‹ Polémiques d'hierChapitre 5 sur 48 · DIRECTEUR DU NAIN JAUNE · texte numérisé non relu

DIRECTEUR DU NAIN JAUNE

Ceci n'est pas très gai, Monsieur, pour ceux qui, comme moi, font de la Critique, et comme vous un journal satirique ; mais il faut bien voir, sous peine de pusillanimité, les choses comme elles sont Encore un peu de temps de la vie que nous menons, ou plutôt qui nous mène, et la Critique et la Satire auront certainement fini le leur. La Satire tiendra plus longtemps que la Critique. Elle a la vie plus dure ou plutôt plus facile, et j'en félicite le Nain jaune! Il lui restera les épigrammes et les cancans. En fait de malices, c'est comme en fait d'abus : il y a toujours du pain sur la planche. Mais la Critique, elle ! la pauvre et noble Critique qui veut être impartiale, qui veut s'appeler comme Kléber « la Sultane Juste », est parfaitement sûre de son

affaire : elle aura vécu... Elle sera tuée, et savezvous par qui, Monsieur? C'est un drôle de résultat, allez ! que celui que nous sommes à la veille d'atteindre. Elle sera tuée par la Publicité. Oui! Monsieur, par cette grosse bête qui fait du bruit et qui s'appelle la Publicité.

En France, Monsieur, : — vous le savez, quoique étranger, — nous n'avons jamais manqué de grosses bêtes, ni de bêtes d'aucune dimension pour la chasse et la délectation des gens d'esprit. Mais, jusqu'à cette présente heure, nous n'avions pas encore celle-ci pour leur désespoir ; celle-ci qui est bien la fille du xix° siècle, sa fille à lui seul , sans aucun collaborateur î Avant le xixc siècle, en effet, le bruit existait bien (parbleu !), le bruit, cette clameur fatale des choses, répercutée par la bouche envieuse, menteuse ou imbécile des hommes ; mais c'était là de la nature, ce n'était pas de l'art. Nous n'avions pas la Publicité ! La Publicité, c'est le xix° siècle qui l'a faite; car le bruit, c'est le xixc siècle qui l'a organisé... Plus fort en gueule que tous les autres siècles qui l'ont précédé, c'est l'industrieux ou l'industriel xixe siècle qui a forcé les choses les plus muettes à crier, en leur appliquant les cent ventouses de

ces journaux et les mille appareils de ces réclames. Autrefois, sur le bruit qui passait et dont on n'augmentait pas le volume par des moyens artificiels, on pouvait écrémer parfois, çà et là, de la gloire, pour quelqu'un de fier et de silencieux qui la méritait; de la gloire qui ne passait pas, — qui ne s'altérait pas, — et que le temps, au contraire, purifiait chaque jour davantage. Mais, à présent, quand nous avons le bruit, nous nous soucions bien de la gloire ! Nous nous soucions bien de la crème quand nous avons le lait à pleines potées, ce lait frelaté que nous irions encore boire dans le ruisseau, s'il y tombait ! Autrefois, malgré l'oppression de ces mille échos qui forment l'opinion ou qui la déforment, on se révoltait, de loin en loin, on s'inscrivait en faux contre leur bruyante tyrannie. Il y avait en toute langue des mots généreux, des locutions vengeresses qui rafraîchissaient le sang dans les veines des hommes d'esprit. Sunt voces et prœterea nihil, disait l'Antiquité. Words ! ivords! words ! s'écriait violemment Shakespeare, à travers le mépris d'Hamlet et par-dessus son rôle. Un proverbe avait buriné que les actions étaient des mâles et que les paroles n'étaient que des femelles. Mais nous avons changé tout cela, comme les médecins de

Molière. Au xix° siècle, les femelles sont devenues des mâles. La parole, cette cymbale, cymbahim tinniens, a été tout, le reste rien... et prœterea nihil ; le bruit, cette fumée de Foreille, plus vaine que la fumée des yeux, a tout couvert, tout envahi ! Le bruit a gouverné le monde, ce vieux sourd distrait à qui il faut casser le tympan pour qu'il entende, et la chose, la monstruosité est arrivée à ce point, nous en sommes venus à cet état de dureté de honte et de joue, qu'on dirait volontiers, chacun à sa manière : « Donnez-moi des soufflets, si cela vous arrange, mais qu'ils me rapportent au moins quelque chose et qu'on les entende retentir ! »

Et je ne suis point un misanthrope indigné qui charge le tableau, Monsieur... En littérature, est-ce que ce mot que je viens (récrire ne se dit pas avec la plus grande simplicité et tranquillité, tous les jours?... ce Ereintez-moi » , dit-on, — c'est la différence des reins à la joue ; c'est le soufflet appliqué plus bas, — « éreintez-moi, mon cher: cela m'est bien égal, pourvu que vous me fassiez un article ! » Tel est le mot habituel et officiel, familier et incommutable, même dans sa rédaction, qui n'est pas, comme vous

voyez, de la première élégance ni de la seconde non plus ; tel est le mot qui se dit d'auteur à critique, de faiseur de livres à faiseur de journaux. Ne l'avez-vous pas, Monsieur, entendu cent fois pour votre compte? Quant à moi, je ne sais plus guère le nombre de fois que je l'ai entendu pour le mien. Parfois, il est vrai, on y met de petites variantes. Je les connais, et vous aussi ! « Peu importe que vous me blâmiez, que vous me condamniez sur le fond des choses... » — et le fond des choses, Monsieur, c'est l'erreur ou la vérité, rien que cela ! — « nous n'avons pas les mêmes idées... mais si vous dites qu'il y a talent, tout sera bien ! » Et même cette réserve du talent, ce dernier espoir de l'amour-propre et sa dernière mendicité, on finit par y renoncer ; on finit, quand on rencontre devant soi Tinflexible, par la sacrifier à la considération du bruit seul, du bruit à n'importe quel prix ! Ah ! quelle race d'hommes sommes-nous devenus? Nous n'avons donc plus dans le ventre que des âmes de libraires?... Ce n'est pas d'un jugement, de sa solidité, de sa portée, de sa justesse qu'on se préoccupe ou qu'on s'inquiète, ou que d'avance on est blessé. Ce n'est pas non, plus de l'autorité et de la compétence de l'homme qui va le prononcer, — à moins pourtant que le nom

de cet homme ne rende le bruit de son jugement plus grand : alors, c'est là-dessus qu'on spécule. Non ! c'est uniquement du bruit qu'il fera, du bruit physique , du bruit en soi , du clic-clac retentissant du coup de fouet ou de la chose. Si bien, Monsieur, que le critique placé maintenant devant un livre mauvais par l'art ou dangereux par la moralité, se demande s'il ne vaut pas

mieux, pour faire justice, se taire que parler

Enfin, impasse terrible! où, par les mœurs littéraires de ce temps, la malheureuse Critique est arrivée, si elle parle et quoi qu'elle dise, elle va faire les affaires de l'auteur et même de son livre, et si elle se tait, elle se désarme ellemême, et, comme tout soldat désarmé, elle n'est plus !

Eh bien, Monsieur, cette démission forcée, ce désarmement de la Critique, qui doit nécessairement amener sa mort dans un temps donné, comme tout désarmement, je n'en ai jamais plus senti la fatalité qu'en présence de deux livres nouveaux qui, un matin, échouèrent sur ma table, et échouèrent est le mot, car ils y seraient restés s'ils n'avaient pas commencé de faire ce bruit que grandit toute Critique qui s'y mêle, et qui l'étouffé, pour sa peine de l'avoir

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grandi... L'un de ces deux livres, dont je vous dirai seulement quelques mots, Monsieur, car ils ne valent pas davantage, ne fût-ce d'ailleurs que pour vous justifier l'embarras qu'ils m'ont fait connaître ; l'un de ces livres, venu bravement sans recommandation, était d'un écrivain qui, par sa position dans la maison Hachette, me fut-il conté, se recommandait bien assez aux journalistes bons garçons qui aiment les livres et qui en publient pour les avoir tous eus naturellement quand il parut , et pour qu'ils eussent déjà attaché à la queue de sa chosette — je parle ainsi parce que le livre est petit — les sonnettes de la réclame ou la cloche du grand article. L'autre bouquin, plus étoffé, plus gros, signé d'un pseudonyme allemand, n'avait, lui, que la recommandation de son propre éditeur à lui-même, lequel m'avait adressé la phrase ordinaire, la phrase gravée, lapidaire et monumentale : « Ereintez-nous si vous voulez ! » Il avait môme ajouté : « Tout ce que vous trouverez là dedans est contraire à vos convictions et quelque peu insolent pour elles, mais nous ne vous demandons pas de quartier ! Vous nous éreinterez. »

Quelques coups de bâton ! nous sommes à notre aise.

Doux, humble et insidieux libraire ! Le livre

sur lequel il acceptait si héroïquement les étrivières, sachant bien, le malin, que les livres sont comme les œufs, et que plus on les bat, plus ils moussent, était intitulé : la Cure du docteur Pontalais, et l'autre, dont il ne parlait point, parce qu'il ne l'éditait pas, se nommait : la Confession de Claude... J'eus bientôt lu ces deux chefs-d'œuvre, mais c'est alors, Monsieur, que cette anxiété qui va s'attacher à l'âme de tout critique, dans ce temps de bruit, commença pour votre serviteur.

C'étaient deux romans que ces deux livres, et ils peuvent s'en vanter, deux amours de romans, deux véritables suavités ! Le premier dont je me régalai fut précisément le non recommandé, la Confession de Claude, une jolie prune de reine- Claude, en littérature ! Ah ! Monsieur, que cela était frais et que cela sentait bon ! C'était l'histoire d'une de ces demoiselles qu'on ne peut nommer que dans le patois, non de la Famille, mais de la cuisine Benoîton, et de ses amours avec un jeune drôle qui raffole de Vide/il au point de se fourrer le nez dans la boue pour le trouver mieux, et quand je dis dans la boue, je suis bien honnête... Figurez-vous, Monsieur, non le ver de Rmj-Blas amoureux d'une étoile

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(le ver est propret), mais un crapaud rêvant avec acharnement d'étoile et de bleu sur le sein de sa crapaude. — Car voilà la finesse et le tour ! sous ce prétexte d'azur, de lumière, de virginité adorée, mais inaccessible, on se permet les détails les plus dégoûtants qu'une plume réaliste ait écrits encore, et on brasse voluptueusement pendant trois cent vingt pages ce que Gambronne, plus concis, jetait en un seul mot à la tête de l'ennemi ! Et si ce n'avait été que cela, Monsieur, on aurait ri en se bouchant le nez, voilà tout ! Mais l'écrivain de ces choses charmantes n'était pas qu'un simple poète descriptif d'ordures lisérées d'azur, c'était aussi un moraliste, — un moraliste, dans ce temps de morale indépendante, — qui expliquait les amours ignobles de monsieur son héros par cette considération supérieure que les pères et les mères se donnent les torts de garder trop leurs enfants, et que les jeunes gens vont... où vous savez, parce qu'ils manquent de virginités à leur convenance, ces ardents et malheureux jeunes gens!!! Vous ne me croyez pas, Monsieur? Vous vous imaginez que je me moque... ou que je calomnie ? Je m'en vais vous transcrire humblement les paroles textuelles du Claude de la maison Hachette Je les prends à la page 37, car elles commencent le livre, dont elles sont toute

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l'idée : « Telle — dit-il — est la fatalité (sentez- « vous, Monsieur, quelle tristesse!), il est rare « que deux cœurs vierges se rencontrent. Tou- « jours l'un d'eux n'a plus à donner son extase « en sa fleur. Aujourd'hui, chacun de nous, » jeunes gens de vingt ans qui sommes avides « d aimer (il appelle cela aimer! il se flatte), ne

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