LETTRE A M. G. GANESCO
été vis-à-vis des masses plus courtisan qu'éducateur ; c'est d'être descendu au niveau du public au lieu de faire monter le public à son niveau, et c'est là ce que j'appelle un bonteux sacrifice. Mais je n'appelle point de ce nom les séductions du talent par lesquelles on attire à soi la pensée. D'ailleurs, la grande question pour vous, Monsieur, qui faites un journal exclusivement littéraire, c'est de chercher au fond des esprits et d'y remuer ce feu sacré des choses littéraires qui, chaque jour, s'en va s'éteignant un peu plus... Quand vous aurez fait cela, vous aurez assez fait ! Vous n'êtes pas un journal qui s'adresse à cette chose si rare à présent : un groupe d'esprits animés de la même pensée. Vous vous adressez à tous les esprits, et vous avez parfaiteinent compris que le moyen de s'adresser à tous les esprits, c'était de les représenter tous dans leur différence et dans leur variété; c'était d'admettre dans votre concert les voix sympathiques à chacun d'eux, — et même celle, s'il en était une, qui n'aurait pour tout bien qu'un seul écho. Un moment, à la vérité, j'ai tremblé pour vous... un moment qui n'a pas été long1. Je vous ai vu peut-être trop incliner vers les opinions sévères sous les formes sévères. J'ai pu craindre qu'on envoyât trop à une école doctri-
naire le Nain Jaune, qui doit avoir plus les grâces du jeune homme que la sagesse du bambin. Yous m'avez rassuré, Monsieur. A côté de M. Frédéric Morin qui disait du mal de l'esprit, — thèse désintéressée ! — vous m'avez montré M. Philarète Chasles le causeur qui nie la causerie , — autre thèse désintéressée ! - — et je me suis dit que vous aviez trop d'intelligence pour être répulsif et fermé comme le bronze, et que, malgré M. Morin et les moralistes qui vous entourent, vous prendriez bien parmi vos rédacteurs le prince de Ligne ou Rivarol, — si par hasard vous les trouviez.
Je crois que vous auriez raison.
Agréez, etc., etc.
1er décembre, 1865.
LES REFRACTÀIRES