Poitrinaires et grandes amoureuses
A sa naissance commence le mystère. Une matinée d’hiver de l’an de grâce 1732, dans un logis discret, occupé par une sage-femme mariée à un «chirurgien de la maréchaussée », un nouveauné, du sexe féminin, faisait entendre ses premiers vagissements. Le lendemain, 19 novembre, était baptisée, à la paroisse Saint-Paul de Lyon, Julie-Jeanne-Eléonore , fille légitime du sieur Claude Lespinasse, qualifié « bourgeois de Lyon », et de dame Julie Navarre. Le parrain n’était autre que le sieur Louis Basiliac, chirurgien-juré; la marraine, la propre épouse de ce dernier, représentant une dame Julie Lechot, ou Léchât.
Les registres de l’état civil consacraient un mensonge,
mais sous une apparence de réalité. Julie et Claude étaient les prénoms effectifs d’une grande dame, qui avait quelque peu défrayé la chronique scandaleuse. Lespinasse, ou plutôt l’Espinasse, était le nom d’une terre entrée dans la famille d’Albon, au xv e siècle, par le mariage d’une L’Espinasse avec un seigneur d’Albon. Julie de Lespinasse, vous l’avez deviné, était la fille de la comtesse d’Albon, qui avait eu la délicatesse de ne pas faire endosser la paternité à son bonhomme de mari.
« Quoique sa naissance fut le fruit d’une infidélité, — ainsi s’exprime La Harpe — elle était pourtant légitimée par les lois qui donnent au père tous les enfants nés depuis le mariage; mais sa mère n’ayant pas dissimulé sa faiblesse, le mari, homme de condition, eut assez de crédit pour faire enlever cette enfant qu’il ne voulait pas reconnaître. Elle fut élevée dans un couvent de province, où l’on assurait sa subsistance sans que l’on sût ce qu’elle était. Objet de la jalousie d’un frère et d’une sœur qui craignaient qu’elle ne fût appelée au partage des biens, si jamais elle se réclamait des lois, elle vivait dans des alarmes continuelles. Sa mère les redoublait encore en lui recommandant les plus grandes précautions, contre tous ceux qui la viendraient voir au couvent, de ne prendre aucune nourriture que celle de la maison, de ne recevoir ni bonbons, ni bouquets, de ne sortir sous aucun prétexte 1 . »
Le narrateur a légèrement dramatisé son récit; la vérité, comme à l’ordinaire, est beaucoup plus simple. S’il est vrai que M 1,e de Lespinasse « naquit sous l’auspice de l’amour et du malheur », si elle fut « le fruit d’une infidélité », il s’en faut qu’elle ait été victime d’une claustration forcée. La
l. Correspondance littéraire, 1804, t. I, 383.
comtesse n’oublia pas tout à fait qu’elle était la mère de la petite Julie: non seulement elle l’éleva publiquement, sans faire de distinction entre la fille bâtarde et ses autres enfants; mais, par le redoublement de sa tendresse, elle semblait vouloirlaconsoler du présent funeste qu’elle lui avait fait
de la vie. Elle la comblait de caresses et de bienfaits 1 .
Elle lui fit donner une excellente éducation, à peu près le seul bien qu’elle devait lui léguer, après que Dieu eut rappelé à lui cette jolie pécheresse, qui crut racheter par une fin convenable les écarts d’une jeunesse dissipée.
Au lit de mort de sa mère, la pauvre créature, dont on avait supprimé l’état civil, fut remise en possession, à défaut de son nom, d’une somme d’argent et d’une cassette remplie