‹ Polémiques d'hierChapitre 9 sur 48 · UNE VUE D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

UNE VUE D'HISTOIRE

Que va-t-il succéder à l'insurrection républicaine de Cadix?

Telle est la question qui se pose maintenant dans l'esprit de tous ceux qui regardent l'Espagne et qui la connaissent.

Dans ce feu roulant d'insurrections auxquelles elle est destinée, qui va succéder à Cadix? Est-ce Séville, Grenade, Malaga, Valence?... Cadix elle-même, où la force du gouvernement a triomphé après une lutte terrible, ne pourrait-elle pas, elle-même, comme un feu mal éteint, se reprendre à quelque insurrection nouvelle? car les Espagnols ne nous ressemblent guères, à nous autres Français, qu'une défaite coupe au

94 POLÉMIQUES DDTER

pied et abat: une défaite, eux, les exaspère! Ils ont l'acharnement au même degré que la fureur. La faculté caractéristique de ce peuple mélangé d'Africain, de ce peuple à l'effroyable patience de Jugurtha dans Faction, qui mit sept siècles à chasser les Maures, c'est la faculté de l'acharnement. Yoilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue une minute quand il s'agit de juger l'Espagne. Non seulement l'Espagne n'est pas terriennement un pays organisé comme la France, c'est un pays de provinces au lieu d'être un pays de centralisation et Madrid enverrait jamais à dos de mules un gouvernement aux autres villes d'Espagne qu'elle y perdrait ses mules, voilà tout! mais, de plus, le caractère de l'Espagnol ne ressemble nullement au nôtre. Le caractère, c'est-à-dire ce qu'on brise le moins chez un peuple quand la race n'est pas dégénérée, est d'une telle profondeur chez les Espagnols qu'on ne peut jamais dire qu'on est sûr d'en avoir fini avec ce caractère infatigable et perpétuellement menaçant.

C'est ce caractère qui fait trembler pour la longueur et l'implacabilité de la révolution dont nous ne voyons que l'aube aujourd'hui, — l'aube déjà sanglante... Où mènera-t-elle les Espagnols? — C'est ce caractère indomptable qui

UNE VUE d'histoire 95

donne à l'Histoire de ce peuple d'inquisiteurs, de torréadors et de joueurs de couteau, une beauté d'atrocité et de férocité sublime. C'est ce caractère qui fait que la même révolution qui, par exemple, éclate en France quand elle est mûre, en Espagne, mûre, ne peut éclater ; car l'Espagne est mûre ou pourrie (comme on voudra) pour les révolutions depuis plus de quarante années, et nous y avons vu des troubles, des séditions, des bombardements, des guerres civiles, mais rien de définitif... rien qui tranche dans l'étoffe et emporte le morceau. En Espagne, on déchire toute l'étoffe, avant d'en rien arracher ! C'est ce caractère qui fait encore, à l'heure qu'il est, à la royauté espagnole, malgré ses malheurs, ses faiblesses et ses fautes, un avenir qu'aucune royauté n'aurait au même degré le lendemain d'une révolution et à trois pas de son ivresse. Desperaba, Esperaba, est le mot de tout en Espagne, grâce à la profondeur des caractères et des sentiments.

Et tant mieux, du reste, pour ce noble et fier pays, que le travail de l'esprit révolutionnaire qui le ronge depuis si longtemps ne soit pas encore venu à bout de cette religion monarchique qu'il avait au beau milieu de son grand cœur fidèle, de ce grand cœur semblable à cet

antre du lion, où tout entrait, mais dont on ne voyait rien sortir ! Oui ! tant mieux pour l'Espagne. Pour un tel pays, qui a inventé les reyes nettos et les reinas nettas, la démocratie, malgré l'embrasement que son idée jette dans la faible tête des hommes, la démocratie doit être une occupation aussi étrangère que Y occupation de 1808, contre laquelle se levèrent, comme celui de Saragosse, des milliers de Palafox ! C'est elle aussi — l'Espagne — qui a inventé le mot fameux : Ne touchez pas à la reine... Elle n'y a pas touché. La Révolution française toucha, elle, à Marie-Antoinette. Isabelle II peut s'en revenir comme elle est partie ; elle peut rentrer en Espagne, son fils à la main. Don Carlos luimême (une royauté encore) a plus de chances pour l'instant, dans ce pays qui n'oublie rien, qu'une démocratie n'ayant que Prim, cette face de vieux dandy, pour tout Bonaparte, et Serrano, le buveur de porto, comme Falstaff, pour tout Washington I

Nulle part, du reste, on ne la vit moins décidante, plus embarrassée, plus impuissante, la démocratie. Comptez les prétendants qui la cernent ! Quand la Révolution française, qui avait de la netteté et nul embarras, succéda si vite à Celui qu'elle avait décapité, elle ne trouva

UNE vue d'histoire 97

à sa frontière que les princes déshérités, tandis que la démocratie Espagnole a semé autour d'elle, comme les dents de Cadmus, en ce pays de monarchie qu'elle bouleverse, mais sans le changer, jusqu'à des prétendants étrangers! Détruit extérieurement, mais non déraciné, le gouvernement monarchique est bien capable de ressortir plus vigoureux de cette terre opiniâtre..* bourbonien peut-être, mais monarchique à coup sur. Qui sait? les temps modernes sont peut-être destinés à voir, entre des règnes d'un quart de siècle, surgir des démocraties de quelques jours, qui nous repousseront avec plus de force à la Royauté méconnue et feront la preuve éclatante que ce n'est pas rien que les quatre planches de sapin et le morceau de velours trop méprisés par Napoléon, du haut de son génie.

N'y eût-il pas un homme de génie à mettre dessus, n'y eût-il qu'une femme comme Isabelle II, les quatre planches de sapin et le morceau de velours sont encore quelque chose! Et ils le sentent cruellement à Madrid. Qui ne les a pas n'a rien et ne peut rien! Demandez-le à ce gouvernement provisoire qui a pourtant deux épées, et avec ces deux épées, qui ne peut pas les remplacer !

98 POLÉMIQUES D^llIER

Même la botte de Charles XII n'aurait gouverné la Suède que parce qu'il l'aurait mise à sa place, sur les quatre planches de sapin et le morceau de velours!

20 décembre 1868.

Page 1