‹ Polémiques d'hierChapitre 44 sur 48 · TROPMANN CONTRE JULES SIMON · texte numérisé non relu

TROPMANN CONTRE JULES SIMON

Dieu a des manières à lui de replacer les grandes questions dans la lumière, quand les hommes les ont embrouillées.

Ainsi la peine de mort. La question de la peine de mort. Yoilà bien cent ans tout àlheure que les hommes la brouillent et l'obscurcissent, cette question claire pour tous les siècles et pour toutes les nations... quand, tout à coup, un septuple assassin la ré-éclair e avec l'acier de son couteau !

Et c'est de cette façon que Dieu se sert un

jour des scélérats matériels pour faire la leçon aux scélérats de la pensée qui les ont produits, et leur apprendre, avec une force terrible, où est la Vérité.

L'abolition de la peine de mort, en effet, semblait une affaire terminée, une cause entendue, une législation prochaine dont nous n'étions plus séparés que par un vote. On en avait créé l'horreur, — une horreur factice pour nos mœurs. On avait effroyablement travaillé, et de tous les côtés, à cette triste besogne philan tropique. Les philosophes et les femmelettes, les crimiïialistes et les criminels, les coquins politiques et jusqu'à des honnêtes gens, avaient béatement et bêtement proclamé le respect inviolable de la vie humaine dans ceux qui ne l'avaient pas respectée... Et la chose avait été discutée, depuis Robespierre jusqu'à M. de Broglie, et depuis M. Victor Hugo jusqu'à M. Jules Simon.

Eh bien, à tout cela, — à ce tas de sophismes, de sentimentalités et de niaiseries dont ils avaient encombré la pauvre et faible tête humaine, — Dieu a fait une réponse : Tropmann !

Et la peine de mort est redevenue, pour le peuple, la. peine nécessaire, et les cent sept coups de couteau de Tropmann ont, à travers les corps de ses victimes, fait rentrer dans l'esprit et le cœur du peuple la notion sévère d'une pénalité sans laquelle il n'y aurait plus que de dérisoires législations.

Or, pendant que tout Paris était prêt à appliquer la peine de Lynch à Tropmann, si Paris n'eût pas été de la vieille terre de France, glorieuse d'ordre autrefois, où la force publique vient encore plus facilement à bout qu'ailleurs de la fureur, même légitime, des masses, j'ai voulu lire (c'était bien le moment !) la dernière production de la Libre Pensée sur la question de la peine de mort.

La dernière, qui devait résumer toutes les autres et les dépasser, puisqu'elle est la dernière... et que la tète d'où elle est sortie est celle d'un législateur et d'un philosophe.

Malheureusement, c'est M. Jules Simon. Un législateur de colle-à-bouche et un philosophe de papier mâché.

Quand j'ai donc ouvert ce petit livre, car il est petit de toutes les manières, et quand j'ai cru déboucher au moins un flaconnet de poison philosophique comme les philosophes peuvent en combiner, j'ai retrouvé le Jules Simon que je connais depuis des années, et qui, bien probablement, ne changera pas. Son livre sur la peine de mort n'est pas un traité, comme on eût pu le croire. C'est une anecdote, — une petite histoire, qui, sous la main de l'auteur des Chroniques de la Canongate, pouvait être très pathétique et très pénétrante. Mais sous la main empâtée et pâteuse de M. Jules Simon, rien ne saurait aller jusqu'au vif du talent, \jcinecdotier, chez M. Jules Simon, est le fond de l'homme. Dans son cours de philosophie, bon pour des têîes de petites filles, il racontait des anecdotes. A propos de cette grave question de la peine de mort, il raconte une anecdote encore... Et cette anecdote, sans qu'il s'en aperçoive, cet homme myope, qui n'a que les gros yeux de la mémoire, ne prouve rien contre la peine de mort, puisque, dans les circonstances de son historiette, elle n'a pas été appliquée.

« J'aime mieux un exemple qu'une raison », — dit l'enfantin et sénile philosophe. Ah ! il a été comme cela toute sa vie. Il aime mieux la confiture que le pain, et il dédie son exemple à Victor Hugo, l'autre faiseur & exemples, tète philosophique égale, qui aussi aime mieux l'imagerie que l'abstraction, et qui, pour arguments sur la question de la peine de mort, nous a raconté des histoires comme Claude Gueux et le Dernier jour d'un condamne!

Et, d'ailleurs, comment voulez-vous qu'ils fassent autre chose?...

Quand ils ont dit, comme Robespierre, que riiomme n'a pas le droit de punir de mort l'homme qui a donné la mort sans exhiber la preuve qu'Un a pas le droit, ils sont à sec... Ils ne savent plus que faire des romans, énervants et corrupteurs, sur cette question première. Robespierre était déiste. 11 n'avait pas assez de virilité pour être athée : eunuque en tout, ce blême envieux 1 envieux comme le sont les eunuques ! M. Simon est un déiste, et, pour les mêmes raisons, c'est un sceptique aussi, comme Robespierre, qui proclamait un dieu de cérémo-

nie, mais qui n'en était pas bien sûr... Au moins, quand, à l'autre bout de cette longue chaîne de raisonneurs qui ont raisonnaillé contre la peine de mort depuis un siècle, on trouvait M. de Broglie, il donnait, lui, une raison, fausse sans doute, mais qui avait le grand air que revêtent toutes les petites raisons de l'esprit quand elles s'appuient sur des croyances. Il disait que l'homme, en punissant de mort, empiétait sur la miséricorde de Dieu, qui laisse le criminel vivre après son crime, et que, si on a le droit de condamner, on n'a pas le droit de damner. Spéciosité qui ne tient pas devant l'examen ; car Dieu fait ses justices par l'homme autant que par luimême. La société, ici-bas, dans ses fonctions nécessaires, remplace Dieu. Mais M. Jules Simon n'est pas de force à admettre un sophisme aussi mâle. Et sur quoi se fonderait-il donc pour l'admettre ? L'immortalité de l'âme, pour les simples déistes, nous savons ce que c'est... C'est comme le Dieu de leur conscience, dont Broussais aurait pu dire (pour celui-là) qu'en disséquant depuis trente ans, il n'en avait jamais vu les oreilles. M. Jules Simon, dans la préface de son anecdote, s'inscrit en faux contre l'irrévocable, et en cela il s'inscrit en faux contre la nature même, qui, à tout bout de champ, fait de

l'irrévocable. L'assassin aussi en fait, à sa manière... M. Simon ne veut pas qu'on en fasse contre l'assassin. Gela le trouble et le démoralise, ce pitoyable M. Simon ! Il n'en veut pas dans la peine. Il n'en doit pas vouloir non plus dans les institutions. Il ne doit pas en vouloir non plus dans le mariage, — ni dans les relations de la vie, ni dans la parole d'honneur sur laquelle elles reposent; car, enfin, il y a l'irrévocable du serment ! M. Simon ne me l'a pas dit, mais je parierais bien qu'il applaudit présentement au moine en rupture... de serment, qui, lui non plus, n'a pas voulu de l'irrévocable.

Car ils sont très complets et très conséquents malgré eux, ces sophistes d'argile ! Ils ne bâtissent rien pour l'éternité. Ils ne voudraient, tous ces larmoyeurs qui sont parfois, comme Robespierre, des crocodiles, que des législations fluentes et vaines, agitées et faibles comme la sensibilité dont elles émaneraient, et dont, pour l'heure, elles se réclament...

Mais les coups de couteau des assassins leur répondent, et Tropmann en a mis cent sept à l'adresse de M. Jules Simon.

Comme le peuple, les sentira-t-il?...

i novembre 1869.

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