rit pas).
(4) Voir plus bas la chronique relaktye à Gautliier de Bruges.
patriarche d'Antiocheet cardinal, qui remplit de hautes fono-
lions politiques sous Charles VI (1); Juvéïial des Ursins, membre de rillustre famille qui a donné tant d'exemples de vertu et d'aiiiour de la patrie; Chasteigner de la Roche*Pozay , qui pendant les troubles de la Fronde maintint Poitiers dans l'obéissanoe au roi , et ne craignit pas de déroger aux règles ecclésiastiques en endossant la cuirasse pour s'opposer à rentrée du prince de Condé dans la ville (2).
Poitiers vit tenir dans ses murs quelques-unes de ces assemblées ecclésiastiques qui non-seulement veillaient au maintien de la foi et au rétablissement de la discipline, mais encore exerçaient sur la législation et le gouvernement une heureuse influeuce , résultat naturel de la supériorité des lumières du dergë au milieu des siècles d*ignorance« On y célébra à diûéientes époques sept conciles (3).
(1) Voir Mémoires de la Société , 1840.
(2} Ce fait fut justifié par un livre du célèbre abbé de St Gyran , Dnver> gier de Hauranne , si connu depuis dans les discussions relatives an jansénisme. Yoir Thibaudeau , tom. 5 , pag. 324.
(3) Le premier 9 en 500, dans UégUse de Saint-Hilaire.
Le deuxième , ouvert le 13 jauTier i004 ; cinq évéques el douze abbés y assistèieDt.
Le troisième , en 1023 ou 1024.
Le quatrième, en 1075, contre les erreurs de fiérauger^ présidé par Guérant, cardinal, légat de Grégoire VIL
Le cinquième , en <1078 , présidé |lar Hugues , évéque de Die , légat du même ponlife Grégoire YII. On y annula des élections épiscopales soutenues par le roi Henri l'', quoiqu'elles fussent illégitimes. On y fit dix canons qui regardent la discipline ecclésiastique.
Le sixième, en liOO, le dix-buit novembre, dans l'église de Saint- Pierre. Il s'y trouva quatre-vingts prélats, tant évéques qu'abbés. On y excommunia Philippe I«' et Bertrade. Guillaume IX, comte de Poitou , avait ordre du roi de s'opposer à cet acte que St Pierre II , évèque
Le Poitou a été gouverné par de» comtes souverains jusqu'à la célèbre Aliénor ; la plupart d'entre eux étaient à la fois ducs d'Aquitaine , jouissaient de tous les droijte de la souveraineté sous l'autorité plus nominale que réelle du roi , auquel ils devaient être subordonnés en leur qualité de grands vassaux. Leur histoire présente tout l'intérêt de Vépoque féodale ; on y trouve des exploits militaires , des actes de violences et de généi^osité, des galanteries et des fondations de monastères. Il y a une série de GtdUaume qui furent de rudes seigneui's , et qui se partagèrent les vices et les vertus de ces temps d'héroume grossier : c'est Guillaume Téie'^éiaupes , défenseur des derniers carlovingiens , qui est vaincu par Hugues , comte de Paris, puis va guerroyer contre Alain Barbe^torUf duc de Bretagne; c'est GuiU laume Fier-à-bras , qui s'efloi ce de réparer les désordres de sa vie en prenant dans sa vieillesse l'habit religieux dans Tabbaye de St-^ilyprien ; c'est Guillaume h Grand y digne de ce nom, moins par ses expéditions guerrières, que par le mérite bien plus rare alors de ses institutions. civilisatrices; c est Guillaume IX, véritable troubadour^ qui chante dans d'indiscrètes poésies les aventures amoureuses dont il a été le héros, va dévotement se faire battre par les infidèles en Palestine , et, dégoûté delà guerre sainte, revient à Poitiers continuer une vie licencieuse qui attire^ur lui les foudres de l'Eglise. Au nombre de ces comtes de Poitou on voit figurer
de Poitiers , exécuta en pleine assemblée , malgré les menaces et les violences du comte.
Ce concile a laissé seize canons disciplinaires.
Le septième, en 1106. Le li^gat Brunon de Seigny y prêcha, le 26 mai, pour la croisade. On y vit Boëmond, l'un des héros de la Palestine, qui venaitd'épouser Constance, fille de Philippe !«' et defiertiic. On y traita aussi de matières ecclésiastiques.
Louis VU) époux d'Aliénor d'Aquitaine, etRichardCocur^e^ lion , roi d'Angleterre.
Poitiers est depuis longtemps un centre intellectuel : la thëol<^ie, k droit > la médecine, les faelies-iettres , les sciences , y ont toujours été Tobjet d'études sérieuses. Saint Hilaire, dés les premiers siècles du christianisme, y écrivait des livres qui sont restés comme des modèles d'éloquence et de raisonnement ; Fortunat y cultivait les muses latines et composait des poésies pleines d'élégance et de grâce, bien qu'un peu maniérées; le comte Guillaume, en véritable troubadour, courait le monde cfaerdiant des aventuresqu'il racontait ensuite dans d'indiscrètes poésies ; sa petite-fille, Aliénor, réunit à Poitiers une cour brillante dans laquelle florissait la poésie romane (i )• A une époque plus rapprochée de nous , vers la fm du xvi" siècle , madame et mademoiselle Desroches , sa fille, attiraient dans leur hôtel, précurseur de Thotel de ftambouillet, tous ks beaux esprits de l'époque : là venaient, pendant la tenue des grands jours y les magistrats du parlement de Paris, le président de Harlay, l'avocat général Brisson, les avocats Loysel , Chopin , Pasquicr , etc. ; et tous ces graves personnages se livraient à une gaité toujours un peu pédante, et célébraient en vers français, latins et grecs, la science , Tesprit et les charmes des dames Desroches (2).
L'un des derniers représentants de la poésie latine , Rcqnn, a l'ait ses études à Poitiers. Le procureur Jean Bouchet , infatigable écrivain^ a composé, outre ses Annales d'Âqui-
(1) Voir l'Essai historique sur la poésie romane dam le Poitou pendant le raoyen-àge, par M. André ^ séance [lublique de la Sodéle académique de Poitierfi» niai 1830, p. 48.
{%) Voir, pour connattrc les hommes célèbres du Poitou ,;ia tiibliothèque historique du Poitou de Dreujc-Vuradhr.
Uine, vingi ouvrages sur différents sujets historiques. Le savant Besly , auteur de l'Histoire des comtes de Poitou el d'autres ouvrages estimés, avait, comme Rapin, étudié à Poitiers* Dans qudques fiimilles, la science et rillustration ont été en quelque sorte héréditaires ; telles sont les familles irland^ Filleau et autres, qui ont fourni plusieurs géné^ rations d'hommes distingués à différents titres*
Poitiers avait, avant 1789 , une grande importance administrative : c'était la capitale du Pmtou, le siège d'un évêcfaé, d'une généralité , d'un présidial dont les membres portaient la robe rouge, en mémoire du séjour que le parlement avait fait dans cette ville sons CSiarles VII ; elle avait un bailliage , une élection, une sénéchaussée, un hôtel des monnaies, une université, un grand nombre de couvents et de paroisses. C'est aujourd'hui le siège d'un évéché, le chef-lkn du département de la Vienne , d'une cour royale et d'une aTfWiemiB»
Après avoir jeté un coup d'œil général sur l'ancien Poitiers, voyons ce que le Poitiers d'ai^jourd'hui présente d'intéressant.
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