‹ Poitrinaires et grandes amoureuses (volume 2)Chapitre 11 sur 12 · Lettre inédite, communiquée par M. Noël Charavay · texte numérisé non relu

Lettre inédite, communiquée par M. Noël Charavay

auprès d’elle une personne de confiance. La saison prochaine, elle emmènera sa sœur Dinah; elle lui fera une jolie situation; elle lui permettra même « un petit mari ». En attendant, elle se prépare à revenir en France, elle informe sa mère de son arrivée prochaine à Marseille. « Hâte-toi, lui dit-elle, de venir m’embrasser. J’ai soif d’une caresse, car voilà longtemps que je souffre. »

Elle ne regrette pas d’avoir quitté un peu trop tôt « cette chaude Egypte ». Elle a fait une belle traversée et elle ne sent pas, du moins jusqu’à ce jour, que la transition de la température la fasse tousser davantage. Mais que sa mère vienne seule la rejoindre, caries émotions lui font beaucoup de mal et elle est incapable de supporter la moindre fatigue.

On en a bien des fois consigné la remarque : ceux qui vont mourir ne songent qu’à changer d’habitation, parce qu’ils ne sont bien nulle part. Dès son retour à Paris, Rachel vendait son hôtel de la rue Trudon et se réfugiait place Royale, « là même où elle avait chanté si gaiement et si tristement ses premières chansons ». Sa mélancolie l’entraînait dans cette solitude ; déjà elle se préparait à la mort. Elle se voyait, expliquait-elle à Arsène Houssaye, trop d’amis autour d’elle, tandis que, place Royale, ce grave salon et ce monumental escalier semblaient destinés à ses funérailles. « Voyez, disait-elle à quelqu’un qui l’avait surprise en grande conférence avec ses tapissiers, passant du style italien au style flamand, et hésitant à fixer son choix; voyez : je travaille à ma chambre funéraire. »

Cette hantise delà mort obsédait son esprit et ne la quittait plus. On lui avait offert son portrait gravé, en émail, sur une montre Louis XV. Elle ne manqua pas de faire observer qu’elle trouvait le bas de sa figure un peu long. Mais il n’y

avait rien à changer. « Les émails, disait-elle, ou plutôt les émaux, car il y a des maux partout, ne se corrigent plus une fois sous le feu. Je crois toutefois que ce n’est une chose à porter que pour après ma mort. Je suis si patraque que ça pourra bien ne pas traîner beaucoup. »

Elle croyait aux pressentiments et en était tourmentée. « O vision de la destinée! s’écriait-elle, quand ma sœur Sarah traînait une harpe et que je jouais de la guitare ou de la mandoline, j’ai vu un matin sous la porte de cette maison un cercueil couvert de fleurs; je me suis figuré que c’était moi qu’on avait mise dans le cercueil et j’en suis demeurée triste toute la journée. J’avais beau me dire que je n’étais pas morte, je me voyais toujours toute blanche sous les fleurs. J’ai loué ici (place Royale) sans que ce souvenir me fût revenu; mais hier j’ai vu passer un enterrement et je ne pense plus qu’à cela... »

Elle avait voulu habiter la place Royale, pour être à moitié chemin du Père-Lachaise, où elle devait trouver l’éternel repos, après un nouvel et ultime vagabondage.

A peine était-elle depuis huit jours dans son appartement qu’elle rêvait de courir ailleurs. Elle parla de Madère, d’Alger, de Menton à ses proches; finalement, elle partit pour Marseille. C’est au moment de partir pour ce voyage dans le Midi, d’où elle ne devait pas revenir, qu’elle écrivait à un de ses vieux amis la lettre douloureuse qu’on va lire :

« Mon ami, je suis bien malade... Je vais partir, non pour l’autre monde encore, mais pour un climat meilleur où l’on m’envoie chercher la chaleur qui manque ici. Le moral est chez moi autant attaqué que le reste; et il faut tout refaire dans mon pauvre corps, si tant est qu’il ne soit pas trop tard. Il me semble parfois que la nuit se fasse subitement en moi, et je sens comme un grand vide dans ma tête

et dans mon intelligence. Tout s’éteint tout à coup et votre Rachel demeure anéantie... Oh! pauvre moi! ce moi dont j’étais si fière, trop fière peut-être, le voilà aujourd’hui si affaibli qu’il est vraiment bien peu de chose!... Cette lettre est donc pour vous dire adieu, mon ami, cet adieu que l’éloignement où nous sommes l’un de l’autre vous empêche de venir chercher auprès de moi, comme il s’oppose à ce que je vous le porte moi-même.

« Que d’événements dans ma triste vie, mon ami, depuis notre dernière rencontre et quel cruel voyage (l’excursion artistique de Rachel en Amérique)! Je n’en puis encore parler sans répandre des larmes, sans me dire ce qu’ont eu de terrible les déceptions qui m’attendaient et que le mal affreux qui me dévore a si rapidement fait naître. Mais pouvais-je m’attendre à cette fin lugubre d’une entreprise qui avait débuté avec assez de bonheur, et qui a avorté à l’heure même où le succès en paraissait certain !... Et ce mal implacable et cette tunique de Nessus que je ne puis arracher, ce mal il était si facile de le prévenir! Mais j’ai eu trop de foi dans mes forces physiques, trop de confiance en mon étoile et, sans précautions aucunes, j’ai marché devant moi sur cette interminable route qui va de New-York à La Havane, la dernière étape de mon odyssée mortelle!... En effet, mon ami, reviendrai-je vivante de ce pays où je pars et Dieu finira-t-il par me prendre en pitié pour les miens, pour mes pauvres et chers enfants, pour mes amis eux-mêmes, ou me rappellera-t-il à lui?

« Adieu, mon ami, cette lettre sera peut-être la dernière. Vous qui avez connu Rachel si brillante, qui l’avez vue dans son luxe et sa splendeur, qui l’avez tant de fois applaudie dans ses triomphes, que de peine n’auriez-vous pas à la reconnaître aujourd’hui dans cette sorte de spectre

décharné qu’elle est devenue et qu’elle promène sans cesse avec elle!... 1 »

Elle était alors au dernier degré de la cachexie. « La pauvre femme, écrivait quelqu’un qui la vit en ce moment 2 , m’est apparue dans un état qui ne laisse plus de place qu’à l’émotion et à la pitié, exténuée, livide, les yeux creux, ne pouvant pas proférer quatre paroles, sans que sa voix expire dans un accès de toux. »

Rachel quittait bientôt Marseille, pour se rendre dans une propriété située aux environs de Montpellier et appartenant à un avoué de cette ville, frère du général Coffînières; elle y mena, durant quelques semaines, une vie calme, monotone.

« A neuf heures, elle prenait une tasse de lait, d’une vache qu’elle avait achetée. Cette vache suivait un régime et recevait, deux fois par jour, une potion dans du son détrempé. A onze heures, la malade se levait et déjeunait à midi, sur la terrasse de la maison. C’est là qu’étendue sans mouvement, elle passait ses longues et silencieuses aprèsmidi. Au soleil couchant, elle descendait à la métairie, prendre une deuxième tasse de lait sans sucre. Et le morne repos commençait... 3 »

Elle vivait ainsi depuis vingt-cinq jours, quand une dépêche lui fut remise, qui la rappelait à Paris. Elle y prit à peine pied, et reprenait presque aussitôt le train pour Marseille. Le yacht du prince Napoléon — l’ami des dernières heures — l’attendait dans le port, pour la transporter au Cannet, dans une villa appartenant à l’oncle de Victorien Sardou, encore inconnu et à l’aube de sa glorieuse carrière. Le propriétaire de la villa, M. J.-J. Sardou, qui avait été

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