H. Fleischmann, op. cil
son propre architecte, aimait l’étrange et le baroque; sa construction s’en ressentait. C’était un château mauresque, flanqué de deux tours, assez élevées et couronnées de belvédères, d’où la vue s’étendait sur la vallée, dont le fond s’ouvrait sur la Méditerranée. M. Sardou avait orné les murs de son château de devises et de maximes. L’appartement réservé à Rachel, au deuxième étage, comprenait une antichambre, une bibliothèque, un grand salon, une salle à manger et une chambre à coucher.
Celle-ci ressemblait à un sépulcre : le lit, en albâtre, ayant de chaque côté deux oratoires, était dominé par un génie; on eût dit un mausolée. Rachel, en le voyant, eut un sursaut : « Pas encore, hoqueta-t-elle, il sera temps lorsque j’aurai cessé de vivre. »
Ce fut une agonie lente; la mort n’eut aucune pitié pour cette créature d’exception; « elle ne la prenait pas, elle ne la quittait pas ». Elle eut encore assez de force pour descendre au jardin, afin de complaire à un photographe, qui voulait livrer à la curiosité des foules un portrait de l’artiste agonisante : « Attendez quelques jours, lui dit la mourante, vous me fixerez dans le tombeau. » Et, ajoutait-elle en s’efforçant de sourire : « Cette fois-là, vous n’aurez pas besoin de dire : ne bougez plus. »
Ses journées se passaient dans des alternatives d’illusion et de désespérance. Sa sœur la berçait du rêve de la vie, mais elle, avec cette clairvoyance qu’ont ceux qui succombent à un mal organique, croyait peu à une guérison qu’elle sentait improbable. Néanmoins, elle se prenait parfois à dire : « J’espère six heures par jour et le reste du temps je désespère. »
Trois jours avant sa mort, elle envoyait à l’un de ses auteurs favoris ce court billet :
« Vous êtes celui qui faites le mieux aujourd’hui les personnages de femme ; promettez-moi que vous m’écrirez mon rôle de rentrée ».
Quoique restant plongée la plus grande partie du temps dans une sorte de torpeur, d’où elle n’était tirée que par des crises douloureuses, elle reprenait à d’autres moments son calme habituel et causait tranquillement avec les quelques personnes qui se tenaient à son chevet.
Sa dernière occupation, au dire d’Arsène Houssaye, fut celle-ci : elle avait emporté, pour les relire, toutes les lettres qui lui étaient chères; elle y retrouvait sa vie de femme et d’artiste. Quand elle sentit qu’elle ne les relirait plus, elle fit la part de chacun; elle-même écrivit un nom sur plus de vingt enveloppes, renfermant les lettres de ses amis.
Le 22 décembre, elle avait péniblement écrit quelques lignes au prince Napoléon et, comme pour « faire une niche à la mort», elle terminait : « Je post-date cette lettre..., il me semble que cela va me forcer à vivre jusque là. »
Rachel était fataliste; elle était persuadée que son heure était fixée et que rien ne saurait retarder l’inéluctable dénouement. Le seul remède, ou à peu près, qu’elle acceptât de prendre, était l’opium; depuis longtemps, elle recourait au laudanum pour vaincre l’insomnie, et cette funeste habitude, au dire du médecin qui la vit dans les derniers jours 1 , a bien pu « aggraver la maladie en la compliquant ».
Comme cela s’observe quand la vie d’un personnage est menacée, surtout quand celui-ci est une artiste qui a remué l’âme des foules, de toutes parts, de tous les coins du monde, furent envoyées à la villa du Cannet des recettes dictées sans doute par le sentiment le plus louable, mais qui
1. Dernières heures de Rachel; lettres qui lui ont été adressées sur sa maladie; examen des diverses médications, etc., par le docteur Tampier. Paris, 1858.
relèvent, pour la plupart, de l’empirisme le plus grossier.
Une « admiratrice » conseille, « tout simplement », de faire « cuire un pied de veau dans une pinte de lait; puis, quand il est bien cuit, on passe le lait, un peu refroidi, à travers un tamis, afin d’en extraire la graisse. On sucre alors ce lait peu ou beaucoup, et on y ajoute, si on l’aime, de la fleur d’oranger. Le lait, devenu froid, est complètement en gelée. On en mange des cuillerées tout le long du jour et l’inflammation disparaît peu à peu ». La dame assurait qu’elle s’était guérie, par ce moyen, d’une bronchite dont elle souffrait depuis quatre ans et « qui empirait sous la direction de médecins fort habiles ».
Un prêtre, « curé d’une toute petite paroisse rurale », demandait à la malade de remplir un questionnaire qu’il lui adressait, relatif à sa constitution, ses habitudes de régime, les médications dont elle avait fait usage, le point défini du siège de son mal; et il se faisait fort de la guérir.
Celui-ci conseillait le marron sauvage ou marron d’Inde, « coupé en grain de café (après l’enlèvement de la pulpe), rôti aux trois quarts, puis réduit en poudre »; cet autre disait s’être bien trouvé de l’eau hémostatique de Léchelle; un troisième recommandait une mixture où se trouvaient associés des pieds de mouton avec de la salade (nous n’exagérons rien), de cresson, de chicorée, de laitues, mélangés à quatre escargots écrasés, le tout bouilli à petit feu. Mais voici plus fort : un quidam, qui pourrait bien être un mauvais plaisant, proposait l’allaitement par une nourrice forte et jeune, sans préjudice d’unè médication ferrugineuse et une alimentation reconstituante, entrecoupée de vin généreux.
Un « professeur de sciences magnétiques » demandait à expérimenter le magnétisme; un « ancien président du
Rachel sur son lit de mort (1858).
(Lithographie de O’Connell.)
Tribunal de commerce » pressait de consulter une somnambule « bien lucide ». De cette longue correspondance, il n’est à retenir de raisonnable que ce passage d’une épître, signée d’un nom des plus justement honorés, porté par un lauréat de l’Académie impériale de médecine :
« Il est de la plus haute importance qu’un médecin qui jouisse de toute votre confiance, et vous assure son dévouement le plus complet, suive les phases de votre maladie, modifie selon les circonstances le traitement, ordonne et règle un régime convenable qui doit dépendre de l’état des organes et varier presque quotidiennement. »
Voilà, enfin, le langage du bon sens.
A tous ceux qui lui parlaient de la sauver, même par les
médications les plus désespérées, telle la transfusion du sang, qui lui fut proposée par son médecin, Rachel répondait calmement : «Tout ce monde-là ne sait pas que je dis le mot de Hamlet et de Mirabeau : Dormir! tant j’ai le mal de la vie ».
Elle ne pouvait à peine plus parler, lorsqu’elle dit à sa sœur : «Je suis contente de mourir un dimanche, il est triste de vivre un lundi. »
Jusqu’au bout, elle montra une énergie, une force d’âme qui contrastaient avec la désolation de ceux qui l’entouraient.
Rien de ce qui la concernait, ou de ce qui pouvait intéresser les siens, ne fut oublié. Elle régla toutes choses, non comme une mourante, mais avec le sang-froid d’une personne qui, avant de partir pour un long voyage, donne des instructions à sa famille et à ses serviteurs. Ce fut elle qui commanda son autopsie et le transport de ses restes à Paris.
Dans la nuit du 2 au 3 janvier 1858, elle dicta ses dernières volontés ; le lendemain, une violente suffocation interrompit sa dictée, qu’elle reprenait, la crise passée, au point où elle l’avait laissée, relisant le tout avec soin, indiquant des corrections, puis signant d’une main ferme, « tandis qu’on lui soutenait la tête, penchée comme celle d’une victime lasse et résignée, attendant le coup qui doit la délivrer. »
A l’approche du trépas, son regard s’illumina, son front était radieux, mais cet éclat fugitif n’était que la dernière lueur d’une flamme qui va s’éteindre; quelques minutes plus tard, Rachel entrait dans l’éternité.
Au moment où elle expirait, on nota un de ces phénomènes météorologiques qui, selon les préjugés populaires, accompagnent la fin des héros de l’humanité. La pluie, une pluie torrentielle, que l’état du ciel n’avait pas laissé présager, vint subitement frapper les contrevents de la chambre mortuaire.
D’aucuns verront là une coïncidence singulière, bien qu’en somme assez naturelle; combien plus poétique et plus touchante cette croyance, qu’un semblable rapprochement atteste que les anges pleurent, en accueillant au milieu d’eux la personne qui vient de mourir.
Les amateurs de légendes ne s’en sont pas tenus là ; Rachel était devenue l’idole de la contrée ; le jour de sa mort, des voisins aperçurent, ou crurent apercevoir quelques flammes s’élever au-dessus de la villa qu’elle habitait. Pour ces esprits simples, il n’y avait pas de doute : c’était l’âme de l’artiste qu’ils avaient vue s’envoler aux cieux.