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UN NATURALISTE DE PLUS

« donc!), et qui les prépare, énervés, pour les « tyrans... » Très drôle, n'est-ce pas? cette fonction, pour un ver, de faire des préparations, môme pour des tyrans ! !

Et après nous avoir appris cette découverte vermiculaire, le grand naturaliste, penché sur le bassin où il a étudié et mesuré l'immonde phénomène gyratoire, s'écrie avec ces airs d'avertisseur-prophète que vous lui connaissez : « Ne nous hâtons pas trop, par une opération « contraire (quelle opération?... c'en est unese- « conde, puisqu'elle est contraire, et il n'a pas « parlé de la première!), de le favoriser (favori- « ser un ver !), de le faire pulluler (alors il ne se- « rait plus solitaire), de lui faire au moins dans « F entracte la plus commode extension... »

Qu'appelle-t-il : « l'entr'acte ? » On n'ose comprendre...

Et tout cela, est-ce assez galimatias double pour nous dire simplement que nous sommes malades de centralisation ? La centralisation pourtant, remâche-t-il, est la vie en Histoire naturelle, mais en politique, c'est la mort! Distinction qui aurait fait éclater de rire Pascal luimême, qui n'était pas très gai, et qui a écrit : « Une bonne distinction sauve tout ». Il faut distinguer entre l'Histoire politique et l'Histoire

naturelle. Ce qui est détestable pour Tune est excellent pour l'autre, et vice versa. Gomme si, par-dessus toutes les lois spéciales et secondaires, la même loi générale ne gouvernait pas toutes les lois !

Radoterie qui rappelle celle de l'autre jour et qui prouve que l'état mental de ce pauvre M. Michelet ne s'améliore pas, mais empire. Dans son goût tardif de premier prix pour l'Histoire naturelle avec laquelle sa vieillesse fait si joliment joujou, l'historien politique a complètement oublié l'Histoire et les Histoires qu'il a écrites toute sa vie, et les opinions de ces Histoires, où il exprime absolument l'opinion inverse et contradictoire de celle qu'il proclame aujourd'hui.

Car s'il fut jamais des centralisateurs, et des centralisateurs violents et terribles, ce sont les hommes de l'école révolutionnaire devant lesquels M. Michelet, depuis plus de vingt ans, est à genoux. Ils ont centralisé la France, ceux-là, comme jamais elle ne fut, elle n'avait été centralisée. Ce sont ceux-là qui égorgèrent les Girondins décentralisateurs; ceux-là qui détruisirent Lyon et Toulon et qui écrasèrent la Vendée. Ce furent ceux-là qui inventèrent le grand axiome atrocement centralisateur, la fraternité ou la mort, et qui dirent : « Prends mes assignats ou je te

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prends la tête! » et môme qui la prenaient, la tête, quand on avait pris les assignats. M. Michelet a donc oublié cela ! Il ose parler de la centralisation de Colbert pour l'accuser et pour le maudire. Il ose parler de celle de Richelieu. Il ose parler de celle de l'Empereur Napoléon, qu'il appelle un « moloch », et il ne dit mot de celle de la Terreur, et de ces Montagnards qui n'étaient pas, eux, des molochs, mais des dieux bienfaisants et doux, comme on sait!

Mais non ! non ! Ce n'est pas oubli chez M. Michelet, ce n'est pas décrépitude de mémoire! Il y a encore du vieux malin dans cette tête affaiblie. La centralisation, qu'il lapide aujourd'hui dans sa lettre à M. Dollfus, il reviendrait à Fadorer, comme autrefois, si la Révolution centralisait, au lieu de l'Empire. Il ne la maudit que parce que, tout à l'heure, il en est gêné, — que parce que son parti, comme tous les partis, a pour mot d'ordre de crier contre elle. Rouges, tricolores ou blancs, démocratiques, orléanistes, légitimistes, tous voudraient détruire ce qui leur fait obstacle, cette centralisation qui se tient debout devant eux avec ses mille bras de Briarée, et la tète unique qui les fait mouvoir tous... Ils savent très bien que la décentralisation, telle qu'ils la conçoivent et qu'ils la demandent, serait la

décapitation, l'éviscération de l'Empire, et voilà pourquoi ils la demandent ! Mais il faut croire que l'Empire ne sera pas assez naïf pour la leur accorder !

Et que le ver solitaire continuera de nous dévorer et d'offrir au naturaliste Michelet le sujet de nouvelles observations !

29 août 1869.

HISTOIRE CONTEMPORAINE

Il n'a été bruit, cette semaine, que d'un cartel envoyé par une femme au Directeur du Figaro ; et déjà on s'est pris à rire, sur toute la licrne, de cette incartade de mousquetaire dans un être qui, ce semble, n'a pas été troussé pour le mousqueton. Cette femme crâne, qui fait sa tête, fut une bien jolie tête... C'est Mmc Audouard, Mmc Olympe Audouard, qui , il y a quelques années, était vraiment charmante. L'est-elle encore ? Elle est tachée d'encre, comme la statue de Carpeaux, mais c'est elle-même qui s'est tachée et probablement ce n'était pas la nuit. Hélas ! elle n'écrit que trop au grand jour. Elle est allée en Asie. Elle est allée en Amérique,

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Elle est allée au diable. Gela fricasse toujours un peu... et peut-être cette fraîcheur idéale, cette tombée de roses du Bengale, sous l'autre tombée d'or des cheveux étincelants, tout ce déjeuner de soleil, — comme on dit de ces fragilités divines, — le soleil, qui est un friand, a-t-il commencé d'en grignoter quelque chose... et le déjeuner continue? Franchement ! je le croirais assez à l'humeur et au cartel de la dame. Quand on peut jeter les gens à genoux avec un beau regard bien bleu, on ne pense pas à les jeter brutalement par terre avec une pointe d'épée ou une balle de pistolet.

Mais le beau regard bleu... n'est plus qu'un Bas-bleu, et quand les Bas-bleus se passent, ils deviennent féroces et veulent se reteindre un peu dans notre sang. C'est pousser bien loin l'amour de la teinture ! Du reste, je le comprends très bien... les Bas-bleus, jaloux de nos bottes et qui les mettent comme le petit Poucet mit celles de l'ogre, ont une idée très nette et très juste de l'égalité qu'ils prétendent introduire d'eux à nous. Et pourquoi donc les femmes comme elles ne se battraient-elles pas? Pourquoi, dans ce temps de réclames où le duel est devenu une des meilleures, n'auraient-elles pas aussi,

comme nous, leur réclame, — leur petite réclame au sang?... Elles font des livres comme nous, des Conférences comme nous, des sottises comme nous, pourquoi ne pourraient-elles pas avoir leurs duels comme nous, et non pas seulement entre elles, comme dans Faublas, mais avec nous ? Mmc Olympe Audouard a posé le pourauoi:

... Et treme fecit Olympum !

Ah ! feu Baudrillart (du Constitutionnel), le colonel de Mmc Audouard, doit être bien content s'il la regarde. Mmc Olympe est un de ses articles. Feu Baudrillart n'admettait pas — si vous vous en souvenez — la question du pot-aufeu en fait de femmes. Il la trouvait déplacée. Mais Mmc Audouard va plus loin ; elle admet l'arme à feu. Baudrillart se moquait avec la gaîté déplorable d'un gendre de Sacy du haut-dechausses à raccommoder du bonhomme Molière, et Mmc Audouard veut percer celui de M. de Yillemessant ! Mmc Audouard est un article Baudrillart, mais panaché, moustache, militaire. Elle est l'expression la plus avancée et la plus armée du droit de la femme à l'égalité civile, politique et sociale : conséquence forcée de cette Egalité absolue qui s'est accroupie

sur le monde moderne, comme un Sphinx sur des débris... Mme Audouard est complètement dans la logique de cette idée. C'est drôle, mais c'est exact.

C'est drôle, mais c'est sérieux aussi, comme beaucoup de choses drôles. La conséquence d'un faux principe,, quand elle arrive à être très comique, se retourne et revient contre le principe qui l'a engendrée. Elle l'abat d'un souffle... de rire, et voilà comme la comédie peut tout sauver ! Le cartel de Mm0 Olympe Audouard à M. de Yillemessant, de Mmc Audouard, cette duelliste toute neuve dans ce temps de duellistes surannés, éclaire plaisamment aujourd'hui cette grave question du duel, qui traîne encore dans nos mœurs, mais qui n'y traînerait plus, si nous étions vraiment des hommes. . . Malheureusement, en France, nous ne serons jamais que des jeunes gens, lesquels n'ont gardé de leurs pères qu'ils méprisent que la vanité, l'inaliénable vanité, la seule chose peut-être que, de leurs pères, il y aurait à mépriser !

Nation mûre, qui, du moins, devrait l'être, nous nous instituons orgueilleusement « une démocratie», et nous ne sommes guère qu'une

cohue de démocrates inconséquents, prétendant tous — le croira-t-on ? — à l'aristocratie de l'épée, — d'une épée qu'on ne porte plus ! Spectacle unique dans le démantibulement universel. Avec nos théories insensées, nous voulons briser en quarante morceaux la grande épée militaire et sociale de la France; mais, blagueurs éternels, nous en voulons garder un bout pour nous, un petit bout qui brille et derrière lequel nous mettons notre chétive et morne personnalité. Nous nous appelons: « Bonnets rouges », et nous nous en plantons un sur l'oreille avec fatuité. Bonnets rouges ! Allons donc ! Ils sont morts, ceux qui les portèrent avec une gravité consciencieuse. Mais nous, à commencer par Armand Carrel pour finir par M. Gaillard, le cordonnier, nous ne sommes, au fond, que des talons rouges, — et c'est pour nous en faire un, sans doute, que nous voulons marcher dans le sang d'un duel...

Car un duel distingue. C'est une distinction. Un duel fait bien puisqu'il fait du bruit. Si, quand il s'en produit un quelque part, on s'en taisait ; s'il était défendu aux journaux d'en parler; si ce n'était pas avec les défis, les témoins, les rédactions, toutes les cérémonies de maraamouchi qu'on fait maintenant pour se donner un

coup d'épée, qu'autrefois on se donnait très bien tout de suite, sous un réverbère ; si ce n'était pas là une pièce en plusieurs actes à laquelle tout le monde fait galerie, vous le verriez diminuer et bientôt disparaître.

Que le législateur le sache bien ! — le législateur qui, à toute époque, s'est levé impuissamment contre le duel, — on ne l'étouffera que par le silence et sous le silence. Mais le législateur luimême partage l'inconséquence générale, et ce reste de mœurs d'une société aristocratique et militaire fondée sur Y honneur, disait Montesquieu, et qui se vante de n'être plus que démocratique, civile, et fondée sur la justice, ce reste de mœurs serait plus fort même que sa Loi.

Et la Loi serait souffletée par ceux-là qui ne parlent jamais que de la sainteté de la Loi, — la seule sainteté à laquelle ils croient! C'est que les mœurs sont autrement fortes que les législations.

Les législations, on en fait et on en défait à la minute et à la vapeur ! Mais les mœurs, cette cristallisation des mœurs qui se forment lentement, elles ont la solidité et la dureté des stalactites. En raison, en bon sens, en logique, le duel, cette coutume d'un temps chevaleresque,

n'a plus le droit d'exister. Il était le privilège des gens de noblesse, et il n'y a plus de noblesse, il n'y a plus de privilèges. C'est donc une dissonance et c'est un non-sens dans une société égalitaire. C'est une dissonance et c'est un nonsens que cette chance de duperie généreuse, — se faire tuer peut-être par qui vous a insulté, — dans une société pratique, raisonneuse, qui se moque bien de la générosité et qui ne veut que la justice. Ils le disent tous : la Justice de la Révolution ! Pour que, dans une telle société, le duel eût le droit rationnel d'exister, il faudrait qu'il fût le privilège de tout le monde, et dans nos mœurs, puisque c'est une question de mœurs et d'opinion publique, il ne l'est pas. Non! il ne Test pas. Pour ceux-là qui, au moindre mot, cherchent le plus vite, à leur côté, une épée absente, pour ceux-là qui posent le plus carrément le principe de l'égalité, il y aura toujours quelqiiun avec qui, mis en demeure de se battre, ils ne se battront pas.

Si un cocher de fiacre les a mal menés et qu'ils le lui disent, et si le cocher, talon rouge aussi à sa manière, monsieur de l'instruction obligatoire, qui lit les journaux sur son siège de cocher entre deux courses, trouve l'obser-

vation mal sonnante et malhonnête, et demande, comme Mmc Audouard, « une réparation par les armes », la lui fera-t-on, à ce cocher?... Et si c'est un domestique — ils sont citoyens, messieurs les domestiques, — qui se trouve insulté parce qu'on le flanque à la porte, se hattra-t-on avec le domestique?... Enfin (et c'est le cas présent), si c'est une femme, se hattra-t-on avec une femme ? M. de Yillemessant se battra-t-il avec Mm0 Audouard?... Et si ce grand faiseur de réclames, qui en a le génie, et qui ne craint pas, on le sait, les coups d'épées, se faisait encore cette réclame, ne dirait-on pas que c'est trop fort, et ne resterait-il pas à tout jamais éclaboussé de l'immense ridicule dans lequel Mmû Audouard, Sapho de cette mer-là, vient de piquer une si belle tête avec son cartel ?

Et pourtant, si le cocher est votre égal, — si le domestique est votre égal comme les gentilshommes l'étaient entre eux, — si les femmes sont nos égales, — il n'y a pas à dire ni à rire, il faut se battre avec le cocher, avec le domestique... et même avec Mrae Audouard.

Mon Dieu ! que j'en serais fâché pour elle. M. de Yillemessant peut-être me la casserait, et une jolie femme de moins sur la terre, ce n'est

pas comme un vilain homme barbu de moins. Une jolie femme une fois cassée, on n'en recolle pas les morceaux !

Je ne fais ici que l'indiquer, du reste, mais n'est-ce pas là le côté sérieux et même utile de cette drôlerie, que le cartel de Mmo Audouard soit un des meilleurs arguments qu'on puisse dresser contre le duel?... N'est-il pas curieux et même gracieux, que ce soit le ruban rose noué autour de ce doux petit front que voilà en colère et avec lequel nous faisons aujourd'hui le nœud coulant d'un dilemme qui doit étrangler net, ou l'usage attardé du duel, ou le principe de l'égalité démocratique avec lequel il ne peut plus exister? Ou l'argument du cartel de Mme Audouard emportera le duel, coupera cette traîne qu'un siècle passé laisse après lui et qui embarrasse si ridiculement les pieds du siècle qui le suit, ou il emportera, ce que j'aimerais bien mieux encore, le principe de l'égalité, dont la besogne n'est pas faite, mais qui, s'il dure, se fera.

Et les enfants de Mme Audouard sauront comment, si elle en a !

En attendant, elle a fait tomber la question du duel en quenouille.

Les monarchies tombées en quenouille, le Temps, qui file pourtant, ne les ramasse pas...

2 septembre 1869.

HISTOIRE CONTEMPORAINE

Et petite histoire, aujourd'hui.

Ce n'est que ma réponse à la lettre de Mmc Olympe Audouard :

Madame,

Eh hien, vous voilà, je n'ose pas dire comme je vous aime, mais comme on pourrait vous aimer ! J'ai reçu votre lettre et nous l'avons publiée hier au Gaulois pour vous y faire fête, pour montrer que, d'humeur du moins, vous savez revenir au ton doux et aimable de la femme, — de la vraie femme qui ne fait point T homme , et même l'homme armé... Qui croirait jamais que cette lettre est de la même petite main qui voulait trouer le gros ventre de Yillemessant, trouer M. Richard, trouer peut-être M. Magnard, mas-

sacrer tout enfin au Figaro, jusqu'aux garçons de bureau inclusivement, ce qui n'eût pas fait un massacre d'innocents, car tous, au Figaro, sont plus ou moins coupables envers les dames, quand la vanité des dames s'extravase ? Gela les fait toujours rire, les compères ! Au Figaro , j'en conviens le premier, ils n'ont pas le sentiment du respect excessivement développé. Ils aiment tous « à blaguer », comme ils disent. Mais que voulez-vous ? Ils sont les fils de ce coquin de Figaro, le joyeux et frétillant barbier, qui ne traitait sérieusement que l'intrigue, et ils plaisantent ! mais, madame, c'est leur état.

Seulement, permettez-moi de vous le dire, madame, — il s'agissait, je crois, dans votre altercas au Figaro, d'une rectification littéraire, — si vous l'aviez demandée, cette rectification, avec l'accent de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, vous l'auriez obtenue. Mais vous en avez pris un autre. Vous avez été trop cassante , trop provocante , trop jeune homme, madame! trop mousquetaire gris... En un mot, vous avez été trop amazone... trop amazone, même pour moi qui ne suis pas du Figaro, et qui ne les aime, les amazones, qu autour du lac ou dans le tableau de Rubens !

LETTRE A M11"' Al'DOUARD 25/

Mais aujourd'hui, vous ne l'êtes plus. Votre lettre... Ah! parlons de votre lettre, madame. Je me disais : Et à moi aussi, bien sûr, elle va décocher un cartel, cette quenouille flamboyante ! Elle ne me menacera même pas de l'éventail de MUe Duverger. qui faillit, un soir, m'arriver si bien par la figure, en plein théâtre. Ce serait trop femme, cela, trop femme pour elle. Un éventail, fî ! quand on a rapporté son petit revolver d'Amérique. Voilà ce que je me disais. Et pas du tout ! Ça n'a été qu'une leçon, — une maternelle leçon, donnée avec des airs de grand mère, qui sont un peu menteurs, n'est-ce pas? et qui ne sont là que pour attendrir la leçon. Se vieillir est souvent, chez les femmes, une manière profonde de se rajeunir et de dépayser l'opinion. Or, nous ne sommes point à l'âge de ces ruses savantes. Nous ne sommes pas si vieille que nous disons. Nous attraperait qui nous croirait! Nous n'avons pas le grand âge dont nous nous vantons avec une hypocrisie qui sera trompée, car elle ne trompera personne. Si nous étions si vieille que cela, nous n'en parlerions pas !

Et la leçon est si gentiment et si bonne-femmement donnée, que j'en ai été touché jusqu'aux

larmes, ma parole d'honneur! et que j'en profiterai comme le petit Jehan de Saintré profita de la leçon de la demoiselle des Trois-Cousines. Je n'ai plus l'âge du petit Jehan : il s'en faut d'un beau diable ! Mais je serai aussi docile que le petit bonhomme. Ainsi, c'est entendu et convenu, madame, je tâcherai d'être plus mesuré, puisque la mesure est la qualité que vous avez la bonté de me souhaiter pour vous plaire. C'est étrange que vous aimiez la mesure, — mais on aime les contrastes! — vous qui vouliez enfiler si démesurenient Villemessant et toute sa rédaction en brochette. Je m'efforcerai aussi, je vous le promets, d'être moins emporté et plus logique. Emporté ! Ce me sera bien difficile de ne pas l'être, quand vous serez aimable comme vous voilà aujourd'hui. Logique ! Se peut-il que vous aimiez à un tel point la logique? Ce sont donc là les goûts qu'on rapporte quand on revient de chez les Mormons ou de chez les Turcs?

Oui ! voilà ce que je vous promets, madame. Voilà ce à quoi je m'engage à vos pieds, inconnus, mais que je crois charmants, malgré leurs bottines bleues. Je serai dorénavant mesuré , logique et pas emporté. Mais pour le fond des choses, j'ai des anxiétés. Comment ferons-nous?. .

LETTRE A M"'c AUDOUARD 289

Il faudra, je le crains bien, que vous me façonniez encore bien des fois pour me faire changer d'opinion sur le Bas-bleuisme, la disgrâce de cette époque, le Bas-bleuisme que je n'exècre tant que parce que j'ai pour les femmes un bien autre sentiment que le respect demandé par vous ! Pourquoi aussi me parlez-vous de Bas-bleus aujourd'hui ?... Je n'aurais pas, dans ma reconnaissance et ma ferveur pour vous, touché au sujet des Bas-bleus si vous ne l'aviez touché vous-même, dans sa généralité la plus haute, et dans une Conférence faite pour moi seul. Et voilà le diable ! Il ne faut pas, dit le proverbe, traîner fétu devant vieux chat.

Vous me faites l'honneur (et la volupté) , Madame, de me dire que vous avez lu, je ne sais quand, un article de moi sur les Bas-bleus. Oh ! Madame, j'en ai fait trente-six. J'ai, de plus, un livre complet, et qui paraîtra prochainement, sur les Bas-bleus du XIX0 siècle. C'est mon obsession que ces dames. Je ne dis pas ma possession. Elles m'obsèdent, m'excèdent, mais ne me possèdent pas. Partout où il y a un Bas-bleu qui surgit, la femme disparaît. La femme est un bas-rose, -r- ou une jambe nue, comme une pêcheuse de crevettes. Le Bas-bleu est bleu, et souvent à

290 POLÉMIQUES D'ilIEH

l'envers. Le Bas-bleu finit par n'être plus une jambe du lout. C'est — ou plutôt ce veut être un piédestal, horreur de la vie ! C'est la décapitation de la femme par le mollet, la décapitation par en bas, qui est l'en haut pour les femmes. Le mollet des femmes vaut mieux que bien des têtes ! Toujours, toujours, tant que j'aurai souffle, je me révolterai contre cela! De ces affreux Bas-bleus, vous, vous qui n'en portez pas l'uniforme, vous désintéressée par le physique de cette laide question, qui est aussi la question des laides, vous faites l'histoire et en donnez les origines. Yous êtes la d'Hozier des Bas-bleus: «Dès l'an 1000, — <( dites-vous, — Constance, fille de Guillaume Ier, « comte de Provence, etc., etc. » (Ah ! Marseillaise ! comme voussentez vos anchois!) Dèsl'an 4000!... Mais vous diminuez la longueur de" mon horreur pour les Bas -bleus, qui remontent, allez ! bien plus haut que cela. Vous refaites un article du Papillon avec une érudition aussi légère que ce petit animal... Partout, dans Alexandrie, et même dans l'Antiquité, vous rencontrez le Bas-bleuisme.Ily est sans bas, — en cothurnes ou en sandales, — mais il y est. Il s'y étale, mais pas aussi gracieusement que Cléopàtre sur son vaisseau. Je soupçonne Aspasie elle-même d'être un Bas-bleu , puisqu'elle plaît tant aux philosophes. Le Bas-

LETTRE A M1'"' AUDOUARD 291

blcuismc est éternel. Sous toutes les latitudes et dans tous les temps, la femme révoltée contre sa nature, contre son destin et contre Dieu, a voulu singer l'homme, et, pour sa peine, est devenue guenon. C'est une loi. Je ne l'ai pas faite. Ce n'est pas ma faute si elle est comme cela, Madame ! Vous n'avez pas l'air de vous douter de l'antiquité de cette race, dont, naturellement, vous n'êtes pas et dont vous voulez être à toute force ; votre visage résiste! C'est plus que Moyen Age : c'est antique, c'est universel, c'est éternel, dès que, parmi les hommes, l'importance de l'esprit commence, et c'est surtout, surtout moderne. Mais antique, éternel et moderne, ce n'en est pas plus beau pour cela.

Et ne confondez pas, Madame, les Bas-bleus du Moyen Age qui écrivaient en latin, comme cette pédante d'Héloïse, aimée — si cela peut s'appeler aimée ! — de son pédant d'Abélard, et qui tous deux phrasaient ce qu'ils n'éprouvaient pas, ces navets de l'amour, comme dirait M. Yeuillot, parfaitement indignes de la serpette de Fulbert." (Héloïse, par exemple, voilà un modèle de Basbleuisme !) Oui ! ne la confondez pas, ni les savantasses comme elle, avec les petites femmes des Cours d'amour, qui jouaient, comme des petites

filles, au furet, au furet du sentiment. Les femmes

des Cours d'amour jugeaient des choses d'amour,

raffinaient les choses d'amour, tortillaient les

choses d'amour, comme les femmes de Marivaux,

qui, si elles ont du hleu dans leurs bas, ont du

bleu céleste! Elles marivaudaient, en plein Moyen

Age, comme alors on y marivaudait. Les femmes

des Cours d'amour ne sont pas des Bas-bleus, ce

sont des bas très roses, et qui ne demandaient qu'à

les ôter. Ce ne sont ni des JBélises, ni des Phila-

mintes, ni de ces conférencières du xixe siècle qui

s'en viennent se piquer impudemment dans une

espèce de chaire, et qui nous y débagoulent des

discours, en plus de quatre points, sur tout autre

chose que l'amour. Ah! les troubadour esse s des

Cours d'amour n'étaient pas les rivales des

hommes, ne se croyaient pas des hommes, et ne

voulaient pas d'autres duels avec les hommes

que les duels de l'amour. Que si vous pouviez

en refaire une, Madame, — une Cour d'amour,

— croyez bien que je ne tirerais pas sur

L'institution dont vous prendriez l'initiative î

Cela nous arracherait peut-être de dessous

l'ennui accablant et monstrueux qui nous pleut

sur la tête et sur le cœur, par ce temps de mœurs

pédantesques où, si cela continue, il n'y aura

bientôt plus de femmes du tout, ni par le cœur,

LETTRE A Mme AUDOUARD 293

ni par la tète, ni par les grâces de leur corps, mais des appareils d'enfant, et encore parce qu'ils sont, ces appareils, impossibles à supprimer.

Et puis, vous avez bien raison (car sur un point, au moins un pauvre petit point, il faut bien que nous nous entendions, au moins une pauvre petite fois !), cela ramènerait peut-être la politesse, qui est partie, — qui est partie comme la gaîté, comme l'amour, comme les rois, et comme tant d'autres choses qui ont la triste chance peut-être de ne jamais revenir ! Tout le monde y gagnerait. Les articles des journaux, alors, ne seraient pas, comme vous le dites si joliment, « desengueulements», ni des demandes de rectification, des pointes d'épée ou des pistolets sur la gorge. Nous serions tous plus doux, c'est vrai...

L'influence des femmes sur nos mœurs, mais je J'appelle et je l'adore ! personne ne la désire autant que moi! L'influence des femmes-femmes, Madame! Mais l'influence des femmes-hommes, non ! de par Dieu ! je n'en veux pas ! et je travaillerai à la détruire tout le temps que je ne serai pas femme moi-même, tout le temps que les femmes-hommes ne m'auront pas fulbertisé.

Pardon de cette vivacité! Voilà que je m'emporte encore ! Je m'apaiserai, Madame, en me mettant à vos pieds.

16 septembre 1869.

Pater patrem fricat.

Ne disait-on pas, il y a quelques jours, que le général des Carmes avait mandé par devers lui le P. Hyacinthe, pour lui faire rendre compte de ce qu'il avait dit à la Ligue de la Paix, salle des pianos, chez Herz, sur les trois religions égales?... Eh bien, c'était là un faux bruit, à ce qu'il parait, puisque les joLirnaux qui l'avaient répandu ont annoncé que le P. Hyacinthe avait, dimanche dernier, prêché à la Madeleine

1 Ce chapitre et les deux suivants n'ont pu être mis en leur place par suite d'une erreur, — l'auteur ayant été surpris par la mort au moment où il corrigeait les dernières épreuves des pages magnifiques intitulées: Le Dossier dans l'Histoire du (rouvernemcnl personnel.

sur la Madeleine, sujet cher aux dames et aux prédicateurs qui veulent leur plaire... Il n'y a donc pas de danger encore pour le P. Hyacinthe ! Il n'est point parti pour Rome. 11 continue ses prédications à Paris, sous la crosse peu crossante de son archevêque. Le P. Hyacinthe est parfaitement tranquille et vaque sans trouble à sa popularité. Mis en demeure, — dès le lendemain du jour où il prononça la fameuse phrase qui lui restera comme une marque sur l'épaule de son froc, — mis en demeure par des catholiques scandalises de s'expliquer nettement sur ce qu'il avait dit à la salle des pianos, chez Herz, le grave prêtre ! il ne s'est point expliqué du tout. Il a gardé un silence... même assez insolent pour les catholiques qui l'avaient prié de s'expliquer... Et comme si ce n'était pas assez de tranquillité comme cela, voici que, cette semaine, un prêtre, un religieux aussi, non de la même robe, mais de la même gravité, le P. Gratry, de l'Oratoire et de l'Académie française, le couvre de son approbation, de sa sympathie, de son admiration, dans une espèce d'allocution publique écrite à Messieurs les membres de la Ligue de la Paix, — toujours salle des pianos, chez Herz.

Mais cette couverture du P. Gratry étendue

sur le P. Hyacinthe, suffira-t-elle au général des Carmes?... Elle suffirait certainement aux petites femmes qui venaient autrefois écouter le doux Gratry, dans la petite église de l'Oratoire, quand il y distillait son mieJ. Elle suffirait — cela n'est pas douteux ! — à ses confrères de l'Académie française. Elle suffirait aux philosophes du Progrès, qui jouissent assez scélératement en voyant l'antique fermeté du Sacerdoce s'en aller et fluer de toutes parts dans de coupables tolérances, et qui s'imaginent que parce que des prêtres s'amollissent, c'est l'Église, la sainte Eglise qui se fond ! Mais, de bon compte, cette couverture du P. Gratry, qui en fait même un pavillon d'honneur au P. Hyacinthe, suffirat-elle au général des Carmes, si, comme je le crois, il est digne de son titre et de sa haute fonction de général?

Et d'autant que le P. Gratry et le P. Hyacinthe, c'est tout un, et que je ne vois pas trop où, pour couvrir l'un, l'autre prendrait sa couverture. Le P. Gratry et le P. Hyacinthe, c'est au fond la même doctrine, sous deux reliures différentes. Si le P. Gratry, avec sa lettre aux Messieurs de la Ligue de la Paix, salle des pianos, chez Herz, pouvait couvrir le P. Hyacinthe

aux yeux du général des Carmes, le P. Hyacinthe pourrait rendre le même service au P. Gratry vis-à-vis du supérieur de sa Congrégation; car ils sont tous deux — Arcades ambo

— des pianistes de la même maison. Ils pianotisent tous deux, dans des modes différents, la Liberté et la Paix. L'un est plus violent, l'autre est plus doux ; mais c'est toujours la même sonate ou la même sornette ! Ils sont manche à manche, ces religieux Pères, et ces manches, qui sont larges, sont exactement de la même largeur. Tout y entrerait... Diderot, qui, en sa qualité de déclamateur, de comédien et de gesticulateur, et d'orateur du café Procope, aurait vécu dans la Ligue de la Paix s'il avait été de notre grande époque à pantalonnades solennelles, Diderot disait dans la sienne : « Elargissons Dieu ! » Le P. Hyacinthe et le P. Gratry sont des Étargisseurs du catholicisme. Ils l'élargissent si bien qu'ils mettent et poussent dedans le judaïsme, qui tua Jésus-Christ, et le protestantisme, qui ne l'a pas tué, mais qui a tant de fois essayé de tuer l'Église !... Et ils croient que le catholicisme n'en craquera pas ! ! !

De leur catholicisme, — si on les laissait faire,

— il pourrait bien rester ce qu'il est resté de Dieu, après que Diderot l'eut élargi î

Le P. Gratry, il est vrai, n'est pas, dans sa lettre, aussi explicite que le P. Hyacinthe. Quoique mathématicien auquel les équations doivent être chères, il n'a point parlé de celle que le P. Hyacinthe s'est permise entre les trois religions civilisées : la catholique, la juive et la protestante, — qui, par parenthèse, n'est pas une religion, mais une révolte et une révolution ! Le P. Gratry, qui a la prudence des doux et des fins, n'a pas osé répéter cette grosse chose, ce coup de tam-tam oratoire, dont toutes les oreilles catholiques bourdonnent encore. Mais il a traité le P. Hyacinthe de noble et courageux P. Hyacinthe, et pour un philosophe qui doit se comprendre et comprendre le sens et la portée des mots qu'il emploie, c'est évidemment là une adhésion, et même chaudement donnée, à ce que le P. Hyacinthe a dit et à ce que les protestants n'ont pas laissé tomber par terre ; car, exactement comme ils tripotaient de leurs petites Bibles, qu'ils fourraient de force dans nos poches à la porte de l'Exposition, ils tripotaient sur place dimanche, autour de la Madeleine, de la phrase

célèbre et imprimée du P. Hyacinthe, que voilà devenu un de leurs docteurs !

Effroyable succès pour un prêtre catholique, que d'être préconisé et acclamé par des protestants comme une autorité et comme une lumière ! Cela ne fera- 1- il pas trouver au P.Hyacinthe qu'il va par trop loin, à la fin, son succès; et, dans le fond de sa conscience, n'aurat-il pas un peu de terreur ou un peu de honte d'une pareille popularité?...

Et cela ne fera-t-il pas réfléchir aussi le P. Gratry, avec sa lettre, le P. Gratry, l'oratorien qui vient derrière le carme, comme le caudataire derrière son cardinal, et qui lui porte si respectueusement la queue de son froc?... Ce que je trouve, pour mon compte, du respect déplacé.

Rien de navrant, à mon sens, comme un tel spectacle ! comme le spectacle de deux prêtres qui, avec de la foi peut-être (on en pourrait douter), mettent leur gloire à n'avoir plus l'esprit de leur état, — qui, étant ministres du Dieu des armées, par exemple, se font membres des

Ligues de la Paix, — qui, ayant des Eglises pour y prêcher Jésus-Christ et ses dogmes, s'en vont parler sur les chimères et les badauderies contemporaines dans des salles où peuvent déballer tous les saltimbanques de la terre, et se juchent sur des estrades que le pied de Bossuet n'aurait jamais foulées, — qui, enfin, proclament, avec des caresses au public auquel ils ne le font pas croire, qu'ils sont des Français et des libéraux et des citoyens de 89 avant d'être prêtres, comme si d'être prêtre n'emportait pas tout ! comme si d'être prêtre n'impliquait pas tous les genres de devoirs et tous les genres de vertus ! Telle est cependant la tendance du sacerdoce de ce temps. Il reproche avec beaucoup de raison à cet apostat de Renan de vouloir supprimer les collèges de prêtres pour les remplacer par des membres d'Institut, et l'inconséquent ne voit pas que, dans une foule de questions, il se sécularise lui-même î

C'est une pensée séculière, en effet, ce n'est pas une pensée de prêtre, que l'idée de X égalité entre trois religions vis-à-vis de la civilisation du monde. C'est monstrueux en soi, il est vrai, qu'une pareille idée, mais c'est du monstrueux séculier. Dans la lettre du P. Gratry, où il

larmoie sur les cahiers perdus de 1789, ce sont des larmes séculières qui coulent, — des larmes un peu niaises, oui! mais séculières... Quand il parle, dans la même lettre, des deux démences du temps qu'il prend pour deux choses raisonnables: la liberté absolue, la liberté de M. de Girardin, et la paix incommutable et éternelle de l'abbé de Saint-Pierre, le P. Gratry n'est plus que M. Gratry, de la religion polytechnique, mais non romaine. La liberté absolue, la liberté ! Ah ! que je voudrais donc bien savoir comment le philosophe Gratry l'entend? car il a oublié de le dire dans sa lettre, lui qui n'y définit rien et qui y parle le langage bète de tout le monde. Et la paix? Je voudrais qu'il me dit aussi, et mieux qu'il ne le fait, comment nous parviendrons à l'avoir, la paix, incommutable et éternelle, celle dont il a été dit par le P. La Fontaine, qui n'était pas de l'Oratoire :

Et nous passerons nos jours, Étendus sur l'herbe tendre, Prêts à conter nos amours A qui les voudront entendre !

Le P. Gratry, que nous pourrions appeler le P. La Palisse, prétend que si nous ne l'avons pas, cette paix, c'est que nous n'attaquons pas la guerre dans sa source. Probablement ! Il y a

quelque chose comme cela! Et sa source, c'est le cœur de l'homme. Or, le cœur de l'homme a la loi de Jésus-Christ, prêchée par ses prêtres, dans les Eglises, pour l'apaiser, le purifier et en arracher l'homicide qui en est le fond. Mais si nous avons la prédication catholique du prêtre, qu'avons-nous besoin des discours méli-mélo d'Evangile et de politique des Ligues de la Paix ?

Tenez ! Messieurs Gratry et Hyacinthe, qui ne méritez plus de \ous appeler prêtres, c'est assez d'abaissements comme cela devant l'opinion de votre temps. Et, d'ailleurs, ils sont inutiles. Vous pourriez même être de mauvais prêtres tout à fait que cela ne vous servirait pas à grand' chose : vous avez l'atroce caractère indélébile. La populace des esprits dans laquelle vous vous encanaillez ne vous croira pas... Vous êtes prêtres...

Restez-le! restez-le vaillamment, vigoureusement, rigoureusement! A tous les points de vue, c'est ce que vous avez à faire de mieux.

31 juillet 1869.

A Monsieur le Directeur du Gaulois.

Mon cher Directeur,

Permettez que je réponde à l'article que vous avez avant-hier publié, pour fêter par des imprécations mêlées de tendresses mon entrée triomphante au Gaulois. Chez vous, c'est comme à l'Opéra :

Et jusqu'à je vous hais, tout s'y dit tendrement!

Cet article, qui n'est pas une lettre d'abord, et qui finit par être une lettre ; cet article où vous affirmez votre profond catholicisme et votre éclectisme non moins profond, votre amour des lettres qui vous fait trouver beaux tous ceux qui les cultivent quelle que soit la laideur de la grimace que les pauvres diables prennent pour du talent, votre haine convulsive et votre horreur

pour ce que je dis, et votre sympathie et même votre admiration (le mot y est : vous êtes bien bon !) pour la manière dont je le dis; cet article renferme une foule de glissades d'une idée dans l'autre qui ressemblent plus à un patinage intellectuel qu'à une accusation réelle et consistante se tenant ferme et debout devant moi. Je ne ferai pas l'hypocrite avec un homme d'esprit comme vous, mon cher Directeur. Il y a des choses très aimables, que je sens très vivement, dans votre lettre. L'amabilité en est même calculée sur l'amertume de certaines choses que vous voudriez me faire avaler. S'il n'y avait que cela, je ne les aurais point avalées, voilà tout! et je n'y aurais pas répondu. Selon moi, — et dans ma vie d'écrivain ne l'ai-je pas assez répété ? — toute question personnelle est ridicule. Un homme qui écrit doit prendre virilement et silencieusement son parti d'être jugé de travers. En défendant sa propre pensée, on défend toujours son amourpropre, et c'est inférieur, cela... L'homme y perd sa fierté. Mais il y a, dans votre article-lettre, mon cher Directeur, une chose immense qui n'est pas moi, une chose que je n'ai pas faite, une cause perdue, dites-vous (nous verrons bien!), dont je tiens à être le martyr, et dont vous, catholique et éclectique en même temps, n'avez pas,

— souffrez que je vous le dise! — la première notion. Cette chose, c'est le catholicisme. Aussi est-ce uniquement pour le compte du catholicisme que je vous réponds.

Vous êtes, mon cher Directeur, comme tous les hommes de ce temps-ci qui ont du talent, je l'accorde, et quelquefois un grand talent, des connaissances très étendues, un bagage intellectuel considérable, enfin des supériorités incontestables de toutes sortes, mais qui ne-saventpas le premier mot, le premier traître mot du catholicisme, et pour une bonne raison, dénuée d'impertinence, c'est qu'ils ne l'ont point étudié... Le plus superbe des journalistes qui en parle en sait moins, par exemple, que la première petite femme venue qui a appris son catéchisme. Or, on n'invente pas le catholicisme, pas plus qu'on n'invente la parole, l'écriture,' l'algèbre. Gela s'apprend sous peine d'étudier. Le xvme siècle, dont nous sommes les fils, et toutes les philosophies qui ont succédé à la sienne, nous ont donné pour les choses religieuses un mépris aussi large que superficiel. Les uns les écartent souverainement, comme les puérilités de la pensée, et les autres, — les meilleurs, — comme vous, les acceptent sous bénéfice ou plutôt sous

maléfice d'inventaire. C'est affaire d'examen, de philosophie, de libre-pensée, comme on dit si drôlement en matière de dogmes imposés ! C'est enfin la reconnaissance d'un catholicisme de fantaisie, mais qui n'est nullement le catholicisme tel qu'il existe depuis qu'il a paru dans le monde, c'est-à-dire le catholicisme surnaturel.

Le surnaturel ! La notion du surnaturel ! Yoilà ce qui vous manque à tous, gens d'esprit et de science de mon siècle, qui parlez de catholicisme, même avec respect. Sans cette notion du surnaturel, que vous n'avez jamais creusée, jamais pénétrée, jamais acceptée, le catholicisme n'a plus son caractère absolu, infaillible et divin. Il n'est plus le catholicisme. Il n'est plus qu'une institution religieuse, morale et politique quelconque. C'est, si vous voulez, de la plus majestueuse Haute Police, et même de la Civilisation. Mais de catholicisme, plus rien ! Tout s'écroule, si vous ôtez le surnaturel ! Toute la différence de mon catholicisme au vôtre, la voilà, mon cher Directeur. Le vôtre est un catholicisme Naturel et vous appartient; le mien est un catholicisme Surnaturel et ne m'appartient pas. Je l'ai reçu des enseignements de l'Eglise. Le vôtre est — je vous en demande bien par-

don! — une maison de tolérance dans l'ordre des idées. Le mien est un sanctuaire où Ton n'admet que ceux qui acceptent la rigueur incompatible de la vérité ; car la vérité est incompatible, et quelles que soient les circonstances de la vie, — les besoins du temps, comme vous dites, vous autres, — il n'y a jamais rien à en sacrifier. Si vous étiez partis de la surnatur alité du catholicisme, mon cher Directeur, cette grande notion qui le clarifie et lui donne la limpidité d'un verre d'eau, vous n'auriez pas écrit dans votre article-lettre un tas de choses que j'ai vraiment regret d'y voir...

Par exemple, vous n'auriez pas écrit que j'étais un catholique austère et idolâtre qui fait des plus simples paroles du Pape un article de foi, attendu qu'un catholique comme moi ne fait des articles de foi des paroles du Pape que quand ces paroles sont papales, prononcées du haut de la chaire de Saint-Pierre sur laquelle il est assis. Si le Pape parlait de ses pantoufles, il ne ferait pas plus d'articles de foi que M. Jourdain quand il parle à Nicole des siennes et qu'il lui dit de les lui apporter. — Vous n'auriez pas dit que je fais de ses lettres apostoliques plus qu'un dogme; car, en catholicisme, il n'y a pas plus

quun dogme. — Vous n'auriez pas ditqucle catholicisme est un filet auquel il faut ajouter des mailles pour prendre plus de poisson; car la question, pour le catholicisme, n'estpas de prendre du poisson, mais des âmes, et vous n'auriez pas comparé la prédication d'une doctrine absolue à Fabjectengin d'un poissonnier! — Enfin, mon cher Directeur, si la notion du catholicisme surnaturel ne vous avait pas manqué radicalement, vous ne m'auriez pas reproché d'avoir dit que le prêtre était prêtre avant d'être citoyen, parce que (je l'avais dit pourtant !) la qualité de prêtre implique toutes les vertus et qu'il est bien mieux qu'un citoyen, puisqu'il est un citoyen surnaturalisé! Vous ne m'auriez objecté ni la dignité du caractère, ni la liberté de la pensée...

La dignité du caractère. pour le prêtre catholique, c'est de garder le sien : le caractère de son sacerdoce. Et quant à la liberté de la pensée, nous n'en avons, nous autres catholiques, et pour des raisons que l'Eglise sait déduire, que la soumission.

Agréez, mon cher Directeur, etc.

J. Barbey d'Aurevilly,

5 août 1860.

HISTOIRE CONTEMPORAINE

A M. Edmond Tarbé, Directeur du Gaulois.

Mon cher Directeur,

Le moyen, quand on écrit dans votre journal tous les mercredis, et sous cette large rubrique qui comprend tout : Histoire Contemporaine, de ne pas dire un mot sur le grand événement historique qui ne date encore que de deux jours ! Le moyen, dites-moi, de ne pas parler de l'amnistie î Tout le monde en parle. Quand le gong résonne, il dévore tous les autres bruits. C'est Tévénement-gong, que l'amnistie. Déjà, le jour même qu'elle fut proclamée, le Gaulois, enthousiaste et confiant comme... un Gaulois, poussa son cri de reconnaissance et de joie, — mais, après ce cri et l'émotion, la très noble émotion

qui l'a poussé, sera-t-il permis à un observateur de porter sur l'acte politique qui a touché le cœur juvénile du Gaulois un simple et ferme regard, essuyé de l'attendrissement qui empêche toujours de voir clair?

Et si cela est permis, — et pourquoi pas ? — je profiterai de la permission. Vous avez souvent dit que votre journal était un kaléïdoscope dans lequel tournaient et passaient toutes les opinions. Celle-ci, qui, probablement, n'est pas la vôtre, peut donc y tourner et passer !

Je ne viens point, d'ailleurs, blâmer l'amnistie. Quoique je ne craigne pas beaucoup la lapidation, je ne viens point critiquer ce que je voudrais voir, au contraire, senti et applaudi dans un accord immense. Ce que je voudrais, mon Dieu ! c'est ce qu'on rêve... Ce serait la générosité du Pouvoir fondant les cœurs ennemis, emportant tout, plus fort que tout par la clémence. Seulement, il est des raisons de douter de ce résultat magnifique, espéré par les cœurs très purs... Voyez ! nous n'en sommes encore aujourd'hui qu'au surlendemain de l'amnistie. Le Gaulois, cette fibre jeune du Journalisme contemporain, a tressailli; mais les vieilles libres de ce môme journalisme, et les retorses,

pires que les vieilles, n'ont rien senti de ce tressaillement que j'aime et que j'aurais voulu voir prolongé et universel. Je viens de lire tous les journaux, ceux-là surtout que l'amnistie devait le plus ravir. C'était la bonne heure de les lire. Ils n'avaient pas eu encore le temps de corriger leur premier mouvement par le second, selon le conseil de Tallevrand. ' Mais cela a été bien mieux ! Ils n'ont pas eu de premier mouvement. On s'attendait, sinon à des cris joyeux de délivrance, au moins à des attitudes de gens un peu contents d'être délivrés. Eh bien, pas du tout! Ils sont restés frigides, rigides, froncés, désagréables. Les uns « ne croyent pas à la loyauté de l'amnistie, si on ne leur donne pas du même coup la liberté de la presse et de l'imprimerie, le droit de réunion, le droit d'association, etc., etc., » tout, enfin! n'étant reconnaissants de rien quand il reste quelque chose à donner. Les autres disent, ces vaincus, avec des airs vainqueurs : « Nous ne voulons pas de grâce. Nous voulons notre droit. C'est au gouvernement que l'amnistie profite le plus. » C'est donc lui, — selon ceux-là, qui seraient très drôles s'ils n'étaient pas sinistres, — c'est donc lui, le gouvernement, qui se fait grâce à lui-môme. Délicieuse bouffonnerie, panachée parcelle-ci :

314 POLÉMIQUES D'UIEH

« Qu'est-ce que l'amnistie, quand il reste une police ?.. . » Pourquoi pas : Quand il reste un gouvernement ?... Enfin, les plus pédants de haine, car la haine a aussi ses pédants, les plus empalés sur l'idée pointue de Yirréconciliabilité, disent fièrement, sans se courber, chose naturellement impossible à des empalés : « La clémence n'a rien à démêler avec la justice. » Tel le succès de l'amnistie. Telle l'expérience, pratiquée une fois de plus, de cette proposition qui est une loi : Les amnisties ne désarment que ceux qui les font...

Les pouvoirs amnistient les coupables, mais les coupables n'amnistient pas les pouvoirs qui les ont condamnés.

Ah ! c'est toujours la même histoire dans l'Histoire. Demandez à tous les mâles esprits qui ont jugé puissamment la nature humaine pour l'avoir bien connue... Vous n'avez pas besoin de poser vos questions si haut : demandez — puisque nous y sommes ! — à ce surlendemain de l'amnistie. 11 n'y a que Dieu qui fasse des conversions. Les partis ne désarment point parce que les gouvernements désarment devant eux. Dans un mouvement d'imprudence magna-

nime, le Pouvoir brise sur son genou le glaive de la Justice ; les Partis ne brisent pas l'épée de l'Hostilité sur le leur. C'est une raison de plus, au contraire, pour l'y aiguiser. Dieu sait même quel motif abaissant ils supposent au Pouvoir pour leur avoir fait grâce ! Ce n'est pas des Peuples, mais des Partis, que Victor Hugo pouvait écrire qu'ils mettent toujours:

de leurs mains dégradées,

Quelque chose de vil sur de grandes idées !

Je souhaite, pour mon compte, que pour le récompenser de leur avoir donné l'amnistie, ils ne calomnient pas l'Empereur.

Je le souhaite, mais sans l'espérer. Certes ! pour qui les connaît, ils sont bien capables de dire qu'il a eu peur, — qu'il s'humilie, — qu'il sent sa faiblesse. Ils sont bien capables de dire que, comme les mourants, les pouvoirs ont des capucinades dernières ! Aujourd'hui, ils n'osent pas tout à fait. Ils ne sont encore que négativement insolents. Mais ils le deviendront... positivement, lorsque se sera effacée de ce léger cœur de femme de l'Opinion la vive impression qu'y a mise ce droit de faire grâce exercé par un pouvoir qui, après tout, pouvait ne pas s'en

servir. Lui, l'Empereur, s'en soucie peu, j'imagine. Il a moins regardé à ses ennemis qu'à son idée, et cette idée a entraîné toute sa nature débonnaire; car c'est un débonnaire que l'Empereur. C'est le Louis le Débonnaire de la grande race Carlovingienne de notre temps...

Cette idée, — l'idée d'amnistie, — m'a toujours fait, en politique, le même effet que l'art pour l'art, en littérature. C'est de la générosité pour de la générosité. Les gouvernements peuvent faire une belle chose en proclamant une amnistie, mais cette belle chose est comme tant de belles choses qui sont inutiles, et dont l'essence même est d'être inutiles. En mieux (car il y a un pis que je dirai tout à l'heure), les amnisties, en politique, ne rapportent absolument rien. C'est un luxe de générosité que je puis comprendre et qui a même sa grandeur touchante, — mais à distance, dans l'Histoire. Au bout de deux mille ans après une amnistie, il peut se rencontrer un vieux rêveur épris des choses passées qui fasse de la clémence d'Auguste une tragédie sublime; mais avant cette chance lointaine de trouver un Corneille dans le chemin de son immortalité, et sur le terrain de la réalité immédiate, c'est un jeu auquel on ne gagne guères,

que les amnisties, dont la gloire incertaine a bien son danger pour ceux qui, ayant le sort d'un gouvernement dans les mains, doivent, avant tout, garder leur prudence.

Et encore, puisque je parlais de Corneille, ce n'est pas une amnistie qui a touché le poète et qui lui a inspiré son chef-d'œuvre à la gloire d'Auguste ; ce n'est pas une amnistie en bloc, une amnistie en masse qui délivre et gracie aveuglément : c'est le droit de grâce, aux yeux clairs, individuellement exercé. C'est Cinna qui fait la valeur et la beauté de la clémence d'Auguste 1 Sans doute, il y avait derrière Cinna un groupe d'hommes qui s'appelaient et qui étaient des conspirateurs. Mais c'est parce qu'Auguste avait jugé Cinna et que Cinna répondait pour tous ses amis et les couvrait de son honneur aux yeux d'Auguste, qu'Auguste pardonna à Cinna. Je ne confonds pas le droit de grâce individuelle, discernant et choisissant , avec une amnistie qui ressemble à la promiscuité du pardon... En faisant grâce à des coupables individuels, l'homme d'État sait sur quelles âmes il frappe l'empreinte de sa clémence ; il sait si elles sont capables de la garder... Mais une masse énorme, une masse flottante, systématiquement pardonnée, quelle

âme a-t-elle dont on soit sûr?... Dieu, qui en sait plus long sur le fond des âmes que les gouvernements, ne pardonne que quand on se repent. Est-ce donc que la sagesse des gouvernements serait de ne pas imiter Dieu?...

Et j'ai dit qu'il y avait un pis à ces questions d'amnistie ; que ne rien rapporter était le mieux. Alors, en quoi sont-elles utiles ?...

Mais le pis, — je le trouve dans l'Histoire de ces derniers temps.

Pie IX a donné aussi une fois son amnistie, qui lui valut même quatre jours d'enivrante popularité. Et puis, ils lui poignardèrent son ministre et lui firent une révolution...

Agréez, mon cher Directeur, etc.

J. Barbey d' Aurevilly.

19 août 1869.

Encore un qui vient donner son coup de pied au Lion, non pas mourant, mais mort !

« Ah! puisque tu n'es pas vivant», dit Jocrisse, devenu un héros devant le mannequin qu'il prenait pour un homme et qui l'avait fait trembler, u tiens ! attrape ! Ah! c'est comme cela? Attends! je « m'en vais t'en donner! » Et il frappe. Les détracteurs de Napoléon Ier ont de ces courages de Jocrisse. Ils viennent tous, depuis quelque temps, à la file, les uns après les autres, allonger sans danger leur coup de pied à la grande mémoire. Après Lanfrey, le triste-à-pattes, nous avons eu Barni, Barni, le suisse d'Amiens, exactement comme Petit Jean :

On l'avait fait venir d'Amiens pour être suisse!

l'anémique, le chlorotique Barni, qui n'a d'esprit et de talent qu'en Suisse et pour des Suisses, et dont le coup de pied a la mollesse de l'impuissance. Et enfin, cette semaine, voici Littré, à la jambe de mulet, car Littré, ce n'est point un âne ! qui s'en vient à son tour asséner sa ruade au Lion du siècle, à celui-là auquel nous devons tous nos malheurs, — disait bassement Courier : — « parce qu'il était un grand homme ! »

Courier mit aussi sa longue dent jaune dans la gloire de l'Empereur, mais le marbre mordu s'est moqué de la dent... M. Littré a rappelé le mot de Courier comme une belle chose. Il se met derrière le mot de Courier. Pour ces égalitaires, qui trouvent leur compte dans le niveau des républiques, tout grand homme est l'ennemi... encore plus que l'ennemi qui est notre maître. Or, Dieu sait si l'Empereur Napoléon fut maître et s'il fut un grand homme, par-dessus sa maîtrise ! s'il avait dans son immense personnalité les deux supériorités les plus désespérantes pour ces envieux, qui voudraient que toute tête ne fût pas plus haute que la leur.

Seulement, pourquoi M. Littré nous dit-il son opinion si tard? Pourquoi M. Littré, qui est de l'opinion de Paul-Louis Courier sur le premier des Bonaparte, a-t-il attendu si longtemps après Courier pour nous dire qu'il pensait comme lui? M. Littré n'est pas un petit crevé de l'Histoire comme M. Barni ou le jeune Lanfrey. Il y a longtemps qu'il en remâche, lui, de l'Histoire... Il est presque aussi vieux que le serait Courier. Pourquoi a-t-il attendu si tard, et, lui que, certes! je ne compare point à eux, a-t-il emboîté si piteusement le pas derrière Lanfrey et Barni, le suisse d'Amiens ? Etait-ce donc là l'opinion qu'il avait sur l'Empereur du temps qu'il écrivait au National, auprès de son ami Carrel, et que, pour faire honte au lâche temps auquel ils avaient affaire, ils opposaient la gloire de l'Empire, dans le National, aux platitudes de la monarchie de Juillet?...

Mais la réponse est facile à faire. C'est que M. Littré, en écrivant l'article publié dans le Journal des Débats, son remorqueur ordinaire, à ce naufragé du National, a bien moins obéi à sa propre pensée qu'à un mot d'ordre de parti. Le mot d'ordre actuel de tous les ennemis de l'Empire est de s'acharner des poings et des pieds sur la gloire de Napoléon Ier, non par haine contre Napoléon, mais par haine contre l'Empire.

Voilà la manœuvre commandée, et ça n'est pas plus bête qu'autre chose. La gloire d'un grand homme étant la racine de toute dynastie, il faut la couper, cette racine ! Il faut rendre Napoléon IV impossible en diminuant le grand Empereur, qui est le môle de la race, le marbre dans lequel est ancré le premier anneau de cette chaîne d une dynastie. L'histoire de l'Empereur était faite depuis longtemps et bien faite. Quand la gloire est si grande qu'on la sent, qu'on la voit, qu'on la touche comme un fait physique, il n'y a pas même besoin d'historiens. Les historiens, c'étaient nos pères, qui nous ont, chez nous, à nous tout petits, raconté les choses de leur temps, les choses faites avec leur sang aussi, comme la gloire de Bonaparte. Mais voilà que, tout à coup, les ennemis de ce nom si grand se sont pris à vouloir refaire cette Histoire, fourmillant là dedans comme des rongeurs dans de la pourpre ! Lanfrey a ramassé les épingles dont Mmo de Staël se servait contre le colosse, et il n'y ajoute, à ces épingles, que la lourdeur de sa main pataude ; Barni a dégorgé son petit bouillon de poulet pour faire une tache à la Garpeaux sur la statue monumentale ; et Littré, le savant Littré, met toute sa chimie sur la tache, pour la faire durer. . .

Mais que dirait l'ami Carrel, s'il revenait?...

S'il revenait, comme un spectre, regarder pardessus l'épaule de son ami Littré ce qu'il écrit à présent dans le Journal des Débats?...

Car, ne vous y méprenez pas, jeunes innocents républicains qui n'avez pas connu Carrel, c'était bien moins un républicain qu'un bonapartiste ! Ce n'est pas lui qui aurait craché malproprement sur le tombeau du grand Empereur ! Ce n'est pas lui qui aurait diminué sa gloire ! Ce n'est pas lui, l'homme d'épée, qui se connaissait aux choses de l'épée, qui aurait fait fi de cette gloire d'épée et qui l'insulterait aujourd'hui ! Armand Carrel était un bonapartiste d'avant l'heure. Il y a dix ans juste que j'écrivais, à propos d'une publication de M. Littré sur Armand Carrel et que M. Littré n'a pas continuée : « Elevé pour être un soldat, il était (Carrel) ce que furent tous les hommes de sa génération, qui avaient reçu sur leurs berceaux le coup de soleil de l'Empire. Et cela est si vrai que sans ce bonapartisme de conscience qu'il ne put s'arracher du cœur, on pourrait défier d'expliquer sa

vie, cette vie douloureuse et fort triste qu'il fut toujours disposé à donner pour rien et qu'il a donnée pour moins que rien... Bonapartiste sans patience, trompé dans ses ambitions les plus légitimes quand il se comparait à M. Thiers et à M. Mignet, il se jeta de dépit et de colère dans une opinion qui l'entraîna de la gauche triomphante à la gauche souffrante, et de là, à la république. Mais républicain seulement pour faire pièce à un gouvernement qui ne lui avait pas fait sa place, il n'eut pas la force que contenait son parti parce qu'un tel parti est nécessairement l'excès môme et qu'il en repoussait les excès. Le malheureux ne fut jamais lui-même. Il oscilla toujours entre le mot d'ordre de son parti et sa nature impatiente de le recevoir. Mais sous la logomachie révolutionnaire qu'il fallait parler, il avait, en sa qualité de bonapartiste, le sentiment vrai de l'honneur militaire de la France. »

Eh bien, que dirait-il, Carrel, à cette heure, en voyant son ami Littré si peu soucieux de cet honneur militaire de la Finance ? En le voyant si peu osciller, lui, entre sa conscience peut-être, et le mot d'ordre des partis ?

Et des partis qui ne furent pas ceux de leur jeunesse, à Armand Carrel et à Littré ! Des par-

tis qui trouveraient maintenant la république du National un gouvernement ridicule et qui veulent bien d'autres républiques ! Des partis qui, en attendant leur triomphe, se promiscuent tellement les uns aux autres, que le Littré du National écrit contre l'Empire, dont son ami Carrel serait peut-être le ministre s'il vivait, de la même main qui écrivit au National, dans le journal des d'Orléans!

12 septembre 1869.

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