‹ Polémiques d'hierChapitre 8 sur 48 · M. HENRI ROCHEFORT · texte numérisé non relu

M. HENRI ROCHEFORT

M. Henri Rochefort est un des plus beaux fils de cette Chronique que j'accusais l'autre jour d'être un genre mortel à la littérature et au talent, et qui, comme la Révolution française, comparée par Vergniaud à Saturne, doit dévorer tous ses enfants. La Chronique ne coupera point la tête aux siens, comme la Révolution française, mais elle leur videra le cerveau.

Eh bien, je regretterais beaucoup, j'ose le dire, celui de M. Henri Rochefort, si, dans un temps donné, la Chronique, cette Jourdan videtête, allait nous en priver. Je regretterais beau-

1 Les Français de la décadence.

coup de voir tant d'excellente substance cérébrale employée tout entière à faire les bulles de savon du jour le jour si recherchées des amateurs, quoique, chez M. Rochefort, par exception, les bulles de savon soient moins bulles que balles, — et balles visées juste et mises très bien en pleine tête (s'ils en ont) des petits ridicules contemporains. Les bulles de ce singulier faiseur n'ont rien d'aérien, d'onduleux, de coloré, d'arc-en-cieles^/e et de fragile. Comme les balles, elles sont dures, rapides, cassant tout très net sur leur passage, et le chalumeau d'où elles sortent ressemble beaucoup au tube de fer d'un pistolet... M. Henri Rochefort a dans l'esprit les qualités de son nom, qui exprime' deux fois la force. Mais il n'est pas de force qui ne puisse s'énerver, et Dalila, de sa main flatteuse, rasa Samson, comme l'eût fait le plus malin et le plus habile Figaro. C'est cette force que je voudrais sauver... Il y a du Chamfort dans M. Rochefort. M. Rochefort est un Chamfort jeune, qui n'a pas encore l'âge d'être un misanthrope, amer, empoisonné, brisé et bronzé, et blessé, et jetant son sang à poignées à la tête d'une société haïe, mais qui le deviendra, pour peu qu'il vive. Lisez son livre d'aujourd'hui, et voyez si déjà, dans ce jeune homme d'hier, il

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n'y a pas assez de pénétration, assez de profondeur prématurée, assez de mépris admirablement exprimé, pour arriver très vite à cet état de l'àme dont les hommes ont fait une fatalité : — la Misanthropie. Et tant mieux! du reste, puisque son talent y gagnera. Oh ! le talent ! Je ne sais qu'une définition du talent qui me satisfasse : C'est un tas de coups reçus dans le cœur !

Excepté le livre qu'il publie, j'ignore à peu près tout de M. Rochefort, et ce livre est fait avec les chroniques du Figaro qui, du matin au soir, l'ont classé. Avant cela, il avait essayé, je crois, du Charivari et du Théâtre. Il avait ainsi tâté l'eau de la publicité. Il avait essayé du rire, du rire à large fente, et il s'en est fait un comme à la scène on se fait une tête; car naturellement, si j'en crois le livre que j'ai sous les yeux, il n'est pas un esprit gai, il n'a pas la promptitude, et la sveltesse, et le pétillement, et la couleur rose qui font ce qu'on appelle la Gaieté, du moins comme on l'entend en France, le seul pays où on la comprenne, M. Rochefort a d'autres

dons, que je lui reconnais. Il n'a point celui-là. Il peut être comique, — il Test parfois, — mais gai, jamais ; car je demande en grâce à ceux qui me lisent de ne pas confondre le comique avec la gaieté! Le comique, c'est la gaieté réfléchie. Il y a un comique la mine grave, les sourcils froncés, et peut-être est-ce le meilleur de tous. Molière, le sérieux, le pensif et mélancolique Molière, n'est pas gai, en ses sublimes comédies, et il n'est pas moins le plus grand comique qui soit dans les littératures du monde connu. Pascal, bien autrement triste que Molière, Pascal, le janséniste rechigné, l'inquiet, l'épouvanté, le hagard Pascal, qui, certainement, n'a pas ri une seule fois dans sa vie tourmentée, a donné en ses Provinciales un exemple d'impayable comique que Molière aurait pu admirer... Les esprits les plus gais qu'on ait vus, au contraire, ont parfois manqué de comique. Je ne veux point parler de notre grand Rabelais, qu'il ne faut mettre à côté de personne tant il est au-dessus de tous, et qui a le comique et la gaieté en des proportions égales et immenses. Mais Regnard, que nous crûmes longtemps un second Molière , parce que nous prenions son rire pour le nôtre, Regnard est bien moins comique qu'il n'est gai. Voltaire, qui riait de tout, et de quel rire ! n'a

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pas pu faire une comédie, même de second ordre, et Beaumarchais, avec les deux chefsd'œuvre de légèreté dont il orna le Théâtre et le troisième (ses Mémoires) dont il orna la Littérature, eut tout son génie en gaieté, dans la plus vraie et la plus vive acception du mot, — et ni la satire politique qu'il aiguisait, de toutes les satires la plus cruelle, ni le craquement d'un monde qui s'en venait bas et dont il précipita, lui aussi, la chute, ni ce monde tombé à la fin, ni un monde nouveau qui s'est élevé, ni le temps qui fait guenille de tout et qui a passé sur ses œuvres légères, rien n'a eu pouvoir de flétrissure sur cette gaieté, inaltérablement charmante ! Rabelais, Regnard, Voltaire, Beaumarchais! ce n'est pas de cette lignée d'esprits que descend l'auteur des Français de la décadence, mais s'il n'est pas leur descendant, s'il est apparenté à d'autres, il est cependant trop du même pays pour ne pas savoir quelle force la plaisanterie donne à la pensée, et quelle fortune c'est pour un homme que de la manier avec supériorité. Et voilà pourquoi, dans son livre d'aujourd'hui, il s'est forgé une plaisanterie qu'un esprit gai, quoique de moindre valeur que le sien peut-être par l'observation et même par la force comique, aurait trouvée, pour ainsi

dire, à fleur de peau des choses, — sans tant la chercher !

Or, cette plaisanterie, qui n'est pas le fond du livre de M. Henri Rochefort, mais sa forme, je me permettrai de la décrire et de l'examiner ; car la forme d'un livre quelconque, fût-ce YEsprit des Lois ou le Traité du Prince, est plus importante que le fond, malgré tous les pédants qui le nient ou qui pourraient le nier. Le Traité du Prince et Y Esprit des Lois, dépassés, jugés, presque méprisés dans leur fond à cette heure, grâce à notre éducation et à notre expérience politiques, sont encore vivants par leur forme, qui, si elle n'est pas immortelle, mettra du moins plus de temps à mourir... Et s'il en est ainsi pour les œuvres de Machiavel et de Montesquieu qui eurent leur jour de nouveauté et de profondeur dans la pensée, à plus forte raison pour un livre inférieur à ceux-là, pour un recueil écrit au jour le jour d'observations piquantes, — je le veux bien! — mais éphémères, sur les grimaces les plus extérieures d'une société qui s'en sera allée où s'en vont les vieilles lunes et toutes les grimaces, — pas plus tard que demain matin !

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En effet, ces observations, que M. H. Rochefort, victime des exigences de la Chronique, nous donne trop en petits paquets, que seraientelles, je vous le demande! sans la plaisanterie qui les accompagne et sans son sel ranimant et conservateur?... Eh bien, cette plaisanterie, qui est, en fin de compte, tout le livre de M. Rochefort, cette plaisanterie qui pourrait être originale et appartenir au tour d'esprit de l'écrivain, cette plaisanterie qui n'est pas française, puisqu'elle n'est pas gaie, il me semble que j'en connais l'accent et qu'ailleurs je l'ai entendue... Tenez! vous rappelez-vous ce clown anglais qui jouait la pantomime au Cirque, il y a seulement quelques années?... Il était supérieur, ce clown ! Le revoyez-vous par le souvenir, avec sa face immobile et pâle, — sa face de craie, glacée et figée, — son geste précis et coupant, — tout à la fois bouffon et sinistre?... Il a longtemps représenté pour moi la plaisanterie anglaise dans son idéal le plus profond et le mieux réalisé, et voilà qu'aujourd'hui le livre de M. Rochefort me le rappelle. C'est que la

plaisanterie de M. Rochefortesl anglaise. Pourquoi, d'ailleurs, ne le serait-elle pas?... Je ne crois point à la théorie rabougrissante de M. Taine sur les milieux et sur les climatures. Le prince de Ligne, le plus Français des hommes par le génie, était Belge; pourquoi la plaisanterie de M. Henri Rochefort, qui est parfaitement Français, ne serait-elle pas anglaise? Or, elle Test... Quant à moi, je lui reconnais toutes les qualités de la plaisanterie anglaise la plus formidable, — et la sécheresse aristocratique (mon Dieu, oui ! aristocratique, monsieur de Rochefort, qui, m'a-t-on dit, êtes un démocrate î), et la crudité brusque, et l'atrocité dans l'ironie, et la morsure que Ton refait dans la morsure, et, pardessus tout, la chose la plus profondément et la plus essentiellement anglaise, je veux dire l'exagération qui va jusqu'à l'impossible et l'extravagant dans la pensée, avec le froid qui contracte, le froid le plus glacé dans l'expression.

Mais ici, pour être compris, un exemple de cela est nécessaire. Il y a un passage dans son livre où l'auteur des Français de la décadence se moque, comme il sait se moquer (à tort ou à raison, ce n'est pas la question), des percements de rue qui ont lieu à Paris en ce moment, et

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pour exprimer les ironiques inquiétudes que lui causent tous ces percements de rues nouvelles (page 290 et suivantes), non seulement il parle avec effroi dune rue qui traverserait les tableaux du Titien et de Raphaël, les Noces de Cana et la Belle Jardinière , lesquels sont actuellement au Louvre, mais encore d'une « autre rue qui traverserait à son tour, d'outre en outre, les deux pots de réséda posés sur sa fenêtre, et qui continuerait jusqu'à son lit de plumes, en passant sur sa table de nuit ». Et ce n'est pas là tout encore que ces prodigieuses hyperboles ! M. Rochefort ajoute « qu'il va céder sa femme à l'Etat, parce qu'elle peut être coupée en deux par une rue nouvelle ». Ce genre de raillerie qui touche au froid par son énormité même, ces honx à la Swift débités avec l'impassibilité et le sérieux d'un Anglais convaincu et qu'écrit M. Rochefort dans une phrase qui ressemble à un visage où pas un muscle ne bouge, donnent toute la manière habituelle au spirituel écrivain ; mais anglaise. Je l'ai vue pourtant aussi ailleurs qu'en Angleterre. Je l'ai vue étaler son énormité dans les pages joyeuses du Tintamarre, où M. Rochefort, je le dis au hasard, mais je ne le dis pas pour ravaler son talent, certes ! pourrait bien avoir collaboré. Le Tintamarre est un iour-

nal plein de hardiesse et d'originalité, qui porte et qui ne cache pas, car il le montre assez, beaucoup de bon sens, du meilleur bon sens français, sous son chapeau de fou à sonnettes. Mais chez les moqueurs du Tintamarre, il y a la gaieté et le comique rabelaisiens, appliqués au xixe siècle. Au Tintamarre, ce sont les Bacchanales de l'esprit français dans sa verve la plus échevelée. Il y a là quelque chose d'enivré, de chaud et d'aimablement fou dans la forme qui n'est pas en M. Rochefort, au talent, pour moi, trop frappé de glace. Le vin de Champagne est meilleur quand il est glacé, mais il ne faut pas que les glaçons tombent du goulot de la bouteille. Il aurait perdu son parfum...

Telle est la plaisanterie de M. II. Rochefort. On conviendra que si elle manque de chaleur et trop souvent de variété, elle ne manque point de puissance. Qui sait ? elle en a peut-être d'autant plus qu'elle tranche davantage sur notre plaisanterie française etqu'en France on aime l'accent, le ton, l'air étranger... Acéré d'ailleurs, et acéré avant tout, aiguisé sur les quatre côtés

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de sa lame, dès les premiers mots qu'écrivit le talent vibrant de M. Rochefort quand il débuta dans la Chronique, on reconnut le petit sifflement de l'acier ou de la cravache dans la main qui les prend et qui sait s'en servir. On sentit que ce chroniqueur qui débarquait dans le commérage n'était pas une commère, mais un compère, qui pourrait bien faire de la Chronique une polémique et pratiquer une bonne trouée dans les choses du temps. Aussi, M. Rochefort, ignoré de la veille, n'attendit pas son succès, en piétinant, comme tant d'autres, avec des pieds ardents, et il l'eut tout de suite, comme s'il ne le méritait pas ! Cette trouée dans les choses du temps, il la fit bravement. Je sais bien que Y Histoire des Français de la décadence est un titre plus grand que le livre qui ose le porter, mais en somme il y a dans ce livre un aigu de regard et un nerveux de poignet que rien n'a faussé ni fait faiblir. Il y a, sous la pantomime, fort bien exécutée, de ces coups de cravache impitoyablement et froidement appliqués à toutes les vanités et les avidités ambiantes, par ce jeune chroniqueur qui ne se contente pas de raconter, mais qui châtie, un faire de moraliste en germe, de moraliste pour plus tard. Car on n'a pas encore, je le crains bien, sa valise de mo-

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raliste complètement faite pour les expéditions morales. Son outillage est imparfait...

Y ajoutera-t-il? h' Histoire des Français de la décadence cleviendra-t-elle régale de son titre?... Le Tallemant des Réaux de la Chronique, qui a su ajouter le fouet à sa lorgnette, deviendra-t-il le moraliste que je voudrais? La Chronique le permettra-t-elle ? La Chronique, cette Armide du Journalisme pour les jeunes esprits qu'elle amollit, retiendra-t-elle et dépensera-t-elle à son service stérile de poste aux lettres cette force vive que je vois en M. Rochefort? Pulvérisera-t-elle cet esprit ? Le pervertira-t-elle ? Le réduira-t-elle en atomes dispersés en cancans autour d'elle chaque matin?... Armide! Qu'est-ce donc que j'écris là! Je suis bien bon de l'appeler Armide, cette méchante fée de la Chronique, qui prend les plus belles facultés et qui les broie dans son petit moulin à phrases et à paroles, lequel tourne, tourne, sans jamais s'arrêter ! Ah ! la Chronique ! l'esprit de Voltaire lui-même, l'homme pourtant le mieux organisé pour elle, avec son activité aux cent plumes, ne pourrait pas y résister.

11 y en a, et même en voici un !

Si c'était un masque, au moins, un masque tout entier, immobile, hermétiquement fermé, désespérant pour la curiosité qu'il excite, je le comprendrais ! Je le comprendrais, malgré son inutilité ; car tout masque est bientôt percé à jour, traversé du dehors au dedans, ou du dedans au dehors, et dans l'histoire de ceux qui furent fameux je n'en connais que deux qui soient restés impénétrables : le Masque de fer politique, sans aucun nom, sous Louis XIV, et l'autre, masque littéraire, de fer aussi, qui s'appela Junius, sous Georges III. Mais les faux-nez... Pauvres mystères! Quelle piètre ressource! Les

faux-nez qui ne déguisent rien, qui enlaidissent et rendent seulement grotesque, je demande quelle en est la nécessité ! Mystifier pendant une heure au bal masqué, en carnaval, fût-ce au prix de cette chose ridicule d'un faux-nez, je peux l'admettre encore, mais en littérature ! En littérature, à quoi bon? Et surtout quand après l'avoir mis, on l'ôte, et qu'on se promène au frontispice de son livre son nez à la main !

Tel le cas aujourd'hui pour M. Taine, qui a intitulé le nouveau livre qu'il publie : Vie et Opinions de M. Frédéric Thomas Graïndorge, recueillies par M. H. Taine, comme, il y a près de quarante ans, M. Sainte-Beuve intitulait un des siens : Vie et poésies de Joseph Déforme, recueillis et publiées par M. Sainte-Beuve. Or, il y a quarante ans, ce n'était pas là un procédé nouveau, ce n'était pas même une recherche d'originalité que cette invention de M. Sainte- Beuve, qui ne l'avait pas inventée. Beaucoup avant lui avaient eu l'idée de cet ingénieux cartonnage : Chatterton, Macpherson, Voltaire et bien d'autres, Pavaient employé, et c'était déjà — le mot manque de noblesse mais non d'exactitude — une rengaine littéraire que cette gaine, il y a quarante ans !

Et je ne fais point ici de la chicane par mau-

vaise humeur ou par parti pris. Je fais simplement de la Critique littéraire. Littérairement, en effet, c'est de l'originalité à trop bon marché, c'est du piquant par trop facile à obtenir, que de mettre des observations personnelles qui n'étonneraient personne venant de vous, par exemple, Monsieur Taine, dont nous connaissons d'ailleurs à l'avance les manières de regarder, sous le nom et sous le personnage de M. Frédéric- Thomas Graindorge, docteur en philosophie de F Université d'Iéna, principal associé commanditaire de la maison Graindorge and C° (huiles et porc salé, à Cincinnati, Etats-Unis d'Amérique). Permettez-moi de vous le dire, Monsieur : si le frappant de votre livre n'est que dans le contraste des idées qu'il exprime et du genre de métier de celui qui est censé l'avoir écrit, je vous plains de n'avoir que cela à nous offrir, et si réellement il est dans les idées mêmes qu'il renferme, je vous plains encore d'avoir gâté votre camée par ce nez de marchand de cochons que vous vous êtes si burlesquement appliqué !

Mais M. Taine, que je ne veux pas calomnier, certes ! n'est pas probablement aussi superficiel

qu'on pourrait se le figurer. Il ne s'est pas transmué volontairement en ce M. Frédéric-Thomas Graindorge, philosophe d'une part et de l'autre, dans le porc salé et dans les huiles, pour faire une antithèse entre la philosophie et les huiles et le porc salé, — malhonnête ou pour l'huile et le porc salé, ou pour la philosophie, on ne sait pas lequel des deux. Il n'a pas même cédé, en se campant dans les huiles, à l'idée que Platon en avait vendu, et en choisissant le porc salé, à ce vieil amour du cochon — le 'seul rapport qu'il aura jamais avec saint Antoine — qu'il a montré un jour, quand, dans son Voyage des Pyrénées, il nous peignit de jeunes porcs, gras et roses, comme s'il avait peint des Amours ! Il ne s'agit pas de plaisanter. Soyons sûr qu'en se donnant pour un marchand de porc salé, M. H. Taine a cédé à des considérations moins sentimentales et plus graves. M. Taine est un de ces matérialistes des derniers temps qui se sont renouvelés sous le nom de positivistes. 11 en est un des plus nets, des plus affirmatifs, des plus absolus, et ce qu'il a voulu faire dans son livre, c'est du Matérialisme sur toute la ligne. Il a voulu appliquer brutalement à tout la visée matérialiste, et, artiste comme il est philosophe, tout de même qu'il est du matérialisme le plus

rude et le plus carré dans le fond il Ta été du plus cru dans la forme , et ça été pour lui la coquetterie, l'art suprême du Matérialisme que sa crudité.

Si le porc salé est un commerce qui ait été choisi par M. Taine, croyez qu'il ne l'a été que dans un but d'art, d'impression, d'enseignement... Stendhal, qui eut aussi tout le temps qu'il vécut la manie des faux-nez littéraires, et qui en avait chez lui, sur une étagère, toute une collection, Stendhal, qui est à M. Taine ce que Lola-Montès pourrait être à Miss Ada Menken, Stendhal s'était quelquefois appelé : « Cotonnet », une manière à lui de faire croire qu'il faisait dans les cotons. Mais le porc salé paraît, à juste titre, un commerce plus matériel, plus hardi, plus affîrmatif, et qui vaut mieux que le coton de cela seul qui est le porc salé. Malheureusement pour un homme de la crudité artistisque de M. Taine et de son osé dans l'expression de ses idées, il y avait mieux encore que le marchand de cochons avec sel ou sans sel, et la Critique est obligée de le lui indiquer : il y avait le marchand de poudrette, qui s'affirme bien autrement que le cochonnier. Il y avait la fortune à faire de son Frédéric-Thomas Graindorge dans une maison Richer quelconque de

Cincinnati, le commerce de la vidange étant, j'imagine, le plus fièrement matérialiste de tous les commerces, et c'eût été bien plus éloquent, bien plus audacieux, bien plus raffiné que le porc salé, sur la couverture de son volume.

Et ne riez pas, messieurs les délicats absurdes ! Puisque tout se réduit dans le monde créé à quelque gaz, est-ce que le dégoût peut exister pour un matérialiste robuste?... Seulement, nous n'avons pour l'heure à vous offrir modestement que ce que nous offre M. Taine, qui, pour faire bomber davantage les idées vraies et les faire mieux voir aux myopes et aux badauds, ne leur a donné pour repoussoir, excusez du peu i que la caboche d'un marchand de cochons. Ce qui les sale probablement davantage, ces idées, comme lui-même il salait ses porcs !

Ainsi, sachons lui en tenir compte pour être justes, M. Taine a cru rendre la vérité plus puissante aux regards des nobles esprits faits pour elle en l'incarnant bravement dans un marchand d'huile et de cochons qui a fait sa fortune ; car il faut avoir de rigueur fait sa fortune pour, dans ce lâche monde du succès, être de quelquo recours à la vérité méconnue. Eh bien, il n'y a rien à dire à cela, s'il n'y avait que cela, mais il y a autre chose! Ce n'est pas

tout ! Non! ce n'est pas tout pour le placement et l'agrément de cette pauvre diablesse de vérité que d'être, selon M. Taine, un glorieux porcher retiré dans son fromage, non de Hollande, mais de cochon , de quatre-vingt mille livres de rentes, il faut aussi — et ici j'avoue que je ne comprends plus si bien — que ledit porcher ait de plus cinquante-cinq ans et une bonne maladie de foie. Pourquoi cela ? D'aucuns diraient pourvoir plus jaune; mais M. Taine dit : pour voir plus clair!... Gela accepté comme inexplicable, le livre est curieux, mais curieux comme une idiosyncrasie. Or, c'est justement parce qu'il n'est qu'une simple idiosyncrasie que j'ai le droit de m'en défier. C'est justement parce qu'il n'est rien de plus que le décalque des impressions d'un homme enfermé dans des conditions très bornées d'âge et de maladie qu'il manque de tout grand caractère philosophique et absolu. Je n'ai plus là que les impressions d'un Alceste !... Il n'y a plus là devant moi qu'un personnage romanesque plus ou moins logiquement constitué, ou derrière le faux -nez du marchand de cochons, qui ne trompe personne, le nez mal dissimulé de M. Taine, que j'aimerais mieux voir, du reste, dans la pureté de sa ligne et dans sa vérité.

Et d'autant plus que je le connais, ce nez, et qu'il me plaît, quoiqu'il ne flaire pas toujours les choses que j'adore! Je l'aï trouvé souvent spirituel. Quand il m'apparut pour la première fois , ce fut en forme de sifflet, dans les Philosophes français, et c'est alors qu'il me fit entendre des bruits de clef forée que je n'ai j amais oubliés. . . Depuis, je l'ai revu souvent, mais il m'a rappelé parfois — qui sait? peut-être trop! — bien des nez de ma connaissance...

Et d'abord le nez de Chamfort, ce nez misanthrope qui décomposait les odeurs sociales, en les respirant. Puis celui de Stendhal, ce nez très sec et très subtil, que Stendhal entortillait dans trente-six mouchoirs de poche pour qu'on ne le reconnût pas, ce nez compromettant ! car du temps de Stendhal l'athéisme net, l'impiété franche, le Matérialisme à brûle-pourpoint et toutes voiles dehors, avaient de légers inconvénients encore... Et enfin, le nez de M. Mérimée, qui n'est lui-même que le profil fuyant de Stendhal. Pour quelqu'un qui se connaît en nez intellectuels, celui de M. Taine n'avait pas, il est vrai, les diplomatiques prudences et les hautaines manières de se détourner du nez de M. Mérimée ; il n'avait pas non plus la trempe sèche , l'arête suraiguisée , le fil du rasoir

anglais du nez de Stendhal ; mais il était plus jeune et plus chaud, moins pénétrant et moins fin, mais plus confiant, plus ouvert, respirant et aspirant plus fort et plus gros les choses qu'il aspire et respire, et ce n'est pas grande merveille, cela, du reste, dans un temps où le Matérialisme coule tranquillement à pleins hords comme un Meschacébé d'ordures dans lequel nous pouvons, sans inconvénient d'aucune sorte, plonger et vautrer, tant que nous voudrons, nos museaux !

Donc, M. Tainé suffisait amplement seul à la besogne qu'il a entreprise en écrivant son Graindorge. Que voulait-il faire, en effet? Nous donner ses impressions personnelles sur les choses de la vie et de la société, et de la société particulièrement française et parisienne ; faire le moraliste à sa façon, le moraliste matérialiste de cette dernière heure, l'Helvétius, coupé de Duclos, du système Littré. Assurément, ce n'est pas cela qui m'intéresse dans le livre de M. Taine, mais ce sont des détails charmants qui surnagent sur cette surface d'erreurs, ce sont des vérités

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d'observation prise au vol et qui sont comme des impertinences dont je lui sais gré pour la prétention à la vérité d'ensemble qu'affecte le livre, par le fond... C'est M. Taine, enfin, c'est-à-dire les observations personnelles à M. Taine, et non les observations personnelles au faux -nez qu'il a pris, qui m'intéressent dans ce livre de M. Taine. Il ne s'agit là ni d'huile, ni de porc salé. M. Taine, qui veut faire de Y objectif contre son subjectif, parce que cela est bien plus matérialiste comme cela, n'est jamais, sous son faux-nez, que M. Taine. Quand il parle des frivolités et des inanités de la Parisienne, par exemple, je trouve la bile de ce marchand de porc salé malade un peu bien douce , et je reconnais M. Taine, un philosophe, un normalien, un professeur, mais qui meurt de chagrin de n'être pas un dandy, et vous ne savez pas, vous ne saurez jamais combien cela me touche!

Comme son ami M. About, M. Taine fait tout ce qu'il peut pour s'en donner l'air. Cela me ferait , à tous les deux , pardonner bien des choses : à M. About, sa gamine haine de Rome; à M. Taine, sa philosophie. Tous deux, ces deux hommes élevés pour être des pédants de pied en cap, ont dans l'esprit cette idée fixe que la légèreté spirituelle est le premier des dons

intellectuels, la plus forte des Grâces, qui sont toutes des forces, puisqu'elles sont des Grâces. . . et pour cette idée-là, je pardonnerais, je crois, au plus pauvre homme, le crime irrémissible d'être lourd. Est-ce qu'une intention ne suffit pas pour le ciel?...

M. Taine, ce galérien d'un boulet creux, — le professorat de l'Esthétique, — n'aspire, au fond, qu'à une chose pour laquelle il est mieux fait puisqu'il l'aime : la gloire d'un observateur de salon. C'est pour cela qu'il est allé d'emblée à la Vie Parisienne, ce journal dandy qui ne sent pas l'encre, mais le citron des ongles de ses rédacteurs, — des tigres, qui se font leurs griffes au citron ! Les plus charmants chapitres du Graindorge ont été écrits pour ce journal, les plus charmants, dont je vais vous donner la nomenclature : la Jeune Première, le Jeune Premier, la Conversation, la Société, et : A l'Ambassade, que je ne me rappelle pas avoir lu dans la Vie Parisienne, mais qui, s'il y a manqué, était digne d'y être, un des plus excellents et des plus exceptionnellement gais chapitres du livre présent de M. Taine ; car ce persifleur n'est pas souvent gai, mais quand il l'est, il faut mettre un ruban à deux boutonnières : à la sienne et à la vôtre, — c'est également fête pour tous les deux !

Oui ! c'est M. Taine que ce Graindorge, et pas un autre que M. Taine, en révolte, une bonne fois enfin, contre l'éducation et les habitudes de toute sa vie, et pas assez encore ; car le philosophe est sous l'observateur homme du monde, qui compte les linéaments d'un point d'Angleterre d'une main aussi passionnée, mais plus légère, que celle de Tartufe :

On travaille aujourd'hui d'un art miraculeux !

le philosophe, dont je ne dirai jamais assez de mal, et qui n'est, croyez-le bien! qu'une annexion à M. Taine. Naturellement positif, mais non positiviste, qui est une dépravation réfléchie du sens positif, M. Taine était, d'essence, trop spirituel pour n'être pas spiritualiste. Mais les détestables écoles ont gâté en lui profondément tout cela. Elles ont créé l'esprit systématique, le théoricien, le professeur et le moraliste du progrès en recul qui, après dix-huit cents ans de Christianisme, ne nous découvre en morale que le sensualisme mêlé de stoïcisme, quelque chose comme Epicure, zébré de Zenon !

Elles ont créé le physiologiste grossier, qui croit que la beauté limpide des yeux qui entrent le plus amoureusement dans l'âme, s'obtient en mangeant des côtelettes 1 Elles ont créé le pro-

fond penseur, qui ne voit que le triomphe légitime de la brutalité du fait raccourci, immédiat, visible, l'écrasement du nez — et du vrai nez — sous le coup de poing physique de la plus béte réalité ! Et véritablement, c'est dommage ! M. Taine, pour qui se rend compte de sa personnalité, était né pour mieux que pour cela. Les chapitres que j'ai cités de son livre actuel le démontrent également et par ce qu'ils ont d'excellent et par ce qu'ils ont de mauvais. M. Taine s'y révèle un peintre de femmes d'un très grand éclat et de nuances subtiles, mais, conséquence de sa philosophie, il ne voit guères la femme que par les dehors, — en modiste, en bijoutier et en parvenu.

Parvenu à elles, mais pas arrivé. Le contraire de Napoléon, quand on disait de lui : « C'est un arrivé, et non un parvenu! »

Ainsi, pour nous résumer : talent naturel et défauts factices, voilà le livre de M. Taine, qui a ajouté au factice de sa philosophie le factice d'une forme littéraire dont son naturel reste écloppé. Le Graindorge qui nous sert trop de

porc salé, le l'oie malade qui nous parle trop de son infirmité et de son âge comme les bossus qui en souffrent parlent de leurs bosses et même en plaisantent, et comme s'il importait au public que vous ayez ou que vous n'ayez pas cinquante-cinq ans si vos observations les ont, toutes ces prétentions à la création romanesque qui ne sont que des prétentions et donnent au livre un air affecté au demeurant, ne sont pas le livre de M. Taine. Le livre, malgré la philosophie abominablement fausse et ennuyeuse sur laquelle il est établi, se sauve, comme je Fai dit, par des détails, et par la bonne volonté persistante et la faculté d'être spirituel. Or, nous devenons tous les jours si lourds et si bêtes qu'il faut éteindre toute Critique devant ceux qui, sans croire à l'Esprit, essaient d'en mettre encore dans ce qu'ils écrivent, et leur dire le mot de l'Église :

« Paix aux hommes de bonne volonté ! » — quand ils ont cette bonne volonté-là !

Dimanche 2 juin 1867.

Le temps est aux enterrements. Mais les enterrements, comme les jours, se suivent et ne se ressemblent pas. Hier, c'était le docteur Véron qu'on enterrait, et que les estomacs reconnaissants prédits par notre ami Ranc accompagnaient au cimetière dans de bonnes voitures, tout en fumant des cigarettes.

Mais aujourd'hui, voici bien une autre cérémonie...

C'est l'enterrement de Mirabeau!

De Mirabeau! Quel Mirabeau? Parbleu! le grand Mirabeau, celui qui a supprimé tous les autres, le Mirabeau de la Révolution française, jusqu'alors toujours vivant en nos esprits, et que Michelet, dans le dernier volume de Y Histoire de

France qu'il publie, a, si j'en crois le fragment qu'en a donné le Siècle, enterré si complètement et si profondément qu'il ne va plus rien nous rester — mais rien du tout ! — de ce Mirabeau. Ah! vous vous imaginez le connaître, cet homme colosse, à qui il faudrait un Shakespeare, et que tout ce qui sait peindre a, depuis qu'il est mort, essayé de peindre : Chateaubriand, Mme de Staël, Thomas Carlyle, Victor Hugo et tant d'autres, et qui, du colossal de sa personne, a désespéré tous les pinceaux. Au physique, ainsi qu'au moral, vous vous imaginiez avoir une idée assez nette de ce fier homme qui, tout petit, s'il fut jamais petit, épouvantait et tout à la fois enorgueillissait son terrible père, — de ce monstre, comme le père l'appelait dans une espèce d'horreur idolâtre, et qui fut un prodige, — un prodige de génie et de vices, d'égoïsme et de passion, de sentiment et de sensualité ! Vous vous imaginiez la connaître et môme la voir, cette face célèbre, cette hure, cette figure de tigre, trouée de petite vérole, — cette laideur effroyable et sublime qui valait la beauté, qui devenait de la beauté quand il le voulait, cet éloquent, ce tout-puissant séducteur, ce Lovelace de tout, des femmes, des hommes, des Assemblées, plus femmes que les femmes, et qui l'aurait

peut-être été, s'il eût vécu, de Marie-Antoinette elle-même, aux pieds de laquelle il est tombé, ce Lucifer de la Révolution !... Eh bien, ce Mirabeau entier, ce Mirabeau porc et lion, fange et flamme, ce Roi des Ribauds fulgurant, ce Satyre pansu qui n'avait pas les grêles jambes du bouc, mais des mollets d'Hercule, et qui se vantait avec ses maîtresses, qui le croyaient, d'avoir étreint dans ses bras les trois mille femmes que Chosroës n'avait que dans son sérail, ce Samson aux forts cheveux dont Stendhal a dit : « Il aurait eu des cornes, qu'on les eût trouvées belles », tout ce tempérament, tout ce bouillonnement, tout ce débordement, toutes ces choses enfin scandaleusement immenses qui furent Mirabeau, Michelet aujourd'hui — stupete gentes ! — les diminue, les amincit, les affaiblit. . . et, stupéfié, on se demande qui donc diminue, de Mirabeau ou de Michelet?... Quoi ! Mirabeau, le Mirabeau traditionnel, le Mirabeau vrai, — car lorsqu'une tradition a si bien frappé, a si bien timbré la mémoire des hommes, c'est qu'elle est vraie, — le Mirabeau immobile jusqu'ici dans l'Histoire, dans la gloire et aussi dans le mépris, et même dans le dégoût des âmes pures, il se trouve que Michelet le détache de son socle, et que, maigre croque-mort attardé, il l'enterre

dans son histoire, pour que, de ce Mirabeau-là, il ne soit parle jamais plus !

Certes ! rien de plus curieux, de plus étonnant, et je dirai même de plus mystérieux que le fragment d'Histoire cité parle Siècle ; car Michelet, qui Ta écrit, est l'imagination d'historien la plus sensible, la plus nerveuse, la plus vibrante que je connaisse. Il y a de la femme dans Michelet, et de la femme arrivée au degré le plus aigu de ses sensations, et ce que d'autre part il y a de grand, de mâle et de formidable dans Mirabeau, devait non pas plaire seulement à Michelet, mais l'enivrer, cette femelle! Il devait être, par l'imagination, devant Mirabeau, la troismillième et une femme de chez Ghosroës !... Et au lieu de cela, au lieu d'être l'idolâtre qu'on attendait de la grande figure de Mirabeau, voilà que Michelet est à peine respectueux pour elle. Comment! en parlant de cette chevelure de Mirabeau, que Victor Hugo appelle quelque part, je crois, une crinière de rayons, Michelet se permet de dire moqueusement, presque gaminement : la fantasmagorie de ses cheveux ébouriffés! Il ne trouve rien d'énorme à cet homme dont Mirabeau-Tonneau — un tonneau d'esprit ! — disait : « Je passerais pour ce que je suis, si

je n'étais pas le frère de mon frère ! » Il ne lui trouve que de la légèreté libertine, comme pouvait en avoir Laclos et tous les mâcheurs de cure-dents aux soupers du duc d'Orléans. Sa bouche riest que menteuse, dit-il, — cette bouche tonitruante, qui, à la tribune, commençait par mâcher les cailloux de Démosthène et finissait par vous les cracher à la face !

C'est la bouche d'un fanfaron de vices... Le mot y est, ce vieux mot de Louis XIV sur un d'Orléans (déjà), et que Mirabeau paraphrasait dune manière si splendidement cynique qu'il est impossible de l'écrire, quand il parlait de l'impuissance en crime de ce dernier des d'Orléans qu'il méprisait. Son visage semble impur (il n'en est pas bien sûr), mais impur de pensée (quelle réserve caractéristique pour Michelet, qui n'est pas bégueule, comme on sait !). Il n'a guères que des fantaisies lubriques (quelle pitié !) que du priapisme cérébral. Tout se passe dans la tête; c'est un impur manqué. Et quand il s'agit de ce robuste qu'il appel ait taureau autrefois et qu'il comparait au Rhône furieux pour l'impétuosité, l'historien, enfant terrible qui ne craint pas la couleur, achève le portrait par cette phrase colorée, capable de faire venir aux joues

celle que Diogène appelait la couleur de la vertu : V aiguillon bestial visiblement lui manque. Visiblement ! ! ! Pauvre Mirabeau !

Un peu plus, ce serait Narsès.

Franchement, une telle démolition, un tel enterrement du Mirabeau de l'Histoire, qui confond toutes les idées reçues sur cet homme, — et même celles de Michelet, — on se demande qui donc a poussé l'historien à les faire, quand l'Histoire, elle, avait fait un autre enterrement avec des catafalques d'un bien autre genre, et y avait ajouté des épitaphes assez longues et assez profondément gravées pour que Michelet, ce gratteur de marbre avec une plume, ne puisse pas les effacer! J'ai dit que cela était si étonnant que cela allait jusqu'au mystère, et, ma parole d'honneur ! je ne m'en dédis pas. Quelle raison a donc Michelet pour retourner la réputation de Mirabeau comme un gant?... Et cela sans la moindre preuve à V appui que la simple vision de ce qui manque à Mirabeau ! Il est évident que cette vision est malveillante. Il est évident qu'elle rapetisse, ratatine et rend presque ridicule Mirabeau.

11 est évident que le croque-mort ne conduit son homme à aucune espèce de Panthéon. Qu'estce donc que Mirabeau a dernièrement pu faire à Michelet?... Car ce n'est pas seulement dans le retranchement indécent et grotesque de Yaiguillon bestial que se montre visiblement Je mauvais sentiment de Michelet pour Mirabeau : la haine de l'écrasante proportion que lui donne l'Histoire est partout dans Michelet. La main que Mirabeau mit un jour sur l'épaule du jeune Chateaubriand, et qui faisait dire au vieux, dans ses Mémoires oV Outre-Tombe : « Elle me parut immense ! » Michelet affecte de ne pas la voir. 11 affecte de se méprendre sur ce grand mot d'imagination et d'analogie, et il dit de cette main immense. « Ce n'était que la fine main du gentilhomme... » Et c'est là peut-être, Monsieur, tout le secret trahi des diminutions basses que vous faites de Mirabeau !

C'est la fine main du gentilhomme, qui, pour vous, ne peut jamais être une main immense... Mais si c'avait été l'éclanche de mouton qui sortait de la manche de Danton, de ce Danton qui n'était qu'un avocat, et qu'à sa corpulence on a cru longtemps un boucher, vous auriez

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trouvé que celle-ci pouvait couvrir un monde, et même le porter !

Assurément, on est bien accoutumé, depuis longtemps, à la manière dont Michelet écrit l'Histoire. Coloriste prestigieux et prodigieux, on sait à quel degré de magie cet écrivain peut arriver. On l'aime, oh! on Faime comme un vice, et il en est un. Personne n'a plus que lui le don dépravant de l'imagination poétique, de cette double imagination qui fait l'idéal, et, après l'avoir fait, le renverse. Un jour, il nous fît du grand cardinal de Richelieu je ne sais quelle figure de porcelaine et quel fantôme. Un autre jour, de Louis XIV, l'esclave de sa chaise percée. Aujourd'hui, voilà qu'il nous donne un Mirabeau de concombre et de nénuphar, pour remplacer cette sanguine figure dont le vieux Mirabeau père disait : « Il n'y a que l'Impératrice Catherine II qui pourrait lui dégonfler les veines ! » Voilà qu'il nous fait du monstre rugissant presque un doucereux de la chapelle du Pape, — un Priape intérieur, un contemplateur intellectuel de simples porcheries idéales...

Et ceci me semble encore plus fort en bouffonnerie que tout le reste, ■*- et fort heureuse-

ment l'Histoire de Michelet est finie; car je ne crois pas que, pour ce grand Michelet lui-même, il soit possible d'aller plus loin dans le triboulettisme historique... qu'il a inventé !

6 octobre 1867.

Mon cher Ganesco,

Je réponds, coup pour coup, à votre lettre, un peu tardive, contre mon article sur Ronsard. Yos lettres, à vous, sont aussi longues que vos convalescences. Mais moi qui me porte bien, je vais vous le prouver en vous répondant sur-lechamp.

S'il ne s'agissait que de moi, mon cher Directeur, je ne répondrais point. Vous avez parfaitement le droit de trouver mon article sur Ronsard tout ce que vous trouvez qu'il est... comment dites-vous cela?... erroné et hérétique... Drôle de langue, du reste, car enfin, ni vous, ni le paysan du Danube dont vous vous êtes doublé et dont vous avez fait votre aide-à-discussion, n'êtes, à vous deux, une Eglise littéraire...

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du moins ici. En Valachie, où je sais si peu ce qui se passe, je ne dis pas! Mais il ne s'agit point de moi. Il s'agit de Ronsard, — de la Poésie, — de l'honneur intellectuel des Poètes que vous déshonorez, et voilà pourquoi je vous réponds !

Seulement, laissez-moi vous le dire d'abord, vous êtes singuliers, vous et votre Yalaque ! Vous criez comme beaux diables dans l'eau bénite, parce que je fais, sur un renseignement infidèle ou trouble, Ronsard d'origine Hongroise, au lieu d'en faire un Danubien, comme si les Hongrois, peuple équestre, n'avaient pas dix fois éparpillé leurs grappes de cavalerie sur tous les pays avoisinant les bords du Danube. Et vous faites de cette confusionnctte , de cet atome, de cette virgule du procès de Figaro, une montagne, qu'à vous deux et de vos quatre bras vous me jetez à la tète, Titans de nationalité indignée. Et, ma parole d'honneur, je ne hais pas cela! Je ne suis pas, comme vous autres démocrates, un cosmopolite. Je suis pour les patries. Même le chauvinisme ne me déplaît pas. Mais parce qu'on l'aime, le chauvinisme, il faut le sauver du ridicule! Je conçois très bien que vous veuilliez pour votre pays Ronsard, si c'est un homme de génie, mais s'il n'est que ce que vous le faites>

Messieurs les Valaques, pourquoi le voulezvous ?...

Votre chauvinisme est par trop goinfre... 11 avale tout.

Il ressemble un peu à la Babonette des Plaideurs :

Elle eût du buvetier emporté les serviettes Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes !

Mais Babonette ne dit pas, pour mieux les prendre, que les serviettes sont des torchons... Vous, mon cher Directeur, et votre paysan, vous dites que Ronsard n'est qu'un imitateur habile, et c'est tout. Oui! il a imité, et beaucoup trop, sans doute, car il pouvait faire autrement. Mais que voulez-vous? Son temps pesait sur lui. Ils portaient tous dans la tête cette ivresse, les Renaissants. Tous, ils ont grécisé et latinisé, même Rabelais, dont vous parlez, Messieurs, pour l'opposer inconséquemment à Ronsard, comme s'il ne faisait pas partout dans ses livres la môme chose que Ronsard dans les siens ! Ronsard a imité, mais quarante fois sur cinquante, en imitant, il a été original. Comme La Fontaine, comme Racine, comme tant d'autres qui n'étaient pas du temps de Ronsard, il a introduit sa grande individualité de poète jusque dans l'imitation

qu'il faisait des anciens. Une preuve sur mille : Il a imité, par exemple, Y Amour mouillé, d'Anacréon, comme, depuis, l'a repris, pour l'imiter, La Fontaine. Eh bien , savez-vous ce qui est arrivé ? c'est qu'Anacréon est resté sur la place ! Ses imitateurs l'ont étouffé. Les deux choses divines de Ronsard et de La Fontaine ne sont ni du grec ni de l'Anacréon, mais quelque chose d'aussi original en soi et de plus charmant que le poète grec. Dans le cadre étroit d'une imitation volontaire, cela déborde de personnalité.

Et je n'en démordrai jamais ! Celle de Ronsard est immense. En Ronsard, à côté de -l'imitateur habile, dans lequel le genuine intervenait encore, il y avait le poète, — le poète absolu, — c'est-àdire, comme le mot le signifie, le créateur, mais le créateur sur le mode qui chante ! — ce qui fait toute la différence du grand poète au grand prosateur. Pour qui lit Ronsard et ne craint pas de se planter au plus épais de ses œuvres foisonnantes de beautés (mais il semble que vous ne l'ayez lu,, mon cher Directeur, que dans de petits fragments d'anthologie !), il y a évidemment deux Ronsards : un imitateur et un poète, un grand Ronsard et un petit. Vous avez réclamé le petit pour l'honneur de votre pays. Grand

bien vous fasse, Messieurs les Yalaques ! Pour l'honneur du nôtre, nous gardons le grand.

Malheureusement, prouver aux négateurs qu'un grand poète est un grand poète, est chose impossible. La Poésie ne se discute point. Un chêne est là. Touchez-le. Si vous dites qu'il n'y est pas, que faire ? Un de nous deux certainement se trompe, et je m'arrête pour ne pas dire une impertinence... que je pense peut-être. C'est toujours le mot de Napoléon au cardinal Fesch, dans l'embrasure de la fenêtre où il lui montrait le ciel en plein jour ; « Vous ne voyez pas cette étoile ? — disait-il au cardinal, qui ne voyait pas plus l'étoile que vous le génie de Ronsard. — Eh bien, moi, je la \om ! »

Mais si on ne discute ni la Poésie, ni les grands Poètes, on discute les idées, mon cher Directeur, et dans votre lettre il y a des idées sur les Poètes que je ne puis m'empêcher de relever; car, ainsi que je l'ai dit plus haut, ces idées-là, tout simplement, les déshonorent ! Pour vous, le Poète n'est qu'un monsieur gui devient... Vous appliquez à tout ce qu'il y a de plus spontané parmi les génies spontanés, — au génie poétique, — la bête théorie du devenir, la grande stupidité de Hegel. Un Poète, selon vous, ce n'est plus un cadeau que le ciel fait à la terre, une force vive

de la Nature, un baiser de Dieu sur le cœur prédestiné d'un homme, le front que Milton avait tout enfant, et qui, quand il dormait, faisait arrêter les Italiennes, comme si elles voyaient, de leurs yeux, jaillir le futur génie! Pour vous, cela ne naît point dans l'homme, le Poète : cela s'y détire péniblement et s'y développe à grand'peine. Pour vous et pour votre Paysan du Danube, dont la femme tient peut-être en nourrice des poètes, cela se fait au sein ou à la main, cela se lève, cela se torche, cela se mouche, cela se dresse, et quand cela a suffisamment tété, quand cela a été suffisamment torché, mouché et dressé, voilà que c'est poète et peut se présenter au monde et à la gloire ! Mais, mon cher Ganesco, où avezvous pris ces belles choses?... Où avez-vous vu qu'Homère, le mendiant, soit allé à l'école?

Et Virgile, le pâtre, qui chanta de si bonne heure? Virgile, que, par parenthèse, vous mettez au rang des grands poètes, quoique, comme Ronsard, il fut un imitateur... Dante fut, je le sais, un théologien robuste, mais saint Thomas d'Aquin en savait plus que lui; la Divina comodia n'est donc pas sortie de la théologie. . . Elle est sortie de quelque chose qui était en Dante et que Dieu seul y avait mis ! — Milton fut un affreux pédant, un Saumaise insupportable et illisible,

voilà ce qu'il devint ; mais ce qu'il était de nature, c'était le poète du Paradis perdu ! Ah ! devenir ! devenir poète ! Vous nous la baillez bonne ! On devient... vertueux, ce qui est rare; mais il faut que Dieu s'en mêle encore l On devient... de l'Académie, ce qui est souvent ridicule; il ne s'agit que de fermer sa porte pour étudier et de monter les escaliers pour intriguer. On devient riche ; il n'y a qu'à vendre de la chandelle pour de la bougie de l'Etoile. Mais dans l'ordre intellectuel on ne devient rien, pas même un sot ! On l'est.

Franchement, votre Lebatteux Yalaque m'a fait un peu sourire avec ses méthodes infaillibles pour faire les poètes et pour les reconnaître... et cela m'a rajeuni, d'ailleurs, les vieilles rhétoriques dont je suis blasé, en les retrouvant Danubiennes. Je savais bien qu'il fallait être créateur pour être un poète ; mais moi qui trouve Ronsard un créateur dans l'ordre du sentiment, de la pensée, de l'image, du rhythme et de l'expression, j'ai le droit de vous demander ce que vous entendez par création, vous qui ne le trouvez pas un créateur? Quant aux deux autres conditions pour être un grand poète : d'être national et d'écrire dans un langage définitif, permettez-moi de ne pas même comprendre. S'il

faut être national, Lord Byron, qui s'est moqué implacablement de son pays, ne serait donc pas un grand poète ? Et quant au langage définitif, c'est évidemment une langue définitive que le paysan du Danube veut dire?... Mais il n'y a pas de langue définitive !

La langue de Rabelais n'est pas celle de Pascal. Celle de Pascal n'est pas la langue de Voltaire. La langue de Buffon n'est pas la langue de notre bien-aimé et dix fois honoré de Balzac. Les langues sont des fleuves qui, en coulant, ramassent des rivières. Elles ne sont donc jamais définitives. Et d'ailleurs, quoi de définitif en ce monde, excepté la mort? La sottise elle-même ne l'est pas.

Elle va toujours !

Moi, je ne vais plus. J'ai fini, mon cher Ganesco. Me voici au bout de cette petite discussion en toute douceur. Seulement, s'il nous arrive de ne pas nous entendre encore, comme vous disposez de forces immenses sur le Danube, épargnez-moi les paysans! Je ne veux pas mourir sous une Jacquerie Yalaque. Restons entre nous.

17 octobre 1867.

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