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PARIS

E. PLON ET C'", IMPRLMEURS-ÉDITEUKS

nUE CAR ANC I EUE, 10

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Sylvine est brune, avec des yeux retroussés à la chinoise; les ailes mouvantes de son nez rose et fin s'en vont un peu dans le sens des yeux, et les coins de sa bouche suivent le mouvement, dessinant un arc rieur et d'un rouge vif audessus de la fossette de son petit menton écourté. Avec ses cheveux en broussailles sur le front et la natte souvent effilochée qui lui pend sur les épaules, elle présente un minois effronté , hardi, fou et naïf, qui irrite et qui charme. Elle appelle les baisers et les taloches. On l'aime à la battre ou à se tuer. C'est le bijou parisien façonné selon les procédés d'éducation moderne, mais composé d'un métal précieux comme on en trouve seulement dans l'écrin des familles princières.

Son père se nomme le duc de Villemore. Comme elle est orpheline de mère, on l'appelle (( la petite duchesse ». Elle n'a pas encore vingt ans. Cependant, on s'étonne dans son monde de ne pas la voir mariée. Elle paraît toujours sur le point de faire un choix. Toutes les douairières ont sa promesse pour le protégé que chacune lui présente. Et puis, si on la presse, elle échappe, elle glisse des doigts, elle s'envole; on reçoit le coup de flèche de son œil oblique, on entend son rire frais, on voit flotter sa chevelure dénouée, sa robe battue par le vent de sa course; et puis, plus rien : Sylvine est allée jouer avec les gamines qui sautent à la corde, avec les babys de la nursery, avec les chiens, avec les chats, avec la perruche, avec les fenilles qui roulent dans les allées du parc et les papillons qu'elle pourchasse, affolés, de Heur en fleur.

Autour d'elle on murmure ; « Elle est folle. » Mais lorsque Sylvine est seule avec son amie, la comtesse Margaret, une mariée de dix-huit ans, elle lui dit ses raisons. — Jamais, jamais elle ne fera un mariage de convenances. Elle veut, elle

exige un roman cramoiir. Si elle ne fait pas quelque sottise avant son mariage, elle la fera après. Les balcons ont été inventés pour les amoureux, et les enlèvements pour les duchesses. Autrefois, on enlevait les filles jusque dans les couvents : c'était le préliminaire obligé des unions aristocratiques. Aujourd'hui, on se marie bourgeoisement. C'est plat, c'est vulgaire. Jamais, jamais la petite duchesse ne se laissera fiancer derrière le paravent d'une douairière, par tous les grands parents noblement émus, sa main dans la main d'un gentilhomme correct et froid qui la mènera à sa chaise sur le pas grave d'un menuet, le poing en avant, le jarret roide.

— Ça, disait-elle, c'est bon pour la cérémonie officielle, mais alors seulement que l'on s'est accordé dans les coulisses.

— Mais, petite malheureuse! s'écriait Margaret, pas un homme de notre monde ne se hasardera, quelque passion que tu lui inspires, à t'offenser si gravement que de te parler d'amour sans avoir obtenu ta main.

— Je n'en serais point offensée, ripostait

Sylvine. Et même, si quelqu'un me plaisait, dont je me sentirais aimée, je lui donnerais parfaitement à comprendre qu'il doit commencer par me le dire.

— Te compromettre, Sylvine!

— Comme tu dis, ma chérie. Crois-moi, c'est encore de meilleur goût pour une fille de bonne maison (jue de se laisser marier comme une niaise et de déshonorer plus lard le nom de ses enfants.

Un jour, après qu'elle eut divague sur ce thème plus vivement que jamais, elle ajouta avec une explosion d'audace :

— D'ailleurs, c'est fait. J'aime, je tiens mon roman.

— Jésus! s'écria Margaret. Et de quelle couleur est-il?

— Il est blond.

— Son nom ?

— Ah! voilà. Je n'en sais rien.

— Duchesse, perdez-vous l'esprit?

— I.aisse là tes grands airs. 11 habite un pavillon dans l'hôtel des d'Erfeuilles, là, près de nous. Le mur du jardin est mitoyen. Je

cueille des fleurs de marronniers à leurs arbres, les grappes de mes ébéniers pendent chez eux. Ce pavillon était toujours fermé! Dès le printemps venu, on a poussé les volets; puis on a tendu des stores. Il y a huit jours, j'ai surpris une tête blonde curieusement tournée vers l'allée où je roulais dans mon carrosse de féerie, traîné par mes deux grands danois. Aussitôt le store est retombé, mais j'avais vu. Et, tiens, le ciel se fût ouvert et le bon Dieu lui-même m'aurait regardée par sa fenêtre, que je n'aurais pas ressenti une joie plus divine que celle qui me tomba soudain dans le cœur. Je fouaillais mes chiens, qui prirent un galop effaré , filant de travers, me heurtant aux arbres. J'aurais dû être brisée; mais, bah! j'allais comme dans un rêve insensé, fouaillant toujours, le bras levé, les cheveux pendants, avec des cris pour exciter encore mes danois éperdus, étourdis du bruit d'argent de leurs sonnettes et du claquement du fouet qui leur mordait les reins. A la fin, je m'affolais comme eux, et, ne me connaissant plus, prise d'une rage de faire apparaître encore la tête blonde que je devinais cachée

6 POLICHINELf-E.

derrière le rideau tremblotant, je cinglais si cruellement mes bêtes que l'une d'elles s'aplatit brusquement; mon char doré bascula juste sous le pavillon, je tombai sur le sable, joliment étendue dans mes cheveux défaits, et je demeurai immobile. Le store sauta en l'air, et il apparut, lui, si pâle que j'en pensai mourir de joie. 11 pencha sa tête, et s'écria :

— Sylvine !

Comme je ne bougeais pas, il balbutia :

— Mon Dieu! elle est blessée. Au secours! Je vis qu'il se retirait pour appeler ; alors je

me soulevai, et faisant un grand soupir, je lui dis, le plus tendrement du monde :

— Merci, ce n'est rien.

Et je le regardais avec un sourire.

— Imprudente, dit en grondant la comtesse Margaret.

— Ah! oui, vraiment! Le store retomba aussitôt d'un coup sec. Puis j'entendis le bruit d'une fenêtre que l'on fermait rapidement, et ce fut tout. Je demeurai d'abord très-vexée. Ensuite tout mon bonheur fondit en larmes. Cependant les mots qu'il avait dits, sa pâleur, son effroi.

POLICIJINELLE. 7

son doux regard bleu et sa voix si tendre, tout me disait ([ue j'en étais aimée. Mais pourquoi fuyait-il?

Après y avoir songé, je pris un grand parti...

— Tu me fais trembler !

— Je lui ai écrit.

— Miséricorde! mais je vais prévenir ton père!

— Je te le défends.

— C'est mon devoir, Sylvine...

— Eh bien, si tu bouges, foi de duchesse, j'escalade le mur et j'entre chez lui. Te tiendraslu tranquille maintenant? I.à, c'est bien. Je luiai donc écrit ceci, à peu près : « Il ne me plaît pas que vous me fuyiez, j'ai mes raisons pourcela. » — C'est discret, n'est-ce pas? — « D'ailleurs ce serait une injure, et j'ai droit à vos respects. Si vous m'aimez, je vous autorise à me le dire. N'avez-vous pas une échelle pour venir dans le parc? » Et j'ai ajouté en post-scriptum :

« r>e duc, mon père, fera toutes mes volontés. »

— Qu'a-t-il répondu?

— Rien.

— Mais, d'abord, à qui as-tu adressé ta lettre ?

— A personne; je Tai attachée à une pierre, et, un matin où sa fenêtre était ouverte, je l'ai jetée.

— Folle! c'est un valet qui l'aura prise.

— J'en écrirai une autre, répondit tranquillement Sylvine.

Maintenant, la petite duchesse se levait de très-bonne heure et se perdait chaque matin dans le jardin, vaste comme un parc en miniature. De grands arbres y mettaient une ombre mystérieuse trouée parfois, à des carrefours d'allées, par deséclaircies qui laissaient tomber la clarté du soleil ou flotter, le soir, la lueur bleue du ciel étoile. Des traînées de lune ou de jour traversaient les sentiers d'un semblant de lumière, les éclairant juste assez pour qu'on pût s'y glisser rêveusement sans la frayeur de l'ombre absolue. Des corbeilles de gazon encadraient de loin en loin les massifs de fleurs éclatantes. Au mur miloven avec l'hôtel d'Er-

feuilles, des glycines pendaient mêlées aux rosiers blancs, dont les bouquets faisaient dans la tapisserie de verdure comme de larges capitons éblouissants et parfumés.

Sylvine courait par les allées, cherchant des traces sur le sable. Elle regardait la crête du mur couronné de sa floraison intacte, non foulée. Elle se blottissait toute petite dans un fourré, le cou tendu, les yeux fixés, à travers le feuillage, sur la fenêtre désormais toujours close par où son amour lui était venu.

Et elle demeunut là des heures, ne voyant rien que le vent qui battait doucement le store abaissé , n'entendant rien que parfois comme une voix lointaine, un chant très-doux qui paraissait accompagné, bas, par les arpèges légers d'une harpe.

Un mystère semblait abrité par ce pavillon. Le soir, la lueur des flambeaux l'illuminait faiblement, laissant à peine jouer sur les tentures de la fenêtre l'ombre d'une forme humaine qui lentement et longuement, dans la nuit, passait et repassait.

Sylvine s'était beaucoup informé de la famille

d'Erfeuilles et de ses relations intimes. On ne lui en connaissait pas. Le marquis était mort; la marquise, d'une piété sombre, vivait dans une claustration presque absolue. Seul, leur fils, François d'Erfeuilles, voyait le monde, mais il occupait dans l'hôtel un appartement séparé de celui de sa mère et que ses hôtes ne franchissaient pas au delà d'une terrasse suspendue. Le jardin et le pavillon étaient réservés. Ce jardin, comme celui de l'hôtel de Villemore, était couvert par le branchement vigoureux et serré des grands arbres séculaires dont la frondaison s'étalait partout, depuis l'entrée du pavillon jusqu'au bord des clôtures, mystérieusement.

La façade des deux hôtels était séparée de l'allée droite des Champs-Elysées par une cour flanquée des bâtiments de service et par une haute porte ajourée comme une grille de chapelle, pointant ses lances dorées, avec, au milieu, un immense écusson surmonté d'une couronne. Des lanternes allumées le soir de chaque côté de la porte de l'hôtel de Villemore et plus loin, sous le péristyle, accusaient seulement la

différence de ces deux habitations, celle des d'Erfeuilles demeurant constamment sombre,

Sylvine avait rencontré le marquis François; ce n'était pas lui, son inconnu; mais cet inconnu lui ressemblait, plus pâle et plus doux comme un portrait à demi effacé!

Un matin, Sylvine, venant à son guet accoutumé, aperçut un de ses jardiniers planté sur une échelle en haut du mur, juste sous la fenêtre du pavillon. Il coupait des lianes, il ajusiait les glycines, il émondait les rosiers blancs. Son chapeau large de çà de là se penchait, et le ciseau criait, sciant les branches vertes. De loin, Sylvine entrevit au-dessus du jardinier la tête blonde de sa vision amoureuse, qui timidement s'avançait, regardant oii tombaient les roses qui glissaient du côté de l'hôtel d'Erfeuilles.

Elle prit à sa ceinture le sifïlet qui appelait ses danois, et elle l'approcha de ses lèvres. Le jardinier tourna la tête et se vit appeler d'un geste impérieux. Il se hâta, dégringolant l'échelle ; son chapeau très-bas, il courut à Sylvine.

— Donnez-moi cela, dit-elle, lui enlevant des

mains sa coilïure de grosse paille rousse, et prenez ceci. Dans le cas où quelqu'un approcherait, sifflez. Maintenant, ne bougez plus.

Elle se coiffa jusqu'aux oreilles du chapeau large qui cachait ses épaules, elle se glissa tout le long du mur jusqu'au pied de l'échelle et grimpa lentement en faisant crier le sécateur comme si la taille des plantes continuait.

Elle atteignit ainsi le sommet.

D'abord le chapeau dépassa le bord du mur, puis il s'éleva un peu; puis, brusquement, il volaenTair, et Sylvine se haussa de toute sa taille sur le mur, si rapide que l'inconnu, surpris, demeura la tête penchée vers elle, ses yeux bleus éperdus pris dans les yeux noirs, brillants, heureux et tendres qu'elle tenait levés vers lui. Il semblait vouloir s'arracher à cette extase du regard par où se touchent les âmes; ses paupières battaient, il devenait pâle, mais il demeurait sans force, vaincu, souriant des lèvres au visage adoré de Sylvine, et les yeux mouillés de larmes d'angoisse.

Quand elle eut triomphé, elle baissa ses longs cils retournés en boucles et s'assit sur le mur

pour causer plus à l'aise. IMais un coup de sifflet brusque la fit bondir. Elle arracha une touffe de roses blanches et la jeta au visage du jeune homme en lui criant :

— Je serai demain au bal costumé de la comtesse Margaret, je vous y attendrai. Je le veux, dit-elle, le voyant remuer la tête avec effroi.

Il murmura d'un air désespéré :

— Je vous en supplie, ne m'aimez pas!

Mais Sylvine, qui descendait, releva auda-

cieusement le front.

— Et moi, je veux vous aimer, dit-elle; à demain !

La comtesse IMargaret terminait la saison par un bal costumé. On était à la fin de mai. Le vieil hôtel de la rue de Varennes, avec ses portes ouvertes sur la noble et antique façade criblée de feux, attirait les regards des passants qui s'arrêtaient pour voir s'engouffrer sous la voûte d'entrée les équipages les plus armoriés du

faubourg Saint- Germain. La livrée noir et or des valets poudrés s'échelonnait depuis la marquise tendue de brocard, au sol couvert d'une mosaïque de tapis d'Orient, jusqu'à la baie lumineuse et croulante de fleurs qui se découpait sur le flamboiement intérieur des premiers salons. Dans ce cadre, la comtesse Margaret, en fée Titania, sa blonde chevelure épandue sur sa robe tissée d'azur et d'étoiles, apparaissait, appuyée sur sa baguette d'argent et auréolée des flammes de sa couronne de pierreries.

Derrière elle, une fillette costumée en Mascotte montrait ses bras nus, ses pieds fins, ses jambes fuselées dans le maillot couleur de chair, et, sous l'auvent du chapeau de la jardinière, des yeux noirs allongés chatoyaient, mouvants et hardis, de tout l'éclat de leur prunelle mouillée. Des roses blanches s'accrochaient à la robe çà et là dans un désordre savant, qui faisait trouver comme une senteur de verdure fraîche et de foin coupé aux herbes qui pendaient, baignées de rosée, sur les seins voilés de la Mascotte.

C'était Sylvine. La petite duchesse guettait l'arrivée de son inconnu.

— Comment veux-tu qu'il vienne, puisqu'il n'est pas invité? lui murmurait la comtesse entre deux révérences de fée.

— Il viendra, répondait l'entêtée Sylvine. Et la foule se pressait, emplissant les salons

de son carnaval mondain , mêlant les fantaisies luxueuses de ses habits extravagants, de ses inventions d'un caprice fou. Des colombines et des pierrots valsaient dans la pose adorable des pantomimes italiennes ; des châtelaines s'appuyaient à des pages; des aimées tournoyaient, des oiseaux-mouches voletaient, le buste mince éclatantsous la cuirasse emplumée; des papillons bleus, coiffés de leurs antennes, couraient sur les roses troussées, feuille à feuille, dans leur jupe de soie, jusqu'à leur corselet de velours vert. Des marguerites au cœur d'or s'épanouissaient dans leur collerette dentelée. Un gros scarabée noir bourdonnait. Et la cohue des seigneurs en manteau vénitien et des Joconde et des Francesca, et desEsméralda dansant sur leurs pointes au cliquetis

d'or de leurs sequins, roulait par les galeries hautes et voûtées, que gardait, dans leurs cadres brunis, la longue théorie des sombres portraits des aïeux.

La petite duchesse déchiquetait ses gants et claquait ses sabots de laque de Chine dans une colère qui grandissait. Le duc de Villemore venait de lui présenter François d'Erfeuilles, et Sylvine allait valser. Tout à coup, son danseur se redressa brusquement, les yeux fixés vers un point du salon où la foule accourait avec des rires et des bravos. 11 s'excusa et s'échappa dans la foule.

La petite duchesse, délivrée, prit sa course et courut se cacher dans le boudoir de Margaret, afin de pleurer toutes ses larmes. 11 n'était pas venu, et il l'aimait, et elle lui avait dit (prelle vonlait l'aimer! KUe ne trouvait aucune raison à cette chose inouïe; il n'y en avait pas, il ne pouvait pas y en avoir.

A quoi servirait d'être née duchesse de Villemore si l'on ne pouvait arranger à son gré sa destinée et préparer comme il plaît son roman d'amour!

Il y aurait donc des obstacles pour elle! Des obstacles! elle les sauterait comme elle faisait sauter à son cheval Farewell, à coups d'éperons, les haies et les fossés que personne, après elle, n'osait franchir. Elle méditait de quitter le bal, de s'enfuir et de pénétrer résolument dans l'hôtel d'Erfeuilles. Et elle secouait sa tête folle avec défi, montrant le poing au rideau de peluche mauve qui fermait, du côté des salons, l'entrée du boudoir.

Le rideau s'écarta, et la comtesse Margaret se prit à rire en voyant ce poing qui la menaçait.

— A qui en as-tu? dit-elle, et que fais-tu là?

— Je me repose.

— Mais tu n'as pas dansé !

— Tu crois?

— Regarde-moi; tu as pleuré. Je te disais hier qu'il ne viendrait pas. Un gentilhomme, Sylvine, eût trouvé le moyen de venir. J'espère que te voilà guérie de l'amour des aventures.

Celle-ci pouvait avoir un dénoûment ridicule si ce personnage mystérieux n'eût, heureusement pour toi, manqué d'audace. Te vois- tu compromise par un laquais! C'était le couvent

18 l'OLlCIIINELLE.

pour ma pauvre petite duchesse. Crois-moi, mignonne, laissons-nous garder, guider, marier même! Eh! mon Dieu, nous ne sommes, au fond, que des enfants, car nous trébuchons jusque dans nos lisières. Que serait-ce si Ton ne nous en mettait pas?

Pendant ce discours, Sylvine arrêlait avec elle-même un plan dont Texécution ne devait pas se faire attendre.

Elle prit un grand air de naïveté sérieuse et murmura :

— Tu me fais peur. Que serait-il donc arrivé si je m'étais fait enlever!

— 3Iais.., balbutia la comtesse, des choses très-graves.

— Oh! je t'en prie, ma petite Margaret, faismoi bien peur pour m'enôtertout à fait l'envie; dis-moi tout; dis, que se passc-t-il quand on vous enlève? D'abord, où va-t-on en s'échappant?

— On va, on va... tout droit devant soi, je suppose, jusqu'à ce que les gendarmes vous arrêtent, ce qui ne peut tarder, car ils sont mis tout de suite à votre poursuite, et l'on est

ramené par les gendarmes, Sylvine! y pensestu?

La fée Titania parlait d'une grosse voix épouvantée, avec tout le sérieux qu'elle pouvait demander à ses dix-huit ans. Et la petite duchesse l'écoutait, baissant ses yeux hypocrites. Elle répéta, bien effrayée :

— Les gendarmes, Margaret! Et ensuite? ditelle.

— Comment, ensuite? Mais cela faitun scandale abominable, et l'on vous envoie au couvent, à moins que l'on ne vous marie, quelquefois, quand... les circonstances l'exigent.

— Quelles circonstances, Margaret?

— Ah! tu m'ennuies, à la fin; des choses affreuses qui perdent à jamais la réputation d'une jeune fille.

— Alors, ces... choses se passent dans la voiture, puisque les gendarmes vous arrêtent en route?

La comtesse balbutia des « oui, non, je ne sais pas », en rougissant très-fort et pinçant tant qu'elle pouvait ses lèvres roses où tremblait une folle envie de rire.

— Allons, viens, dil-elle, entraînant Sylvine; viens danser, ma petite Mascotte, et laisse toutes ces vilaines pensées; viens choisir nn mari. Nous avons là tout l'armoriai de France, et vous n'avez qu'un mot à dire, ma belle duchesse, pour que le plus noble et le plus beau de tous ces gentilshommes soità vos pieds. Tiens! pendant que j'y suis, je te recommande mon protégé, le marquis François d'Erfeuilles.

— 11 est très-bien, répondit Sylvine d'un air joliment candide. Mais va, laisse-moi, je te rejoindrai.

Elle demeura seule et coula son œil félin dans l'écartement léger du rideau. Elle surveillait ce côté des appartements, ouverts aux seuls intimes, et où venaient mourir, avec les sons voilés de l'orchestre, les derniers bruits de la fête. Parfois un couple passait, ou ({uelque femme de chambre affairée; puis la solitude revenait, et Sylvine calculait ce qu'il lui fallait de secondes pour fuir, par les chambres qu'elle connaissait, jusqu'à la rue où l'attendaient ses gens.

— Ah ! pensait la petite duchesse, c'est ainsi

qu'on enlève, c'est ainsi qu'on provoque les circonstances qui exigent que l'on vous marie! Merci, Margaret.

Tout à coup elle vit venir à elle, comme s'il fuyait et la tête détournée, un adorable polichinelle, vêtu, des pieds à la tête, de satin blanc. Un polichinelle de fantaisie, un joujou, un sac à bonbons. Petit, mignon, mince et fin, avec sa culotte à crevés, ses bas de soie, ses petits sabots ornés de boufïettes et son pourpoint tailladé, boutonné par des cabochons énormes, et sa fraise en dentelle de Malines, et son chapeau large où flottait en panache un bouquet de longues plumes.

Il était blanc, tout blanc; sa perruque était blanche, et sur la bosse de sa poitrine un bouquet blanc de roses grimpantes était attaché par un flot de satin blanc.

Il arrêta sa course en passant devant la portière baissée où Sylvine palpitait, rouge de bonheur; il paraissait chercher une issue. La galerie était déserte; on dansait. Le rhythme langoureux d'une mazurka de Gungl arrivait à Sylvine. Elle écarta la draperie et se glissa

jusqu'à l'épaule du polichinelle, où elle posa son bras nu.

— Vous cherchez une danseuse? lui dit-elle, me voici.

Et comme elle se renversait, levant son sabot pour attendre la mesure, le polichinelle la prit à la taille, sans répondre, et doucement, les yeux dans les siens, il l'emporta.

Ils firent ainsi le tour des salons, avec cette grâce lente de la mazurka traînée, les doigts serrés, bercés d'une même cadence amoureuse, ne s'étant rien dit dans la première ivresse de la j)remière étreinte, le corps alangui par les frôlements soyeux et tièdes. Puis ils se retrouvèrent à l'endroit d'où ils étaient partis; l'air si tendre de la mazurka viennoise venait de mourir.

Maintenant, lui se tenait devant elle, tout pâle et les lèvres mouvantes comme s'il allait pleurer. Elle lui dit, croisant ses petites mains nerveuses :

— Eh bien, c'est tout ce que vous avez à me dire ?

Il murmura :

— Pardon, je n'ose pas.

Elleregarda plus hardiment le visage allongé, aux lignes très-douces, du joli polichinelle de satin blanc; elle remarqua l'amertume de la bouche, aux coins fléchis sous la fine moustache blonde, et les cils longs qui voilaient d'une frange d'or les yeux trop grands de ce petit être à l'aspect timide et souffrant; et Sylvine leva doucement les épaules. Elle pensait que la Providence ayant interverti les rôles, c'était elle, l'audacieuse et la vaillante, qui devait jouer le rôle viril dans l'acte préliminaire du mariage qu'elle avait délibéré d'accomplir.

Elle prit son air de duchesse pour dire :

— J'ai bientôt vingt ans; et vous?

— Yingt-cinq.

— Mon père se nomme le duc de Villemore. Et vous?

— Je me nomme le comte Pierre d'Erfeuilles, dit-il à demi-voix et comme craintivement.

Sylvine s'écria :

24 POL[CniNELLE.

— Le frère du marquis?... Mais on le dit iils unique.

Le polichinelle eut un geste fier pour répondre :

— On se trompe.

— Ètes-vous marié?

— Non, dil-il en rougissant.

— Avez-vous des engagements?

— Non.

— Bien. Savez-vous s'il existe entre nos deux familles quelque haine dans le genre de celle des Montaigus et des Gapulets?

— Je ne crois pas.

Le comte Pierre sourit tristement.

— Eh bien, alors, monsieur, me ferez-vous la grâce de m'apprendre ce qui vous empêche de m'épouser ?

— Moi! s'écria le polichinelle en se reculant.

Mais elle marchait sur lui, bravement :

— Oui, vous. Je mesouviensdu jouroù vous m'avez appelée Sylvinel Le cœur ne se trompe pas, le mien vous a répondu. Donc vous m'aimez.

Diles, si vous l'osez, que vous ne m'aimez pas!

Elle était sous ses yeux et le bravait de sa beauté irritante.

Il ferma les yeux et murmura, suffoqué de douleur :

— Ne me rendez pas ridicule, laissez-moi. Je ne peux pas, je ne dois pas vous aimer. Sylvine ramena Tun vers l'autre ses sourcils

de Chinoise :

— Monsieur, j'ordonne que vous me disiez quel est l'obstacle qui nous sépare.

— Jamais!

— Il en est donc un?

Il baissa la tête, regardant à ses pieds, tandis qu'un sourire amer arquait plus douloureusement sa bouche triste.

— C'est bien, dit-elle; je m'en charge. Attendez-moi là.

Elle entra dans le boudoir de Margaret et en sortit aussitôt, mystérieusement voilée.

— Venez, dit-elle, lui prenant le bras. Et elle l'entraîna.

Ils roulèrent par les escaliers; lui, surpris,

éperdu, résistant; elle, leste et forte, cramponnée à son bras, emportant son polichinelle comme elle eût fait d'un jouet.

En bas, elle fit demander les gens du duc de Villemore. Le carrosse vint se ranger sous la marquise, elle y poussa le comte Pierre et sauta après lui. Et lorsque le valet ferma la portière, elle lui dit avec une gravité hautaine :

— Dites au cocher d'aller tout droit devant lui, et de ne s'arrêter que lorsqu'il verra les gendarmes. Allez !

Le valet immobile et sérieux la regardait. Elle cria, furieuse :

— Marchez donc!

Le carrosse roula.

Alors elle se tourna vers le polichinelle blanc, qui semblait évanoui; et, tranquillement :

— Je vous enlève, monsieur. iMaintenant il paraît qu'il faut amener des circonstances qui exigent le mariage. Savez-vous ce que c'est?

Le comte Pierre passa les mains sur son front moite comme pour aider au réveil de ses

esprits. Puis, rapidement, il chercha le timbre pour faire arrêter. Il se soulevait, il fuyait. Elle dit, lui prenant le bras :

— Que faites- vous? vous oubliez que je suis compromise! Oh! monsieur!

— Sylvine, j'en mourrai, murmura le jeune homme. Je vous dounerai ma vie, puisque vous la voulez. Mais laissez-moi m'enfuir. Vous ne pouvez pas m'aimer !

— Vous êtes fou! lui dit-elle, très-émue de ces accents désespérés, puisque je suis là, près de vous, n'est-ce pas que je vous aime? Pierre, ne pleurez pas, vous m'effrayez maintenant. Quel est ce secret terrible? oh! dites-le-moi, et si quelque chose que je ne prévois pas était assez puissant pour nous séparer, je vous le jure, je mourrais avec vous.

— S'il était possible!... murmura le comte, oh! si ce rêve insensé pouvait se réaliser! Sylvine, Sylvine, oui, je vous aime; oui, depuis six mois je passe mes jours à vous épier quand vous venez dans le parc, à suivre vos jeux, vos courses folles ou vos rêveries que vous avez longtemps cru solitaires, tandis que, du feuillage

OÙ je me cache, j'accompagne partout vos pas, me grisant la tête et le cœur à contempler votre beauté. Oui, je vous aime, et si vous pouviez m'aimer !

Oh! pourquoi m'avez-vous arraché à ma résignation, au mystère de ma triste vie, puisque j'en vais mourir, Sylvine!... mais je saurai, du moins, que j'aurais pu être aimé, et celte pensée sera ma première et ma dernière joie, vous avez bien fait : merci. Donnez-moi votre main; dites, voulez-vous? rien qu'une fois, l'approcher de mes lèvres, et puis...

Sylvine laissa prendre sa main, et, comme il la baisait, la bouche tremblante, clic posa sa tête décoiffée sur l'épaule de Pierre et ferma les yeux.

Après un silence, elle dit d'une voix lente et douce comme dans un songe heureux :

— Youlez-vous me confier, maintenant, ce qui pourrait bieu nous empêcher d'être l'un à l'autre désormais, et pour toujours?

Le jeune homme passa son bras autour d'elle, lui baisa les cheveux, et, lentement, il étendit la main de Sylvine, qu'il avait amollie par ses

baisers, sur la protubérance en satin blanc qui couvrait sa poitrine de polichinelle.

— Mon cœur bal, dit-il avec efTorl.

Sylvine se redressa, jetant un cri :

— Votre cœur, cette bosse de carton! Quoi donc s'agite là dedans?

II répéta, la voix assourdie, étranglée :

— Mon cœur, c'est lui qui heurte, sans pouvoir la faire éclater, cette ignoble et grotesque enveloppe dans laquelle il étouffe depuis si longtemps. Ce costume n'est pas un déguisement, Sylvine, c'est l'habit fait à la taille d'un misérable polichinelle, deux fois bossu, la honte et la douleur cachée d'une mère qui ne m'a jamais avoué, le ridicule d'une famille qui n'a jamais cessé d'en porter le deuil. .

Voilà mon secret, Sylvine, et voilà l'obstacle, dit- il, en refermant ses bras sur son cœur désolé.

Il reprit, navré du silence terrifié de la jeune fille :

— Vous voyez bien qu'on ne peut pas m'aimer! Je le savais bien, que pas une femme

n'oserait s'exposer aux railleries en présentant un pareil mari! Laquelle donc voudrait qu'on la nommai « madame Polichinelle »? Ce n'est pas vous, n'est-il pas vrai?., dit-il avec sa voix douloureuse et claire dont Sylvine venait de remarquer tout à coup le léger nasillement.

Et, subitement, le regard oblique de Sylvine avait saisi, sur la clarté des glaces, le profil long, anguleux et spécial aux bossus, avec, aux lèvres, le rictus de l'amère et poignante ironie du malheureux polichinelle de satin blanc, qui gisait maintenant près d'elle, immobile et muet comme un jouet brisé.

Elle était devenue toute froide, avec une répugnance qui arrêta net son premier mouvement de pitié et de regret.

Soudain, elle tressauta en pensant aux gendarmes. Et une honte, une angoisse la bouleversèrent. Si l'on venait à la surprendre, à l'arrêter en semblable compagnie ! Compromise par un bossu! Quel beau roman d'amour! Ce serait à mourir. Et la petite duchesse avait des appétits de vivre. Elle s'élança vers le

timbre; mais le comte Pierre, à son tour, l'arrêta :

— C'est inutile, dit-il, à demi mort de douleur, mais se contenant fièrement, indigné de la cruauté de Sylvine : c'est inutile, vous êtes chez vous.

En effet, le cocher, inquiet de sa responsabilité en cette affaire, avait ramené, au galop de ses chevaux, vers l'hôtel de Villemore, son imprudente petite duchesse. Et celle-ci ne fit qu'un saut hors du carrosse.

— Adieu ! lui avait crié le malheureux polichinelle.

Mais elle, au cocher, et de son grand air hardi :

— Ramenez le comte d'Erfeuilles.

Huit jours plus tard, Sylvine accomplissait ses vingt ans. L'hôtel était en fête. Cela devait être une fête intime; cependant le duc avait envoyé un certain nombre d'invitations qui donnaient à penser qu'il pourrait bien y avoir

ce soir-là une présentation oHicielle de quelque heureux fiancé.

Cette supposition devint plus vraisemblable encore lorsqu'on aperçut, parmi les premiers arrivés qui entouraient Sylvine et lui offraient des présents, la marquise douairière d'Erfeuilles. C'était la première fois qu'on la rencontrait dans le monde, et sa toilette parée, ainsi que l'attitude quelque peu triomphante du jeune marquis François, occupèrent les propos curieux derrière les éventails.

La petite duchesse était sérieuse, comme il convenait à ses vingt ans, disait-elle aux personnes qui s'en montraient surprises.

Le mois de juin commençait; la soirée tiède avait permis que l'on enlevât toutes les glaces qui fermaient le salon vaste, en forme de hall, du côté du parc. Et de ce coté entrait un décor de feuillage, d'un vert encore tendre, qu'un vent léger semblait pousser, avec ses senteurs d'acacias, de lilas et d'aubépine, vers les larges baies lumineuses de la salle, comme vers une flambée de soleil.

Au milieu, sous les lustres, la mosaïque des

tables était couverte par l'encombrement des bibelots rares et précieux qu'on offrait à Sylvine, et qui s'entassaient là, toujours plus haut, à mesure que la soirée s'avançait; tandis que la petite duchesse, debout tout auprès, payait ces offrandes d'une admiration polie. Avec sa toilette parée, d'un rose pâle, à la jupe longue, traînant des fleurs dans le bas, et la flèche d'or, éblouissante, piquée dans son chignon japonais, elle semblait, au milieu de ses bibelots, quelque adorable marchande d'une vente mondaine de charité.

La comtesse Margaret feignit de lui faire admirer la monture d'un écran et, tout bas, lui demanda :

— C'est pour ce soir?

Et Sylvine répondit du bout des lèvres :

— Je n'en sais rien.

— Cependant, tu as promis!

— Pas encore.

— Sylvine, je t'en supplie, je ne te pardonnerai cette horrible aventure que lorsque tu te seras mise dans l'impossibilité de la recommencer.

— Ne crains rien, je suis guérie. Les amoureux me font peur. Je ne pourrai voir un de ceux-là maintenant, fiil-il en costume d'Apollon, sans me demander s'il ne va pas tout à coup lui pousser quelque difformité horrible. C'est inouï, ce qui m'est arrivé. Je ne m'en consolerai pas.

— Si, épouse François; il est charmant, il l'aime...

A ce moment, la petite duchesse s'aperçut qu'on lui tendait un plateau, et elle prit un billet écrit sur papier satiné blanc et sans armoiries. Il y avait ces mots : « Sylvine trouvera mon cadeau de fête, ce soir, au rond-point des ormes, à minuit. »

— Il est minuit, dit-elle, regardant l'horloge. D'où cela vient-il? connais-tu?

Elle tendit à Margaret le billet, qui fit le (our du salon.

Puis elle chercha le duc de Yillemore, qui s'était éloigné, appuyé au bras de François d'ErfeulUes. Alors, seule, elle donna des ordres. La curiosité de toutes ces jeunes femmes venait d'éveiller la sienne. Ensuite elle voyait dans cet

incident un moyen de rompre la gravité de cette réunion dont l'intention solennelle l'endormait d'ennui. Elle s'anima; ses joues se rosèrent; elle glissa, traînant les fleurs de sa jupe, donnant à chacun le mot d'ordre de la cérémonie qu'elle venait d'imaginer. Les éventails battaient plus rapides, comme s'il s'envolait tout à coup une compagnie de colombes; une rumeur de gaieté courait avec le dérangement de toutes les robes soyeuses dont les traînes se froissaient.

Bientôt des valets parurent, s'échelonnant, portant des torches.

La haie commençait au bas du perron et s'en allait loin dans la vaste allée principale du jardin jusqu'à l'entrée du rond-point des ormes, qui faisait un coude et demeurait ainsi dans l'ombre.

Sylvine voulait apercevoir seule et la première la surprise qu'on lui annonçait. Elle avait soupconé le duc son père de cette fantaisie, et, pour lui plaire, elle affectait une joyeuse im^ patience. Lesdouairières, complaisantes, demeurèrent au salon ; toute la jeunesse prit sa volée.

Sylviiie allait en avant, majestueuse et souriante, entre les deux danois, dont les clochettes d'argent sonnaient la marche de cette procession féerique. Elle marchait, élégante, dans l'ondoiement rliytlimé de sa robe pâle; sa flèche d'or éblouissait, et l'on voyait son condo soulevé pour le jeu coquet de l'éventail de plumes qu'elle promenait sur sa joue lentement. Derrière elle, deux à deux, chaque cavalier ayant au poing une dame, venait toute la folle compagnie, se réglant sur l'attitude de Sylvine, On eût dit le défilé d'une cérémonie galante dans les jardins de Versailles, alors que le grand roi donnait à quelque la Vallière le régal fastueux d'une fête de nuit. Les hommes portaient leurs claques avec la grâce d'un feutre emplumé; les dames, le poing haut, balançaient de la tête leurs panaches absents et avançaient la jambe, tendaient le pied, avec des tours de hanches sans paniers qui donnaient un comique élégant à leur démarche apprêtée.

Et tout cela descendait, avec une lenteur majestueuse et des envolées de rires, entre la haie des valets, qui, les talons joints, le bras

levé, perlaient haut, sous le couvert des arbres, les torches fumeuses balayées par le vent. Des clartés et des ombres se mouvaient, rapides, sous la coulée au dôme arrondi de l'allée verdoyante.

Les feux rougissaient et grésillaient le feuillage, tandis que les bords fleuris de l'allée éclataient soudain, en floraison pourpre ou comme en pluie d'argent, dans les bordures étoilées d'anthémis. Les acacias pleuvaient sous la secousse plus vive de la brise. Tous les parfums de la nuit se mêlaient pour faire une griserie à cette jeunesse qui la buvait dans son rire heureux.

Soudain il se fit un choc qui brouilla quelque peu tous les couples. Sylvine venait de s'arrêter à l'entrée du rond-point, et, d'un signe, elle arrêtait toute sa suite. Alors, seule, elle fit quelques pas; puis on enlendit un cri terrible, et les premiers accourus virent ceci : à la branche forte d'un orme, un grand polichinelle pendait. Il était tout vêtu de satin blanc, avec, au côté gauche de sa poitrine pointue, une sorte de rose rouge qui s'effeuillait goutte à

goutte. Sa figure pâle, sous la lune qui poétiquement l'cclairait par la trouée ronde du carrefour, avait un sourire où les dents brillaient. Ses yeux fixes regardaient Sylvine.

Et lentement, sous le vent, le polichinelle tournoyait. La corde qui le pendait était accrochée au collet de son pourpoint, comme un jouet à l'étalage. Sur sa culotte tailladée, la rose rouge feuille à feuille coulait.

Mais brusquement les torches s'éteignirent, et la foule qui accourait s'arrêta repoussée par le duc de Yillemore.

François d'Erfeuilles emmenait Sylvine. Le duc disait :

— C'est une mauvaise plaisanterie. On vous portera ce jouet au salon. Cette mise en scène est dangereuse aux jeunes femmes. Renlrez.

Et l'on revint silencieux, avec des propos bas et des elfrois tendrement apaisés, sous l'ombre mystérieuse des grands arbres.

Par les ordres du duc, maintenant une fanfare sonnait.

François d'Erfeuilles disait à Sylvine :

— Je vous dois une réparation.

POLICHINELLE. gg

Et la comtesse Margaret lui murmurait à l'oreille ;

— On l'a reconnu, et tu es perdue si tu n épouses un d'Erfeuilles.

Le duc de Villemore s'approcha ;

— A qui préférez-vous rendre compte de cette aventure, à votre père ou à votre mari!^

— Gomme il vous plaira, répondit tristement Sylvine.

Et le silence s'étant subilement fait, le duc de Villemore présenta officiellement le fiancé de Sylvine. Le marquis François la conduisit à sa

mère.

Et, tandis qu'ils traversaient le salon avec ce pas grave de menuet que raillait si plaisamment la petite duchesse, - lui, le front haut, le geste roide; elle, les yeux baissés, grave et lenle, le bout de ses doigis tremblants posé sur îe gant du marquis, - là-bas, au rond-point des ormes, sous la lune claire, les grands chiens danois de Sylvine hurlaient au polichinelle de satm blanc, qui, froid et roide, pendait.

Janvier is

La gouvernante de maître Barbarin, — un petit imprimeur d'une toute petite ville, — s'entendait si parfaitement aux choses du ménage qu'il n'y avait pas une femme qui n'en fût jalouse et, pour ce motif, ne la gratifiât de quelque bon coup de langue, ce qui est excessivement désagréable, comme chacun sait.

On ricanait en la nommant tout bas :

« Madame Barbarin. » Et les plus mauvaises insinuaient que ce prétendu neveu que la gouvernante élevait à la brochette dans l'imprimerie de son maître n'était rien moins que le propre fruit de ses œuvres, né d'une collaboration mystérieuse avec ledit imprimeur au beau

temps de sa seconde jeunesse. Personne ne l'avait vu ; mais toutes les commères en auraient mis leur main dans le feu. C'est merveille qu'elle ne sente i)as davantage le roussi, tant elles l'y mettent souvent et pour des choses moins probables.

Madeleine, la gouvernante, n'en continuait pas moins sa vie de ménagère soigneuse, confectionnant des tisanes pour le vieux bonhomme d'imprimeur et bourrant le petit Angelo de friandises.

Quand je dis petit, c'est pour signifier mignon, délicat, car Angelo courait sur ses vingt-trois ans, il était grand comme une fdle qui aurait bien poussé et il portait une fine moustache blonde qui frisottait au bout, retroussée tout juste assez pour qu'on vît les coins fripons de sa bouche. Ajoutez à cela des yeux bleus trèsdoux, kl peau blanche, un air de timidité enfantine, et vous aurez le portrait du gentil neveu que Madeleine avait couvé vingt ans dans ses jupes avec une jalousie de mère.

11 avait commencé par la suivre sur ses quatre pattes roses, car il ne marchait pas

encore quand elle l'introduisit dans la maison. A trois ans, il faisait déjà les commissions, trottinant sans cesse de l'imprimerie au bureau du patron. Plus tard, on lui apprit à composer. Enfin, aujourd'hui, il servait de prote et de correcteur. Madeleine exigeait depuis quelques années qu'on l'employât beaucoup : elle avait son idée.

L'idée de Madeleine, c'était qu'Angelo restât sage. La gouvernante de M. Barbarin possédait sur la sagesse tout un assortiment de préjugés féroces qu'elle déballait à tout propos et hors de propos souvent :

— Toi, dit-elle à Angelo au premier duvet qu'elle lui vit pousser sous le nez, si tu t'avises de courir les filles, je te tordrai le cou.

C'était catégorique, et Angelo ne prit pas du tout l'avertissement pour une métaphore. Dieu aidant, il demeura sage comme un petit saint dans sa niche. Seulement, comme il n'était pas de marbre, ainsi que les bienheureux, sa tête et son cœur prirent l'envolée vers les doux pays du rêve charmant où il lui était interdit de mettre le pied.

Tante Madeleine n'y vit que du bleu, car le jeune garçon, hypocrite comme une demoiselle bien élevée, n'en baissait que de plus belle ses longues paupières chastes sur ses yeux candides. Cependant la gouvernante veillait. Chaque matin, lorsque Angelo quittait sa chambrette, toute propre et gaie sous les toits, avec une fenêtre donnant sur la cour, Madeleine arrivait fureter, fouillant dans les poches, scrutant les goussets, comptant la monnaie. Une fois, elle trouva un bouquet de violettes desséchées, et elle en fut malade pendant huit jours. Pendant huit jours, Angelo resta à l'imprimerie, sans bouger, et tante Madeleine le bouscula à lui faire perdre la tête; puis, la crise passée, elle se rattrapa en le bourrant à l'étoutTer d'exquises crèmes au chocolat, de croquettes à la vanille et de petits pâtés truffés.

Un bonheur si pur ne devait pas durer.

Un matin, Madeleine secouait par la fenêtre

un gilet qu' Angelo avait mis la veille pour aller

faire une course en ville. Quelque chose s'en

échappa qui fit : Bing!... sur les pavés de la

cour.

Elle se pencha et aperçut, horreur! une mignonne épingle à cheveux, longue, avec la tête formée d'une boule d'or finement découpée à jours.

Il est inutile de dire avec quelle vélocité la tante jalouse descendit les deux étages et se précipita sur ce corps de délit. Elle le tenait du bout de ses doigts écartés, avec dégoût, comme elle eût fait d'un objet souillé, et elle le retournait, les yeux hors de la tête de colère et d'indignation :

— Une épingle à cheveux! Ainsi Angelo fréquentait les filles! et quelles filles! des drôlesses qui laissaient traîner leurs épingles dans la poche d'un garçon!... Autant dire qu'il les décoiffait. Eh bien! c'était du joli! A quoi donc servait l'éducation qu'elle lui avait donnée, puisqu'il devait en faire ni plus ni moins que les autres! C'était donc une fatalité! Les hommes étaient tous nés pour le mal, quoi qu'on fît!

Et Madeleine, rentrée dans sa chambre, s'effondra sur une chaise, la tête dans son tablier, et pleura.

La sévérité naïve de la gouvernante avait.

au fond, une cause bien touchante. Jeune fille, on l'avait séduite. Elle ne s'était jamais consolée, et elle s'imaginait que si l'on donnait une éducation plus morale à l'un comme à l'autre sexe, ces malheurs-là n'arriveraient pas. Elle s'emportait sur cette thèse et se flattait secrètement d'en donner la preuve par la conduite irréprochable d'Angelo. Et voilà que lui aussi pratiquait le vice!

Oh! mais elle le sauverait... s'il en élait temps encore, mon Dieu! Elle l'arracherait à la créature dépravée qui venait de l'initier au mal. Elle le ferait rentrer dans le droit chemin.

Elle s'arrêta sur cette pensée, qui prenait tout à coup dans son cerveau des proportions extravagantes. Tout un monde venait d'éclore et bourdonnait autour d'elle. Elle s'était remise del)out et, l'œil fixe, haletante, elle suivait son rêve. Bientôt elle rêva tout haut :

— Voilà, c'est cela... Parbleu, c'est Ijien naturel, il n'y a pas d'autre moyen. 11 faut le marier. ]Mais à qui? Ah! cherche. Avec cela que c'est facile! Pas de père, pauvre petit! Qui donc en voudra? une ouvrière, peut-être?

Merci! Il lui faut une demoiselle, à ce mignon si délicat. Il n'est peut-être pas assez joli pour plaire, celui-là! Oui, mais à qui? Oh! hé!.o. ohl quelle idée!... 0 Seigneur mon Dieu, je n'en puis plus!... Si celle-là voulait de lui?... Ma foi, ni une ni deux, j'y vais tout de suite. Nous verrons bien.

Une heure plus tard, la gouvernante de M. Barbarin, vêtue d'une robe noire, d'un châle sombre, avec un chapeau très-simple recouvert d'une voilette, sonnait à la porte du petit pensionnat tenu par madame Morimbeau.

Ce « pensionnat » n'était en réalité qu'une école où trois douzaines de petites filles de la classe ouvrière venaient apprendre à lire et à réciter proprement pourquoi Dieu les avait créées et mises au monde. Du matin au soir un hurlement intermittent initiait les voisins

aux progrès que faisait dans ces jeunes cerveaux l'enseignement des vérités catholiques, car, pour simplifier la besogne, les réponses au catéchisme se faisaient en bloc par toutes les élèves à la fois. Cela produisait une musique exquise. On entendait d'abord une voix douce qui posait la question; puis soudain une fusée de voyelles éclatait, lancée par trente-six petites bouches bien ouvertes, mais pas toujours avec ensemble. Alors s'égrenait une cascade de cris aigus qui retombaient dans l'oreille comme des flèches. Les voisins se claquemuraient furieux derrière leurs portes.

Tranquille cependant demeurait à son poste l'institutrice martyre, dont la voix douce coupait comme d'un soupir le rhythme de ce chœur infernal. Ce n'était pas madame Morimbeau.

Madame Morimbeau se livrait à des occupations plus sérieuses. Elle composait des livres pour l'édification de la jeunesse. Mgr l'évêque les approuvait, et on les donnait en prix dans les pensions aux petites filles.

Rien n'était plus propre, du reste, à leur donner une idée vraie de l'humanité que ces

historiettes sans style, oii tous les événements de la vie étaient expliqués par les fonctions multiples du doigt de la Providence, — jolis petits manuels de bonne conduite dans le monde, élégamment reliés en toile gaufrée et dorés sur tranche, destinés à atrophier pieusement leur intelligence et à les rendre incapables de concevoir les hautes vertus qui découlent des seules notions de la responsabiUté humaine ; — mais madame Morimbeause moquait de ces vérités philosophiques comme d'une guigne. D'ailleurs, elle ne les logeait pas sous son crâne : l'espace manquait. Pourvu que son éditeur lui payât six cents francs par an pour deux manuscrits régulièrement pondus l'un à Noël, l'autre aux cerises, elle se tenait pour femme supérieure et auteur tout à fait distingué. Elle signait hautement : Blanche de Morimbeau. Elle avait obtenu de son éditeur qu'on donnât ses œuvres à imprimer chez M. Barbarin, afin qu'elle eût toute facilité de corriger ses épreuves. Cela occasionnait un perpétuel va-etvient entre l'imprimerie et le pensionnat, et quelques relations familières en étaient nées.

Parfois, madame Morimbeau rencontrait la gouvernante de rimprimeur et s'arrêtait un moment pour causer de ses œuvres. Madeleine, flattée, l'écoutait. D'autres fois, Angelo portait les épreuves, et si c'était après la classe, par exemple, il attendait volontiers que madame eut achevé les corrections.

Il s'en allait alors sournoisement vers le jardin, où il rencontrait toujours la sous- maîtresse, mademoiselle Thilda. Tous les deux s'asseyaient sur un banc dans un coin, elle avec sa broderie dans les doigts, lui les regards perdus sur les yeux battus et les joues pâlies de la jeune fille.

Cela revenait assez fréquemment; ils se connaissaient beaucoup, se racontaient toute leur vie. Peut-être s'aimaient-ils. Jamais ils n'en avaient rien dit.

Thilda devenait une vieille (ille; elle avait vingt-quatre ans, et la fatigue de son horrible métier lui donnait des marques visibles d'épuisement. Avec cela une éternelle tristesse dans ses yeux noirs profonds. Elle vivait pour vivre, parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement, mais avec quelle amertume contre la destinée!

Elle ressentait toutes les ardeurs de la femme, tous ses besoins, toutes ses souffrances pudiques quand l'heure d'amour a sonné, et c'était pour vieillir seule, ignorée, entre les quatre murs d'une école, parce qu'elle était pauvre. Son teint prenait des pâleurs de cierge, ses yeux se creusaient, les coins de sa bouche un peu épaisse s'abaissaient dans une expression de douleur et de dégoût.

Cependant, le dimanche, quand elle conduisait à la messe son bataillon de fillettes, on se retournait , et les hommes cherchaient à se faire remarquer de la jolie institutrice si élégante dans ses vêtements pauvres. Elle portait sa robe de laine avec une distinction rare, et comme la marche et la confusion rosaient ses joues, elle paraissait absolument belle.

Plus d'un disait en la suivant des yeux :

— Quel dommage!

Et la pauvre fille s'en allaitadmirée, désirée, mais traînant après elle sa pauvreté comme une infamie qui la condamnait à une solitude éternelle. Elle s'appelait mademoiselle de la Perrière; elle était orpheline.

Angelo savait tout cela, toutes ses peines les plus intimes. Lui aussi n'avait pas de famille, même pas de nom. Us se comprenaient et se consolaient rien qu'en regardant longuement, lui les yeux noirs de Thilda, elles les jolies lueurs bleues qui rayonnaient dans les prunelles d' Angelo.

Le soir de cette journée qui avait amené les émotions de tante iMadelcine, celle-ci, après le dîner, appela son neveu et se fit suivre dans la chambre d'Angelo tout en haut. Elle parlait mal, ayant la gorge serrée, et le cœur lui battait.

— Ferme la porte, approche. Qu'est-ce que c'est que ça?

Elle lui mit sous le nez l'épingle d'or. Il ouvrit la bouche, ébahi et décontenancé.

— Tais-toi. Ne va pas mentir. Qu'est-ce que c'est que ça?

— Ma tante... balbutia Angelo.

— Ce n'est pas vrai, cria Madeleine, tu as trouvé cela chez une drôlesse... Veux-tu te taire, méchant garnement!

Angelo se dressa comme un petit serpent.

— Une drôlesse, criait-il affolé d'indignation, elle, elle ! . . . Rendez-moi cette épingle, ma tante, ou bien...

— Ou bien?...

Elle leva la main.

Il ne broncha pas, et répéta crânement :

— Ou bien je m'en vais.

Ah mais! c'est qu'il l'aurait fait comme il le disait. C'était clair maintenant. L'ange se révoltait à la fin. Et Dieu sait les cataclysmes qui arrivent quand les anges se révoltent !

Madeleine s'apaisa comme par miracle, toute froide à cette pensée que le petit s'en irait. Cependant elle ne rendit pas l'épingle, mais elle la jeta à travers la chambre. Le bijou roula comme un petit fou avec un son clair, comme s'il se plaignait d'être ainsi maltraité. Angelo courut après, le ramassa, l'essuya, le frotta avec un pan de sa veste-, puis il s'en vint effrontément piquer l'épingle sur une pelote que Madeleine avait confectionnée de ses propres mains.

C'était le comble de l'audace.

Pourtant Angelo était très-rouge. 11 sentait

bien qu'il venait de faire une chose inouïe, el il s'attendait à quelque épouvantable châtiment. Il tourna son œil inquiet sur la gouvernante. Celle-ci devina ce commencement de contrition :

— Misérable! dit-elle du ton le plus creux qu'elle put trouver.

Puis elle tira son monclioir et se moucha d'une façon terrible en criant qu'elle était bien malheureuse.

— Mais, ma tante, murmura Angelo attendri, de quoi vous plaignez-vous? Je fais tout ce que vous voulez...

Elle saisit la balle au bond.

— C'est ce que nous allons voir. Angelo... Elle fut obligée de tousser : elle étranglait.

— Angelo, tu as vingt-trois ans, et je comprends... c'est-à-dire, je ne comprends pas... IMais enfin, vois-tu, mon enfant, il faut être lionnête. Dans la vie, il n'y a que cela de bon. Si tu tournais mal, j'en mourrais. Cela devient un crime quelquefois de courir les filles. Si tu savais!... Tu veux une femme? Eh bien! il faut en prendre une, voilà tout. Angelo, tu vas te marier.

— Moi! s'écria lejeune homme, tout étourdi, comme s'il venait de recevoir un mauvais coup.

Et il devint pâle, pâle.

— N'aie pas peur, mon petiot, j'ai bien choisi, va. Tante Madeleine a l'œil tin. Elle sait ce qu'il faut à un petit mignon d'enfant gâté comme toi. C'est une belle demoiselle qui n'a pas le sou, parce que, autrement, elle n'aurait pas voulu d'un pauvre petit diable d'imprimeur. Et j'espère bien que celle-ci ne dira pas non.

D'ailleurs, nous avons des économies, parla, de quoi vous faire un joli ménage! Tu verras comme ce sera gentil. Eh bien! qu'est-ce que tu as? Est-ce le regret de ta péronnelle qui te fait faire cette grimace? Ah ! dis donc, il ne faut pas me mettre en colère, tu sais? Je veux, lu m'entends bien?... je veux que tu épouses mademoiselle de la Perrière, ou sinon tu en verras de grises... Et maintenant, file!

Madeleine tendait vers la porte son doigt qui tremblait. Elle était toute rouge d'émotion parce que le petit chancelait avec de grosses larmes dans les yeux. Tout à coup il éclata et

vint se jeter comme un perdu au cou de la bonne femme en criant dans un vrai sanglot :

— Tante, tante, je vous aime!...

Et il Tembrassait, reniflant comme un gamin et se cachant la figure dans la collerette de Madeleine bouleversée.

Pour un peu, elle aurait dit ; « N'en parlons plus », tant cela lui gonflait le cœur de le voir sangloter.

^lais lui recommença, comme si la fièvre le tenait :

— Tante Madeleine, vous êtes le bon Dieu. . . Je vous aime! je vous aime!...

— Bon, le voilà qui perd la tète, s'écria la gouvernante en serrant tant qu'elle pouvait le petit sur son cœur. Puis elle hasarda :

— Écoute donc, si tu ne veux pas...

— Mais si, je veux!

Et il la secoua de la belle façon en se redressant.

Il lui cria encore dans la figure :

— Je veux, entendez-vous? je veux...

Puis il prit la porte, dégringola toutes les marches et disparut, laissant Madeleine, les

jambes cassées, se tenant le front à deux mains, essayant de comprendre, tandis que toutes ses idées tournaient dans sa cervelle comme son fd sur le dévidoir. Angelo, nu-tête, ébouriffé comme un petit chien frisé, courait aussi fort qu'il pouvait vers le pensionnat de madame Morimbeau.

Par bonheur, la porte était entr'ouverte : jamais il n'eut osé sonner. Il se glissa comme un chat dans la petite cour déserte, et, sautillant sur le bout des pieds, il gagna le jardin et se blottit derrière un arbre. De là, il allongea le cou du côté du mur, au fond, là-bas, sous les treilles où il y avait un banc. Il faisait une soirée claire avec un reste de jour dans une partie du ciel. L'autre commençait à laisser percer les premières étoiles. C'était le mois d'août; le jardin avait toutes ses feuilles, toutes ses fleurs

et tous ses fruits : cela embaumait. Et Angelo, sul)itement aiïamé de tous ses sens, regardait, aspirait, buvait l'air et allongeait les lèvres pour manger de baisers la jeune fille rêveuse, assise sous les treilles et qui ne le voyait pas. Quand il se fut bien régalé, pour la première fois de sa vie, d'un tas de voluptés qui lui semblaient désormais permises, il se rapprocha de Thilda, doucement et le cœur détraqué à force de battre. Elle leva la tète et rougit. Lui, alors, s'arrêta net, n'osant bouger et tout saisi par une confusion subite. S'il avait pu se cacher le visage dans la robe épandue sur les pieds de la jeune tille, peut-être, peut-être encore, eût-il trouvé le courage de lui raconter pourquoi il était venu. Mais comme cela, debout devant elle qui rougissait, jamais de la vie! Il songea à s'enfuir. Aussi, pourquoi ne disait-elle rien? Puisqu'on les mariait, elle devait bien le savoir. Elle le regardait très-doucement; ses yeux se promenaient sur lui, demi- fermés, avec un battement des cils qui chatouillaient follement le cœur d'Angelo. Mais elle ne semblait pas confuse comme une vierge en présence de son

fiancé. Cela surprenait le timide neveu de Madeleine. Enfin elle dit, tendant sa main vers lui d'un geste ami :

— Vous avez bien fait de venir ce soir.

Il trébucha en prenant sa main qu'il lâcha très-vite, cela le brûlait, et il vint se coller au mur dans l'ombre d'une traînée de pampres qui lui pendaient sur le nez. Maintenant, plus hardi, il ouvrait sur Thildases yeux tout larges, brillants, mouillés comme des bluets sous la rosée. Elle dit, la voix un peu chevrotante, avec un eiïort pour paraître calme :

— Il y a comme cela des moments dans la vie où l'on a besoin d'un ami.

Elle s'attendrissait. Des pleurs lui vinrent qui emplirent tout à coup ses yeux.

— Vous pleurez ! balbutia Angelo, qu'une grosse inquiétude souleva de son banc.

Il se pencha pour la voir, sa joue toucha l'épaule de la jeune fille. Elle tourna la tête un peu, et son regard voilé se posa sur les yeux levés d' Angelo. Pendant une seconde, ils se regardèrent ainsi dans le cœur, inquiets tous les deux et cependant ravis de ce toucher de

ea L'ÉPINGLE D'OR.

rame dont la volupté exquise leur donnait comme la sensation d'un évanouissement. Elle détourna les yeux, lente, avec un sourire, et dit tout bas comme un aveu :

— Non, je ne pleure plus!

Angelo ])aissa la tête, frôlant ses boucles blondes au corsage de Thilda, et il murmura, plus bas encore :

— Je vous aime! je vous aime!...

Leurs mains s'étaient prises, et ils se tenaient éperdument.

Alors elle dif, presque rieuse :

— Et quand on songe qu'aujourd'hui j'ai été demandée en mariage! Vous devinez ce que j'ai répondu?

Angelo se jeta sur les doigts de Thilda, et, pour les baiser tous à la fois , il les roula sur sa bouche demi-ouverte. Elle ajouta avec un petit éclat de rire :

— J'ai répondu que j'avais fait le vœu de ne pas me marier.

— Vous avez refusé! dit-il, lui lâchant les mains, vous avez refusé!...

Elle fit signe que c'était vrai et demeura

leelo.

surprise de la brusque stupeur d'Ani,.. s'était rejeté dans l'ombre des vignes, et elle n'apercevait plus son visage.

Il se taisait.

— Vous me blâmez? dit-elle d'un ton de reproche.

Puis une colère lui vint.

— J'ai eu tort sans doute. J'aurais dû accepter cette occasion inespérée pour moi, pauvre fille, de sortir de cet esclavage, de vivre d'une autre vie plus large, plus tranquille toujours, avec une famille, moi qui suis seule au monde. Et cependant, lorsque madame 3Iorinbeau est venue me dire qu'on faisait demander ma main, un effroi m'a prise, mon cœur s'est serré. Oui, j'ai pensé tout à coup que je ne pourrais pas aimer ce... mari, et qu'il me faudrait renoncer à mes autres chères affections, à... votre amitié qui m'a consolée et que je puis, du moins, garder au fond de mon cœur sans offenser personne. Et c'est de cela que vous me blâmez, Angelo!...

Elle s'était levée avec un geste désolé, et son regard au ciel disait toute l'amertume de cette

dernière souiïrance. Et elle s'en alhiit fière, blessée, rapide, sous la nuit des arbres dont les feuilles basses lui caressaient le front. Distraite et courroucée, elle arrachait les fleurs que rencontrait sa main pendante, et elle les déchiquetait, laissant ainsi derrière elle une traînée de pétales roses et blancs comme un symbole de ses illusions effeuillées.

Angelo venait de comprendre. Il bondit sur les pas de Thilda, léger comme un faon, sans qu'elle l'entendît courir, et il l'arrêta au bout de l'allée dans le découvert du ciel étoile, près du perron qui s'étendait tout blanc sous la lune. Elle voulait fuir : résolument il saisit sa taille et la retint. Elle ploya, demirenversée, le pied sur la première marche, défaillante. Alors il lui dit dans un grand trouble :

— Savez-vousqui vous avez refusé d'épouser aujourd'hui?

Elle le regarda.

— C'est moi, acheva Angelo, c'est moi... C'est ma tante qui vous a demandée, et maintenant que vous m'avez refusé, je la connais,

elle n'aura pas de repos qu'elle ne m'ait marié à une autre...

— Vous! vous!... balbutia Thilda, c'était vous!... ]Mon Dieu! qu'ai-je fait? Et madame Morimbeau qui est sortie ce soir pour porter ma réponse!

— Nous sommes perdus ! sanglota Angelo. Ils se prirent dans les bras l'un de l'autre,

se serrant bien fort et tremblant comme des enfants désespérés.

— Thilda! appela soudain une voix à l'intérieur.

— C'est madame.

La jeune fille, essuyant rapidement ses yeux, s'élança dans la maison.

— Adieu!... lui cria Angelo.

Et il s'enfuit en pensant que la nuit ne se passerait pas sans qu'il rendit l'âme.

Néanmoins il déjeunait le lendemain à table, sa serviette au menton, entre maître Barbarin et sa gouvernante Madeleine. Mais il mangeait du bout des lèvres, rechignant, boudeur, ses grands yeux baissés avec, au-dessous, un cercle noir comme une fille qui metdu kohenl. INIadeleine le regardait furtivement et faisait des soupirs qui gonflaient son fichu de linon très-blanc. Un déjeuner fin cependant, joliment arrosé d'un petit chablis gai et frais, couleur de soleil. Des rognons sautés dans un jus de madère embaumaient, et des petites bouchées aux truffes avaient des fumets qui taquinaient les narines. Une tranche rose d'un saumon froid s'enfonçait douillettement dans une gelée aux crevettes, tandis qu'une pyramide de fraises musquées attendait sous la neige du sucre en poudre la mousse parfumée d'un demi-flacon de vouvray, dont

!a tète argentée émergeait d'un seau rempli de glace.

Maître Barbarin, dans sa veste légère de coutil gris, heureux, béat, caressé par ces odeurs gourmandes, mangeait doucement, buvotait et se déleclait. Chaque fois que Madeleine passait à Angelo une assiette servie, l'enfant secouait les épaules avec un : « Je n'en veux pas » qui donnait des sueurs à la gouvernante. A la fin, impatientée, elle lui dit :

— Eh bien! si tu n'as pas faim, va-t'en. Angelo se leva, jeta sa serviette à terre et

sortit.

— Qu'a-t-il donc? dit maître Barbarin en essuyant délicatement sa bouche sensuelle.

Madeleine ne répondit pas, mais s'en alla voir si personne n'écoutait aux portes. Après quoi, elle revint s'asseoir, se tournant et remuant sur sa chaise comme si elle était sur de la braise. Elle pâlissait des lèvres, et ses joues s'enllammaient. L'imprimeur lâcha sa fourchette et la regarda avec un ennui, une peur égoïste en ses petits yeux enfoncés dans la chair bouffie de sa face de gourmand.

Tout à coup Madeleine, la voix étranglée, articula en mâchonnant ces mots :

— Il y a, Théophile, que le petit et moi nous quittons la maison... Je l'emmène à Paris.

— Hein! quoi! tu!... vous!... Sacrebleu! qu'est-ce que c'est que cette histoire-là? On ne pourra donc pas me laisser vivre tranquille? Qu'est-ce qui vous prend maintenant?

Madeleine s'essuyait les yeux.

— Certes, dit-elle suffoquée, il m'en coûtera de quitter celte maison... et vous-même, malgré votre conduite envers moi. Le bon Dieu sait ce que je souffrirai de vous laisser aux mains d'une autre femme, qui ne saura pas vous soigner comme moi, qui ne connaîtra pas vos habitudes, vos goûts, votre santé, pour vous donner toujours ce qu'il vous faut çt ce qui vous plaît... Jésus! le cœur m'en saigne.

Maître Barbarin, tout blême, avait repoussé son assiette et soupirait. Déjà, et rien qu'à ce tableau de son futur abandon, il n'en pouvait plus. Cette catastrophe lui tombait sur la tête

L'ÉI'INGLE D'OR. 67

comme une tuile ; il en demeurait assommé. Madeleine leva les yeux au plafond et ajouta :

— Mais je me dois avant tout à mon fils. Mon pauvre petit! dit-elle en s'attendrissant et les bras arrondis comme si elle le berçait encore, un pauvre agneau qui n'a pas demandé à venir au monde et qui est déjà malheureux!

— Malheureux? répéta machinalement mai- Ire Barbarin. Il ajouta, l'œil méfiant cependant :

— Pourquoi?

Madeleine se dressa sur ce mot, comme enlevée par un ressort, si bien que le bonhomme épeuré se jeta sur le dos de sa chaise. Elle se penchait :

— Pourquoi? vous demandez pourquoi, Théophile? Parce qu'il n'a pas de père, le chérubin, parce qu'il est un pauvre enfant sans nom et que personne ne veut de lui.

— Qui ça, personne? bougonna l'imprimeur, dont la face se plissait d'un air dur.

Madeleine tira sa chaise loin de la table et se laissa tomber dessus, accablée, les mains pendantes.

— Je ne veux pas que mon enfant devienne un malhonnête homme. Je ne veux pas qu'il séduise les filles pour les abandonner ensuite avec leur enfant. Je veux le marier jeune, à une femme qui soit faite pour lui, qui lui plaise, et le soigne quand je ne serai plus là, — ce qui arrivera bientôt, s'il plaît à Dieu! — Cette femme, je l'ai trouvée, je l'ai choisie pauvre, humble, dans l'espoir qu'elle ne le refuserait pas. Eh bien, elle l'a refusé! Si celle-là n'en veut pas, qui donc en voudrait? Personne. Et mon Angelo porterait toute sa vie le poids de ma honte! Jamais il n'aurait une famille, une femme à lui, des enfants! Et je pourrais vivre, moi, après avoir mis au monde un pauvre être innocent pour en faire un malheureux! C'est bon pour ceux qui n'ont pas de cœur, ni d'entrailles, ni assez d'honnêteté pour réparer leurs fautes, maître Barbarin. ^foi, je ferai tous les sacrifices pour mon fils •, je m'en irai.

J/imprimeur furieux haussa les épaules.

— Cela vous avancera à grand'chose de vous en aller!

Elle riposta, élevant le ton :

— Cela m'avancera à ceci que, dans une grande ville, d'abord, on ne sait pas qui vous êtes, ni d'où vous venez, et que les gens sont moins regardants sur le chapitre de la naissance que dans un petit trou de pays comme celui-ci, où tout se sait. Ensuite, j'ai mon idée.

Ici Madeleine redressa sa taille encore belle malgré l'ampleur; son œil eut une façon de briller qui fit papilloter les yeux du bonhomme ébahi, et sa voix s'affila comme pour entrer plus avant dans l'oreille et dans le cœur de son maître.

— 11 ne faut pas vous imaginer, parce que je vis et que je m'attife comme une vieille femme, que je ne ne sois plus bonne qu'à faire des cataplasmes et des laits de poule, maître Barbarin. Si vous comptez soixante-dix ans bien sonnés, moi, je viens, tout à l'heure seulement, de toucher mes quarante. Et je m'entends. Donc il ne me sera pas impossible, — j'aime à le croire, — de rencontrer une personne honorable, ayant de l'âge, des goûts délicats, une santé fragile et qui exige des soins dévoués, et qui ne sera peut-être pas fâchée

d'épouser une l)onne femme, encore jeune, ménagère, experte en cuisine et en petits raflinements de gourmet, qui le soignera, qui le dorlotera, qui l'aimera, et qui le fera vivre plus longtemps et plus heureux qu'il ne l'eût fait sans elle. Et celui-là entendra trop bien ses intérêts pour refuser la seule condition que je mettrai à son bonheur et qui sera de reconnaître mon fils pour le sien, de lui donner un père, un nom. Nous lui ferons une si belle vie, ensuite, que, j'en jure bien, c'est lus qui nous remerciera. Tenez, le voyez-vous d'ici, ce vieux bonhomme rasé, peigné, bien vêtu, propre comme un sou neuf, assis dans un bon fauteuil, les pieds chauds, devant une petite table toujours servie de ces petits plats fins que personne ne fait mieux que moi, je m'en vante? Auprès de lui sa chère femme qui l'embrasse et qui, ma foi, le ragaillardit. Et son fils, mon Angelo, un beau garçon et un honnête homme dont il aura le droit d'être fier. Et sa petite bru, donc! si mignonne et si gaie, et qui chantera comme un pinson en avril! Et les petits! Oh! les tout petits surtout, qui lui courront dans les jambes

et lui grimperont aux genoux tous ensemble en criant : Grand-papal grand-papa!

Madeleine s'était prise à son rêve; elle parlait en le suivant des yeux^ transfigurée, rayonnante, rajeunie et presque jolie, en cette minute, comme elle l'était à vingt ans.

Puis un petit frisson lui vint en se rappelant son rôle. Elle coula son regard vers le bonhomme dont la mine attendrie lui gonfla le cœur d'un subit espoir.

— Je n'aurai qu'un chagrin, dit-elle d'une voix bien triste, ce sera de penser que je vous ai laissé seul.

Maître Barbarin fit une telle grimace de chagrin comique, avec l'air penaud d'un vieux renard pris au piège, que Madeleine se leva, sentant venir le rire, et s'en alla son mouchoir sur les yeux.

Maître Barbarin, tout seul, et n'ayant point déjeuné, songeait profondément on tournant ses pouces.

Les huit jours qui suivirent cette matinée auraient sembléau vieil imprimeur les plus beaux de son existence si les préparatifs du départ de Madeleine ne lui avaient rappelé à chaque instant que son bonheur allait finir. Jamais soins délicats, attentions fines et multiples, n'avaient enveloppé plus délicieusement sa vie. Du matin au soir, on le roulait dans une ouate de félicités et de jouissances qui béatifiaient tout son être égoiste et ramenaient dans ses sens perclus comme une efïlorescence de sensations exquises. Ses rhumatismes cédaient à des frictions caressantes, à une médication douce dont l'art de Madeleine savait faire un plaisir. Sa table lui piésentait chaque jour une surprise nouvelle, quelque raffinement de haut goût qui tenait en éveil sa sensualité gourmande. Le choix des mets et leur apprêt savant rallumaient d'une

flamme discrète le feu amorti de son imagination égrillarde. Les coudes sur la nappe, les lèvres grasses, l'œil piqué d'une petite lueur gaie, il jacassait, dans la fumée de sa pipe, avec Madeleine en face de lui, souriante, un peu coquette, et qui le ramenait, sans en avoir l'air, aux récits troublants des vieux souvenirs.

Ensuite il s'endormait, ballottant sur son fauteuil, dans des poses bachiques, sa calotte do travers. La gouvernante se levait et prenait la lampe. Elle l'emmenait, elle le couchait, elle le bordait dans son lit bien blanc, après lui avoir noué son foulard sur le front. La veilleuse allumée, elle sortait sur la pointe du pied, n'ayant point l'air d'entendre s'il la rappelait tout bas.

Le matin, quand il s'éveillait, la tasse de chocolat fumait sous son nez. Et la journée recommençait toute remplie de ces douceurs, de ces plaisirs, de ces soins, où l'âme heureuse s'épanouit.

Et puis, tout à coup, on clouait une caisse, Madeleine traînait une malle, et un froid tombait brusquement sur le cœur du bonhomme. Quelque chose alors le tiraillait. Il

tournait autour de la gouvernante, rêveur, mâchonnant sa moustache. Il avait l'air d'hésiter; et puis, soudainement, il s'en allait.

Elle, derrière lui, se prenait la tête à deux mains, désespérée; ou bien, elle montait d'un coup ses épaules en grommelant :

— Tu y viendras!

Cependant le temps passait, et Madeleine se rongeait d'inquiétude : c'est qu'Angelo, lui, devenait maigre et pâle, et triste à croire qu'il allait faire une maladie.

— C'est celle fiile qui lui trotte dans la tête, pensait Madeleine. Et elle lui avait défendu de sortir. Angelo ne bougeait de l'imprimerie. Pour s'occuper, il faisait la besogne de maître Barbarin, et celui-ci trouvait ses loisirs fort agréables. Le jeune homme était intelligent et le^'remplaçail à merveille; le vieux bonhomme n'avait plus qu'à se laisser vivre.

Cependant ^ladeleine envoya chercher un indicateur, et un soir, après dîner, elle le posa sur la table pour chercher l'heure des trains.

Î^Iailre Barbarin changea de visage; cela tombait au beau milieu d'une digestion exquise.

il en fut suffoqué. Ainsi c'était fini : Madeleine partait; il restait seul. Il s'attendrit sur luimême à ce point que des larmes lui vinrent aux yeux. Il murmura :

— C'est donc décidé? tu m'abandonnes, Madeleine? Hélas! je suis vieux, je n'ai pas longtemps à Yivre, tu aurais pu prendre patience encore, va !

— Et mon fils? dit-elle.

Il fît un effort :

— Écoute, si tu veux, je lui laisserai mon imprimerie ; tiens, tout de suite, veux-tu ?

Elle secoua la tête.

— Je veux qu'il se marie, et ici ce n'est pas possible... àmoinsque...

Il répéta docilement :

— A moins que ?. . .

— Tenez, Théophile, laissons cela. Vous n'avez pas de cœur, et maintenant je vous quitterai presque sans regret. Non! vous n'avez pas de cœur, ni de pitié, ni de justice. Depuis le jour où vous m'avez prise, toute jeune et naïve, je vous ai consacré ma vie, à vous qui étiez vieux et que je n'aimais pas. Mais vous

yg L'ÉPINGLE D'OR.

m'aviez donné nn fils, et, pour mon enfant, je me suis résignée à tout. J'espérais que ma conduite vous toucherait, que la vue de votre enfant vous donnerait pour lui des entrailles de père, que vous seriez fier de l'avouer un jour, car vous n'avez pas à rougir de lui : il est beau, il est instruit, il est honnête , et vous savez que moi je n'ai jamais été qu'à vous. Vous pouviez nous donner votre nom! nous en étions dignes et vous nous le deviez; mais vous êtes un égoïste. Eh bien! nous vous (luittcrons. "eUc fit un geste. 11 crut qu'elle se levait et il allongea la main.

— Alors, dit-il, alors tu veux que je t'épouse? A notre âge, on se moquera de

moi..

— Ah bien, après? On jacassera peut-être; mais les honnêtes gens diront que vous avez fait votre devoir. Et vous ne vous en repentirez pas, Théophile. Au lieu de vivre seul et de mourir seul sans personne pour vous aimer et pour vous fermer les yeux, et pour prier pour vous, vous aurez autour do vous une famille qui vous adorera comme un père et vous véné-

rera comme un dieu. Ils ne se moqueront [)lus de vous, les gens qui verront tout le bonheur que nous vous aurons fait.

Le bonhomme baissait la tête, tout surpris des senlimenls nouveaux qui lui venaient. Ces mots de père, de famille, entraient avant dans son vieux cœur et y éveillaient un écho jusqu'alors muet. Ce cœur battait lourd en ce moment avec un besoin inouï de tendresse et d'effusion. La porte s'écarta brusquement, et Angelo se précipita comme un fou, les cheveux envolés, une lettre à la main. Puis, à Madeleine:

— C'est de madame Morimbeau, dit-il, tout essouftlé.

Madeleine ouvrit la lettre et fit un geste de surprise. Le visage tout mouvant d'émotion, elle dit à Angelo :

— Cours vite chez madame Morimbeau lui répondre que j'irai demain,

Angelo prit sa course, affolé de joie. IMais l'imprimeur le rappelait à si hauts cris que le jeune homme s'arrêta et revint se pencher à la porte.

— Qu'y a-t-il? vite, disait-il, repartant déjà.

— Écoute..., c'est une commission, c'est... barbotait maître Barbarin. Approche-toi... Mais approche donc, morbleu!

Et lorstiue Angelo impatient se fut jeté devant lui, le bonhomme l'altrapa par sa veste, le courba vers sa bouche qu'il tendait et l'embrassa sur la joue, bruyamment. Puis il bégaya, les yeux troubles :

— Sauve-toi, maintenant.

Madeleine, toute chavirée, se retenait pour ne pas sangloter. Elle relut sa lettre par contenance, et elle finit par dire :

— Madame Morimbeau me prévient que mademoiselle de la Perrière, cette jeune fille qui a refusé Angelo, demande à me parler. C'est une personne bien élevée ; elle veut s'excuser sans doute. Après cela, dit-elle encore en hésitant, je ferais peut-être bien de n'y point aller, car si elle me parle de la situation d'Angelo...

Maître Barbarin s'était levé, tout seul, comme rajeuni par ses émotions généreuses, et il s'en alla prendre Madeleine à deux bras, la regardant avec des larmes.

— Eh bien! dit-il, tu lui apprendras qu'Angelo est notre fils, madame Barbarin.

yi

Madeleine, s'habillant le lendemain pour se rendre chez madame Morimbeau, sans y songer, mettait plus de soin à sa toilette, une certaine recherche où la tournure humble de la gouvernante disparaissait un peu sous le relief plus cossu de la bourgeoise. Et dans ce travail, elle se prenait insensiblement à des mouvements d'orgueil qui la gonflaient. Elle mâchonnait en se regardant, se redressant, se faisant des sourires fiers :

— Madame Barbarin! madame Barbarin! Au fait, dit-elle tout à coup, Angelo est un riche parti maintenant. Il pourra trouver mieux que cette institutrice qui n'a pas le sou. Je vais lui glisser cela tranquillement, à cette demoiselle qui a fait la sottise de nous refuser. D'ailleurs,

j'ai l'idée que le percepteur pourrait bien nous donner sa fille. Elle a une dot, celle-là!

En sortant, elle passa par l'imprimerie. Maître Barbarin, tout seul, dormait, bien étalé dans son fauteuil, au frais, sans habit, les jambes allongées, la bouche ouverte. Dans la pièce à côlé, Angelo, assis devant le bureau du patron, composait le journal, une feuille hebdomadaire remplie d'annonces, avec une page consacrée aux élucubrations de quelques indigènes, collaborateurs naïfs et gratuits.

Madeleine, en entrant, surprit Angelo immobile, un mouchoir sous le nez. Elle crut qu'il pleurait et se pencha. Mais le mouchoir avait subitement disparu, et les yeux d' Angelo brillaient d'un éclat qui n'était pas celui des larmes. Madeleine lui caressa les cheveux, l'embrassa et lui murmura, la voix câline :

— Pauvre petit mignon, va, sois bien sage, tu seras tout plein heureux dans quelques jours. Allons, je m'en vais. Tu sais, elle n'a pas voulu de toi, mademoiselle de la Perrière? Elle en voudrait peut-être bien aujourd'hui, mais trop tard, mademoiselle; nous avons mieux que

cela pour notre Angelo. Travaille bien, petit.

Et Madeleine s'en alla toute riante dans ses espoirs maternels.

Le mouchoir qu' Angelo avait si prestement escamoté reparut, mais cette fois il en tamponna sa bouche pour étoutTer ses cris. Il beuglait dedans, il le mordait comme un petit enragé, en donnant des coups de pied sous la table. Il ne se connaissait plus de colère, de douleur. iAIême il eut cette pensée qu'il voudrait battre tante Madeleine. C'était inouï, à la fin, qu'elle disposât de lui avec cette autorité despotique. Oui, despotique! Etilétaitunhomme, après tout, et il le lui ferait bien voir. Et il allait prendre une résolution tout de suite. D'abord il se décida à enlever Thilda, et puis il réfléchit que la jeune fille n'y consentirait peut-être pas. Alors il s'enfuirait, il s'en irait tout seul, n'importe où, bien loin... Il pleurait tant qu'il pouvait. Et son chagrin était si gros qu'il ne connut bientôt plus de bornes. Alors, tout net, il cessa de pleurer et il devint calme et grave comme au moment des résolutions suprêmes. On verrait qu'il n'était plus un enfant.

Cependant Madeleine avait sonné chez madame Morimbeau. Thildavint la recevoir. Rougissante, très-émue, la jeune fille s'empressa pour faire asseoir Madeleine dans le parloir de la pension. Elles étaient seules.

— Mademoiselle..., commença la gouvernante d'un air pincé.

— Madame..., murmura l'institutrice.

— J'ignore, continua Madeleine, pour quel motif madame Morimbeau m'a priée de venir.

— C'est en mon nom, madame, et je vous remercie d'être venue.

Madeleine attendait, très-digne, mais un peu troublée par l'embarras plein d'émotion de mademoiselle de la Perrière.

Thilda baissa les yeuK pour dire :

— Je vous prie de m'excuser, madame, si j'ai fait répondre à votre demande par un refus... je ne savais pas...

— C'est très-naturel, mademoiselle, interrompit Madeleine en se levant, et vous n'aviez pas à vous excuser. Heureusement que mon Angelo...

— Oh! je vous en prie, madame, s'écria la

jeune fille, se levant aussi et s'arrêtant devant Madeleine, soyez bonne, aidez-moi. J'ai à vous dire une chose... qui me coûte beaucoup. Mais je suis sans famille, toute seule, il faut bien que je m'explique moi-même. C'est un aveu que je ne puis faire qu'à vous... J'aime Angelo.

Thilda, toute frissonnante, venait de cacher son visage dans ses mains. Madeleine la regardait ébahie. Elle ne comprenait pas, mais elle crut comprendre.

— C'est-à-dire que vous aimez l'enfant ; — il est assez beau pour cela, du reste, — mais vous ne pouvez pas l'épouser à cause de sa naissance. Vous êtes noble, vous, et dame! cela se comprend...

— Vous vous trompez, répondit doucement Thilda avec un regard timide de ses grands yeux noirs, je serais trop heureuse d'épouser Angelo.

— Mais vous l'avez refusé!

— Madame Morimbeau ne m'avait pas dit son nom.

— Comment! vrai? s'écria Madeleine. Alors vous accepteriez ce pauvre petit, tel quel, sans famille, sans fortune?...

— Nous travaillerions et nous serions lieureux, murmura la jeune fille.

Madeleine avait les expansions brusques.

Son cœur, gonflé, se détendit dans un cri de tendresse :

— Ah! que je vous aime, dit-elle, puisque vous aimez mon Angelo!

Et elle tira contre elle la pauvre fille tout éperdue de joie à cette caresse de mère.

— Eh bien! vous avez de la chance, ma petite, reprit tout à coup la gouvernante, les yeux brillants de plaisir, et vous n'avez pas fait un mauvais rêve. Apprenez, mademoiselle, qu' Angelo est le fils unique et... légitime de maître Barbarin et son successeur immédiat à l'imprimerie!

Et Madeleine se redressa triomphante, attendant l'effet magique de ses paroles. Thilda, très-sérieuse, répondit :

— Tant mieux... pour Angelo! Mais puisqu'il est riche, maintenant, vous ne pouvez songer à lui faire épouser une femme sans fortune, car je n'ai rien, moi, madame.

— Taisez-vous donc! grommela Madeleine,

bourrelée d'émotion. Vous êtes bonne, vous êtes belle ; ne dites pas que vous n'avez rien. Je vous trouve riche, moi, c'est pour cela que je vous donne à mon fils...

Madeleine fit un mouvement brusque en lâchant ce mot qui échappait à son cœur, et une confusion soudaine l'empourpra. Mais Thilda s'était jetée sur elle :

— Mère! dit-elle en lui mettant ses bies autour du cou.

On fit les noces très-hâtivement, sur le désir de Madeleine. A peine eut-elle épousé maître Barbarin, sans aucune cérémonie et le plus discrètement du monde, que l'on publia les bans d'Angelo et de mademoiselle de la Perrière. La petite ville clabauda sur ces deux événements à s'en donner la fièvre. Les commères surtout ne tarissaient pas, et, méchamment, pour vexer l'ancienne gouvernante, que

jadis on appelait : Madame Barhàrin, elles affectaient aujourd'hui de l'appeler : Madame Madeleine. Mais celle-ci remettait à plus lard le soin de redresser les impertinences et de faire valoir ses droits de bourgeoisie : Madeleine avait bon bec, et les commères n'y perdraient rien. Ce qui l'occupait, l'obsédait, c'était le mariage d'Angelo. Maintenant que Madeleine adorait Thilda, il lui prenait des remords : elle se mourait d'inquiétude en songeant que peut-être le petit ne serait pas digne de cette belle jeune fille qui l'aimait tant. L'aimerait-il, lui? Son cœur n'était-il pas secrètement attaché à la « femme » qui lui avait donné des gages d'amour? Oh! cette épingle d'or! Madeleine en rêvait; cela devenait un cauchemar. Cependant Angelo paraissait joyeux de son mariage, même un peu fou; mais il continuait à devenir maigre et pâle, avec des yeux grands qui n'en finissaient plus. Il se résigne, pensait Madeleine; à moins que le petit misérable, déjà corrompu jusqu'aux moelles, ne s'accommode du mariage que dans l'espoir d'en tirer des avantages pour payer ses débauches.

Un jour qu'elle déménageait la cbambrette d'Angelopourl'installerdanssa propre chambre, désormais réservée au jeune couple, elle fureta rageusement dans tous les coins sans parvenir à retrouver l'épingle.

— Qu'en as-tu fait? dit-elle brusquement à Angelo.

Lui, qui la regardait sournoisement, avec des rires cachés, devina tout de suite et répondit :

— Je l'ai perdue !

— Oui cela?

— Dans la rue.

— Dans la rue! Tu la promenais donc avec toi!

Madeleine, indignée, les bras croisés, ouvrait terriblement les yeux sur ce dernier témoignage de perversité.

— Ainsi, reprit-elle, tu avais l'audace d'aller voir ta fiancée avec ce souvenir d'une autre... sur ton cœur, peut-être, misérable!

— Mais, ma tante . . . maman, balbutia Angelo, qui ne pouvait s'habituer à lui donner ce titre, malgré les douces remontrances de Thilda. Cependant, lorsqu'il y parvenait, les colères de

Madeleine tombaient tout net, et sa voix grondeuse se faussait dans un attendrissement subit. Angelo continua :

— Vous n'avez jamais voulu m'écouter. Si vous saviez pourtant!

— Tais-toi! s'écria Madeleine. Elle tremblait maintenant qu'il lui fît un aveu : elle ne se sentait plus assez de sévérité pour l'entendre. Elle reprit, tout ébranlée par ses émotions :

— Tais-toi, je ne veux rien savoir; mais écoute-moi. Tu es un homme aujourd'hui, on peut te parler raison. Ce qui est fait est fait : c'est passé, n'en parlons plus. J'aurais préféré que tu restasses sage jusqu'à ton mariage; c'était mon idée, le but de toute ma vie. Mais enfin, quoi! tu m'as échappé; le bon Dieu l'a permis : n'en parlons plus. Mais pour l'avenir, Angelo, oh! vois-tu, si tu faisais comme les autres hommes, si tu faisais souffrir ta femme, si tu la trompais, si tu avais des maîtresses, non, je le sens, je n'y survivrais pas!

Et ^Madeleine continua, très-solennelle :

— Jure-moi que tu ne reverras jamais la... personne (]ui t'avait donné cette épingle.

Le jeune homme alors éclata, furieux, tapant du pied; il cria, levant les bras :

— Mais c'est impossible, puisque...

— Va-t'en 1 sauve-toi, je t'écrase!... criait Madeleine hors d'elle, les poings tendus, les yeux écarquillés d'indignation et d'horreur.

Ah! si ce mariage n'eût pas été à la veille d'être conclu, comme elle l'eût fait rompre, et comme elle se sentait coupable vis-à-vis de cette malheureuse fiancée !

Mais le jour fatal était venu, tout était prêt, les^robes cousues, le festin commandé, les invitations lancées. On parait l'église, on posait des tapis, on enguirlandait les cierges et le portique. Thilda se recueillait dans les troublantes rêveries de ses dernières heures de jeune fille.

— Je veillerai! se répétait Madeleine avec une énergie farouche.

Enfin la cérémonie s'accomplit. Jamais on ne vit rien de plus charmant que ce petit couple trottinant ensemble, à la sortie de l'église, avec une gravité pleine de gaucherie.

Ils se serraient bien près tous les deux, comme s'ils avaient peur de se perdre.

Et dans la clarté du soleil, qui les bénissait d'une large tombée de rayons, tout cela se mêlait, les boucles brunes et la frisure blonde, le voile flottant et l'iiabit noir, la moustache fine et conquérante et la couronne blanche aux fleurs embaumées. On ne pouvait s'y tromper : ceuxlà étaient bien unis. Lui souriait, elle aussi avec ses yeux mouillés, brillants sous la paupière mi-close.

On les ennuya beaucoup en les séparant, comme il convient, pour Tétiquetle du diner. Assis face à face, ils se regardaient bien naïvement, à pleins yeux. Angelo, lui, la mangeait bien mieux que ce que l'on servait sur son assiette. Elle en ressentait des frissons, parfois, à lui voir remuer les lèvres. Autour d'eux on plaisanta beaucoup; ils ne comprenaient pas. Cependant ils trouvèrent le dîner bien long. Il y avait là des gens graves qui péroraient lentement, sans pitié, et d'autant plus bavards qu'ils avaient mieux dîné. Madame Morimbeau s'épancha. Elle avait des ambitions littéraires et s'en ouvrit en des phrases doctes. Môme elle promit, en permettant que l'on en prît acte, de

dédier l'ouvrage qu'elle comptait présenter à l'Académie, au premier-né de madame et M. Barbarin Junior.

Là-dessus, on porta un toast qui mit en feu les deux petits visages des nouveaux époux. Madeleine en eut pitié et les lira de table pendant le tapage des verres. Tous les deux, elle les emmena; puis, sans phrase, sans discours, elle les conduisit à leur chambre.

— Je sais bien que ce n'est pas ainsi l'usage, dit-elle, mais, ma foi, je trouve les habitudes de province révoltantes. Vous voici mariés, toutes les herbes de la Saint-Jean y ont passé, vous vous appartenez, arrangez-vous, le reste ne regarde personne. Bonsoir!

Elle s'en allait si émue sans le vouloir dire, que son bougeoir tremblait dans sa main, lorsque son regard rencontra sur la cheminée, brillante comme une tache d'or dans la grande lumière de toutes les bougies des flambeaux, l'épingle maudite piquée insolemment toute droite sur la pelote de satin blanc de la mariée.

Ses jambes plièrent, elle eut au cœur un coup terrible. Du revers de sa main elle essuyait ses

yeux. Puis une pensée brusque lui vint. Si Tlulda apercevait cette épingle! Elle tourna la tête vers les mariés. Ils étaient là tous les deux, plantés, arrêtés au milieu de la chambre, se tenant par la main, bien fort par exemple, mais ne se regardant pas, ne bougeant pas, presque dos à dos. En dessous leurs yeux luisaient. Tout près on eût entendu la jolie musique de deux pauvres petits cœurs détraqués qui batlaient comme des fous.

Madeleine se glissa du côté de la cheminée et prestement, d'un coup, enleva l'épingle. Mais, à ce moment, Thilda l'avait suivie des yeux, et, surprise, elle s'écria :

— Mon épingle!

Elle se rapprocha de Madeleine, qui demeurait pétrifiée, les doigts en l'air avec la boule qui tremblotait-, et elle ajouta, regardant Angclo derrière elle, qui ne lâchait pas sa main :

— Je l'avais perdue.

Il répondit :

— Je l'avais trouvée... et je la gardais. Alors Madeleine reprit ses sens :

— C'était votre épingle, Thilda? bien vrai?

La jeune femme tira de ses cheveux un bijou tout pareil et le lui tendit :

— Voyez, dit-elle.

Alors Madeleine, courroucée, apostropha Angelo.

— Tu ne pouvais pas me le dire, n'est-ce pas?,.. Et un flot de paroles lui sortit des lèvres. Elle se soulageait d'avoir tant soutTert. Cependant Angelo s'impatientait et la poussait en riant vers la porte.

— Eh! dit-il, criant bien fort pour Tinterrompre, vous n'avez jamais voulu me laisser parler...

Mais une pensée retourna soudain Madeleine. C'était cette épingle qui était la cause de leur bonheur à tous, du mariage d' Angelo et de son mariage à elle, sa réhabilitation. Sans la frayeur qu'elle lui avait donnée, la jolie petite épingle d'or, rien de tout cela ne serait advenu.

— A quoi tientle bonheur, cependant! murmura Madeleine. Voulez-vous bien me la donner, Tliilda? dit-elle en appuyant toute souriante le bijou sur ses lèvres.

— Oui, oiii^ mille fois oui!... répéta, après sa femme, Angelo qui trépignait.

Madeleine se sauva, tirant la porte sur les deux enfants, qui déjà s'embrassaient. Et elle s'en alla dans sa chambre, où, près du lit, pendait une façon de vieux cadre à vitre mobile derrière laquelle se voyait un mélange bizarre de petits objets fanés, des reliques, comme disait Madeleine. Il y avait là des petits bas, des petits chaussons de laine tricotés, tout petits à mettre le bout du doigt et qu'avaient chaussés les jolis petons d'Angelo. Et puis un hochet tout mordillé, avec son grelot d'argent. Et une croix d'honneur quand le petit allait en classe, et une longue boucle de cheveux fins d'un blond d'or pâle. Et encore des chiffons.

Madeleine ouvrit pieusement la vitre, elle regarda longuement, et les yeux troubles, ces chers souvenirs de l'enfant tant aimé, et, les doigts tremblants, au beau milieu de son trésor elle piqua l'épingle.

LE

MOINEAU DE LEYDA

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