LETTRE A M. G. GANESCO
rience d'un journal de plus sur l'esprit public ennuyé et la curiosité publique insatiablement écœurée, qui me nieriez jamais que le Journalisme est à l'extrémité et qu'il fait ses dernières grimaces d'agonie. La peine qu'il vous donne... ou qu'il va vous donner, prouve son mal. Ah ! quelle abominable nosographie. Rassurez-vous, Monsieur, je ne l'écrirai pas! A le prendre seulement dans notre siècle, où, pour la première fois, il fut vraiment organisé, le Journalisme tel que l'entendirent les deux hommes qui l'organisèrent, et qui en avaient incontestablement le génie, — les deux Bertin du Journal des Débats, — est arrivé en soixante ans, — et dans un pays aussi spirituel que la France, — le croirat-on? à M. TimothéeTrimm... Les abonnés ne me font rien, à moi ! J'appelle hardiment cela mourir. Oui ! j'appelle cela mourir, et mourir vilainement encore. Nous ne tombons même pas avec la décence de ces coquins de gladiateurs ! Pour qui voulait vivre et faire vivre la France et l'Europe d'idées et de littérature, aller du Journal des Débats au Petit Journal, — de Fiévée et de Chateaubriand à monsieur je ne sais qui, — c'est, à coup sûr, faire trop de chemin, même en soixante ans, et crever des chevaux qui furent beaux et fringants, devenus de déplorables bêtes. Certes! les causes
d'un si grand désastre et d'une si brusque fin doivent être nombreuses et complexes, et peutêtre les aborderai-je ici quelque jour. Mais, aujourd'hui, je n'ai pas à me livrer à ce travail amer pour expliquer cette fin si vite venue du Journalisme. Je n'ai besoin que de montrer en quelques mots l'organisme qui le rendit si fort un moment et qui maintenant se déconcerte, et l'action terrible du milieu dans lequel on Ta fait descendre.
Cet organisme, j'ai dit déjà les mains toutespuissantes qui le lui donnèrent. Jusque-là , qu'avait-il été ? — Rien ou presque rien. Depuis un siècle et demi qu'il était né, cet enfant vagissant de Renaudot, le médecin, s'était essayé à vivre sans grande réussite. Avant 1789, il n'avait guère été qu'une amusette d'oisifs, d'un genre un peu moins bête que le parfilage et la broderie au tambour. Mais lorsque la Révolution fut finie, lorsqu'on eut assez de sang comme cela et de fautes de français aussi, le Journalisme devint, sous l'action rénovatrice ou plutôt créatrice des Bertin, la forme la plus populaire de la littérature d'alors. La société, qui n'était pas assez rassise pour reprendre le livre dans les bibliothèques où il eût fallu le chercher, prit le journal, qu'elle
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trouva partout à portée de sa main et qu'elle lut debout, parce qu'elle était debout encore. On peut donc affirmer, sans exagérer, que le journal recommença la littérature, et comme la littérature n'est partout et toujours que « l'expression de la société », ainsi que l'a écrit un grand esprit que ce siècle superficiel ne lit plus pour sa peine de n'avoir écrit que des choses éternelles, cette forme nouvelle qui naissait à la littérature réalisa pour sa part le mot de Bonald, devenu commun tant il a été répété, mais commun comme la lumière ! Le Journalisme dut réfléchir et réfléchit la société. . . Or, la société de ce temps-là cherchait un ciment dans la poussière des choses qu'elle avait brisées, et le Journalisme comme elle. On le vit ramasser là où la Révolution les avait mises les idées, la littérature et jusqu'à la langue qu'on n'écrivait plus. Seulement, tour à tour monarchique ou révolutionnaire, religieux, athée ou sceptique, il exprima également toutes les idées du temps et toutes ses passions. A cette époque, vous le savez, Monsieur, il y avait des partis compacts, des opinions ardentes ou blessées, des croyances communes, fausses ou vraies, enfin des groupes de choses et d'esprits fortement reliés qui s'opposaient les uns aux autres des résistances considérables. Eh bien,
le Journalisme se fît de tout cela... avec tout cela.
Mais rien de ce qui tenait si fort ne tient plus. Nous avons marché, et, en marchant, nous avons rompu tous nos cadres. Nous nous sommes déhandés, et, postillons épars du Progrès, nous distançant les uns les autres, nous avons fait claquer fièrement nos fouets, comme si nous avions mené tout le genre humain à la noce. Dieu sait où nous le conduisions !
Que cela réjouisse ou que cela désole, que cela épouvante ou rassure, que ce soit heureux ou funeste, un pareil fait est plus fort que l'observateur, et quand le diable y serait (et je crois qu'il y est !), je suis bien obligé de le constater. Oui ! après tout, je suis bien obligé de reconnaître que le principe de la Libre-Pensée, si peu agréable qu'il me soit, a très joliment travaillé depuis qu'il s'est mis à l'ouvrage dans les esprits et dans les mœurs. Pour ne parler que de littérature, le seul ordre d'idées qu'il nous soit permis de toucher, demandez-vous seulement, Monsieur, où sont allées ces grandes opinions identiques ou sympathiques qui faisaient doctrine et tradition autrefois? Demandez-vous où tiennent maintenant les systèmes acceptés et régnant, sinon sans
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conteste, au moins appuyés sur un nombre donné et résistant d'esprits? Ah ! bien, oui ! Les deux têtes dans le même bonnet — ces deux têtes proverbiales — deviennent chaque jour plus impossibles. En y entrant, elles déchireraient si bien le bonnet qu'on n'en retrouverait pas la houppe ! En religion même, — car ce siècle raisonnable et savant a eu ses religions comme les siècles qu'il méprise le plus, — n'avons-nous pas vu (et cela toujours) l'hérésie à trois pas du dogme, Bazard souffleter Enfantin, M. Littré renier Auguste Comte ?... Sur quelque sujet que ce puisse être, les hommes qui furent des collections ne sont plus que des unités. L'individualité, chauffée au feu de tous les orgueils, est déchaînée sur toute la ligne. Et voilà pourquoi la société, cherchant son image dans le miroir de sa littérature, se détourne de tout ce qui peut l'empêcher de se reconnaître et ne trouve plus dans les œuvres de l'esprit d'autre intérêt que celui des évolutions, plus ou moins puissantes, de la Personnalité. Voilà pourquoi le talent lui-même, ce talent cultivé, méritant, suffisant autrefois, n'est plus compté par cette société, qui fait une si grande place à l'individualité, s'il n'est une personnalité exorbitante, — s'il n'éclate d'originalité.
Singulier résultat, n'est-il pas vrai, Monsieur? Nous voilà forcés, nous autres qui écrivaillons, d'être originaux et personnels. Rude affaire! Ne l'est pas qui veut. Et puisqu'il s'agit de littérature, voilà le Journalisme obligé, sous peine de ne pas réussir, c'est-à-dire de ne pas être, d'accepter bravement les conséquences d'un état de société contre lequel ceux qui le jugent le plus cruellement ne peuvent rien, et qui ne laisse aux choses de l'esprit que la personnalité pour toute ressource. Il est bien évident, en effet, que les anciennes formes du Journalisme collectif et cohérent ne peuvent plus servir dans un temps qui a, de moins en moins, des doctrines collectives et des sentiments collectifs. Les journaux attardés qui les conservent encore sont déjà ennuyeux, et le jour n'est pas loin, s'ils s'obstinent, où ils deviendront insupportables ! A présent, ce n'est pas le je de Pascal qui est haïssable, c'est le nous. Fondée sur le moi, la société ne se passionne que pour le moi, à tort ou à raison, sans doute! Mais vous n'avez pas à discuter cela, vous ! vous n'avez qu'à faire un journal, et un journal de littérature. Vous n'avez qu'à ramener les esprits à vous, sans faire de honteux sacrifices. Une des grandes fautes du Journalisme de tous les temps, Monsieur, c'est d'avoir