‹ Poitrinaires et grandes amoureuses (volume 2)Chapitre 2 sur 12 · Jean des Cognets, op. cil · texte numérisé non relu

Jean des Cognets, op. cil

riellement impossible de commettre la faute, parce que le temps avait manqué. Mais, afin de nous faire mieux entendre, et de ne pas nous exposer aux reproches de dénaturer un texte aussi clair et précis qu’on le peut souhaiter, le mieux est de passer la parole aux chevaleresques et ardents défenseurs de M me Charles, dont l’éloquence va de pair avec la conviction. « S’il suffit, écrit Léon Séché, d’une minute d’égarement pour mal faire, on m’accordera bien, je pense, que la femme bien élevée, comme les places bien gardées, ne tombe pas sans un siège en règle. Cela demande un certain temps. Eh bien! quand on examine les choses de près, on s’aperçoit que le délai moral nécessaire manqua à nos amoureux, pour aller jusqu’au bout de ce qui pouvait être leur désir... Je sais bien qu’on se lie facilement dans les villes d’eaux, surtout au terme de la saison, quand il n’y a plus personne ; mais étant donné que Julie était encore malade et s’apprêtait à rejoindre son mari, il est bien difficile d’admettre, quelle que soit la séduction que Lamartine ait exercée sur elle, qu’elle se soit oubliée dans ses bras... Et puis, si Julie avait cédé à la tentation, il me semble qu’elle eût retardé son départ de quelques jours, pour savourer dans la possession de l’objet aimé les délices de la faute commise. Or, il y a apparence qu’elle le précipita, plutôt qu’elle ne^le retarda, peut-être par crainte de se laisser prendre aux embûches de l’amour. »

Cette froide arithmétique, cette comptabilité en partie double est déjà passablement déconcertante, mais la casuistique qui l’accompagne est vraiment trop subtile. Comme si l’amour ne se jouait pas, quand il lui plaît, de toutes les entraves, de tous les obstacles semés sur sa route! Éducation, point d’honneur, respect humain, cela compte-t-il pour qui est fortement épris? Il n’est même pas besoin de lire

entre les lignes, pour constater la passion qui animait M me Charles ; en dépit d’artifices de langage, l’amoureuse ne se contraint pas, elle se livre sans réserves ni arrière-pensée dans cette correspondance que nous reprenons où nos commentaires l’ont un instant interrompue.

« Demain, écrit-elle à Lamartine, j’ai le malheur de n’être pas libre avant midi et demi. Je Julie Charles.

vais au Palais avec

M. Charles remplir je ne sais quelle formalité, je sors à onze heures et demie. Je calcule que cela me prendra une heure; attendez-moi chez vous, mon ange. J’y serai dès qu’on m’aura laissée et je vous ferai demander pour vous emmener, afin que nous passions le reste de la matinée ensemble. Prions Dieu que jusque-là il nous donne de la vie et de la force. Ecrivez-moi par mon commissionnaire que vous m’aimez toujours, ces mots chéris n’ont pas frappé mon cœur dans le petit mot que j’ai pu recueillir de votre bouche. Redites-les, Alphonse! Répétez beaucoup que vous aimez votre mère. Oh! mon enfant! que je vous aime! Que je vous aime! Vous l’êtes-vous bien dit? L’avez-vous cru?... Je vous adore ! Mais je n’ai plus la force de le dire... Qu’il est donc difficile à porter, le bonheur! Pauvre nature humaine, tu es trop faible

pour lui!... Je vous laisse, enfant chéri! pour quelques heures. Vous allez dormir et moi, pendant la nuit entière, je vais veiller sur vous et demander à Dieu que demain nous arrive! Après nous pouvons mourir... »

La lettre qui suit celle-ci contient des déclarations sensiblement moins passionnées; c’est que, dans l’intervalle, Lamartine a communiqué à Julie les vers qu’il avait consacrés à la mémoire d’Elvire, c’est-à-dire à Graziella, et Julie avait pris aussitôt la plume pour l’en remercier, mais en termes qui dissimulent mal le sentiment éprouvé à leur lecture :

« J’ai lu vos vers, cher Alphonse, ou plutôt, je les ai dévorés... Oh! mon Alphonse! qui vous rendra jamais Elvire? Qui fut aimé comme elle? Qui le mérite autant?... Cette femme angélique, je la vois telle que vous l’avez peinte, et je me demande ce que je suis pour prétendre à la place qu’elle occupait dans votre cœur. Alphonse, il faut la lui garder et que moi je sois toujours votre mère. Vous m’avez donné ce nom alors que je croyais en mériter un plus tendre h Mais depuis que je vois tout ce qu’était pour vous Elvire, je vois bien que ce n’est pas sans réflexion que vous avez senti que vous ne pouviez être que mon enfant. Je commence à croire même que vous ne devez être que cela, et si je pleure, c’est de n’avoir pas été placée sur votre route quand vous pouviez m’aimer sans remords et avant que votre cœur se fût consumé pour une autre... Tout respire l’amour dans vos lettres et jusqu’à cette expression chérie que vous avez créée! N’avez-vous pas dit, ne suis-je pas sûre que vous avez pour moi une passion filiale? Cher Alphonse, je tâcherai qu’elle me suffise. L’ardeur de mon

1. Nous appelons l’attention du lecteur sur les passages que nous mettons en italiques. Dans un problème de psychologie, l’impression qui se dégage de certaines lectures, du rapprochement de certains faits équivaut parfois à une présomption, presque à un commencement de preuve.

âme ou de mes sentiments voudrait encore une autre passion avec celle-là, ou que du moins il me fût permis, à moi, de vous aimer d’amour et de tous les amours!... Mais s’il faut vous le cacher, ô mon ange! si vous êtes tellement dans le Ciel que vous repoussiez les passions de la terre, je me tairai, Alphonse! J’en demanderai à Dieu la force et il m’accordera de vous aimer en silence. »

Il est d’observation courante qu’en amour l’un des deux partenaires soit plus épris que l’autre, et que souvent celui-là se détache, au moment où celle-ci s’exalte davantage. Quelquefois aussi, le détachement suit la possession, phénomène commun entre tous. Dans le cas qui nous occupe, que s est-il vraisemblablement passé? Lamartine montra-t-il plus de froideur, pour réfréner un enthousiasme dont les suites l’inquiétaient? Simula-t-il une absence, pour se faire davantage regretter? Sans doute avait-il reproché à Julie de ne plus l’aimer autant, car cette fois, elle ne garde plus aucune mesure :

« ... Je ne puis plus supporter vos cruels reproches, et l’idée déchirante que vous avez pu croire à un changement dans mes sentiments fait un tel effet sur moi que je ne suis plus maîtresse de ma raison. Pour vous prouver que je vous aime par-dessus tout, injuste enfant, je serais capable de tout quitter dans le monde, d’aller me jeter à vos pieds et de vous dire : disposez de moi, je suis votre esclave, je me perds, mais je suis heureuse. Je vous ai tout sacrifié, réputation, honneur, état, que m’importe? Je vous prouve que je vous adore! Vous n’en pouvez plus douter. C’est un assez beau sort que de mourir pour vous, à tout ce que je chérissais avant vous ! Et que m’importe, en effet, et que puis-je placer à côté d’Alphonse et qui put balancer un seul instant les sacrifices que je suis prête à lui faire? S il se rit des

jugements des hommes, je cesse de les respecter. Je trouverai bien toujours un abri pour ma tête et quand il ne m’aimera plus, un gazon pour la couvrir. Je n’ai besoin d’autres biens.

« Alphonse! Alphonse! plaignez-moi, vous me mettez au désespoir. Me dire que je vous ai donné la fièvre, persister dans le reproche de négligence, et m’en parler de ce ton de reproche, c’est me déchirer l’âme, et encore vous me refusez les moyens de me faire entendre, vous ne voulez plus que je vous écrive, vous allez partir pour un lieu que vous me cachez, où vous ne voulez pas trouver une lettre, où vous croyez sûrement que je n’en adresserai pas. O Alphonse! ô mon fils! que vous a fait votre mère?... »

Doit-on voir là seulement la communion de deux âmes, une sorte de « maternité amoureuse », un mélange d’amour et d’affection maternelle? Il nous paraît qu’il y a quelque chose de plus. La vérité, que Lamartine a volontairement travestie dans ses livres, il ne l’aurait, paraît-il, d’après des révélations récentes 1 , pas dissimulée avec le même soin dans ses conversations. Un jour où un de ses amis les plus intimes lui demandait si vraiment ses relations avec M rae Charles avaient été purement platoniques, il lui répondit, dans un élan de sincérité : « Assurément non! Mais l’âme prédomina toujours sur les sens. » Habemus confitentem reum; que voudrait-on de plus?

Anatole France a prononcé, selon nous, les paroles nécessaires, les seules raisonnables, dans un débat où les champions posthumes de l’innocence d’une femme font figure de naïfs paladins. « Eudore succomba-t-il aux pieds de Velléda ? La sublime amantegoûta-t-elle furtivement un bonheur qu’elle jugeait trop payé de son honneur et de

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