‹ Poitrinaires et grandes amoureusesChapitre 2 sur 17 · Guibert, Éloge d’Éliza · texte numérisé non relu

Guibert, Éloge d’Éliza

de papiers. Soit ignorance, soit désintéressement, la jeune fille, d’un mouvement spontané, remit au vicomte, son demifrère, la clé du précieux coffre et son contenu. Le chevalier d’Albon accepta, sans scrupule, cet argent si candidement offert; et, s’il ne chassa point celle qu’il dépouillait, il s’en désintéressa cependant assez pour la contraindre à chercher un abri sous un toit plus hospitalier.

L’orpheline, recueillie par sa sœur, consentit à devenir la gouvernante de ses nièces et de ses neveux. Sans être savante, elle était fort instruite, possédant la littérature de plusieurs langues, dans les meilleures traductions, mais sachant surtout à la perfection sa propre langue. « Elle s’était nourrie de Racine, de Voltaire, de La Fontaine; elle les savait par cœur. »

Ce rôle d’institutrice sans salaire, elle l’eût accepté sans murmure, si l’on eût eu pour elle, en manière de compensation, quelques prévenances et attentions. Mais être traitée en inférieure par ceux dont elle avait le droit de se proclamer l’égale, c’était plus qu’elle n’en pouvait supporter.

Eut-elle d’autres sujets de se plaindre? Éprouva-t-elle, comme elle le racontera plus tard à celle qui fut la première confidente de ses rancœurs et de ses peines, « les traitements les plus durs et les plus humiliants »? Ce qui est certain, c’est qu’un beau matin, elle déclara tout net à sa sœur qu’elle avait assez de son servage et qu’elle avait la volonté ferme de s’en affranchir.

Après deux ans d’une existence de paria, sa résolution fut prise : elle était décidée à accepter la proposition, que lui avait faite M me du Deffand, d’aller vivre avec elle à Paris, dans un de ces couvents qui n’avaient rien de claustral, et qui servaient de retraites décentes, mais encore très mondaines, à des dames de qualité, qui y occupaient des

appartements séparés, leur permettant de mener une existence indépendante.

M lle de Lespinasse était une belle recrue pour ce salon à la mode, et M me du Deffand ne fut pas longtemps à entrevoir le profit qu’elle en pourrait tirer. Du marché qu’elle concluait, elle était convaincue d’avance qu’elle ne serait point la dupe.

La jeune fille qu’on lui cédait, d’ailleurs à bon compte ? sans être jolie — que loin de là! — avait une frimousse éveillée et spirituelle; la bouche était peut-être un peu large, mais elle avait le nez audacieusement retroussé, des cheveux en abondance, des yeux d’une mobilité déconcertante. Si elle était de mise un peu simple, d’un effacement par trop modeste, elle avait du charme et de la distinction assez pour attirer et retenir l’attention des plus indifférents.

Au moral, une sensibilité poussée jusqu’à l’exaltation;

« la tête la plus vive, l’âme la plus ardente, l’imagination la plus inflammable qui aient existé depuis Sapho », déclare un mémorialiste qui l’approcha 1 ; mais avec un fond de raison, de bon sens, suffisants à tempérer la fougue d’un tempérament qui aurait eu tendance à franchir les bornes imposées par la bienséance.

Les amis de M mc du Deffand étaient habitués aux bouderies, aux caprices, aux colères de la maîtresse du logis; la nouvelle venue s’en accommoderait-elle aussi bien? Réussirait-elle à dissiper l’incurable mélancolie de cette vieille femme, qui la prenait surtout comme fille adoptive de son ennui?

Soyons juste, et si nous convenons des désagréments de la situation n’en célons pas les avantages. Chez M me du Deffand se pressait tout ce que la Ville et la Cour avaient de plus distingué, de plus élégant, de plus séduisant. Paris et Versailles y apportaient leur contingent d’éloquence et d’esprit, de bonne grâce et de bonnes manières. C’est là que, de tous les pays civilisés, on venait chercher la norme de toutes les renommées, de toutes les gloires. Là, se pesaient les destinées des hommes avides de gloire ou de notoriété; là, on faisait et on défaisait les réputations; là se traitaient les grandes affaires de la politique, de la philosophie, de la littérature et de l’amour.

M du Deffand, qui avait besoin d’une auxiliaire intelligente, dévouée, brillant assez pour faire honneur à son choix, mais non trop pour l’éclipser; ne songeant pas à plaire pour son propre compte, mais pour celui de sa maîtresse; se bornant, en un mot, à jouer les comparses, sans jamais aspirer au rôle de protagoniste; M me du Deffand

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