‹ Poitrinaires et grandes amoureuses (volume 2)Chapitre 1 sur 12 · Poitrinaires et grandes amoureuses · texte numérisé non relu

Poitrinaires et grandes amoureuses

’est à Aix-les-Bains qu’eut lieu la première rencontre de Lamartine avec la femme qui allait « bouleverser sa vie et renouveler son âme ». Alors âgé de vingt-six ans., le poète était venu dans cette station thermale, pour y soigner « un peu d’embarras du foie ».

Il était parti de Mâcon le 30 septembre 1816 et dut arriver à Aix dans les premiers jours d’octobre. Il s’était arrêté en

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cours de route, à Chambéry, chez son ami Louis de Vignet, qui lui avait promis de le rejoindre à l’hôtel Perrier, où il avait engagé Lamartine à descendre.

Il n’y avait plus, à ce moment, à Aix, que quelques rares malades, de ceux qui s’attardent en fin de saison. « Les hôtels et les salons où se pressent pendant l’été les étrangers et les oisifs dans ces lieux de réunion, étaient tous fermés. L’automne était doux et précoce. » La pension indiquée à Lamartine était une maison isolée et tranquille, située dans le haut de la ville. On lui donna une chambre, dont la fenêtre ouvrait sur un jardin et sur la campagne. Cette chambre, ou du moins une pièce qui passe pour telle, existe, paraît-il, encore.

Aujourd’hui, nous avons de luxueux palaces, mais en ce temps, les baigneurs logeaientchez l’habitant, ou dans une de ces auberges, plus ou moins confortables, décorées du nom d’hôtels. L’hôtel Perrier était tenu par un médecin réputé dans la contrée, où il était venu exercer dès 1792. Nommé inspecteur-adjoint des eaux, il s’était attaché à en étudier les propriétés et avait poursuivi, pendant plusieurs années, ses recherches et ses observations sur leur efficacité, tant sous forme de bains, que sous forme de douches.

La maison dont le docteur avait fait l’acquisition n’avait qu’un étage, surmonté d’un grenier. Une colonnade donnait au rez-de-chaussée un aspect assez original; elle supportait une galerie circulaire, à laquelle on accédait du dehors par une espèce d’échelle de meunier. La pension Perrier est devenue l’Hôtel Chabert, mais celui-ci a deux étages et la galerie n’existe que sur les côtés ; encore forme-t-elle à droite une sorte de véranda vitrée. Mais la disposition des lieux, au diredeM. Léon Séché, quiles a minutieusement explorés, n’aurait pas sensiblement changé.

Quand Lamartine se présenta chez le docteur Perrier, il n’y avait presque plus personne à la pension. « La longue table d’hôte ne réunissait plus, à l’heure des repas, que des gens de la maison et trois ou quatre malades attardés de Chambéry et de Turin. Ces malades arrivaient au bain après la foule, pour y trouver les logements moins chers et une vie économique conforme à leur pauvreté. » Dans l’état où se trouvait le nouveau pensionnaire, il n’éprouvait aucun désir de profiter d’une de ces familiarités de hasard, qui, loin de dissiper l’ennui, l’augmentent le plus souvent. Il était venu pour se soigner, ce dont il avait, d’ailleurs, grand besoin.

Jusque-là, sa santé n’avait guère été brillante. On peut dire que, dès sa naissance, elle avait donné des inquiétudes. Il était d’une constitution si frêle en venant au monde — il était né avant terme, à sept mois et demi — que sa jeune mère en conçut de vives alarmes. Pour le changer d’air, elle le conduisit à Lausanne, où elle passa tout l’été suivant.

M me de Lamartine était de retour à Mâcon pour ses couches au mois de novembre, époque à laquelle naissait son second fils, Félix, mort deux ans et demi plus tard.

Un portrait de Lamartine à huit ans nous révèle une

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transformation complète : à cette époque, c’est un « bel enfant joufflu, ébouriffé par ses courses dans la montagne et qui respire la santé ».

Bientôt vint l’âge où il fallut s’occuper de son éducation. Ses parents, redoutant que trop de sollicitude lui fût nuisible, se décidèrent à l’éloigner d’eux, et firent choix d’une institution située dans un faubourg de Lyon, et tenue par deux vieilles demoiselles, aidées de leur frère. Le jeune Lamartine y entra sans enthousiasme, et il conserva toute sa vie un pénible souvenir de l’heure où il fut lancé dans ces cours, « comme un condamné à mort dans l’éternité ».

Au début, il avait paru s’acclimater au régime de la pension. Il était « très gai, bien en train de s’amuser », et il se montrait fort appliqué au travail. Mais peu après, son père, que les affaires avaient appelé à Lyon, le trouvait pâle et maigre, résultat sans doute de son internement après une vie passée au grand air. Quand il retourna aux vacances dans son pays natal, il avait repris de l’embonpoint et avait même grandi.

Il avait treize ans, lorsqu’il entra au collège de Belley, alors placé sous la direction des Pères de la Foi, qui continuaient l’enseignement des Jésuites. Il y débuta par la troisième et y resta jusqu’à la philosophie.

Les premiers temps furent pénibles; il était véritablement dépaysé. Une forte fièvre, qu’il eut presque dès le début, accompagnée de violents maux de tête, arrêta un moment le cours de ses études.

Il traversait une période de croissance, cause de tous les troubles qu’il éprouvait. La description qu’il en a lui-même donnée, nous renseignera mieux que les récits du biographe le mieux informé.

« Une croissance rapide et une imagination qui croissait en

proportion plus accélérée encore que mes années, m’avaient jeté dans des langueurs et des pâleurs qui alarmaient mes maîtres. Ils avaient, je dois le reconnaître, une prédilection vraiment maternelle pour leur élève favori. Le médecin du collège, consulté par eux, leur dit qu’il fallait me fortifier par quelques gouttes d’un vin généreux, de qualité supérieure à la fade boisson de mes condisciples, par un air moins enfermé que celui des cours et des salles, et par quelques heures d’un vigoureux exercice à la campagne. Un des Pères Jésuites, professeur de belles-lettres, d’une santé délicate aussi, fut chargé par ses supérieurs de me conduire, deux ou trois fois par semaine, dans ses lointaines excursions à travers les montagnes du Bugey. »

Après sa seconde, le jeune Lamartine passa presque entièrement ses vacances au lit. En septembre 1806, après son année de rhétorique, sa mère l’attendait à Mâcon; il arriva seul, un soir : « Je l’ai trouvé, écrit-elle, beaucoup mieux que je ne l’espérais. Il est plus grand que moi de deux pouces, quoique un peu maigre, mais pas du tout à inquiéter; il est fort, le teint est bon et il a fait de grands progrès dans la vertu. »

Après un repos d’un mois à Milly et à Saint-Point, l’enfant rentrait au collège de Belley à contre-cœur et avec le secret espoir d’en bientôt sortir.

Dès le mois de décembre, il se plaignait à nouveau de ses migraines, devenues, au dire de sa mère, «intolérables» ; et, vers le milieu de janvier, il demandait à celle-ci de le laisser revenir auprès d’elle, « au moins pour quelque temps ».

Un conseil de famille fut tenu, qui décida qu’on prendrait l’avis d’un bon médecin de Lyon, dont les prescriptions seraient exactement suivies. Le praticien consulté ne

découvrit rien de grave, qu’un peu de surmenage, dont les bains de jambes, du lait d’ânesse au printemps, « un régime doux et peu d’études appliquantes » suffiraient à dissiper l’effet.

Peu après cette consultation, Lamartine écrivait de Lyon à un de ses camarades de Belley, qu’il était èntre les mains des médecins et qu’il souffrait toujours beaucoup de ses douleurs de tête.

L’année suivante, il mandait au même que son «vieux mal de poitrine l’avait repris », et qu’il avait craché le sang pendant deux ou trois jours; cela lui avait causé « une peur affreuse », et il s’était amusé à faire son testament, en vers !

La chasse, le séjour à la campagne produisirent une amélioration de son état physique, mais sa santé morale laissait toujours à désirer.

L’on s’étonne que les hommes dont la vie s’est écoulée à l’époque romantique, aient apporté en naissant un goût de tristesse et une empreinte de mélancolie dans le génie français. « Que l’on songe au lait aigri de larmes que je reçus moi-même de ma mère, pendant que la famille entière était dans une captivité qui ne s’ouvrait que pour la mort. »

Les premières impressions de l’enfant — on était sous le régime de la Terreur — n’avaient été que tristesse et que craintes; plus tard, il sera comme René , avec lequel il a, comme nombre d’hommes de sa génération, tant de traits de ressemblance, «tout à coup bruyant et joyeux, silencieux et triste, abandonnant soudain ses camarades pour aller s’asseoir à l’écart et contempler la nue fugitive ou entendre la pluie sur le feuillage ».

La « surabondance de vie », les « grandes lassitudes », Lamartine, comme Chateaubriand, les a ressenties. L’ado-

lescent, déjà enclin à la rêverie et à la solitude, gardera longtemps l’empreinte de son illustre aîné.

Dès dix-neuf ans, il accusa des symptômes très nets de neurasthénie, ou, pour mieux dire, de ce « vague à l’âme » qui en est souvent le masque.

« Oui, j’ai pleuré, écrit-il à son meilleur ami, moi qui ne pleurais plus, un peu de regret de cette partie manquée, un peu en voyant la sympathie de nos peines, de nos idées, de nos tourments, de nos désirs, et de ce feu sacré qui commence à te brûler comme moi, ces projets vagues, celte tristesse, cette paresse, cette vie au milieu de la mort. »

Les lettres qui suivent accusent de plus en plus son découragement. Il est sage, indifférent, philosophe sur bien des points; il est fou, désespéré, enragé sur nombre d’autres. Il parle de mettre fin à une existence aussi platement bourgeoise que celle qu’il est contraint de mener, mais il se ressaisit promptement et à la mélancolie la plus noire succède l’enjouement le plus gracieux. Il présentera souvent, par la suite, de ces contrastes et de ces revirements.

Il ne lui manquait que d’être amoureux. Une crise sentimentale venant s’ajouter à l’autre, que lui restait-il à souhaiter?

Comme d’usage, il aime sans espoir de retour et l’objet aimé, sans être une beauté — il en convient — est « toute l’amabilité, toute la sagesse, toute la raison, tout l’esprit, toute la grâce, tout le talent imaginable, ou plutôt inimaginable ». Et il termine par la finale classique : « J’en mourrai, je le sais!... mais qu’y faire? » Celle qui avait provoqué de pareils ravages dans le cœur du nouveau Werther, était la propre fille du médecin de sa famille, le docteur Pascal.

M me de Lamartine, croyant à un jeu innocent, se reprochait d’avoir encouragé son fils à poursuivre une correspondance en vers avec la jeune personne. Elle s’inquiéta de cette passionnette. Elle appréhendait, dans sa maternelle sollicitude, que la jeunesse de son fils fut semée d’orages. Elle le trouvait « agité, triste », et elle redoutait que le trouble de son âme eût une répercussion sur sa santé. Elle s’alarmait à tort. Après cette aventure sans dénouement, le jeune homme reprit sa vie renfermée, se délectant de la lecture de Werther, et surtout du Traité de la solitude, de Zimmermann, qui était devenu son livre de chevet.

Mais l’esprit de froide analyse de l’auteur de cet ouvrage cadrait mal avec sa nature mouvante et, à la longue, il fut rebuté par cette lecture, qui l’avait, pendant un temps, enthousiasmé. Dès ce moment, Ossian, Younget Shakspeare voisinèrent sur sa table de travail, et ses idées tristes le hantèrent à nouveau. C’est alors qu’il éprouva un très romantique amour pour une merveilleuse créature, au dire de quelqu’un qui a tenu entre les mains sa miniature, et si nous en croyons le portrait qu’en a tracé de son côté Lamartine.

« Sa beauté pensive, sa taille mince, sa démarche svelte, la grâce de ses bras, l’inimitable délicatesse de ses pieds, la langueur morbide de son cou, son sourire, à la fois charmant

et mélancolique », nous la présentent sous un jour des plus séduisants.

Les jeunes gens s’étaient rencontrés dans un bal, et, depuis, on n’avait pas manqué de remarquer qu’ils se recherchaient et ne semblaient pas se déplaire. Il fut question de mariage; mais les parents voyaient d’un mauvais œil cette union, où l’un des deux contractants montrait une exaltation amoureuse, que l’autre ne paraissait pas éprouver au même degré. Il fut décidé que le jeune homme partirait pour l’Italie, et l’on verrait, au retour, si ses sentiments persistaient, quelle détermination prendre.

A la seule pensée qu’il allait vivre pendant quelques mois sous le beau ciel de Florence et de Naples, Lamartine en oublia ses tourments de cœur et celle qui les avait causés.

Toutes les Armides réunies n’étaient pas capables de retenir ce chevalier qui brûlait de courir les aventures. « La fortune ne sourit pas dans la vie et l’occasion n’a qu’un cheveu. » Qu’importe que des larmes coulent, il se présentera bien quelqu’un pour les sécher. C’était se montrer déjà bien perspicace.

Peu après, en effet, la jeune et oublieuse Henriette épousait un ancien capitaine de chasseurs., sans que son premier et volage amoureux en ait conçu le moindre chagrin. Il accomplissait, il est vrai, le plus charmant des voyages, très utile, comme l’écrivait sa mère, pour occuper l’activité de sa tête et son imagination de vingt ans.

Après un court séjour à Florence, Lamartine arrivait à Naples (fin novembre 1811), où il devait rester jusqu’au commencement d’avril. C’est dans cet intervalle que se place l’épisode de Graziella.

Graziella a-t-elle existé? Il n’en faut plus douter après les révélations que nous ont apportées MM. F. Reyssié et R. Doumic, de sources différentes, mais qui concordent parfaitement.

En arrivant à Naples, Lamartine avait rendu visite à un de ses parents, auquel il était chaleureusement recommandé et qui était directeur de la Manufacture des Tabacs. Celle-ci occupait plusieurs femmes ou filles de pêcheurs, qui étaient employées à choisir et à rouler en cigarettes des feuilles de tabac. Désœuvré, comme tous les étrangers dans une ville qu’ils ne connaissent pas, Lamartine vint rôder, le soir, à la sortie des ouvrières et il ne tarda pas à remarquer, entre toutes, celle qu’il devait immortaliser sous le nom de Graziella. Fût-ce une idylle, ou une pastorale païenne dans le genre de celle de Longus? Ce fut, sans circonlocutions oiseuses, une amourette banale, que le poète idéalisa plus tard.

Son ami Virieu l’ayant rejoint, on organisa des parties de barque dans le golfe, avec accompagnement de musique :

Combien de fois près du rivage,

Où Nisida dort sur les mers,

La beauté crédule ou volage Accourut à nos doux concerts!

Combien de fois la barque errante Berça sur l’onde transparente Deux couples par l’amour conduits !..

En termes vulgaires, comme le dit brutalement un critique qui ne s’embarrasse pas de vaines périphrases, une partie carrée. Comme on demandait au compagnon de plaisir du poète ce qu’il pensait de la petite cigarière, il répondit avec désinvolture : « Oui, c’était une excellente petite personne,

pleine de cœur, et qui a bien regretté Alphonse; mais elle est morte, la malheureuse! Elle l’aimait avec idolâtrie, elle n’a pu survivre à son départ. » La fin de Graziella n’est donc pas une fiction; mais la seconde Elvire 1 , celle qui va maintenant entrer en scène, après ce préambule peut-être un peu long, mais qui nous a paru nécessaire, s’exagérait peut-être la passion de Lamartine pour la jeune Procitane, quand elle écrivait à celui-ci :

«Oh! mon Alphonse! Qui vous rendra jamais Elvire? Qui fut aimé comme elle? Qui le mérite autant? Cette femme angélique m’inspire jusque dans son tombeau une terreur religieuse. Je la vois telle que vous l’avez peinte, et je me demande ce que je suis, pour prétendre à la place qu’elle occupait dans votre cœur. »

En quittant Naples, où il avait vécu des heures si délicieuses, Lamartine avait regagné la France et sans enthousiasme il arrivait à Milly plusieurs mois après.

Passé sans transition d’une existence de plaisir sans règle ni contrainte, à une vie d’une régularité d’horloge sans surprises et sans heurts, c’était plus qu’il n’en fallait pour réveiller un mal qui n’était qu’assoupi.

Après le golfe et sa lumière, les collines de Milly durent lui paraître grises et sans horizon. Le jeune homme devint taciturne, prit en grippe et le lieu et les gens, se rendant insupportable à tous, même à sa mère, qui le trouvait, en dépit de son indulgence coutumière, « nerveux et un peu dur ». Il fuyait le monde non plus par timidité, mais par dégoût et mépris. Lamartine, comme le constate un de ses biographes, souffrait d’une rechute aiguë de sa neurasthénie.

Comme les enfants nés à l’époque qui s’étend du début

1. Elvire est le nom que porte Graziella dans les premières poésies écrites par Lamartine à son intention.

de la Révolution à la fin de l’Empire, il présentait ce déséquilibre moral où dominent le découragement et la lassitude. Tout effort lui paraissait inutile; il se réfugia en lui-même, dans cette solitude mélancolique, qui, ne se bornant pas toujours à exaspérer la sensibilité, ruine l’énergie et annihile la volonté.

Un pareil état a fatalement son contre-coup sur la santé : en avril 1813, nous retrouvons Lamartine à Paris, « toujours souffrant », et forcé de rentrer chez lui à la nuit tombante, à cause de sa poitrine et de sa gorge. Il n’aspire pas à respirer l’air natal, qui ne lui est pas bon, du moins en est-il persuadé : « il ne faut le respirer que six mois de l’année, c’est assez, sans quoi il engourdit, il endort. » C’est en Bourgogne où il est revenu, après un court séjour dans la capitale, que le reprennent ses troubles de foie, en même temps que des palpitations, des spasmes, des langueurs.

Son médecin lui ordonne de boire les eaux de Vichy et de mener pendant quelque temps la « vie des brutes ». Si une amélioration ne se produisait pas, il était question de l’envoyer dans le Midi, à Montpellier ou à Nice. Mais ses parents, hésitant devant les frais qu’entraînait ce lointain déplacement, se rendirent aux sages avis du docteur Pascal, de Saint-Sornin, leur voisin de campagne, qui avait recommandé les eaux d’Aix en Savoie : c’est là que s’ébauchera le roman dont nous allons narrer les péripéties.

Lamartine, avons-nous dit, arrivé à Aix dans la première semaine d’octobre (1816), était descendu à l’hôtel du docteur Perrier. Le hasard, plus malicieux que communément on le suppose, lui avait fait prendre une chambre contiguë à l’appartement qu’occupait une jeune

femme venue pour se soigner, elle aussi, et qui était arrivée à Aix quelques semaines avant le poète.

Partie de Paris, le 27 juin, pour Genève, Madame Charles était arrivée au bord du Léman le 30 et elle y était restée jusqu’à mi-septembre : elle avait donc précédé à peu près

Maison habitée par Lamartine et Julie Charles, a Aix. (D’après une gravure sur bois.)

d’une quinzaine de jours celui qu’une rencontre fortuite allait river à sa destinée.

C’était alors une femme de trente-trois ans. On l’avait mariée, dès sa sortie de Saint-Denis, où elle avait été élevée, avec un homme célèbre, mais beaucoup plus âgé qu’elle. M. Charles, physicien du plus haut mérite, avait près de la soixantaine quand il épousa Julie-Françoise Bouchaud des Hérettes, appartenant à une ancienne famille de négociants nantais, dont plusieurs furent « échevins, juges-consuls des

marchands, auditeurs aux comptes et trésoriers généraux des finances ». Sa mère était d’origine créole, mais s’était mariée en France; quant à notre héroïne, elle était née à Paris 1 , le 4 juillet 1784.

A l’époque de son mariage avec M. Charles, la jeune femme avait déjà un air très maladif, dont son époux n’avait pas làissé de prendre souci; mais il se flattait qu’avec des soins, il arriverait peu à peu à réparer cette santé délabrée. Il semble bien que ses efforts, si louables fussent-ils, se soient exercés en pure perte. La fièvre dévorait la « pauvre souffreteuse », et soit pour ne négliger aucune chance de salut, soit par un penchant qu’ont certains médecins à éloigner leurs malades quand ils les voient moribonds, on engagea Madame Charles à essayer des eaux d’Aix. Son mari, accablé d’infirmités (il avait les premiers symptômes"de la pierre, à laquelle il devait succomber), ne pouvant l’accompagner, elle se décida, bien qu’à regret, à partir seule.

Comment entrèrent en relations les deux malades qui se trouvaient réunis, par une singulière rencontre, sous le même toit? Une lettre de Lamartine à Louis de Vignet va nous renseigner sur ce point :

1. On a cru longtemps, sur la foi d’un passage de Raphaël, que Julie était née à Saint- Domingue, en 1782; or, d’après l’acte de mariage, que nous reproduisons ci-après, elle serait née à Paris deux ans plus tard; elle n’avait donc que vingt ans lors de son mariage avec M. Charles, lequel était âgé de près de trente-huit ans de plus qu’elle. Voici l’acte auquel nous venons de faire allusion :

« Du sixième jour de Thermidor, an XII.

« Acte de mariage de M. Jacques-Alexandre-César Charles, membre de l’Institut national de France, né le 12 novembre 1746, fils de feu sieur Jacques-Alexandre Charles, procureur du roi de l’élection de Beaugenci, et de demoiselle Marguerite-Claude Humery de la Boissière, ses père et mère, d’une part, commune de Beaugenci ; et de demoiselle Julie-Françoise Bouchaud des Hérettes, fille mineure de Monsieur Sébastien-Raymond Bouchaud des Hérettes, domicilié de cette commune de Saint-Paterne et de défunte dame Marguerite- Jeanne de Bergey, ses père et mère, d’autre part, née le quatre juillet mil sept cent quatre-vingt-quatre, à Paris. » Dans la pièce ci-dessus, la mention à Paris paraît écrite d’une autre main que le corps de l’acte, tant sur le registre du greffe du tribunal de Tours que sur les archives de Saint-Paterne. On peut donc conserver quelque doute sur la naissance de Julie à Paris, tant que son acte de baptême n’aura pas été retrouvé.

« Depuis ta dernière « lettre, où tu m’annon- « ces ta prochaine visite,

« écrivait-il à son cor- « respondant, il m’est « arrivé une grande joie :

«j’ai sauvé, avant-hier,

« une jeune femme qui « se noyait sur le lac et « elle remplit mainte- « nant mes yeux. Je ne « suis plus seul chez le « vieux médecin, je me « sens rajeuni, guéri,

« régénéré. Quand tu « verras cette bonne et

Monsieur Charles.

« douce créature, tu pen-

« seras comme moi que Dieu l’a mise sur ma route pour me « dégoûter à tout jamais de ma vie passée. Viens donc bien vite « partager notre bonheur et faire connaissance avec elle. » Comme le souligne finement Anatole France, le lac du Bourget a ses tempêtes, mais il faut prendre garde au mirage d’une imagination bouillante. Lamartine a-t-il ou non volé au secours de la jeune femme dont la barque allait sombrer, nous n’avons guère là-dessus que son témoignage, et il a si souvent travesti la vérité qu’il nous l’a rendu suspect. Quoi qu’il en soit, il se montra très assidu, dès ce moment, auprès de la jolie personne qui, de son côté, ne paraissait pas insensible à ses attentions.

Durant leur séjour à Aix, quel fut le caractère de leur liaison? Fut-elle seulement chaste et passionnée, et le restat-elle toujours? Ici nous devons ouvrir une parenthèse.

Il est intéressant de remarquer que les deux femmes qui inspirèrent les deux plus belles œuvres d’imagination de notre littérature, Le Génie du Christianisme et les Méditations r, c’est-à-dire Pauline de Beaumont et Julie Charles, furent toutes les deux des phtisiques, dont le mal aviva la flamme. Mais alors que la première fut, pour Chateaubriand, l’amante « tout entière à sa proie attachée » (qu’on se souvienne de l’exclamation de M me de Beaumont après la lecture d’Atala : «Il joue du clavecin sur toutes mes fibres»), l’on ergote encore sur la nature des liens qui unirent le chantre d’Elvire et l’épouse du physicien Charles ; on se demande jusqu’où ils poussèrent l’abandon du cœur et des sens. Pour qui connaît la psychologie des tuberculeux, la réponse n’est pas douteuse.

Il existe une page remarquable, qui atteste une pénétration rare chez un littérateur et qui se trouve perdue dans un ouvrage compact sur Lamartine 1 ; nous nous félicitons d’autant plus de l’exhumer qu’il n’est contribution meilleure au problème qui nous occupe :

« Qui de nous, écrit ce critique aux vues originales, n’a été à même de reconnaître combien la phtisie offre de phénomènes intéressants à contempler. Quelle source d’inspirations tendres, pathétiques ou brillantes, semble résider en ce fatal principe morbide, si décevant dans ses rapports avec la vie, qu’il exalte en la consumant ; décevant surtout pour le malade qui ne sait jamais où il en est de son mal, en dépit de ses pressentiments et de ses mélancolies! C’est qu’aucune autre décomposition organique n’est aussi lente, aussi latente, aussi douce dans ses attaques et dans son progrès

1. Cet ouvrage a pour auteur M. Émile Deschanel, le père de l’ancien Président de la République.

inexorable, aussi entremêlée d’intervalles de santé pouvant faire illusion; c’est qu’aucune autre ne laisse aussi entières l’âme et la pensée jusque dans les périodes les plus extrêmes. « Quelque chose de mystérieux et comme sacré (bien des

Chambre de Lamartine, a àix.

traditions expliqueraient ce mot) semble attaché au triste privilège de cette condition héréditaire ',qui souvent laisse un libre cours à une jeunesse précoce et brillante, parfois même aux meilleures années de l’âge mûr. Car on ne saurait dire comment et pourquoi la marche du mal est si

1. N’oublions pas que M. Ém. Deschanel a écrit cela en 1893, et que ce n’est que ces dernières années, qu’a été bien démontré le caractère exclusivement contagieux et non héréditaire, de la tuberculose pulmonaire. (Note de l’Éditeur.)

inégale, interrompue, ajournée, ce semble, indéfiniment, puis reprise de soudains et violents progrès. Et comme, cependant, la fatalité n’est jamais complètement responsable de nos misères, il arrive, en effet, que la terminaison fatale, plus ou moins différée, s’impute aux ardeurs même et aux excès du travail de la pensée, de la volonté et des passions que la cause morbide a provoqués : cela devient le sujet perpétuel de la plainte et de l’éloge funèbre.

« Nulle part on ne voit aussi rapprochés et presque identifiés le feu dévorant de l’âme et l’action physique non moins dévorante, s’accélérant enfin par ses propres effets.

« Ces prédestinés, chez qui le germe du mal est tout à fait natif, quelle que doive être l’heure de son développement, sont surtout des sujets dignes d’une observation émue par les habitudes délicates que leur âme semble s’être données en harmonie avec la délicatesse de leur constitution physique; par l’activité du sentiment, la sensibilité poétique et la spiritualité que suggère vaguement un danger organique, dont on n’aura peut-être conscience que bien tard, n’importe, l’empreinte est marquée de bonne heure dans la physionomie expressive, animée ou profonde, le regard trop lumineux, rapide et touchant, la voix vibrante et tendre...

« Telle est Julie. »

Sur ce visage, mangé par de grands yeux sombres, au regard profond et que l’on sentait brûlé, consumé par la fièvre, se lisait la signature cruelle, inexorable, de la phtisie.

Où avait-elle contracté le germe du mal; tenait-elle ce germe de son ascendance P Les renseignements nous font, à cet égard, complètement défaut, et force est de nous résigner à une simple constatation. Tout ce qu’on peut dire, c’est que, dans ce duo amoureux, elle montra une exaltation, une

ardeur qui ne paraît pas avoir été partagée au même degré par son partenaire.

Lamartine s’est toujours défendu d’avoir obtenu de Julie autre chose que des privautés sans conséquence; mais c’était un galant homme et nous savons, d’autre part, que nous ne pouvons faire grand fond sur sa véracité ; aussi, ne devons-nous accepter sans précautions le récit, prétendu autobiographique, de Raphaël. Les paroles qu’il met dans la bouche de l’héroïne deviennentpresqueinvraisemblables, après qu’on a lu ses propres lettres. Commençons par la version romanesque :

« La raison, le sentiment et la conscience, ainsi s’exprime Julie dans le roman, sont mes seules révélations. Aucun de ces trois oracles de ma vie ne me défendrait d’être à vous; mon âme tout entière me précipiterait dans vos bras, si vous ne pouviez être heureux qu’à ce prix. Mais attacherions-nous votre bonheur et le mien à cette fugitive ivresse, dont la privation volontaire donne mille fois plus de jouissance à l’âme, que sa satisfaction n’en donne aux sens? Ne croirons-nous pas plus à l’immatérialité et à l’éternité de notre amour, quand il restera élevé à la hauteur d’une pensée pure, dans les régions inaccessibles au changement et à la mort, que s’il descendait à l’abjecte nature des sensations vulgaires, en se profanant dans d’indignes voluptés? »

Et elle poursuivait sur un ton presque mélodramatique :

« Si vous exigiez jamais de moi, dans un moment d’incrédulité ou de délire, cette preuve de mon abnégation, sachez que ce sacrifice ne serait pas seulement celui de ma dignité, mais aussi celui de mon existence; que mon âme peut, diton, s’exhaler dans un seul soupir; qu’en m’enlevant l’innocence de mon amour, vous m’auriez en même temps enlevé la vie, et qu’en croyant tenir votre bonheur dans vos bras,

vous n’auriez possédé qu’une ombre et vous ne relèveriez peut-être que la mort. »

Cette chasteté, basée moins sur la vertu que sur des raisons de santé, ne vous paraît-elle pas peu vraisemblable?

Parce que Julie, avec son corps émacié, ses épaules tombantes, sa poitrine étroite et sa taille élancée, n’était plus, à la lettre, qu’un « roseau pensant », selon l’expression de M. L. Séché, qui rajeunit Pascal, cela empêche-t-il la fougue sensuelle d’un tempérament excessif? Mais n’anticipons pas et revenons à la réalité.

Sur ce qui s’est passé à Aix, nous n’avons que les demiconfidences du poète et connaissant sa discrétion, nous ne saurions en induire rien de positif. Lamartine et Julie étaient partis de la ville thermale en même temps; ils s’étaient quittés à Mâcon; tandis qu’elle gagnait Paris, lui allait retrouver sa mère à Milly.

Six semaines s’étaient écoulées depuis leur séparation, mais rien n’avait pu distraire Elvire 1 de l’objet de sa passion. Elle écrivait tous les jours à Lamartine des lettres qu’elle remplissait de sa menue et aristocratique écriture.

Comment et quand se reverraient-ils ? Lamartine cherchait un prétexte pour rejoindre celle qu’il aimait et ne le trouvait pas. Si encore son ami Virieu était à Paris, il lui demanderait une partie de son logis, mais il était au Brésil, d’où il reviendrait Dieu sait quand!

Heureusement, il est une providence pour les amoureux. En ouvrant, certains soirs, un journal, le pauvre exilé, qui se morfondait à Mâcon, lit que le Duc de Luxembourg et sa

1. Où Lamartine a-t-il pris le nom d’Elvire? M. L. Séché croit que le poète l’a découvert dans une poésie d’Écouchard-Lebrun, à moins que ce ne soit dans 1 ’Hamlel de Ducis, où la confidente de Gertrude s’appelle précisément de ce nom. Mais n’y a-t-il pas aussi l’Elvire de Don Juan et celle du Cid, fait justement observer M. Jean des Cognets, dans son ouvrage si attachant sur la Vie Intérieure de LamartineP

suite — dont Aymon de Virieu faisait partie — sont rentrés en France. Aussitôt Lamartine lui écrit de s’occuper de lui trouver une situation qui lui permette de le rejoindre, et, sous-entendu, de revoir la personne aimée.

Quinze jours ne s’étaient pas écoulés que le poète occupait une chambre dans un petit entresol, loué par Aymon, au numéro 30 de la rue Neuve-Saint-Augustin, à l’Hôtel du Maréchal de Richelieu, où descendait, sous la Restauration, une clientèle de choix. Moins de quarante-huit heures après, Alphonse et Julie étaient dans les bras l’un de l’autre.

Rs s’étaient revus dans l’appartement même occupé par M. Charles à l’Institut et où, ce jour-là, M me Charles recevait l’élite de la société. Il avait été convenu, entre elle et Virieu, que celui-ci et Lamartine viendraient à sa soirée.

« A onze heures, lit-on dans Raphaël, nous sortîmes, V... et moi, à pied. Nous allâmes ensemble jusque sous la fenêtre que je connaissais déjà. Il y avait trois voitures à la porte. V... monta. J’allai l’attendre à l’endroit convenu. Qu’elle fût longue, l’heure pendant laquelle je l’attendis! Combien je maudissais ses visiteurs, indifférents peut-être, dont l’importunité involontaire, pour dépenser des heures oisives, suspendait sans le savoir l’élan de deux cœurs qui comptaient leur martyre par leurs palpitations! Enfin V... parut. Je m’élançai sur sa trace. Il me quitta à la porte et je montai. »

C’est ici que se place la scène où, dans le salon alors vide, les deux amants tombent à genoux l’un devant l’autre — version lamartinienne — et ne se relèvent qu’à l’apparition d’un visiteur retardataire, qui les surprend dans cette singulière posture.

Les choses se sont-elles passées ainsi que les a contées l’auteur de Raphaël? Il paraîtrait qu’au fond, l’honneur de

M. Charles ne s’en tira pas avec aussi peu de dommage. M. de Ronchaud, qui avait vécu dans la familiarité du poète, a naguère raconté à M. Ledrain 1 , que M. de Bonald — le malencontreux visiteur qu’on n’attendait plus — avait vu, de ses yeux, Alphonse et Julie, dans une attitude qui n’avait rien d’extatique, à moins qu’on ne veuille admettre qu’ils goûtaient, à ce moment même, l’extase suprême.

M. Charles fut-il instruit de son infortune? Et s’il en eut connaissance, comment n’y eut-il pas d’esclandre? Aurait-il surpris les deux complices, il était trop indulgent, trop nourri dans les traditions de la bonne compagnie de l’avantdernier siècle pour faire un éclat qui l’eût mis, à son âge, en assez ridicule posture. « Les maris d’alors, observe M. Ledrain, auraient considéré comme un acte de fort mauvais goût de jeter les hauts cris, quand ils s’apercevaient de leur malheur. Ils le cachaient, se gardant bien d’exposer leur état à tous les yeux. Non seulement autrefois on ne tuait pas, mais tout se passait dans- la discrétion la plus absolue. C’est à la grossièreté des mœurs que l’on doit les sauvages vengeances des maris. »

Quoi qu’il en soit, le lendemain de l’aventure, Julie donnait libre cours aux sentiments qui l’oppressaient, et qu’elle ne pouvait plus contenir, dans une épître débordante d’exaltation amoureuse :

« Est-ce vous, Alphonse, est-ce bien vous que je viens de serrer dans mes bras et qui m’êtes échappé comme le bonheur échappe? Je me demande si ce n’est pas une apparition céleste que Dieu m’a envoyée, s’il me la rendra, si je reverrai encore mon enfant chéri et l’ange que j’adore !... Bénissons cette Providence divine! Demain encore, n’est-ce pas, elle

l. Cf. le journal Paris, 17 avril 1892 (article de Ca.ribert, aliàs Georges Montorgueil).

nous réunira et pour cette fois elle nous laissera ensemble. C’est une épreuve qu’elle voulait encore que nous puissions subir; mais elle ne veut pas que nous mourions cette nuit et alors ne méritet-elle pas nos adorations tout entières? Je le sens si fortement que mon premier besoin, dès que l’on m’a quittée, a été de me jeter à genoux et d’adorer avec larmes cette suprême bonté qui m’a rendu Alphonse ! C’est aux pieds de Dieu que j’ai recouvré la force de lui parler à lui-même. Il me permet de vous aimer, Alphonse! J’en suis sûre. S’il le défendait, augmentei’ait-il à chaque instant l’amour qui me consume? Aurait-il permis que nous nous revissions? Voudrait-il verser à pleines mains sur nous les trésors de sa bonté et nous les enlever ensuite avec barbarie? Eh non! Le Ciel est juste. Il nous a rapprochés, il ne nous arrachera pas subitement l’un à l’autre; ne vous aimerai-je pas comme il le voudra, comme fils, comme ange, comme frère? Et vous, vous, cher enfant, ne lui avez-vous pas depuis longtemps promis de ne voir en moi que votre mère?

« Ah! que cette nuit s’écoule, elle me torture. Quoi! Alphonse, je ne me trompe pas, vous êtes bien ici! Nous

habitons le même lieu! Je n’en serai sûre que demain. Il le faut, que je vous revoie, pour croire à mon bonheur. Ce soir le trouble est trop affreux.

« Chère Vallée d’Aix ! Ce n’était pas ainsi que vous nous rassembliez; vous n’étiez pas pour nous avare des joies du ciel. Elles duraient comme notre amour, sans terme, sans bornes ! Ici les voilà déjà troublées. Mais quelle soirée aussi et que nous aurions tort, cher enfant, de n’en pas espérer de meilleures! Vous verrez comme habituellement je suis seule... »

Ne vous semble-t-il pas ressortir de cette épître, qu’à Aix, les relations des deux partenaires ne dûrent pas être exclusivement sentimentales ; d’autre part, qu’à la soirée à laquelle il est fait allusion, la soirée de la veille, les deux amants surpris n’ont pu goûter la félicité parfaite qu’ils se promettaient?

Certes, tout lecteur ale droit déjuger notre interprétation hasardée, et il lui est loisible de nous répliquer qu’un témoignage de visu étant toujours sujet à caution, à plus forte raison doit l’être le commentaire d’un texte qui a déjà donné matière à tant de gloses.

D’aucuns, prétextant de ce que le nom de Dieu revient à maintes reprises sous la plume de la jeune femme, en ont un peu hâtivement conclu à la pureté de sentiments de celle qui emploie un langage aussi pieux; mais, comme quelqu’un en a fait la juste remarque, ce serait « une grande naïveté » que de l’interpréter de la sorte. « Il y a une façon de mêler Dieu aux affections les plus profanes, qui cache, sous des formules religieuses, des sentiments tout païens. » C’est plutôt « de la mysticité voluptueuse », nous irions jusqu’à dire de l’érotisme mystique, qui se manifeste dans tels des passages de la correspondance que nous avons produits.

Cela n’implique, en aucune manière, que la liaison des deux amants ait été chaste, et que Julie ait été touchée de la grâce parce qu’elle invoque à plusieurs reprises la divinité. Littérature que tout cela, comme les expressions de « cher enfant», de « frère » et de « mère », qui ne sauraient prêter à une interprétation douteuse, quand on sait dans quel sens l’entendaient Jean-Jacques et ses disciples. Rappelez-vous l’épisode de M me de Warens, et rapprochez-en le pèlerinage des deux amoureux aux Charmettes, et vos illusions, si vous en conserviez, achèveraient de se dissiper.

Que M me Charles, plus âgée que Lamartine, se soit montrée à son égard tendrement maternelle « par ses conseils, ses gronderies et son empressement à le servir de son crédit 1 », moins que quiconque nous ne songeons à y contredire; mais il y a forte apparence qu’elle a peu à peu éprouvé un sentiment plus vif, et que celui qui en était l’objet ne s’y est pas trompé.

Jusqu’où sont allés les deux amants sur cette pente glissante? C’est, après tout, leur secret, que nous sommes peutêtre bien osé de vouloir pénétrer. Mais les problèmes d’amoureuse psychologie piquent trop la curiosité, pour qu’une fois qu’on l’a tenue en haleine, on ne se voie contraint d’en poursuivre jusqu’au bout la solution. Au surplus, d’autres ont pris l’initiative d’instruire le procès, comme on instruirait une cause criminelle, et M me Charles trouve aujourd’hui encore des champions empressés à défendre sa vertu; pourquoi n’aurions-nous pas le droit de produire et de discuter leurs arguments?

Que disent, en substance, ces chevaliers servants de la dame de leurs pensées? A Aix, prétendent-ils, il eût été maté-

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