‹ Polichinelle et CieChapitre 2 sur 5 · A MONSIEUR ARSÈNE HOUSSAYE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ARSÈNE HOUSSAYE

Leyda vit le jour clans une de ces petites îles de l'Arcliipel où l'on vénérait Cypris.

C'était une nymphe.

Éros, en se jouant d'une naïade trop candide, avait laissé tomber de son carquois ce trait malin. Diane le ramassa.

L'enfant de l'amour était venue au monde, ornée d'une flèche en sautoir : la marque de fabrique.

Pour dérober cette origine à ses nymphes curieuses, Diane déclara l'enfant vouée par les dieux au culte de ses autels; elle l'enrôla dans son bataillon d'intrépides chasseresses.

Et pour la soustraire aux droits de l'amour, elle la condamna à une chasteté éternelle sous peine de mort.

Dès (jue Leyda eut quinze ans, rinlluence paternelle se fit sentir en elle et autour d'elle.

Une effervescence, jusqu'alors inconnue, se manifesta parmi les compagnes de Diane : un doux frémissement les agitait. Leurs blanches mains, singulièrement alanguies, ne tendaient plus l'arc et lançaient mollement des flèches distraites.

Des rumeurs étranges couraient sous bois. Tous les sylvains et tous les demi-dieux de la forêt semblaient affolés d'amour.

Mais c'était surtout Leyda qu'ils poursuivaient. Elle n'osait plus courir le cerf sur la montagne, ni se lancer, d'un pied hardi, sur la pente des ravins pour atteindre la biche légère : des bruits inquiétants s'éveillaient sur son passage.

Les chênes s'entr'ouvraidnt pour laisser passer le corps svelte d'une hamadryade curieuse; les faunes couraient à perdre haleine; les bergers même, oubliant leurs agneaux qui venaient

de naître, suivaient, d'un pas lourd, mais infatigable, la nymphe éperdue.

Un désordre profond troublait les chasses et les jeux de la liéesse au croissant de lune.

— Je la renverrai à son père, murmura Diane un jour.

Éros l'entendit et prit la balle au bond.

Ce dieu n'a point de scrupule.

De son arc, il fit une houlette et cacha ses ailes sous la blanche (oison d'une chèvre au poil soyeux. Puis il se coiffa d'un chaperon d'herbes folles. Ainsi déguisé, mais ayant conservé cet air ingénu qui se prête si bien aux allures pastorales, il se présenta à la déesse comme envoyé de l'Amour et réclama l'enfant. Leyda partit. Une fois en leur route — et quelle route ! .. . des gazons veloutés sous des berceaux de myrtes — le dieu devint tendre.

Mais Leyda, instruite de son auguste naissance, rabattit les façons du vilain avec des impertinences de déesse.

Le fripon se félicila de ce résultat au point de vue paternel, mais il s'en plaignit amoureusement, et, soudain, se montra audacieux et pressant. La belle eut peur, elle cria.

L'Amour est très-friand de ces cris de détresse : ceux-ci le firent rire aux larmes. Et cependant, il s'efforçait de vaincre les terreurs de la nymphe affolée !

Leyda défendait en même temps sa vertu et sa vie, car elle connaissait le vœu farouche que Diane avait prononcé sur elle.

— Si vous ne me laissez, je suis morte!... cria-t-elle.

Éros l'abandonna brusquement :

— Tu ne mourras donc pas!... lui dit-il avec fureur, mais tu perdras cette forme céleste qui avait troublé ma raison. — La raison de r Amour î... — Et il la frappa d'une tige de roseau arrachée sous leurs pas.

A peine touchée, Leyda frissonna, puis devint immobile. Ses cheveux coulèrent le long de son corps comme une source; ses pieds s'effilèrent en deux ruisselets au reflet d'argent. Elle devint diaphane et fondit comme une statue

de neige. Son beau sein s'épancha, semblable à une urne inclinée, et le mince filet, s'échappant du bec rose de celte coupe divine, tombait en pleurant dans l'onde qui montait, enveloppant la nymphe.

Tout à coup, celle-ci, farouche et désespérée de voir s'évanouir sa beauté, fit un violent effort, souleva ses mains noyées de brume, et saisit sa flèche sacrée, qu'elle lança à toute volée vers le dieu.

Éros, souriant, toucha légèrement le trait qui s'écarta et alla frapper dans le feuillage un oiselet tout occupé de regagner son nid.

C'était un moineau.

Les flèches de l'Amour blessent, mais ne sont pas morlelles. L'oiseau s'arrêla, l'aile pendante, et chercha avec effroi d'où partait le coup.

Il était seul, et une source coulait non loin de lui.

Cette source, jusqu'alors inconnue, avait un air étrange. Une forme indécise, molle et

blanche, aux contours exquis, semblait flotter dans ses eaux, tandis que deux étoiles, plus grandes et les plus belles que toutes celles de la sphère céleste, élincelaient à la surface. En y regardant bien, on eût cru voir les deux yeux d'une jeune et belle tête voluptueusement renversée, et dont la chevelure se mêlait aux plis mouvants de l'onde.

A ce moment, l'oiseau sentit ])riiler sa blessure, et cette ardeur lui inspira l'irrésistible désir de se désaltérer à cette source qui lui semblait merveilleusement fraîche et belle.

De branche en branche, il descendit, s'aidant du bec, et gagna à petits pas le bord de l'eau.

^lais, ô miracle! à peine eut-il touché à la ceinture verdoyante qui l'enserrait, (jue cette onde palpitante frissonna comme si le zéphyr l'eût chatouillée de son aile, et se recula brusquement devant l'oiselet interdit.

Celui-ci avança, et la source s'éloigna encore.

Pas à pas il la suivit; mais, reculant toujours, la source se cacha tout à fait dans son palais

souterrain, dont l'entrée était fermée par un fouillis de roseaux entrelacés.

Le moineau resta seul sur le lit de gazon, brodé de perles fluides.

— Je rêve! murmura-t-il en se frottant les yeux.

Puis il vola comme il put sur la plus basse branche d'un arbrisseau voisin, d'où il regarda avec attention la porte close par où la source s'était enfuie.

Au bout d'un instant, la fugitive reparut, doucement, craintivement. Un brillant filet écarta d'abord le rideau de verdure, puis un ruisselet glissa, puis un flot bondissant s'échappa et courut, se tordant avec grâce, puis toute la source, enfin, s'étala, onduleuse et provocante, froissant avec éclat les sables primés de l'étroit bassin qu'elle emplit jusqu'au bord.

Elle semblait encore prendre son élan pour se jeter au delà, mais ce n'était qu\in jeu, une agaçante moquerie, car elle retombait bruissante et légère sur elle-même, et se roulait dans la belle mousse d'argent qui frangeait les herbes flottantes de sa ceinture.

Le moineau réfléchissait, ou plutôt il essayait de réfléchir, car il souffrait. Jamais soif plus ardente n'avait dévoré ses entrailles, et jamais source fraîche et pure n'avait excité en lui un tel voluptueux désir de Teflleurer de ses ailes caressantes, comme cette onde capricieuse et crueUe qui l'attirait, le charmait et le fuyait.

Il ressentit soudain un si vif attrait pour ce corps fluide et transparent où palpitait vaguement une àme, que Toiseau, — grâce à cet instinct qui tient lieu de science aux petits êtres de son espèce, — devina aussitôt qui l'avait blessé et comprit que son mal était de l'amour.

Le moineau est effronté, et l'effronterie en amour est un grand avantage.

— Bon, murmura notre oiseau, je vois ce que c'est : je Taimc. Il faudra bien qu'elle se rende... Elle se rendra, ajouta -t-il en se rengorgeant.

Il prit une seconde de réflexion, puis des-

cendit et se promena mélancoliquement autour de la source attentive, en poussant de petits soupirs tendres et plaintifs. Il gémissait :

— Mon Dieu, que je suis malheureux!...

Pourquoi ai-je traversé cette forêt?... Pourquoi mes yeux ont-ils rencontré cette source étincelante?... Maintenant c'est fini, ma vie est brisée... Je ne pourrai plus m'arracber à ces bords... Mon existence est suspendue à cette frange de roseaux, qui frissonne sur les flancs divins de la plus cruelle des naïades. . . Je mourrai là, je le sens... inconnu, méconnu, mais je mourrai en t'aimant, ô fille céleste!... cria notre oiseau, qui s^échauffait.

Puis il repartit de plus belle :

— Dis!... que t'ai-je fait?... Prends pitié de moi, je souffre!... Laisse, oh! laisse ma soif s'apaiser à tes lèvres humides...

— Oh !.. . s'écria la naïade effarouchée, quelle impertinence!...

— Elle répond, pensa le moineau en clignant de l'œil, ce sera moins difficile que je ne pensais!

— Hélas!... hélas!... reprit-il d'une voix

lOi 4.E MOINEAU DE LEYDA.

plus éplorée, j'aime, je brûle, je meurs!... et j'ignore même le doux nom de celle qui m'a blessé... Comment te nommerai-je, ô toi qui, seule désormais, occuperas mes rôves?... Réponds, par grâce... Donne à ma peine ce léger adoucissement; lu le peux sans rien perdre de ta chaste mais cruelle rigueur...

— Au fait> pensa la source, cela ne m'engage à rien de lui dire mon nom. Demain, le premier faune venu le lui apprendra.

Elle s'agita un peu, froissa, d'un air d'embarras, sa robe de moire bleue, essaya de se cacher sous les larges feuilles de son éventail de nénufars, et finit par murmurer timidement :

— Leyda.

— Leyda î... s'écria le moineau avec ravissement, ma divine Leyda, je vous aime... je t'aime ! . . .

— Oh!... fit la belle d'un ton fâché, mais où l'on sentait cependant une indignation moins vive.

Puis elle ajouta :

— Je vous trouve bien audacieux.

— Moi!... dit-il avec candeur. Qu'ai-je donc fait? Je n'ai jamais été plus embarrassé de ma vie, je vous jure... Oh! comme le véritable amour vous transforme!... Croyez -moi, Leyda, je ne suis plus le même. Je me sens des dispositions singulières à mener une existence toute contemplative. . . Mon cœur est pur comme votre onde, ma divinité... Je rêve une amitié parfaite, une sorte d'amour chaste, délicat, immatériel... éthéré... Un amour où les sens n'aient point départ... un amour... un amour...

La nymphe Écho se réveilla en entendant ce mot et le répéta.

Les arbres le redirent en enlaçant leurs branches; les fleurettes, toutes naïves, le soupirèrent, et les roseaux, qui flottaient sur l'onde, le murmurèrent aussi en froissant doucement le sein de la naïade.

Leyda frissonna, tout éperdue d'entendre circuler ce divin mot d'ordre. Elle soupira.

— Déjà... pensa le moineau; cela va bien. Il aurait volontiers exécuté une pirouette, si

la crainte de compromettre les avantages de sa situation ne l'eût retenu.

Et puis il s'attendrit réellement.

— Pauvre petite , murmurait-il , la voilà séduite!... Elle a subi l'irrésistible fascination dont je suis doué. Quel coup de foudre!... Ah! je le vois, elle m'a deviné!... Elle a compris tout ce qu'il y avait en moi de llammes, de passion, de génie!... Oui, de génie, car, sous les apparences frivoles de ma vie mondaine, sous ce masque noblement insolent, indifférent et railleur, bouillonne une lave ardente, court un sang indomptable, s'agitent des pensées tumultueuses, élevées et hardies à bouleverser le monde. Et, certainement, si les circonstances m'eussent aidé, je serais aujourd'hui un moineau remarquable... Mais les oiseaux de ce siècle sont aveugles... Pauvre pays!... Enfin, Leyda m'a compris, elle!... Son amour me consolera, car elle m'aime... Oh! bonheur!...

Enivré d'espérance, notre moineau battit de l'aile et se précipita follement vers la blanche naïade, le bec avide et aspirant déjà la fraîcheur suave de sa mousse d'argent.

Mais Leyda, dont le cœur battait sourdement, le guettait.

D'un bond, elle se retira jusqu'à moitié du bassin, comme si elle se fût pelotonnée et blottie.

D'abord surpris, mais trop énamouré pour quitter la partie, notre oiseau s'engagea bravement dans l'herbe mouillée, sautillant avec autant de grâce qu'il est possible d'en mettre dans une attitude de suppliant audacieux, et suivit, pas à pas, la naïade, qui reculait toujours, bien que lentement et comme à regret.

Elle laissait traîner sa robe et la ramenait soudain dès que l'oiseau pouvait l'atteindre. S'il s'arrêtait, elle revenait, et s'évanouissait quand il s'approchait d'elle.

Le pauvre oiselet lui parlait tout bas, tout bas; il lui disait, pour l'attendrir, des choses fort douces, à quoi Leyda répondait en souriant :

— Non... non... non...

Puis elle s'en allait toujours.

Elle était presque toute rentrée dans sa cachette tapissée de mousse, elle ramassait languissamment les flots épars de sa chevelure dénouée, lorsque l'oiseau, désappointé, furieux

de cette pruderie anattendue, prit un brusque élan et s'élança vers elle.

La naïade, effrayée, jeta un cri et disparut tout à fait; mais l'oiseau s'envolait, triomphant, sur la branche d'un saule, ayant au bec une gouttelette, étincelante comme un diamant, qu'il avait volée à Leyda, dans un premier baiser.

La brume du matin était encore posée comme un long voile gris sur la cime inclinée des grands arbres, lorsque notre moineau, le lendemain de ce jour, s'éveilla le cœur palpitant.

il regarda attentivement à travers les feuilles, tournant de ci, de là, sa petite tête rusée et son œil noir, mais il n'aperçut pas Leyda.

La belle naïade n'avait point reparu.

— Paresseuse!... murmura-t-il.

Cependant, lorsque le soleil galopa dans les cieux, déchi(|uc!ant de son fouet d'or la brume vaporeuse; lorstpie les bourdonnements infinis de la foret moulèrent, splendide crescendo, se

joindre à Tuniverselle harmonie, l'oiseau, surpris, inquiet du silence de la source, se prit à rêver à la singularité de cette aventure.

Ce n'était pas un moineau né d'hier. Il avait noué et dénoué plus d'une intrigue amoureuse. Il connaissait les détours du labyrinthe galant où s'égarent — pour qu'on les y cherche — les beautés sensibles.

— Cette Leyda, pensa-t-il, est évidemment une coquette doublée d'une prude. Elle veut bien que l'on meure d'amour pour elle, mais elle ne saurait accorder que l'on puise dans son sein le doux remède qui peut guérir les blessures qu'elle fait.

Je connais cela : c'est très-long et passablement ennuyeux. . . lorsqu'onn'en est pas pour ses frais. Avec ces vertus-là, il n'y a qu'un moyen...

Les moineaux sont gens pratiques : sans pudeur ni remords, ils pillent à plein bec. Notre oiseau aiguisa le sien, qui devint poli comme une lame; il lissa ses plumes et éplucha soigneusement ses pattes. — Un amoureux qui sait son métier doit avoir soin de sa personne des pieds à la tête.

Pais, ainsi fait, il quitta son abri et s'en alla, d'un air indifférent, résigné plutôt, avec une pointe de mélancolie, errer sur les buissons voisins.

Mais Leyda le guettait depuis l'aube, cacliée derrière ses rideaux verts.

Comme elle vit qu'il ne regardait pas de son côté, elle fit un peu de bruit, écarta les herbes et passa sa tête-

L'oiseau gonfla sa gorge où s'étouffait un cri de joie et ne se retourna point.

— Ah! ahî... ah!... fit alors la naïade en s'étirant, et elle descendit nonchalamment dans le bassin, fort étonnée de l'indifférence de son amoureux.

Celui-ci continuait à voleter gentiment de branche en branche, sans prendre garde à elle.

Alors elle fit un grand fracas avec les plis moirés de sa robe, qu'elle déploya brusquement, jetant sa traîne jusqu'au delà du bord.

Le moineau ne broncha pas.

— Que veut dire ceci?... murmura la source avec un léger ])ouillonnement de colère. Un églantier fleurissait à ses côtés, elle l'atteignit

d'ail flot irrité, le secoua et se couvrit d'étoiles blanches, comme une mariée.

Le moineau se retourna alors d'un air grave, et la salua profondément.

— Bonjour!... bonjour!... dit-elle avec un petit ton d'amitié tout à fait encourageant.

L'oiseau salua plus bas sans dire un mot. Son œil alangui, son aile affaissée, parlaient plus éloquemment qu'il n'aurait pu le faire.

— Il est vraiment fort bien, remarqua Leyda. Quel est donc ce bel oiseau ? De ma vie je n'ai rencontré le pareil. Jadis, pourtant, dans nos chasses joyeuses, mes flèches en abattirent plus d'un dont j'admirais l'éclatante parure... Mais jamais plumage étincelant, chatoyant, diapré de mille couleurs, ne me parut aussi beau que le modeste justaucorps de velours brun qui dessine la tournure élégante de cet inconnu. C'est d'un goût exquis. Et quel air de tête!... De la fierté, de la tendresse, de la passion même, mais contenue par les principes d'une éducation sévère... Certainement c'est un personnage d'importance... quelque grand seigneur... Ah! mon Dieu! c'est peut-être le phénix!...

La naïade fixa ses yeux verts sur l'oiseau et le contempla longuement.

Le soleil montait droit dans le ciel, la chaleur était vive. Leyda perdit peu à peu son ton glacé. Son attitude devint même légèrement abandonnée.

A quoi bon, du reste, se tenir sur la défensive, puisque l'oiseau semblait avoir renoncé à s'approcher d'elle?

Rassurée par son maintien respectueux, elle se prit à désirer qu'il sollicitât humblement la permission de venir causer d'un peu plus près.

Elle se promettait môme, s'il était sage, de lui laisser elïleurer l'une des franges perlées de l'extrême bord de sa robe.

]Mais le moineau savait son métier : il la regardai téperdurnent, soupirait et faisait claquer son petit bec avec une expression de baisers passionnés, qui couvrait de frissons la naïade troublée, et cependant il ne bougeait de sa branche.

Leyda s'oublia Ijientôt à penser qu'un baiser n'est pas un crime, après tout, et qu'elle pourrait

bien, sans être fort coupable, lui donner le bout de ses doigts effilés. Car il n'est pas absolument charitable de laisser souffrir un malheureux que Ton peut soulager si chastement. Mais il fallait, au moins, qu'il vînt le demander.

t]t l'oiseau, silencieux et expressif, n'approchait pas.

Elle s'étendit alors paresseusement, d'un air d'ennui, comme pour se faire dire : « Qu'avezvous donc, madame? » et poussa même la provocation jusqu'à lancer des gouttelettes autour d'elle, sur les herbes voisines, espérant qu'il essayerait d'en attraper une au vol.

Peine perdue.

Mais ces herbes, des menthes sauvages, ainsi mouillées et chauffées par le soleil, répandirent bientôt un parfum pénétrant, dont la naïade fut tout embaumée et un peu étourdie.

Cette vapeur odorante la plongea dans un vague engourdissement. Et comme l'oiseau persistait à ne pas se rapprocher, elle perdit toute retenue.

' Alors, soit pour paraître plus belle, soit par lassitude ou enivrement, elle se laissa aller mol-

lement à une altitude remplie cral3anclon et de cil arme.

Toute renversée et flottante dans sa robe diaphane aux reflets célestes, elle se roulait, s'étalait, se tournait et retournait en se berçant avec langueur d'un bord à l'autre, au murmure cadencé de sa chanson rêveuse.

On voyait, à l'ondulation du flot, que sa respiration devenait de plus en plus basse et lente. . . Enfin, une palpitation légère souleva encore un instant la gaze irisée qui couvrait son sein de vierge, et la source assoupie devint immobile.

Alors le moineau se souleva et étira ses ailes. Puis il s'enleva brusquement et monta haut et droit dans le ciel.

A demi éveillée, Leyda le suivit dans son vol rapide d'un regard déjà plein de rêve.

— Quel dommage!... soupira-t-elle, il s'en va... ]Mais que fait-il donc, là-haut?... Il tourne... il tourne... Ah! le voilà qui redescend!... Non, je ne le vois plus!... Oh! encore lui!... pourquoi tourne-t-il sans cesse au-dessus de moi ? il me donne le vertige. . . Quelle grâce ! . .. ses mouvements ont un charme... qui me fait

mal... me voici tout éblouie... et mon cœur bat étrangement...

Comme il agite ses ailes... son bec semble enlr'ouvert... on dirait qu'il me parle... que dit-il? Je rêve sans doute... j'ai cru entendre... Oh! comme il me regarde!... mais il se rapproche... il descend... il descend... Ah!...

Elle poussa un grand cri et voulut s'enfuir, mais il était trop tard : l'oiseau s'était laissé tomber droit au sein de la naïade, et se plongeait avec délices dans ses ondes palpitantes.

Quand il fut ivre de volupté, de fraîcheur, de murmures, de baisers, quand ses ailes furent lasses de le soutenir sur l'onde alanguie, il regagna la rive, et, baisant d'un air modeste et fier le bord de la robe efTilochée de sa divine maîtresse, il s'étendit à ses pieds pour rêver à son bonheur.

Deux fois la nuit revint, et deux fois le soleil la chassa dans son ombre, sans que le moineau de Leyda eût songé à quitter la source où il s'abreuvait éperdument.

Mais la Iroisième aurore le trouva soucieux. Leyda murmurait en vain à son oreille distraite; il n'étendait même plus son aile pour recevoir la pluie de perles qu'elle lui jetait en se jouant.

— Qu'avez-vous donc, ami? soupira la tendre naïade.

— Il faut que je m'éloigne, répondit l'oiseau.

— Partir!... s'écria-t-elle, se soulevant tout émue.

— Hélas! la vie a ses exigences. Là-bas, une famille m'attend. J'ai des devoirs à remplir...

• — Où donc, là-bas?

— De ce côté... dit-il en désignant un point obscur et lointain de l'horizon.

— A^ous ne m'en aviez jamais parlé!... ditelle d'une voix tremblante.

— A quoi bon?... répliqua-t-il avec ennui.

— Et vous disiez que vous m'aimiez ! . . . repritelle après un silence presque aussi expressif que les sons entrecoupés de sa voix plaintive. Vous disiez que vous ne me quitteriez jamais... que vous ne pourriez plus vivre sans moi...

Elle s'arrêta, mais l'oiseau ne répondit rien.

Alors Leyda, plus tendre et plus suppliante encore :

— Me quitter! Est-ce possible?... Mais qui donc vous aimera comme je vous aime?... Qui donc étanchera désormais votre soif ardente?... A quelle source irez-vous plonger votre bec avide, ô inconstant?...

Le moineau secoua son aile en signe d'indifférence profonde.

Leyda frissonna de colère, car la jalousie; comme une couleuvre glacée, venait de lui traverser le cœur.

— Ah! je crois me souvenir..., dit-elle d'une voix haute et claire, tout éclatante de dédain; je crois, en effet, que de ce côté..., là-bas... il existe quelques mares, entre autres une sotte et ronde flaque d'eau tout endormie et glauque... Jamais l'aile brillante d'un oiseau de race n'effleura cette oade molle, lourde et fade, bien connue des grenouilles et des crapauds qui psalmodient à son intention leurs litanies amoureusement dévotes... C'est donc à cette coupe vulgaire ou à quelque autre semblable que vous allez vous désaltérer, maintenant, car vous

118 Î.E MOINEAU DE LEYDA.

ne vous laisserez pas mourir de soif, je suppose!... Et puisque vous me quittez...

— De la raillerie!... s'écria le moineau, enchanté de cette querelle qui abrégeait la cérémonie toujours fatigante d'une séparation. Adieu donc, belle Leyda, adieu!...

— Reviens, reviens... pardon... je t'aime... Oh! reviens!... sanglota la pauvre abandonnée.

— Je reviendrai!... lui cria-t-il en s'envolant.

Leyda pleura de belles larmes de cristal sur sa robe de feuilles vertes; puis elle attendit.

Elle attendit longtemps, l'oiseau ne revint pas.

Alors elle devint farouche et se prit à bouillonner avec un bruit de torrent, brisant tout ce qui croissait sur ses bords, entraînant dans un tourbillonnement fantastique les fleurs éperdues qu'elle arrachait de leurs tiges.

Les libellules aux vibrantes ailes qui venaient se piquer chaque jour dans sa clievelure flottante, comme de mouvantes pierreries, s'enfuirent épouvantées. La solitude se fil autour de la source folle.

Son murmure jadis frais et argentin était

devenu sourd et prolongé comme un gémissement. Parfois il éclatait en crépitements aigus quand la naïade se soulevait, frissonnante, échevelée, et retombait toute ruisselante de larmes.

Cette lutte n'avait qu'un but : Leyda s'efforçait de se jeter hors du bassin qui l'enfermait. La naïade amoureuse cherchait une issue pour s'enfuir, pour aller, toute bondissante, par les sillons de la prairie, jusqu'à celui qui l'oubliait.

Elle se souvenait d'avoir aperçu, maintes fois, un ruisselet courant à pas pressés et mystérieux sous les herbes discrètes vers un point qui semblait inconnu.

Où pouvait-il aller, sinon à ses amours?

Et Leyda voulait, comme lui, s'échapper légère et rapide, se glisser, rampante, aux pieds de son bien-aimé et lui murmurer éternellement ses tendresses infinies.

Ses efforts furent impuissants. Alors Leyda se reprit à pleurer, et elle pleura jusqu'à ce qu'elle fût morte.

Cela dura tout juste le temps que mit le soleil à passer sous l'équateur.

Les pleurs de la naïade s'évaporaient dans l'air embrasé qui les buvait, et tout son corps charmant fondit ainsi en larmes.

On l'entendit murmurer jusqu'à la fin :

— Reviens... reviens!...

Puis sa voix s'affaiblit, et le silence se fit dans le lit abandonné de Leyda.

Un jour, l'oiseau, passant par là, s'en vint voir si la belle source l'aimait toujours et si elle voulait bien lui donner encore une heure ou deux de volupté. — Car, dans ce momentlà, ses devoirs faisaient relâche.

Grande fut sa surprise en trouvant le bassin vide.

— Où donc est-elle? dit-il tout liant.

— Elle est morte d'amour pour un oiseau infidèle, répondit d'une voix désolée un ramier qui avait essayé, mais vainement, de consoler la naïade et la pleurait toujours.

Ces oiseaux-là ont l'âme véritablement sensible et tendre.

Le moineau baissa la tête et ressentit un vif chagrin.

11 n'était pas plus méchant qu'un autre, au

fond, et il aimait certainement, — à sa façon, — la belle naïade aux lèvres humides.

Mais quand il eut soupiré et laissé pendre ses ailes en signe de deuil, il se secoua , il se fit, comme on dit en pareil cas, « une raison », et il jura de se consoler noblement d'une semblable douleur en s'occupant énormément de politique. Précisément, dans ce temps-là, on parlait de dissoudre la Chambre...

C'était une belle occasion pour entreprendre le placement de son génie.

Notre moineau la saisit et s'envola consolé!

Que voulez-vous! il ne pouvait aimer comme une tourterelle, puisqu'il n'était qu'un pierrot.

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