‹ Poitrinaires et grandes amoureusesChapitre 16 sur 17 · Archives du château de Talcy (M. de Ségur, op. cil · texte numérisé non relu

Archives du château de Talcy (M. de Ségur, op. cil

convulsèrent et elle ne voulut plus, dès ce moment, par une coquetterie suprême, que celui à qui elle avait livré son cœur conservât l’affreuse vision. Seul, d’Alembert, dont l’amitié lui était toujours restée fidèle, fut admis à son chevet. C’est lui qu’elle chargea de la pénible et douloureuse mission d’assurer ses volontés dernières.

Entre autres désirs, elle exprima celui que, six heures après sa mort, on fit ouvrir sa tête par un chirurgien de la Charité ou d’un autre hôpital ; elle recommandait, en outre, qu’on brûlât sa correspondance, sans y comprendre les manuscrits, dont elle avait disposé.

On conte que M me du Deffand, en apprenant la mort de son ancienne dame de compagnie, se serait écriée : « Elle aurait bien dû mourir quinze ans plus tôt, je n’aurais pas perdu d’Alembert ».

Pour d’Alembert M lle de Lespinasse était l’unique raison de vivre ; après qu’elle eût quitté ce monde, il traîna des jours languissants ; il eut néanmoins la force de lui survivre sept ans, mais c’était un corps sans âme, depuis l’aveu qu’il avait reçu de sa bouche expirante :

« Mon ami, lui avait dit l’ardente Julie, un pied déjà dans la tombe, il y a vingt ans que vous m’aimez , il y a vingt ans que vous m’avez sacrifié toutes les libertés de votre cœur , il y a vingt ans que je vous trompe ».

Ce propos féroce fut-il véritablement tenu? Nous conservons, malgré tout, un doute, et de ce doute bénéficiera la mémoire de celle qui souffrit assez pour mériter un peu de notre indulgence.

Docteur Cabanes.

Page 1