Poitrinaires et grandes amoureuses
es grandes amoureuses sont toujours assurées de l’indulgente curiosité des foules ; le moraliste gémit, le philosophe sourit, et tous, nous nous réjouissons, quand, frivole ou profond, l’amour engendre un chef-d’œuvre : tel le roman qui fit battre notre cœur d’adolescent, d’où est sorti le drame dont fut, naguère encore, l’admirable protagoniste, l’inoubliable Sarah.
Souvent on s’est demandé si Alexandre Dumas avait écrit un roman vécu; si le personnage d’Armand Duval était son
propre portrait; n’aurait-on pas les aveux, toujours contestables, de l’intéressé, on connaît aujourd’hui les moindres circonstances de cette liaison fameuse 1 .
Ce fut un soir du mois de septembre 1844, que le jeune Dumas vit pour la première fois, au théâtre des Variétés, où il était venu passer la soirée en compagnie d’un de ses amis, Eugène Dejazet, le fils de la comédienne, celle qui, à son insu, devait être la marraine de son grand succès littéraire.
Dans une des avant-scènes du rez-de-chaussée se tenait une femme, célèbre dans le monde de la galanterie par sa beauté autant que par sa distinction. Derrière elle s’effaçait, dans une ombre propice, un vieux comte russe, dont le nom importe peu à l’histoire.
De sa loge, la courtisane faisait des signes à une autre femme, au corsage opulent, qu’elle paraissait connaître assez intimement : c’était une modiste, habitant une maison mitoyenne de celle où Marie Duplessis — car c’était elle qui occupait la loge — avait son appartement.
Il se trouvait que le compagnon de Dumas connaissait la modiste. Celui-ci tenait beaucoup, d’autre part, à faire la connaissance de la femme dont tout Paris s’entretenait. On pressent la suite.
Il fut convenu qu’après le théâtre, on irait chez Clémence, la modiste dont il vient d’être question, et que si le comte ne reconduisait Marie que jusqu’à la porte, on monterait chez cette dernière. Ainsi les choses se passèrent.
On soupa; et, au milieu du souper, Marie Duplessis fut obligée de quitter la table, prise d’une toux violente : tels furent les débuts des relations d’Alexandre Dumas fils avec
1. Nous prenons pour guide, mais seulement pour le fond du récit, le curieux, et devenu rare, opuscule de M. Georges Sorf.au, la Vie de la Dame aux Camélias, avec des portraits inédits et des autographes de Marie Duplessis et Alexandre Dumas fils, édition de la Revue de France.
Marie Duplessis; telle, la scène d’où naquit La Dame aux Camélias.
Dans la réalité seulement, Marie Duplessis mourut tandis qu’Alexandre Dumasparcourait l’Espagne avec son père 1 et le chiromancien Desbarolles.
« Marguerite (sic) 2 Duplessis, écrira plus tard Alexandre Dumas, n’a pas eu toutes les aventures pathétiques que je prête à Marguerite Gautier, mais elle ne demandait qu’à les avoir. Si elle n’a rien sacrifié à Armand, c’est qu’Armand ne l’a pas voulu. Elle n’a pu jouer, à son grand regret, que le premier et le deuxième acte de la pièce. »
En offrant à Sarah Bernhardt un exemplaire de son livre, Dumas y joignait l’original de la lettre de rupture, que le véritable Armand Duval — c’était Dumas — avait adressée à Marie Duplessis, et dont nous reproduisons ci-dessous le texte 3 . « Cette lettre, écrivait le héros de ce roman en action,
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à celle qui avait été la sublime interprète de son drame, est la seule chose palpable qui reste de cette histoire. Elle vous revient de droit, puisque c’est vous qui venez de rendre à ce passé mort la jeunesse et la vie. »
A ceux qui douteraient de la part de réalité que contient la pièce dont Marie Duplessis est l’héroïne, nous rappellerons une savoureuse anecdote, contée par Dumas père, dans son journal Le Mousquetaire , d’où M. G. Soreau 1 a eu la bonne fortune de l’exhumer.
La scène se passe à la Comédie-Française, pendant un entr’acte. C’est au père Dumas, ce narrateur incomparable, que nous passons la plume.
« Je traverse, dit-il, le corridor; une porte de la baignoire s’ouvre. Je me sens arrêté par le pan de mon habit; je me retourne : c’est Alexandre qui m’arrête !
— Ah ! c’est toi ! bonsoir, cher.
— Viens ici, Monsieur mon père.
— Tu n’es pas seul?
— Raison de plus. Ferme les yeux ; passe la tête à travers l’entrebâillement de la porte. N’aie pas peur, il ne t’arrivera rien de désagréable.
En effet, à peine avais-je fermé les yeux, à peine avais-je passé la tête que je sentais sur mes lèvres la pression de deux lèvres frissonnantes, fiévreuses, brûlantes. Je rouvris les yeux : une adorable jeune femme, de vingt à vingt-deux ans, était en tête-à-tête avec Alexandre et venait de me faire cette caresse peu filiale.
C’était Marie Duplessis, la Dame aux Camélias. »
Le roman fut écrit par le jeune Dumas sous le coup même
de ma lettre et trop d'esprit pour « A. D. 30 août, minuit. >.
de l’émotion éprouvée à la nouvelle de la mort de son ancienne amie, qu’il avait apprise en débarquant à Marseille. L’auteur, en écrivant son roman, n’eut qu’à se rappeler 1 .
Les camélias sont de pure imagination ; historiquement, la dame qu’on en pare, n’en a jamais porté. Alphonsine, dite Marie Duplessis, n’a pas eu pour cette fleur, à jamais associée à son nom, cette prédilection que lui
Alex. Dumas fils et Alphons. Plessis (d’après Ed. Fournier).
prêtent de complaisants biographes. En évoquant les souvenirs de la jeune femme au lendemain de sa mort, le
romancier la para d’une grâce nouvelle et poétique, mais empruntée. Cette jolie fiction, Dumas seul en est responsable; il l’a, du reste, avoué. Nous avons eu sous les yeux la lettre des aveux; elle est datée du 20juin 1895, et a paru dans un recueil littéraire depuis longtemps disparu 1 .
On avait offert à Dumas un portrait de la Dame aux Camélias; il répondit à celui qui lui avait fait l’offre :
« J’ai déjà deux portraits de Marie Duplessis et parfaitement authentiques. Le portrait que j’ai fait graver en tête d’une édition est la reproduction d’un des deux que je possède. Si celui que vous possédez est sans camélias, il a des chances d’être authentique, la légende des camélias ayant été inventée par moi après la mort de l’héroïne... »
Huit jours après, une nouvelle épître, confirmait la précédente :
« Le portrait de Marie Duplessis, du moment qu’il porte un camélia à la ceinture, est certainement apocryphe. Ce n’est qu’après sa mort que je lui ai donné, dans mon roman, le surnom de la Dame aux Camélias 2 . »
Mais la légende est indestructible, et l’on persistera, en dépit du témoignage formel du dramaturge, déjà très souffrant, et dont la mort approchait, d’imprimer que Marie Duplessis aimait à rehausser sa pâleur de rouges camélias, quand, certains jours du mois, la nature réclamait ses droits 3 .
1. Le Collaborateur des Érudils el Savants (1895), dirigé par le libraire Laporte.
2. Déjà, dans le Livre (livraison du 10 mai 1887), M. de Contades écrivait : « ...Nous sommes autorisés à le dire : les camélias blancs et rouges appartiennent à la légende et sont une simple invention du romancier ». D’ailleurs, dès 1868, Alexandre Dumas en avait fait la confession dans la préface de la Dame aux Camélias, publiée dans son Théâtre complet : « Elle n’a jamais non plus, de son vivant, été appelée la Dame aux Camélias. Le surnom que j’ai donné à Marguerite est de pure invention. »
3. Cette légende, nous n’en connaissons pas l’origine, mais nous la trouvons déjà consacrée dans l’ouvrage de M. Claudin, cité plus loin, en termes aussi explicites que possible : « Tant que les fleuristes pouvaient lui en fournir, elle portait des bouquets de camélias blancs. Trois jours par mois, les camélias blancs étaient remplacés par des camélias rouges. La couleur de son bouquet indiquait que, bien que ne suivant pas Moïse, elle passait aussi la Mer Rouge. » On ne saurait parler plus clairement le langage des fleurs.
Il est piquant de constater qu’Alexandre Dumas, qui devait appartenir à l’Académie et, en cette qualité, collaborer au Dictionnaire de la langue, commit, dans la circonstance, une faute d’orthographe : il écrivit, en effet, avec une seule /, le nom de la fleur qui avait eu pour parrain celuiqui, d Orient, l’avait importée en Europe, le missionnaire Camelli.
Alexandre Dumas pouvait, il est vrai, s’autoriser d’un précédent fameux. George Sand, dans un de ses romans, 1 avait orthographiée de la même façon, et quand on eut fait apercevoir Dumas de son erreur, il la reconnut, mais il la maintint, préférant, dit-il galamment, se tromper avec l’illustre romancière, que donner raison aux étymologistes : depuis lors, on n’a plus jamais écrit autrement le nom de la fleur dont restera éternellement ornée celle qui ne la fixa peut-etre jamais a son corsage. Le génie a ce privilège qu on lui pardonne même le mensonge.
Bien que la légende ait, en général, plus d’attraits que la vérité, ne cédons pas à la tentation de sacrifier l’une à l’autre, et en marge du roman, qu’on nous permette de narrer la véritable histoire; aussi bien, est-elle loin d’être banale, la biographie de celle qui fut l’inspiratrice du plus grand événement littéraire et théâtral de ce temps.
On se plaît à répéter que la société est responsable de la misère physique et morale de ses membres : que de victimes, de par le monde, de l’hérédité, de la fatalité! Si Jésus a pardonné à Madeleine, on nous pardonnera bien de ne pas porter un jugement trop sévère sur Alphonsine Plessis.
Ses antécédents seuls suffiraient à lui mériter les circonstances atténuantes. Si « bon sang ne peut mentir », comme dit le proverbe, celle-ci était une prédestinée. Ruisseau qui devient cascade, telle devait être « l’existence à
soubresauts de cette Alphonsine, qui avait des yeux si purs qu’elle voulut s’appeler Marie 1 , comme la Vierge !
Un aimable érudit, tous ne sont pas, tant s’en faut, d’allure rébarbative, s’est diverti à établir ce qu’il appelle les quartiers de la Dame aux Camélias.
« Evidemment, voici une fille ou une duchesse », écrivait Jules Janin. Il ne s’est qu’à demi trompé. Le hasard seul, ou la destinée, en avait ainsi décidé ; car si elle compta parmi ses ascendants de peu recommandables créatures, il en fut d’exquises, et de l’origine la moins suspecte.
Il n’est pas indifférent de faire l’anatomie morale d’une femme galante du xix e siècle, comme on a fait celle d’un « être complexe, à la dépravation ingénue et à la passion calculatrice, qui résume si bien, avec toutes ses perversités, la femme galante du xvm e siècle, et peut-être celle de tous les âges 2 ».
La Marguerite Gautier du drame, ou l’Alphonsine Plessis de la réalité, rappelle trop Manon Lescaut, pour que le rapprochement ne s’impose pas ; d’autant que le roman de l’abbé Prévost fut, dit-on, un des livres de chevet de la « lorette » ou de la « lionne » du plus bourgeois des régimes.
Comme Manon, la Dame aux Camélias a vécu une vie d’aventures, où joies et peines n’ont pas eu toujours part égale; de même que se sont mêlés en elle vices et qualités, qu’elle tenait des générateurs divers d’où elle était issue, et qu’il est nécessaire de connaître pour fixer son bilan héréditaire.
Il y a plus de cent ans, dans un boug perdu de la Basse- Normandie 3 , on se montrait du doigt, dans les rues du village,
1. La Dame aux Camélias (article de Jules Bois, paru dans la Revue Encyclopédique, du 15 février 1896).
2. Portraits et fantaisies, par le comte G. de Contades. Paris, 1887.
3. Longé-sur-Maire, commune du canton de Briouze, arrondissement d’Argentan (Orne).
une loque humaine, allant de bouge en bouge, « se griser de cidre et trafiquer d’amour ». Elle n’était connue que sous le sobriquet de la Guénuchetonne , que rappelle notre vieux terme, si imagé, de guenippe. Elle n’avait pas d’âge, pas plus qu’elle n’avait de formes : le vice et l’ivrognerie avaient
flamme? La Guénu- Marie dupl BSS .s chetonne, qui, avant d être à un seul, avait été à tous. Au bout de neuf mois de cette union, que, sans passer par l’église, un de ses indignes servants avait consommée, venait au monde un petit gueux, né de Louise-Renée Plessis et de père inconnu.
Marin Plessis n’avait guère reçu en partage, des fées qui avaient présidé à sa naissance, que ce prénom gracieux, Un visage qui ne l’était pas moins, et un appétit d’amour qui ne demandait qu’à se satisfaire à la première rencontre.
Quand il fut à l’âge des premières escarmouches, l’enjôleur
voulut essayer ses moyens sur la fille du fermier qui l’employait aux plus viles besognes; il lui en cuisit : un coup de fourche, administré au bon endroit, le guérit de son ardeur.
L’amoureux, brutalement congédié, abandonna sans retour la pioche pour la balle; le valet de ferme se fit colporteur. En cette qualité, il courut les routes, en quête d’amoureuses équipées. L’amour s’offrit à lui avant la fortune; il prit l’un pour ne pas trop attendre l’autre. L’élue de son cœur, Marie Deshayes, était idéalement belle : « On comparait sa beauté à celle de la Vierge de l’église de Saint- Germain-de-Clairfeuille 1 . »
Marie Deshayes avait pour mère une châtelaine, appartenant à une famille noble dont le manoir patrimonial attestait la splendeur déchue : M 1Ie d’Argentelles ne pouvait prétendre, en raison de sa détresse, à s’unir à un gentilhomme; elle ne se croyait pas, d’autre part, tenue pour cela de vieillir solitairement sous son écusson en losange. Son triste logis devint alors le théâtre d’une pastorale domestique, semblable à celle que, quelques années auparavant, Jean-Jacques Rousseau et sa Maman de Warens avaient jouée à Annecy, au grand soleil de la Savoie. La différence fut que le Jean-Jacques Bas-Normand était plus âgé que sa sensible maîtresse, et que la galanterie de la demoiselle d’Argentelles finit honnêtement par un bon mariage 2 .
M lle d’Argentelles épousa donc Etienne Deshayes, d’origine roturière; et une de leurs filles, — car, comme dans les contes de fées, ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants, — celle prénommée Marie, — se laissa prendre
1. Récils chevalins d’un vieil éleveur, l’ancien Merleraull, par M. Charles du Hays; le chapitre de cet ouvrage, intitulé Fatalité, est consacré à la Dame aux Camélias.