LES MORALISTES ÉLECTORAUX
si vous le prêtez, vous déshonore. Voilà pourquoi il faut le conserver !
Et ceci est de la politique, — de la vraie politique, pour ceux qui l'entendent...
Nous voilà bien loin, comme vous voyez, des Quinet, des Barbes et des Gambetta !
2 mai 18G9.
On les croyait morts, — enterrés, — finis, — et voici que tout à coup ils reparaissent! ils reviennent !... Ils sortent, qui de l'oubli, — leur vaste cimetière à tous, — qui de l'exil, comme Bancel, qui du Palais, comme celui-ci, le vieux Crémieux, qui vient de montrer non pas la hure terrible de Mirabeau, mais la chose qui lui sert de visage, aux électeurs de la Drôme. Oui ! Crémieux, le patriarche Juif, le vieux Crémieux, qui, d'avocat, devenu, un jour de sens dessus dessous, gouvernement, et redevenu, de gouvernement, avocat, — Gros-Jean comme devant ! — quitte aujourd'hui sa caverne à chicane où il
était rentré et où il ne dormait pas, comme Epiménide, mais bavardait depuis vingt et un ans, et se propose gaillardement aux électeurs de la Drôme et se risque à leur demander s'il n'y aurait pas encore quelque petit bout de gouvernement pour lui!! 11 est vrai que pour se recommander à eux, pour mieux représenter les pures opinions républicaines et non pas les intérêts du sol qu'il faut partager, et peut-être aussi pour éviter ce partage, bon pour les autres, mauvais pour soi, il a vendu, cet habile Grémieux, toujours Juif, c'est-à-dire fort en placement d'argent, toutes les propriétés qu'il avait dans le département de la Drôme.
«Là ! là ! — dit-il, — comme cela, c'est plus sûr... Electeurs, ennemis de la propriété! je me suis stoïquement débarrassé des miennes... Je n'ai plus que mes opinions, nommez-moi !... »
Ses opinions... je voudrais les connaître. Les opinions d'un homme qui a des opinions sont quelque chose de réfléchi et d'accepté, de continu, de fixe, autour de quoi tourne la vie et qui la pénètre, et qui lui donne son intelligence et sa dignité. Eh bien, y a-t-il, peut-il y avoir quelque
chose qui ressemble à des opinions dans ces moulins à parole qui tournent dans tous les sens et à tous les vents, et que l'on appelle des avocats? Or, M. Crémieux est un avocat. C'est même plus qu'un avocat. C'est le type de l'avocat consommé et qui se vante de l'être. Sa fortune politique, qui fut une infortune par le résultat, — car c'est toujours un malheur humiliant que de n'être pas à sa place quand la place est élevée, — sa fortune politique vient de ce métier d'avocat dont on ne peut pas dire que le Crémieux politique est sorti, puisqu'au pouvoir il n'a jamais été rien de plus qu'un avocat encore ! Son passé, au nom duquel il pérore aujourd'hui et plaide pour lui-même, nous le montre éternellement avocassant au Gouvernement provisoire, n'ayant d'autre fonction que la harangue à tout venant. Inoffensif de sa personne excepté de visage, — de ce visage qui aurait été une cruelle offense pour le regard, si Dieu n'avait versé je ne sais quoi de spirituel et de bouffon dans ce mascaron crépu de Quasimodo bon enfant, — il obtenait avec ses grimaces éloquentes le succès que l'autre Quasimodo obtint avec la sienne. Il bavardait dans tous les attroupements. Il s'y répandait, il s'y déversait, il s'y fondait de toutes manières, il savait y être familier et même
tendre, il y donnait des tapes sur le ventre à tout le monde. M. Thiers, lui, ne tapa que sur le ventre de Lord Grey, et la chose est restée célèbre et retentissante. Mais M. Crémieux, aux jours de sa popularité et de sa puissance, a peutêtre tapé sur tous les ventres de Paris. Ce furent là ses seuls actes de gouvernement. Les jours où le temps se chargeait et où il se préparait quelque sédition ou quelque barricade, on vous expédiait le Crémieux à tous les malandrins d'émeute et on vous le leur lâchait avec son jaillissement et sa pluie de paroles, comme la seringue de Lobau ! Et il produisait le même effet. L'émeute mouillée se dispersait. Fonction utile, je ne le nie pas, mais qui fut la seule qu'il remplit au Gouvernement provisoire. Avec l'Empire, qui emploierait probablement d'autres moyens de dissiper l'émeute que les rigoles de l'éloquence, la fonction de M. Crémieux est supprimée, et les électeurs de la Drôme lui apprendront que l'homme politique, s'il crut l'être jamais, est définitivement coulé!
S'il avait, au moins, à défaut d'opinions politiques décidées et fermes, seulement de la conscience, seulement le sentiment de la responsabilité ; mais non ! M. Crémieux a toujours été irresponsable. Mais, rongé nécessairement par
cet affreux métier de sophiste et d'avocat qui fut sa vocation et qui dévore tout ce que nous avons de stable et de moral dans notre àme, cet antique .brocanteur de paroles n'est, en tout et partout, qu'avocat, — l'avocat qui plaiderait aussi indifféremment pour Lacenaire que pour l'Archevêque de Paris ! Ceux qui furent le plus ses amis, ceux qui se sont le plus laissé prendre aux grâces d'Arlequin de ce faux bonhomme, farceur et pleurard tout à la fois, indulgent comme il est impuissant, et qui enterrerait, soit en riant, soit en pleurant (au choix!), toutes les iniquités sous toutes les miséricordes, pourraient seuls nous dire ce qu'il faut entendre par la moralité de ce vieux clown de barreau qui n'a peut-être, sous tous ses lazzi et sous toutes ses larmes, qu'une seule chose immuable etprofonde, — l'implacabilité du Juif. Ah ! ici l'homme durcit... Ici apparaît Shylock- Polichinelle, chez lequel Polichinelle n'a pas tué Shylock. Mais, allez! le polichinelle détraqué dans une société détraquée, qui, pour une sensation de rat pris dans un tiroir, a gardé au gouvernement qui l'a coffré quelques heures à Mazas, dans un but d'ordre et d'autorité suprêmes, une haine de vingt et un ans, une haine de Shylock, et qui, sur le bord de sa tombe, vient demander aux
électeurs d'un département de lui donner, en le nommant député, le couteau avec lequel il prendrait très bien la livre de chair sur le sein du gouvernement qu'il déteste, offre un spectacle trop odieux pour être jamais un danger.
Polichinelle a beau être amusant, divertissant, attendrissant, les électeurs de la Drôme ne seront pas dupes de son bien dire. Ils ne verront que le Juif aux biens vendus par précaution, par peur de la révolution prochaine, le Juif à la haine et à la rancune éternelles! Ils ne verront que le Shylock.
9 mai 1869.
Eh bien, sont-ils assez aplatis, les républicains et les libéraux parlementaires ?... Ces républicains et ces libéraux sans idées et sans résolution, ces fuyards des réunions populaires, vous avez vu la réception qu'on leur a faite dans les réunions électorales ! Vous avez vu M. Jules Favre sifflé et resifflé avec une insolence vovoucratique, M. Jules Favre, le Démosthène d'hier, dont les pataquès ont perdu leur puissance ! Vous avez vu l'avocat Marie, l'organisateur des ateliers nationaux désorganisants, l'un des eunuques de ce Gouvernement provisoire qui défit tout et ne créa rien, reçu à Marseille, non pas comme un bonnet rouge, mais comme un queue-
rouge qu'on ne veut pas laisser parler et qu'on force à quitter les planches! lien a pleuré, dans une lettre lamentable, — le crachoir de ses larmes, — ce pauvre M. Marie ! d'avoir vu son éloquence renfoncée et bondée avec un si brutal mépris. Vous avez vu M. Garnier-Pagès fouaillé d'injures, comme il convenait, dans la cinquième circonscription, pour sa peine (très méritée) d'avoir accusé les réunions populaires d'être des nids à mouchards, et, pour éviter cette atroce fouaillerie, ne paraître plus aux réunions électorales et s'accroupir derrière une petite profession de foi embarrassée, pénible, constipée de peur, de lignes rares, — un crottin ! Vous avez vu l'illustre Gaudissart-Prudhomme, M. ïhiers, qui ne réussit pas sur les bourgeois, n'osant se risquer devant la vile multitude qu'il a insultée, et sur laquelle cet ancien Bébé de ïalleyrand, avec sa taille de nain et sa voix enrouée, n'agirait pas! vous l'avez vu s'exhiber mystérieusement, orateur en chambre de l'Orléanisme, devant des auditeurs en carte. Vous les avez enfin vus, tous ces anciens meneurs, qui ne mènent plus rien et que présentement on malmène, républicains et démocrates pour de rire qui croyaient qu'on pouvait s'arrêter à mi-côte de république et y bâtir trois tentes et plus où
Ton ferait ripaille, et qui se trouvent tout à coup nez à nez avec des Républicains. pour de boni
Ah î ce sont ceux-là qui vont faire plutôt ripaille d'eux... Vis-à-vis définitif et redoutable! Certes! nous avions assez prévu, assez prophétisé qu'il viendrait un jour, ce vis-à-vis. Nous avions assez dit qu'il était logique, qu'il était fatal, qu'il était dans la nature des choses. Le voilà donc arrivé, déjà ! Les partis vont aussi vite que les mots. Le terrible marche! marche! de Bossuet, s'applique à eux dans sa rigueur impitoyable. Oui! en quelques jours, tout a été bâclé. Nous n'en sommes plus aux Jules Favre, aux Garnier- Pagcs, aux Marie, gens dépassés, foulés aux pieds, de la première heure , simples sonneurs de cloches et des Vêpres que d'autres veulent chanter. Nous dégringolons de ces messieurs, qui ne sont pas pourtant des sommets bien hauts, pour tomber... où?... pour tomber à des Briosne, à des Gaillard, à des Gambetta, à des Vallès, qui auront aussi un jour plus bas qu'eux, qui les dévorera. Le Saturne de la Révolution a toujours son même appétit d'ogre. C'est, d'ailleurs, une nécessité. Jusqu'au dernier terme, jusqu'à la dernière conséquence qui dort au fond de leurs inconscientes entrailles, il faut que les principes accouchent de tout ce qu'ils ont dans le ventre.
Lancés une fois, ceux qui veulent s'arrêter ne peuvent pas, et les intermédiaires entre les extrêmes, comme les doigts d'un enfant pris entre deux portes, sont écrasés !
Que les électeurs qui vont voter dans deux jours, le sachent bien !... Qu'ils se débarbouillent l'esprit delà misérable, honteuse et traîtresse logomachie des journaux bêtes et des journaux fripons ! Sous toutes ces mendiantes proclamations de candidats qui quêtent des votes à genoux et leur chapeau devant eux, par terre, comme des aveugles au bout d'un pont, avec leur écrileau sur l'estomac, car ces gens-là n'ont pas de poitrine, il n'y a, en dehors des phrases hypocrites et des clichés imbéciles sur le gouvernement du pays par le pays et le développement des institutions de liberté, que cette idée rouge, visible, comme Fécarlate, à qui n'est pas myope comme une taupe :
« Nous voulons ce que vous avez ! Nous voulons, sans travailler, ce que vous et les vôtres avez acquis en travaillant ! Nous voulons la liberté de vous en dépouiller, Y égalité de vous mettre à la
porte de ce qui vous appartient, et la fraternité de vous couper le cou, si vous résistez ! »
Voilà la question. Et sous les phrases, la vérité sans phrases. Dites-vous-le, Electeurs!
Rappelez-vous que les futurs Consuls de la République criaient, il y a trois jours, à Mazas :