LA VRAIE “MIMI” DE MURGER
es lignes, détachées d’une page de Th. de
Banville, nous serviront d’épigraphe :« La
nécessité de faire de la copie inspire quelquefois des chefs-d’œuvre, mais surtout à ceux qui étaient nés pour en faire ». Tel fut le cas pour Henri Murger.
Mimi, Musette ont existé. Elles ont été les dernières, mettons, pour ne contrarier personne, les avant-dernières grisettes ; dans notre prime jeunesse, nous avons pu coni naître leurs descendantes. C’est avec le concours de Mimet de Musette, ces authentiques sœurs de Manon, que Murger a composé la Vie de Bohême.
Mais qui étaient-elles, dans la vie, ces héroïnes de roman ? L’identification n’est pas aussi aisée qu’il semblerait de prime abord. On les confond si souvent l’une avec l’autre,
qu’il faut y l'egarder de près, pour ne pas tomber soi-même dans l’erreur commune. Essayons, néanmoins, de pénétrer la personnalité de Mimi, ou plutôt des deux Mimi, car il y eut deux femmes ainsi baptisées; et la dernière des deux, si nous ne l’avons rencontrée, nous a, du moins, gratifié de ses pattes de mouche, car elle vivait encore il y a seulement quelques années et, quoique déjà très âgée, avait bec et ongles pour défendre ce qu’elle croyait, de bonne foi, être son « honneur ».
En rapprochant la réalité de la fiction, nous discernerons mieux la part du poète, et qui dit poète, dit embellisseur. Voyons donc ce qu’en disent ceux qui ont pu approcher cette Mimi légendaire, la première, celle-là seule qu’a immortalisée son amant.
Théodore de Banville, qui était un des contemporains de Murger, confirme ce que nous savions par ailleurs : « Il y a en deux Mimi et la seconde n’a porté ce nom qu’en souvenir de la première... La première Mimi, la vraie , était une de ces fleurs parisiennes étiolées, qui sont nées et qui ont grandi à l’ombre sans un rayon, et qui, après, deviennent filles de joie lorsqu’enfin, un jour, elles aperçoivent le soleil, à Marlotte ou à Bougival.
« Très blanche, d’une pâleur mate, avec des lèvres douces, des cheveux châtains, comme décolorés, et des yeux d’un gris bleu, on voyait qu’elle avait souffert, qu’elle avait été affreusement résignée ; aussi la misère avec un poète lui semblait-elle un paradis. »
On a souvent relaté comment Murger, qui souffrait de la maladie, passée chez lui à l’état chronique, qu’on nomme le mal d’inpécuniosité, n’ayant pas les moyens d’avoir un habit pour aller dans le monde et observer de près ses mœurs,
avait pris le parti de raconter sa propre vie, à laquelle l’intensité de ses sensations et sa prodigieuse faculté d’imaginer prêtaient toute l’étrangeté voulue. Voici, à titre d’exemple, un des épisodes qui fut, pour le romancier, matière à «copie».
Un jour qu’il passait Avenue de l’Observatoire, en compagnie de sa maîtresse, «pâle, étiolée, souffrante... et roulant comme de pâles étoiles dans le triste ciel de ses yeux bleus », un
promeneur pensif interrompit sa rêverie, pour adresser à Mimi son plus beau salut. Or, ouvrez la Vie de Bohême , et vous y lirez le récit de cette rencontre sans la moindre déformation; à peine les noms s’y trouvent-ils modifiés.
C’était au lendemain d’une brouille entre Rodolphe et Mimi : ils avaient fréquemment des scènes entre eux.
« Après avoir déjeuné ensemble, ils partirent pour aller
à la campagne. En traversant le Luxembourg, Rodolphe (Murger) rencontra un grand poète (Victor Hugo), qui l’avait toujours accueilli avec une grande bonté. Par convenance, Rodolphe allait feindre de ne pas le voir. Mais le poète ne lui en donna pas le temps ; en passant près de lui, il lui fit un geste amical et salua sa jeune compagne avec un gracieux sourire :
— Quel est ce Monsieur? demanda Mimi.
Rodolphe lui répondit un nom qui la fit rougir de plaisir et d’orgueil.
— Oh! dit Rodolphe, cette rencontre du poète qui a si bien chanté l’amour est d’un bon augure et portera bonheur à notre réconciliation.
— Je t’aime,, va, dit Mimi, en serrant la main de son ami, bien qu’ils fussent au milieu de la foule ».
C’est encore de Mimi que parle un autre des compagnons habituels de Murger, qui avait vécu sous le même toit que lui durant un certain temps ; nous voulons parler de Champfleury.
Dans un de ses romans, bien oublié aujourd’hui, les Aventures de Mariette, l’auteur nous présente Murger sous les traits de Streich :
« Streich était l’un des camarades les plus intimes de Girard (Champfleury); ils avaient débuté à la même époque dans le journalisme, avaient demeuré longtemps ensemble, s’étaient brouillés, puis raccommodés et avaient fini tous les deux par se mettre en ménage. »
Comme nous l’avait dévoilé Banville, et ainsi qu’en témoigne Champfleury, « Streich avait une singulière manie : il n’écrivait que sa vie, ses amours et les amours de Rose (Mimi).
De temps en temps, il découpait une aventure de sa vie,
comme on coupe une tranche de pâté... On ne sait pas comment Streich s’arrangeait pour se procurer une aventure par semaine; toujours estil qu’il en publiait assez régulièrement quatre par mois ».
Vient ensuite ce portrait de Rose, dans lequel il est facile de reconnaître Mimi, qui offrait avec Mariette un contraste frappant : « D’anciens chagrins domestiques, 1 hôpital, * Champfleury
la misère, revenaient (D ’ après une photograpMe ’ de la collect:on de -i’ auteur -)
souvent dans la conversation de Rose, aussi parlait-elle plutôt pour elle que pour les autres ».
Murger écrivait, au jour la journée, ses Scènes de la Vie de Bohême ; on les lui payait, nous osons à peine l’écrire, à raison de six centimes la ligne, de telle façon qu’un feuilleton de trois cents lignes représentait en son ensemble la somme intégrale de dix-huit francs !
Que Mimi aimât sincèrement Murger, c’est une énigme que nous ne chercherons pas à déchiffrer; qu’importe, au surplus ! Ne retenons que cet aveu de l’intéressé : « ses amis lui prouvèrent que, de tout temps, sa maîtresse l’avait trompé comme un niais, chez lui et au dehors, et que
cette créature, pâle comme la phtisie, était un écrin de sentiments mauvais et d’instincts féroces ». Mais, comme tous ceux qui sont violemment épris, Murger fermait les oreilles à ces bruits malveillants, et il suffisait d’un sourire de sa Dalila pour lui faire tout oublier. « Mimi — c’est Murger qui parle — savait faire oublier à Rodolphe tous les soupçons auxquels il se déchirait le cœur; il y avait des moments où tombait à ses genoux, comme un enfant, sous le charme de son regard bleu, ce poète à qui elle avait fait retrouver la poésie perdue, ce jeune à qui elle avait rendu la jeunesse, et qui, grâce à elle, était rentré sous l’équateur de l’amour... »
Ainsi que l’a raconté encore Murger, la garniture de la cheminée de leur chambrette était en plâtre, peint en vert antique, le buste d’Homère entre deux levrettes. Mimi, qui avait la prétention de s’y connaître en art — elle fréquentait les ateliers et causait avec les artistes — Mimi tenait beaucoup à ces plâtres dénués de valeur. Elle ne s’en sépara, au dire de Banville, que pour aller à la mort.
C’est tout un drame, et combien poignant, que la fin de cette amoureuse minée par la phtisie, dont une existence, alternée de privations et d’excès, avaient précipité l’évolution.
Nous avons dit comment Murger l'avait idéalisée; c’était, dans la réalité, « une petite fleuriste, mariée à un cordonnier; elle s’était laissé conter fleurette par un jeune architecte, qui amena sa trop facile conquête chez nos bohèmes. Quelqu’un qui l’avait bien connue alors, a donné quelques détails sur elle à un de nos chroniqueurs les plus
Victor Hügo.
(D après une caricature du Charrivari.)
étincelants et les mieux informés delà vie parisienne, notre excellent ami Georges Montorgueil; nous lui devons les curieux détails qui vont suivre.
« La verve de Murger et sa sentimentalité amusèrent l’ouvrière, qui préféra bientôt à l’architecte le poète, lui-même séduit par une certaine grâce mélancolique et la pâleur qu’un mal implacable répandait sur un visage insignifiant. Elle aima vraiment, et avec une chaleur de cœur qui lui avait
été jusque-là inconnue, ce bon garçon sentimental, mais aussi besoigneux que l’infortuné cordonnier du faubourg Saint-Denis, dont on ne saurait dire s’il était ou très aveugle ou très indulgent ».
Quoi qu’il en soit, la fin de la pauvre fille racheta en partie ses folies de jeunesse. Nous Savions là-dessus que quelques vagues indications avant la narration circonstanciée des derniers moments de la pécheresse, dont nous parlons plus loin.
On savait seulement qu’elle était morte à l’hôpital. Auguste Vitu nous en avait instruit en ces termes : « Mimi, pâle et bizarre créature, mourut poitrinaire dans une salle de la Pitié, au mois de décembre 1848, ceci dit en passant pour les fausses Mimi qui, çà et là, cherchent encore sous nos yeux à surprendre la sensibilité des bonnes âmes ».
« Elle est morte à l’hôpital comme un poète », écrivait de son côté Théodore de Banville; malgré les supplications de Rodolphe, l’implacable M. Benoît (son propriétaire) ne voulut pas tolérer une agonie dans son immeuble et Mimi s’éteignit dans la froide salle, en caressant fiévreusement son manchon et ses violettes ».
Ce manchon, c’est une allusion au Manchon de Francine , une des plus délicieuses nouvelles de Murger, dont Schanne, le Schaunard de la Vie de Bohême, nous a fourni la clef : « Prenez note, écrit-il, de ce que l’histoire si mélancolique racontée par Murger, sous le titre de Manchon de Francine, s’applique à cette Mimi. Francine n’a d’abord pas existé, et il ne s’agissait point d’un manchon, mais d’une robe de drap, dont la pauvre fille a rêvé jusqu’à sa mort ».
Quant aux violettes... écoutez leur histoire, si déjà vous ne la connaissez.
En 1847, Mimi demeurait avec Murger rue Mazarine,
« au second étage de la maison qui fait l’angle de cette rue et de la nie de Buci ».
Ce qu’on va lire fut écrit au moment de la publication des Mémoires d’Alexandre Schanne, un des héros de la Vie de Bohême, par un ancien rédacteur du Corsaire, qu’on a su depuis être Charles Toubin. Ce Charles Toubin, dont on a présenté les Mémoires comme une nouveauté, il y a quelques mois, en avait publié des
fragments, et non les moins intéressants, il y a bien des années, dans une revue où nous les avions recueillis.
Au moment où se passaient les événements, Charles Toubin habitait rue Saint-Guillaume avec son frère, Eugène, alors simple externe (et non pas interne) à l’hôpital de la Pitié, lorsqu’y fut apportée l’amie de Murger; c’est lui qui avait fait admettre l’intéressante malade dans le service de son maître, le docteur Clément.
Pendant l’hiver de 1848, qui fut particulièrement rude, la jeune femme avoua aux frères Toubin qu’elle se sentait très fatiguée ; que, dans la chambre où ils habitaient, son amant et elle, il n’y avait plus ni feu, ni médicaments ! Murger confirma ses dires et pria Charles Toubin, qu’il rencontrait tous les jours au café de la Rotonde de l’École de Médecine, où ces jeunes gens se réunissaient, de demander à son frère un billet d’hôpital pour sa compagne.
Autographe de Murger.
(Obligeamment communiqué par M. Noël Charavay.)
La maison de Mürger, a Marlotte.
« Je fis la commission, relate le journaliste dont nous utilisons les souvenirs ; mon frère me répondit qu’il ferait son possible, mais que la chose n’était pas aussi facile que je le supposais. Réglementairement, il fallait, pour entrer à l’hôpital, passer à la consultation du chef de service, ou des médecins du Bureau Central, sans compter qu’à cette époque, et sans doute encore aujourd’hui, on n’aimait pas, dans les hôpitaux, cette classe de malades qui occupent longtemps un lit et que l’on sait condamnés d’avance à grossir le nécrologe du service ».
Le lendemain, Mimi était couchée au n° 8 de la salle des femmes. Sa pancarte portait qu’elle était mariée, comme nous l’avons dit plus haut, à un menuisier : « nom et prénoms y étaient ».
Une semaine entière se passa. Murger ne s’était pas encore présenté à l’hôpital. La malheureuse se plaignait d’être abandonnée : « Henri ne pensait plus à elle ! Et puis, pas un sou à donner aux infirmières, elles lui étaient toujours froides, etc... ». Les choses se passent-elles différemment aujourd’hui, nous n’oserions nous en porter garant.
— Mon cher ami, dit un jour Charles Toubin à Murger, Mimi se plaint de ce que vous n’allez pas la voir; n’irezvous pas bientôt?
Et Murger de lui répondre : « Hélas ! je n’ai même pas de quoi lui apporter un bouquet de violettes de deux sous ! »
— Ne lui portez que celui de votre cœur, répliqua son interlocuteur, mais allez la voir, je vous en conjure !
Murger promit de se rendre à la Pitié sans tarder. « Je connais, dit-il, à celui qui nous a rapporté ses propos, du côté de Vaugirard, des buissons où il ne tardera pas à y avoir des violettes ; j’en cueillerai et je lui en porterai ».
Pendant la maladie de Mimi, qui durasix semaines environ,
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Autographe de Murger malade.
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Murger ne fit que deux ou trois visites au plus à son amie. Il faut reconnaître, à sa décharge, que l’on n’était admis à voir les hospitalisés que le dimanche, et puis... revenait le leitmotiv quel’ on connaît : « Je n’ai pas le sou! », répétait l’infortuné poète, et c’était tristement vrai. On a calculé qu’à cette époque, celui-ci ne touchait pas même cent francs par mois, avec quoi il fallait payer le logement, s’habiller et manger!...
Voilà pourquoi Mimi est morte sans avoir eu ses violettes, et comment son corps fut envoyé aux amphithéâtres de dissection, où quelque carabin irrespectueux aura profané son cadavre, sans se douter qu’il était celui d’une des inspiratrices d’un des plus beaux romans du siècle passé.
Au LIT de Murger mourant.
Trois ans après la mort de Mimi, au mois d’août 1851, Murger faisait la connaissance de la femme qu’il nommait sa Naïs ou sa Mimi, selon son humeur ou son caprice.
Cette seconde Mimi, de son véritable nom M me Anaïs L... fut la compagne dévouée, la garde-malade, pendant près de dix ans, de celui dont elle ferma les yeux à l’hospice Dubois, où Murger termina ses jours.
« Bonne, intelligente, douce et un peu faible comme lui »,
ont dit d’elle les trois buveurs d’eau (Nadar, Armand Lelioux et Léon Noël), dans leur Histoire de Murger, « Anaïs L... était bien le second qu’il fallait à l’âme féminine de Murger ».
On a publié une partie de la correspondance échangée entre les deux amants ; les lettres qui la composent expriment la passion la moins contenue; l’une de ces épîtres se termine par ce post-scriptum, suffisamment révélateur : « La clé sur la porte toutes les nuits ». Une autre, qui porte la date de mars 1852, contient ce passage, qu’on peut dire suggestif : « Les pieds toujours ouatés de silence, venez-donc cette nuit, ne resteriez-vous qu’une demi-heure! ».
Le 10 janvier 1853, Murger, qui était en Algérie, mandait à son amie, qu’il venait de lui acheter « une paire de babouches en velours, avec ornements dorés, une calotte pareille, une belle ceinture de soie, un mouchoir semé d’or, un bracelet de corail et filigrane, un collier pareil, un éventail mauresque, un flacon d’essence de roses »; enfin, « une chemise de soie avec des garnitures de rubans ».
En ouvrant le paquet, qui contenait toutes ces merveilles, Mimi-Anaïs put avoir le pressentiment de ce que lui réservait l’avenir. N’est-ce pas, en effet, une piquante rencontre du destin de la retrouver plus tard dans un magasin de bibelots, une boutique d’antiquaire, où fréquentèrent naguère Dumas fils et Meissonier, Richepin et Réjane, « chassant le vieux Rouen et l’authentique Saxe, parmi les fauteuils Henri II et les guéridons nacrés? »
Dans ses dernières années, la bonne vieille prit sa retraite dans la banlieue parisienne. Elle avait choisi pour gîte une de ces « maisons de rapport d’un abord rustique, dont les vastes cours évoquent le souvenir des fermes qu’elles furent autrefois. » C’est dans cette calme retraite que la surprenait un de nos plus avisés confrères de la grande Presse,' notre
confrère G. Montorgueil, qui retrouva la dernière Muse en train d’égrener les gros grains d’un chapelet de Jérusalem, donnant raison au dicton : « En devenant vieux, le diable se fait ermite! »
Il fallait un grand effort d’imagination pour reconnaître dans cette paisible rentière, dans cette petite femme ratatinée, mais qui conservait, malgré son âge avancé, « cette souplesse étudiée des femmes qui furent vraiment femmes et ne vécurent la vie que pour plaire », pour reconnaître en elle l’héroïne d’un roman d’amour qui avait compté plus de tristesse que de joies. Mais le souvenir des heures écoulées était-il moins doux pour cela?
Docteur Cabanes.
Une Grisette,
TEMPS DE MüRGER.
DEVAMBEZ