A MES AMIS
Je me soulevai lentement et regardai autour de moi.
J'étais dans un temple qui me parut vaste. Une colonnade légère en formait l'enceinte arrondie ; et par les baies qui s'ouvraient entre chacune des colonnes fines et hautes, de pur style corinthien, une clarté d'argent, piquée des mille feux des étoiles, entrait, s'épandait, ruisselait sur moi et loin de moi aussi loin que ma vue pouvait s'étendre.
Ce temple à jour avait pour coupole le bleu du ciel et pour lampe l'arc étincelant de Diane.
Les colonnes se reliaient au sommet par un chapiteau étroit, léger, sobrement orné de moulures en ligne droite.
266 ANAXKK.
Un murmure vague venait des lointains voilés où mouraient pour mes yeux les clartés décroissantes. Ce murmure ondulait comme les sons éloignés d'une douce et puissante symphonie; il palpitait dans un rhythme contenu semblable à un large battement d'ailes. On eut dit une respiration immense coupée de soupirs voluptueux et plaintifs.
Et dans l'air tiède et frais passaient des souffles, des haleines, des parfums.
Une quiétude profonde baignait mon être, qui s'éveillait et se mouvait encore dans une sorte de cadence molle, pareille au dernier balancement du berceau. Un rire enfantin me vint aux lèvres, et je tendis les mains aux étoiles.
IMais les étoiles pâlirent. Une lueur rosée s'étendit sous la blancheur transparente des cieux, et les rumeurs insaisissables devinrent faiblement distinctes.
Un gazouillement d'oiseaux chantait dans les forêts qui sortaient lentement des brumes. Un
concert de voix humaines se rapprochait. Les trépidations du sol me révélaient l'activité d'un monde au réveil.
Bientôt une soudaine explosion de lumière me frappa et m'éblouit. A ma gauche, entre deux hautes collines, le soleil, debout sur ses rayons, dressait sa majesté de dieu.
Aussitôt la solitude immense n/apparut peuplée! Des groupes se levaient du sol; des monuments surgissaient, des cités s'étendaient, superbes, étincelantes, incrustées d'ors que la lumière enflammait.
. Et dans l'ombre légère que les colonnes du temple allongeaient sur les gazons verdissants, des enfanfs demi-nus, d'autres magnifiquement ornés de pourpre et de soie , s'ébattaient , trébuchants, avec les hoquets et les rires délicieux de la première ivresse qu'ils venaient de puiser aux sources même de la vie.
' Un désir irrésistible me prit de me mêler à leurs jeux.
J'étirais mes membres et je les sentis souples. Mes mouvements étaient libres sous un voile écourté, blanc et pur.
Cependant, en me mettant debout, je me heurtai aux parois de ma couche : un cercueil.
Je ne fus point eiïrayc. Je sortais d'un sommeil d'inconscience et de paix, et le lit où j'avais dormi ne pouvait m'inspirer aucune terreur.
Sans le lâcher encore de mes mains débiles, et pour essayer mes forces, j'en fis lentement le tour. Puis je m'agenouillai pour jouer avec les ferrures et les poignées du cercueil, grattant de mes ongles les trous béants des vis, épelant, du bout de mon doigt, le nom qu'il portait à sa proue comme un navire et qui était celui-ci, que je lus sans comprendre : Kéant.
Dès que je me sentis plus solide, je fis quelques pas, les bras étendus, et je me dirigeai vers les groupes d'enfants dont la joie m'attirait.
J'aperçus alors mille objets qui me ravirent : des papillons, des fleurs, des fruits, des coupes ruisselantes de lait. Et je touchai à tout, comme les autres, brisant les coupes, effeuillant les roses, meurtrissant les papillons, avec de grands rires naïfs et méchants.
Et je bondis dans la ronde immense dont nous enveloppâmes le temple, tournoyants et culbutants, les bras enlacés. Couronne vivante formée de toutes les nuances du type humain , de toutes les colorations tendres de la chair, de tous les étincellements des prunelles allumées sous le même soleil.
Nous serpentions, au refrain bruyant et gai de nos voix innombrables, autour du temple, à ciel ouvert, de l'Humanité.
Puis, haletants, nous nous roulâmes dans l'herbe, où le sommeil nous prit, sans interrompre nos jeux que nous poursuivhnes en rêve.
Autour de nous les fleurs montaient au bout
des liges, prêtes à jaillir de leurs boutons demi-clos.
Dans le sol retourné par le soc et la bêche, des mains hâtives jetaient des semences de vie. Le murmure des nids annonçait la couvée nouvelle. La terre se couvrait d'une végétation vcrle et touffue, que les troupeaux paissaient.
Les foules humaines se croisaient en tous sens, traînant après elles des matériaux divers qu'elles transportaient sans cesse d'un endroit à un autre, pressées, affairées, emplissant l'air de leur activité bruyante , ébranlant le sol de leur course sans fin.
Un parfum voluptueux m'éveilla : des fleurs venaient d'éclorc dont les senteurs nouvelles avivaient en moi des sensations jusqu'alors inconnues.
J'avais grandi. Une vigueur juvénile animait mon êti e légèrement transformé. Des contours déjà marqués arrondissaient mes membres, et
ma tunique de lin, frangée de pourpre, s'allongeait, protégeant ma pudeur naissante.
Soudain, comme éclate une fanfare au fond des bois silencieux, dans mon cœur endormi une chanson jeta sa note frémissante; et mon cœur palpita. Mes regards confus s'alanguirent sous leurs cils abaissés, cherchant, timides et furlifs, une proie à mes désirs nouveaux.
Et mille proies s'offrirent, ainsi que moi, fraîches, rougissantes et troublées, cachant sous des rires naïfs les premiers frissonnements de la puberté.
Les rondes entrelacées de notre enfance recommencèrent sous un ciel plus ardent. Un soleil plein de flammes brûlait nos mains dans nos mains, gonflait nos seins froissés, allumait dans nos yeux des lueurs enfiévrées. Et nos étreintes se cherchaient plus intimes et plus troublantes, tandis qu'à nos fronts encore purs les roses blanches enroulaient leur couronne virginale.
Cependant le sol se jonchait peu à peu de leurs pétales effeuillés.
Des couples se détachaient du cercle rompu
de la danse, et s'éloignaient, étroitement unis, le pas chancelant , avec aux lèvres une chanson, un sanglot et des baisers.
Bientôt je demeurai seul. Mais devant moi marchait une forme exquise. Quand elle passait dans un rayon , elle se retournait avec un sourire, écartait ses voiles flottants, m'eblouissait de sa nudité de déesse, puis refermait chastement sa robe longue , blanche , nouée à la ceinture par la guirlande parfumée de l'oranger.
Je la suivais. J'allais l'atteindre. Déjà mes mains se tendaient vers elle, suppliantes et avides; déjà ivre des senteurs de sa robe et de ses cheveux , je bégayais les suprêmes prières de l'amour, quand un bras violent s'abattit sur moi.
Je me sentis étreindre, emporter, puis jeter sur le sol, où je demeurai évanoui.
Lorsque je revins à moi, il ne me restait de mon premier amour, si cruellement brisé ,
qu'un souvenir vague, à peine une tristesse; et bientôt j'aspirais à d'autres bonheurs.
Mes forces s'étaient encore accrues. IMon corps souple, où frissonnait un duvet blond, avait des ressauts d'élasticité. D'un bond je me trouvai debout.
Je m'aperçus alors qu'en m'arrachant à la poursuite voluptueuse de mon Eve, on m'avait rejeté près de mon berceau. Je revis le temple aux multiples colonnes. A mes pieds, le cercueil, ce néant oùj'avais failli retomber, ouvert et vide, semblait m'attendre. Et non loin de là, un être lugubre se tenait immobile, appuyé sur le lourd couvercle de la bière , une massue à la main. A son sourire, je reconnus la Mort; il me prit fantaisie de la braver. Je posai le pied sur le bord du cercueil, et, croisant mes bras, la tête haute, je la défiai.
Elle fit un pas vers moi, puis s'arrêta; j'étais vainqueur.
Autour du temple , la foule humaine poursuivait son œuvre de vie. Une trépidation for-
midable ébranlait le sol battu par de gigantesques bras de fer, meurtri par des roues immenses, déchiré, creusé par la poudre, éventré et fouillé dans ses profondeurs. Sur sa surface inégale, des monuments nouveaux succèdent sans cesse aux édifices écroulés. Des palais s'élèvent et tombent. Des villes surgissent. Et de toute part s'échappe , en fusion brûlante, le métal d'or qui ruisselle, coule et se précipite dans les sillons que les hommes creusent avec passion, avec fureur autour du monstrueux alambic. Leur souffle s'épuise à aviver la flamme sous le creuset où l'or bout. Leurs bras s'acharnent, sans se lasser, à détourner vers eux la coulée blonde; et ils luttent à qui fera plus profond et plus vaste le moule de la souveraine richesse oii tout cet or va se figer.
Car cet or, refroidi et transformé en pluie d'étoiles, illumine les nuits joyeuses; il brise les ceintures des vierges; il fait germer tous les fruits savoureux de la vie. Je compris alors la loi du travail , source de toutes les volu[)tés.
me
Une farandole passait, elle était menée par des moissonneurs et des moissonneuses qui s'en allaient gaiement couper les épis mûrs. Je les suivis , et lestement je liai ma gerbe.
Dans l'air chaud montait, avec les chansons, le parfum capiteux des belles filles haletantes demi-vèlues et le sein nu suspendu com un beau fruit velouté à leurs poitrines inclinées.
Sur le gazon brodé de blancheurs étoilécs, piqué de boutons d'or et taché de la pourpre sanglante des coquelicots, les matrones apprêtaient le festin. Des vases fumants s'échappait la vapeur appétissante. 3'allai m'asseoir au banquet; demi -couché, d'un bras audacieux enserrant ma robuste voisine, je tendis mon écuelle.
Elle ne revint pas jusqu^à mes lèvres : une main brutale me l'avait arrachée.
Je me levai , et mes poings hardis cherchèrent la lutte. Mais bientôt renversé, entraîné.
je revis le temple, et la Mort, et le cercueil, en travers duquel je fus rejeté.
Je me redressai , roidissant mes muscles , et me mis debout. Cependant nu écrasement donnait à mes épaules la sensation d'un poids énorme.
Je cherchais mon ennemi, et j'aperçus la Fatalité dont le bras teriible pesait sur moi.
Lorsque la déesse implacable eut achevé de paralyser mes forces, elle retira son bras , et je la contemplai éperdu.
Son corps ignoble est enflé des enroulements successifs de tous les êtres malfaisants qui la composent. Son torse exhibe insolemment de superbes mamelles; tandis qu'elle accuse dans sa nudité cynique son sexe viril. Homme et femme, elle rassemble on elle tous les vices, et elle possède toutes les puissances. Ses bras sont innombrables. Bras charmants ornés de mains exquises, bras robustes de lutteurs, bras efféminés d'impuissants, bras coulés dans la
manche de bure, bras constellés de chamarrures officielles, vieilles mains ridées, gros doigis bénisseurs, doigts crochus, fines pattes d'araignée, mains sèches de prudes dont les ongles distillent le venin de la calomnie. Tentacules immondes, voués par Tinstinct du mal au service de la Fatalité, et qui s'agitent, s'allongent et grouillent autour d'elle comme les serpents des Furies. Tandis que sa belle tête à l'expression mystique, au regard voilé par des paupières orientales, à l'énigmatique sourire, projette, haut dans le ciel, par delà le fronton du temple, les trois couronnes de la tiare sacrée.
L'épouvante me prit, et j'essayai de fuir; mais comment échapper à la Fatalité?
Lentement et pas à pas je reculai, les yeux fixés sur elle, retenant mon souffle; et ainsi j'atteignis l'extérieur du temple.
Là, des hommes pétrissaient la terre et ciselaient le marbre. Des figures et des corps d'une
perfection surnaturelle sortaient de leurs mains et se dressaient éblouissants dans leur immobilité de statue. On acclamait l'œuvre et l'ouvrier; la Gloire les couronnait.
Je m'assis et je pétris la terre. Puis d'un bloc qu'on avait dédaigné, je lirai un être ayant une exacte forme humaine. Le pied était lourd, les jambes grêles, le torse superbe, les bras longs; la têtejuvénileetgaie manquait de lignes, mais la pensée éclataitdanscba({uesaillie, dans chaque trait. En reproduisant fidèlement l'homme que j'avais aperçu devant moi , j'avais copié son geste, surpris son mouvement naturel. Il semblait vivant; et le marbre rosé, qui rappelait jusqu'aux frissons de la chair, achevait de rendre l'illusion saisissante. Devant cette œuvre nouvelle et vraie, je faillis m'évanouir d'orgueil.
Alors j'appelai à haute voix la foule, et, le cœur palpitant, je lui demandai la consécration de mon génie.
L'insulte me répondit. Des huées s'élevèrent, et cent bras que la Fatalité abattit sur mon œuvre la brisèrent à mes pieds. Elle faillit
m'écraser dans sa cbiite. Je roulai inanimé jusqu'au fond de mon cercueil.
Un bruit léger me réveilla : la Mort se rapprochait. Déjà elle inclinait sur moi le couvercle de la bière et levait sa massue pour Tenclouer.
Un frisson d'angoisse agita mes membres.
J'avais soif de la vie : je me dressai. Et alors, dans la plénitude de mes forces, je résolus de poursuivre la lutte.
La poésie, Tamour, l'art, avaient échappé à mes étreintes; je me tournai du côté des hommes de labeur, et je partageai leurs travaux. La sueur des longues veilles mouilla mes tempes. Je brisai mes ongles à creuser le sillon que la coulée de l'or devait emplir. Mais en vain : une grêle de pierres, lancées des sillons voisins chaque jour élargis, chaque jour vint combler la voie que mes doigts ensanglantés n'eurent bientôt plus la force de trouer.
Et l'or coula à droite, à gauche, loin de moi.
gorgeant les hommes déjà repus ; et je restai pauvre, nu, iiffamé.
Cette fois, je revins de moi-même au cercueil-néant d'où j'étais sorti. J'y jetai des fleurs et me couchai dessus, criant à la mort : Prends-moi !
Cependant, j'eus un râle en la sentant venir, et mon corps frissonnant se mit debout.
Une lueur m'éblouit. Le ciel flambait sous le soleil penché à l'horizon. L'or rouge et flottant des nuées courait sur les villes et accrochait des flammes aux saillies brillantes des monuments élevés.
Une intensité de lumière frappait les cités, les champs, les forêts et les mers, et révélait le grouillement confus de la vie universelle.
Et dans cette clarté d'apothéose, l'humanité houleuse dressait ses édifices et ses oeuvres. A cette heure du travail interrompu commençait la grande fôle du repos dans l'orgie des jouissances acquises.
Les parfums capiteux, les fumets exquis s'élevaient des banquets environnant le temple, et où se succédait sans cesse une foule ivre de toutes les voluptés. Des chants, des harmonies, des bruissements formés par les contacts amoureux des êtres et des choses répandaient dans l'air chaud d'âpres désirs de vie.
Des besoins furieux tordirent mes entrailles. J'aspirai fortement, et je tendis mes mains désespérées vers les groupes joyeux qui passaient. On m'appela. Des hommes bienveillants me firent signe d'approcher, des femmes m'ouvrirent leurs bras. Je m'élangai. Aussitôt les groupes s'éloignèrent, riant entre eux; et la Fatalité, allongeant une main, me saisit et me rejeta sur ma couche.
Je me débattis : je luttai contre elle ma dernière lutte. Mais, chaque fois terrassé, je perdis mes forces dans les meurtrissures de ces chocs.
A la fin, épuisé, maudissant la vie et les
êtres et les dieux, j'acceptai mon anéantissement fatal.
L'Ivresse passait, Yetue de pourpre. Elle me tendit sa coupe, je la pris et la vidai d'un trait. Puis je retombai lourdement au fond du cercueil.
Me voyant immobile, la Mort s'approcha et cloua la caisse.