De Contades, op. cil
aux galants propos d’un séducteur de passage et devint l’épouse, en légitimes noces, du beau Marin Plessis.
Comme tout bonheur se paie en ce monde de justice, la femme du colporteur expia, par une vie de misères, la félicité sans nuages dont avait joui sa mère; et, comme si le sort réclamait de nouveaux sacrifices, l’enfant qui allait naître 1 de cette union mal assortie, la fille d’un porte-balle et d’une déclassée par amour, allait synthétiser en elle les mauvais instincts et les bonnes manières qu’elle avait hérités de son ascendance.
Les premiers, c’est du côté Plessis qu’ils lui sont venus : « prostitution et débauche, avec Louise la Guénuchetonne; vénalité et calcul, avec Marin, le marchand ambulant; héritage de mensonge, provenant des deux : de l’une, qui trompait sur la sincérité de son amour; et de l’autre, qui fraudait sur la qualité de sa marchandise. » C’est à la Dame aux Camélias qu’on attribue le mot si souvent cité : « Le mensonge blanchit les dents. »
Aux d’Argentelles, Marie Duplessis fut redevable de « cette distinction exquise, cette aristocratie de formes qui la signaient duchesse 2 ».
Son instinct ménager, qui la poussait à garder ses moindres notes de fournisseurs,— nous avons eu communication d’un dossier comprenant près d’un millier de pièces de ce
1. Voici l’acte de naissance authentique de la Dame aux Camélias, dont on doit la publication à M. le comte G. de Contades :
« L’an mil huit cent vingt-quatre, le vendredi seize janvier, à neuf heures du matin, par devant nous, Jacques-Samuel Fossey, maire, officier de l’état-civil de la commune de Nonant, département de l’Orne, est comparu Marin Plessis, marchand, âgé de trente-cinq ans, demeurant dans le bourg ; lequel nous a présenté un enfant du sexe féminin, né d’hier à huit heures du soir, de lui déclarant et de Marie Deshayes, son épouse, demeurant avec lui, auquel il a déclaré vouloir donner le prénom d’Alphonsine (sic). Les dites déclarations et présentations faites en présence des sieurs Auguste-Jean Cornet, marchand, âgé de trente-quatre ans et Louis Pignel, boulanger, âgé de quarante-sept ans, tous deux demeurant en ce bourg; et ont les témoins, ainsi que le père, signé avec nous le présent acte de naissance après lecture faite.
Signé : FOSSEY, maire de Nonant.
2. Histoire de l’arl dramatique en France, par Th. Gautier, vr, 301.
genre, — provenait, apparemment, de sa grand’mère, Madeleine Marre, « qui souvent lui fit rêver une vie bourgeoise entre les comptes de la cuisinière et les pantoufles de son amant 1 ». Ces tendances contraires se rencontraient, se combattaient en cette femme, dont tous ceux qui l’ont connue s’accordent à vanter la beauté, autant qu’à louer la délicatesse.
Quand elle débarqua dans la capitale, à dix-sept ans, il y avait cinq ans déjà qu’elle avait laissé choir sa robe d’innocence. Comme le dit, en un gracieux langage, Jules Bois, celle qui est désormais fixée « en ces Paradis des saints de la volupté d’où le Christ est exclu, mais où tous les dieux de l’Olympe demeurent )), n’avait que douze ans, quand son père la mena « à cette école de vieillards où est la première étape déjà douloureuse, dans une carrière prétendue de plaisirs ».
Après avoir joué au jeu de Daphnis et Chloé avec des garçons de ferme, elle fit ses débuts dans la galanterie avec un restaurateur du Palais-Royal qui, le premier, la mit dans ses « bois ».
En 1842, Marie Duplessis habitait au N° 28 de la rue du Mont-Thabor. Dans une lettre qu’elle écrivait à sa sœur, le 28 février de cette même année, elle l’invitait à venir la voir, en compagnie d’une de ses cousines, avant qu’elle se mît en route pour un voyage qu’elle comptait entreprendre en Allemagne. Elle se chargeait de tous les frais. « Si tu avais une fois vu la jolie ville de Paris, disait-elle pour tenter sa sœur, tu ne voudrais plus la quitter et tu t’y accoutumerais. » Environ cinq mois plus tard, le 13 juillet, la Préfecture de police délivrait à M lle Marie Duplessis un