‹ Polichinelle et CieChapitre 4 sur 5 · CONTE INDIEN · texte numérisé non relu

CONTE INDIEN

A JEAN UElBPxACH.

Goulab-Sing, radjah de Djamon, visitait Cheyr-Sing, radjah de Bélaspour et roi de Bissahir, dans le Pendjab, au nord-ouest de FHindoustan.

Le palais du radjah, fils de Rendjit, — l'un des derniers et le plus puissant prince des Indes il y a vingt ans, — resplendissait sous les feux allumés pour la fête. A la porte, une centaine d'éléphants, rangés le long des murs, balançaient d'un mouvement onduleux et lent les tours posées sur leurs dos larges recouverts de

housses frangées d'or qui leur pendaient jusqu'aux genoux. Dans leurs jambes, couchés çà et là, les gardiens dormaient.

Les invités de Cheyr-Sing sortaient du bain. L'outre d'eau froide, jaillissant sur leurs poitrines, avait stimulé leur appétit rare. Yêtus d'étoffes légères de coton rayé, ils se traînaient, le pas long et mou, vers la salle du festin. Là, des mets européens, venus à grands frais de Delhi et de Bombay, couvraient les tables hérissées de flacons où les vins de France dominaient. Ceux-ci étaient absorbés abondamment, comme des boissons inoffensives. Seuls, les vins d'Espagne réveillaient et échauffaient ces cerveaux asiatiques. Quand leur topaze blonde ou brûlée tremblota dans le cristal à facettes des verres soulevés, la fête commença.

D'abord vinrent les mimes dont les travestissements grotesques tirent monter des rires tumultueux et interrompus sous les voiles éclatants tendus aux voûtes de la salle.

Ensuite les danseuses s'avancèrent divisées en deux groupes. L'un s'accroupit en des poses savantes et chanta la pantomime que l'autre

dansait ou mimait. Des musiciens marquaient le rhythme. Bientôt les danseuses s'écartèrent, et la bayadère parut.

C'était Somas, ainsi nommée parce qu'il y 'avait sur sa peau demi- nue la blancheur mystérieuse de la lune en sa pleine lumière. Elle venait du temple de Siva et appartenait à la première classe des devadassis, ces esclaves des dieux. C'était par une faveur rare que Cheyr- Sing l'avait obtenue pour relever l'éclat de sa fêle : Somas ne sortait pas du temple et ne dansait que devant l'autel.

Un grand silence plein de souffles chauds emplissait la salle. Et maintenant les voix lentes des chanteuses, qui psalmodiaient le poëme interprété par les poses voluptueuses de Somas, s'élevaient claires et distinctes en leur mélopée bizarre. Elles disaient l'amour d'une esclave et son attente du bien-aimé. Et Somas, le corps frissonnant, tordait ses hanches et gonflait son sein de vierge en balançant ses bras élevés au rhythme que frappaient ses pieds uus. Sa chevelure, comme un lambeau de nuit, environnait sa face claire, où flambaient les deux étoiles de

ses yeux longs, agrandis par l'ombre allongée des cils. Sa bouche ouverte, en un appel d'amour, offrait l'éblouissante morsure de ses dents aux reflets de nacre. Cheyr-Sing avait pâli. Et, brusquement, il fit cesser les danses. Mais, au matin, lorsque les éléphants s'éloignèrent, balançant lentement les tours voilées où dormaient les invités du radjah, une troupe de quatre cents cavaliers armés de lances attaqua le convoi qui emmenait les danseuses et la bayadcre. Et Somas, conquise, fut ramenée, molle dans son évanouissement, et roulée dans ses voiles par la prudence des eunuques, au radjah Cheyr-Sing qui l'attendait tremblant.

Le harem du radjah de Bélaspour était célèbre dans toute la province de Bissahir. Les plus belles esclaves de Cachemire lui étaient réservées. Il en recevait de Madras et de Calcutta. Il lui en venait de Chine et de Perse. Les plus âgées avaient dix-huit ans. Eparpillées dans les jardins en fleur, mêlées avec les roses,

les giroflées, les iris, les jasmins et les orangers, elles mouvaient leur grâce et leur éclat dans le frisson des feuillages avec des beautés de choses animées, avec des cris d'oiseaux vêtus de plumes d'azur, avec des attitudes de iiouris entrevues dans une hallucination de fumeur d'opium. Mais lorsque Somas, soutenue par deux esclaves, apparut sur la plus haute marche de l'escalier de marbre et profilée sur le bleu du ciel, toutes ces splendeurs s'effacèrent, tous ces regards étoiles pâlirent, comme pâlit le rayonnement des astres quand se lève sur l'horizon la face éclatante de la lune.

Cheyr-Sing qui l'attendait sous le dais de soie blanche où couraient les brises parfumées, se dressa soudain et appela Somas. Elle vint et se coucha sur les coussins aux pieds du maître, souriante et douce, avec des langueurs de jeune épousée. Somas était vaincue : elle aimait.

C'était un bel Indien, le radjah de Bélaspour, droit et mince, dans sa souplesse élégante d'In-

dien de race, avec son visai^'e au ton d'or pâle el sa chevelure noire qu'il portait longue sur un cou flexible. Ses yeux sombres étaient durs, et sa lèvre roulée aspirait la volupté !

Une année s'écoula, et Cheyr-Sing aimait tiicore Somas. Elle seule avait été si longtemps aimée et si ardemment. Il la traitait moins en favorite qu'en souveraine. Ensemble ils parcouraient les vallées fraîches, jusqu'au pied de l'Himalaya, environnés d'une armée d'esclaves. lis chassèrent le tigre dans les jungles; et lui, par amour, se tenait debout sur l'éléphant, derrière Somas étendue sous le parasol, et prêt à la défendre si le tigre bondissait en croupe.

Ils visitèrent les temples en ruine, taillés dans le roc, avec leurs piliers lourds et leurs péristyles ornés de colonnades brisées et leurs grottes souterraines avec, danslefond, le creux du sanctuaire. Et toujours blottis l'un près de l'autre, sous les rideaux de pourpre du palan- (pn'n enlevé, en courant, parles porteurs alerles, et enveloppés par les cavaliers qui galopaient autour d'eux dans le travers des forets.

Enfin, épuisée d'amour, Somas languit, et son

LE PUKNIX. 151

regard perdit ses flammes. Alors Cheyr-Sing !a congédia.

11 lui offrit un cheval blanc, deux pièces de soie de Chine, une paire de châles de Cacliemiie, six écharpes brodées d'or et de soie, deux pièces de brocart, un sachet de musc et une bourse contenant deux cents roupies. La bayadère, affolée, tendit ses bras vers lui avec des sanglots, suppliant qu'il la gardât du moins parmi ses esclaves. Mais le maître lassé la repoussa. Elles eunuques la couchèrent demi-morte sur l'éléphant qui remportait Somas au temple de Si va.

A un mille environ deBélaspour, la prêtresse ouvrit les yeux sous le flot d'air que les porteuses d'éventail promenaient sur son visage immobile. Alors elle se souvint, ets'accoudant, échevelée, elle reprit ses larmes. Puis elle se pencha entre les rideaux écartés de sa couche mouvante, et son regard se perdit dans l'immensité du désert.

Une forêt de bouleaux aux feuilles d'argent

blanchissait là-bas, sous la ligne bleue de l'horizon; et Somas se rappela qu'elle avait côtoyé la forêt, un jour, en litière pavoisée, étendue, dans ses gazes transparentes, sur des peaux de tigre amoncelées, avec Cheyr-Sing agenouillé, le front sur ses pieds nus. Ils s'étaient arrêtés ensuite dans une oasis près d'un temple jadis célèbre dédié à Surjas, le soleil.

Et, tandis que le bràhamana solitaire murmurait l'hymne sacré au réveil fulgurant du dieu, Cheyr-Sing, fou d'extase, l'avait enlacée et, dans un blasphème d'amour, triomphant et railleur, l'avait montrée sans voile à la divinité de lumière, clouée dans l'infini, et (pii ne pouvait, comme lui, étreindre de ses rayons impuissants la belle et radieuse Somas, son idole aux. lèvres parfumées.

Somas ordonna qu'on la dirigeât vers le temple.

Lorsque, de leurs pieds lourds, les éléi)hants eurent foulé le sol de l'enceinte sacrée, Somas descendit, et elle renvoya l'escorte. Ses femmes esclaves pleuraient, baisant ses genoux. Mais la bayadère farouche fil un geste. Et elle demeura

seule, tandis que s'éloignait dans la profondeur lumineuse de la plaine la masse décroissante de la caravane avec ses chevaux, ses éléphants, les bœufs qui traînaient ses chars et les esclaves qui marchaient. Puis, comme une tache noire roulant au ras du sol, vers la ligne abaissée du ciel, tout disparut. Alors Somas pénétra dans le temple.

Là vivait depuis peu un brâhamana qui avait appartenu au temple de Siva. Ayant atteint le degré de vanapraslhâ, il devait mener la vie contemplative et solitaire jusqu'à ce que, purifié de tout clément terrestre, il fût arrivé à voir le Dieu, source primitive de toute existence. Somas avait été initiée par lui aux mystères de son apostolat. Elle se prosterna aux genoux du prêtre, qui se nommait Saouda et descendait du poêle de Delhi, Saouda, surnommé le roi des poètes hindoustanis.

— Père, dit-elle, je veux mourir. Je veux le néant.

J54 l'E rilÉMX.

— En es-lu digne? répondit le bràhamana. La prêtresse se tut. Il reprit :

— Ton ame est-elle assez pure peur s'identifier avec rame du monde? Réponds.

— Je souffre, murmura Somas.

Le vieillard la contemplait, et, sans qu'elle eîit parlé, il pénétra son cœur.

— Son nom? dit-il.

— Cheyr-Sing.

— Le radjah de Bélaspour! s'écria Saouda, tandis que sur son front se creusait le pli profond du ressouvenir.

Il avait connu Cheyr-Sing enfant, alors qu'il assistait son père, le radjah Rendjit, dans les conseils où celui-ci rendait la justice. Et il s'oublia dans une rêverie longue où il se rappelait les vices et les vertus de Cheyr-Sing. Ensuite il parla.

— Kamas est le dieu de l'amour, dit-il; mais tandis que Surjas nous éblouit, que l'air, l'eau, le vent et le feu, et Prithii-i la terre, et le firmament ïndras, nous enveloppent et se rendent sensibles, Kamas demeure invisible. Où donc est l'amour?

— Dans le sacrifice, répondit Soraas. Je veux mourir pour revivre et mêler mon àme aux éléments qui effleurent le corps de Cheyr-Sing d'une incessante caresse. Je l'aime!

— Revivre! répéJ^ait Saouda, dont l'esprit s'enfonçait dans le mystérieux problème.

« Viens, nous allons relire les Védas. »

Et la nuit se passa dans l'étude des livres sacrés.

Au matin, Somas, lassée, reposait, la tête renversée sur la table de pierre, tandis que le brâhamana, prosterné hors du temple, adorait l'astre-Dieu qui se levait, brûlant le ciel et la plaine, vers l'Orient.

A ce moment, un vol battit l'air, et deux ailes écarlate largement épandues frôlèrent le front de Saouda. 11 fit un cri et suivit du regard, dans sa volée lumineuse, l'oiseau à l'envergure d'aigle, les pieds d'argent, la queue blanche, le collier d'or, la huppe scintillante comme une tiare empierrée de rubis et d'énieraudes, et qui

le regardait, en fuyant, de ses yeux d'où

tombaient des flammes.

Saouda se recueillit et compta cinq siècles,

moins nne année. C'était le passage du phénix.

Il s'en allait vers l'Orient chercher la place où il

dresserait, dans la solitude brûlante, son bûcher

d'aromates pour s'y coucher, gorgé d'encens,

et mourir et renaître.

Renaître! répétait Saouda, se rappelant le

vœu de l'amoureuse Somas.

Mais SurjaSy qui montait lentement dans le silence majestueux de la nue bleuissante, couvrant la plaine entière, au loin partout déserte, du flamboiement grandiose de ses rayons sacrés, Surjas frappa soudain le front du brâhamana d'une lumière intense qui lui dévoila, dans un éblouissement, les desseins du Dieu sur la prêtresse de Siva. Alors il comprit pourquoi le phénix l'avait touché du vent de ses ailes. Et retournant vers le temple, il appela Somas.

— Dans une année, lui dit-il, le bras levé, pour son serment, vers la face d'or de Surjas, dans une année, tu mourras pour renaître. Attends.

LE PHÉNIX. isr

Et l'année s'écoula. Somas n'était point consolée. Cependant, comme elle vivait dans le recueillement et l'exercice chaste de ses fonctions de prêtresse, ses fatigues disparaissaient, ses langueurs l'avaient abandonnée, et sa beauté renaissait, éclatante. Mais elle l'ignorait, et toujours elle se retrouvait dans sa pensée, les yeux mornes, la lèvre pâlie, comme au jour où Cheyr-Sing, dans un dégoût, l'avait chassée. C'est pourquoi elle voulait mourir. Elle pressait le brâhamana, qui, chaque jour, s'en allait, la main au-dessus des yeux, interroger l'horizon, du côté de la ville de Bélaspour.

Et lentement, il ramassait, brin à brin, les bois résineux, les herbes odorantes, les aromates et les fleurs desséchées dont la poussière est un parfum. Et non loin du chemin où passaient les caravanes, qui conduisaient de Bombay et de Madras à Bélaspour les approvisionnements luxueux de Chey-Sing, le brâhamana dressa un bûcher.

Puis, un matin, à l'aube, tourné vers le nord, il tressaillit. Là-bas, un point obscur et mouvant tachait la nappe laiteuse du ciel lointain. Il appela Somas et lui dit :

— Le temps a marqué ton heure : viens! Elle marcha rayonnante. Près du bûcher, le vieillard s'arrêta; il jeta l'encens autour des herbes entassées, puis il attendit le soleil.

Quand le dieu s'élança dans sa montée superbe vers la nue infinie, le brâhamana le contempla de son œil fixe. Et, ivre du dieu, il parla :

— 11 y a longtemps, dit-il, longtemps même avant l'incarnation de Wischnou, une divinité existait qui s'était envolée du cœur de Brahma pour l'aider à créer le monde : c'était l'amour, 11 vécut cinq siècles, ensuite il disparut, car les hommes voulurent le tuer. Mais comme il était immortel, du bûcherquileconsumaitils'élança, renaissant à la vie; puis il se perdit dans les cieux, où il erra, désormais invisible. Cependant on assure qu'il a fait depuis lors, et cha(iue fois cinq siècles, quatre apparitions sous la forme éblouissante d'un dieu ailé, et qu'il ne s'approche de la terre que pour renouveler

volontairement le sacrifice de son immolation. Symbole divin de l'éternel supplice des âmes brûlées d'amour. Les hommes le nomment : le phénix.

Il y a aujourd'hui cinq siècles qu'il est sorti radieux de l'œuf éclos dans la poussière ardente de son bûcher. A cette heure, en un coin désert de l'Arabie, il attend, couché sur son lit aromal, que Sui'jas l'enflamme. Ensuite il renaîtra. Cette heure n'est connue que des fils de Brâhama qui ont pénétré jusqu'à l'âme du monde et qui regardent les dieux face à face. Je sais. C'est pourquoi, prêtresse de Siva, je te demande, en présence de Surjas, si tu es diposée au sacrifice. Car, à celte minute solennelle où l'amour va renaître, si lu expires comme lui, comme lui tu renaîtras, rajeunie, vivifiée, divinisée dans ta beauté, et si terrible dans ton pouvoir d'amour que Cheyr-Sing, lui-même, deviendra ton esclave! Veux-tu?

— Si je le veux! exclama Somas courant au bûcher.

— Arrête! s'écria le brâhamana, tu ne sais pas à quels lonrments tu voles.

— Qu'importe!

Il reprit :

Tu brûleras lentement, tes chairs délicates tressailliront sous la morsure des flammes, ton corps se tordra dans leurs enveloppements mortels. Et tu expireras, ardée, suffoquée, les yeux brûlés et fondus comme des diamants en fusion, les lèvres déchirées par les baisers dévorants d'Agnis, le dieu du feu.

— Qu'importe! répéta la prêtresse, le sein soulevé par une exaltation passionnée, qu'importe, si je renais pour les baisers de Cheyr- Sing!

— Tu le veux? redit encore le prêtre.

Somas détacha son voile, qu'elle jeta sur le

bûcher tapissé de giroflées, puis elle s'étendit. Et Saouda ramena sur elle les pans du voile, l'enveloppant. Au travers elle transparaissait rose, avec la blancheur de ses bras repliés sous sa tête, dans la nappe sombre de ses cheveux dénoués.

Et le brahamana tourna lentement autour du bûcher, récitant, d'une voix éclatante, les hymnes sacrés de l'invocation au soleil. Dans

la plaine silencieuse ce chant mourait; tandis qu'au loin, comme un nuage qui roule, une masse grise descendait rapidement vers la roule des caravanes. Le ciel ardent brûlait le sol d'où montaient des fumées légères dans un parfum d'aromates; et autour du bûcher l'encens qui s'embrasait commençait à traîner, le long des herbes sèches et du bois résineux, ses flots de vapeur blanche.

Le radjah de Bélaspour s'ennuyait. Il venait de lui prendre cette fantaisie de congédier son harem et de se mettre en marche pour rencontrer la caravane qui lui amenait, du fond de l'Asie Mineure, une cargaison de rares beautés à peine écloses. Il rêvait de découvrir dans ces types nouveaux quelque attrait inconnu qui charmât son cœur et en comblât le vide extrême.

Il partit donc derrière la troupe nombreuse des belles esclaves congédiées, enfermées, deux par deux, dans les tours somptueuses qui se mouvaient d'un rhythme égal sur le dos des élé-

1G2 LE PIIKNIX.

pliants vêtus de pourpre. Une armée de cavaliers galopait à Tenlour, éblouissante dans l'étincellement de ses armures et de ses lances. Ensuite venail le peuple des serviteurs et les chars aux bœufs lents qui traînaient les outres fraîches, et la garde d'honneur du radjah, superbe dans sa décoralion de féerie. Et tout cela passait lentement, avec un bruit sourd de torrent qui déborde, dans un nuage de poussière blonde qui roulait au ras du sol et montait s'évanouir dans le bleu du ciel embrasé. Puis les porteurs d'éventails, balançant les disques de plumes longues d'autruche au bout des bâtons dorés, parurent, environnant le palanquin royal. Sous un dôme de soie neigeuse, brodé comme un voile d'aimée, entre des rideaux de brocard tissés de pierreries, sur des coussins de cygne, Cheyr- Sing, étendu, s'éventait d'une main paresseuse, le regard perdu dans un rôve.

Tout à coup un parfum violent l'éveilla. 11 tourna les yeux et découvrit, prescpie au bord de la route, à [)eu de distance de la foret de bouleaux qui entourait le temple de Surjas, un amas d'herbes séchées, dressé comme un autel

et demi-voilé par les vapeurs des aromates fumant à l'entour. Il fit un signe : les porteurs s'arrêtèrent, et presque aussitôt le brâliamana Saouda parut sur le chemin.

— Qu'il approche, demanda le radjah.

Et, lent et digne, le prêtre de Surjas rejoignit Cheyr-Sing.

— Que me veux-tu, Saheb?

— Que signifient, s'écria le radjah irrité, ce bûcher qui s'enflamme et cette femme élendue? Ne sais-tu pas que les suttees sont interdits, et veux-tu attirer sur la province le mécontentement des autorités anglaises?

— Rien de tout cela, Saheb, lumière du monde, répondit le brâhamana; c'est une femme en sacrifice d'amour. A la même heure où le divin phénix expire sur son bûcher, elle a voulu mourir de sa mort, afin de renaître, comme lui, pour Timmortelle jeunesse et l'immortelle beauté.

— Dans quel but? murmura le radjah.

— Dans l'espoir de retrouver l'amour de celui qu'elle aime.

— Sacrifice sublime ! s'écria Cheyr-Sing sou-

levé crenthousiasme, l'œil oclatant d'un impérieux désir pour cet amour surhumain. Il demanda :

— Quelle est cette femme?

— Une bayadère du temple de Siva.

— Son nom ? dit brusquement Clieyr-Sing.

A ce moment, un cri traversa l'air, qui vint le frai)per au cœur. Le bûcher s'enllammait, et dans la fumée qui montait, suffocante, Somas s'était dressée d'un subit effroi. JMais, aussitôt, elle se rejetait sur sa couche ardente, en invoquant, pour s'aider à mourir, le nom du bienaimé. Et Cheyr-Sing avait entendu son nom. Il sauta hors du palanquin et courut au bûcher, appelant ses esclaves. D'un geste rapide, il écarta les bois enflammés et s'empara de Somas qui ne bougeait plus.

Cependant la flamme qui l'endormait de ses parfums n'avait pas encore atteint les voiles où elle demeurait ensevelie, tandis qu'on l'enlevait dans le palanquin du radjah. Celui-ci avait donné des ordres brefs. La caravane des favorites congédiées devait continuer sa route et faire relourner sur ses pas le convoi de liouris

que Cheyr-Sing était venu chercher. La femme qu'il attendait et qui devait remphr son cœur d'une ivresse éternelle, n'était-ce point Somas, la divine sacrifiée, la victime ardente du sublime holocauste d'amour?

Lorsqu'il fut rentré sous les rideaux abaissés de la litière, et que les porteurs eurent repris lentement le chemin de Bélaspour, Cheyr-Sing s'agenouilla et découvrit le visage de Somas. Alors il demeura ébloui, et son cœur fut touché d'une flamme qui ne devait plus s'éteindre. Et il emporta Somas, ressuscitée sous ses étreintes, et pâmée dans les délices inexprimables de son bonheur reconquis.

Tandis que, seul, près du bûcher qui se consumait, dans la flottée des vapeurs embaumées qui s'effilaient, çà et là, aux vents du ciel, le bràhamana, souriant en extase, murmurait à la face embrasée de Surjas :

— Les vieux textes disent vrai : Le phénix, c'est bien l'amour qui renaît de ses cendres!

A MADEMOISELLE SOI'HU mOSI'EIII

.4 Pompéi.

Dans un ^vagon de première classe?. L. M., quatre heures du matin.

Nice, vingt minutes d'arrêt!

Le premier voyageur retire sa toque écossaise, coiffe son chapeau et descend.

Par la portière demeurée ouverte, un auglacé fait son entrée et réveille le deuxième Yoyageur. Celui-ci tousse éperdument. Il hésite s'il va se lever, et cependant il demeure allongé dans son manteau, le képi sur le nez.

— Mais fermez donc cette portière! dit une voix féminine de fort méchante humeur.

Et une femme empaquetée de fourrures se

soulève, tirant des coussins sa tête encapuchonnée de dentelles.

Le képi n'a fait qu'un bond, et son propriétaire, un jeune sous-lieutenant, se précipite liors de son manteau, et, d'un ge' .e prompt, clac, clac, clac, baisse la vitre, tire la porte, tourne la poignée, remonte la vitre et se rassied.

— Mille pardons, monsieur, mais nous allions geler.

Elle s'est accoudée et regarde le képi qui s'est posé maintenant avec une certaine grâce sur une chevelure noire, ombrageant deux yeux noirs, une moustache noire et une mouche mignonne, encore plus noire, sur le blanc d'un menton fendu.

Ces yeux regardent timidement du côté de la femme encapuchonnée, qui croit devoir rajuster les frisettes ébouriffées dont son front est couvert jusqu'au nez. Lui : — Certainement il fait très-froid. Elle : — J'espère qu'on va changer les bouillottes.

Lui,, empressé : — Youlez-vous que je le demande?

LA POMPÉIENNE. jgg

Elle, embarrassée : — Oh ! merci. Où sommesnous?

Lui : — A Nice. Désirez-vous descendre?

— Ma foi, non. Je descendrai à Toulon. Il doit y a\ ir un buffet ?

— Certainement. Vous allez à Toulon, madame?

— Je rentre à Paris.

— Et vous ne vous arrêterez pas pourvoir la rade?

— En effet, la rade. Qu'y a-t-il d'intéressant dans ce monument ?

— Mais des cuirassés : hDuperré, le Colbert, le Redoutable. Magnifique, le Redoutable.

— Je le i-egrette, mais je n'y connais personne. Et il faut une autorisation pour visiter.

Lui, timidement : — Si vous vouliez me permettre...

— Clac, clac...

C'est le premier voyageur qui remonte. Il ôte son chapeau et reprend son bonnet. Puis il tortdle ses jambes dans sa couverture et se frotte les mains en regardant les autres.

170 LA POMPKIENNE,

— Tiens! tout le monde est levé! Avez-vous bien dormi, madame?

Elle, d'un ton pincé :

— Très -bien.

— Eh bien, vrai, c'est de la chance; moi, je n'ai pas fermé l'œil depuis Gênes.

Un employé à la portière :

— Vos billets, s'il vous plaît? Toulon, Paris, Paris. C'est bon, merci.

Le premier voyageur à la dame :

— Vous aussi, madame, vous avez un billet ciiculaire? C'est très-incommode, quoi qu'on dise. Et l'agence Cook devrait bien modifier ses règlements pour la commodité des voyageurs. Ainsi, tenez, pour venir directement de Milan à Gènes sans passer par Turin, j'ai dû payer un supplément, comme si j'allongeais ma roule, cl je l'abrégeais!...

Personne ne répond , le monsieur continue tout seul.

— Il fait diunlrement froid en Italie dans ce moment. Sale pays, du reste, des mendiants et des filous.

La voyageuse en colère :

LA POMPEIENNE,

— Vous calomniez, monsieur, le plus beau pays du monde!

— Je ne calomnie rien du tout, madame; mais si vous êtes Française et Parisienne, comme j'en ai la conviction, vous avez dû souffrir de la misère, de la saleté, de la promiscuité incessante de ces mendiants éternels et de cette exploitation honteuse de l'étranger, qui déshonorent, à mon avis, le pays que vous appelez, dans un accès d'ingratitude, le plus beau pays du monde.

— Hé! monsieur, ce sont des taches que l'on ne voit pas quand on a les yeux occupés par les merveilles que les siècles ont accumulées sur cette terre bénie, sous ce ciel lumineux qui baigne de ses clartés la vraie patrie des arts, de la poésie et de l'amour...

Maintenant le train courait, tout le long de la mer bleue, dans la montée du jour et le rougeoiment du ciel, qui commençait à incendier les flots, là-bas, vers l'Italie, d'où semblait naître le soleil.

Dans le wagon, l'officier s'était rapproché pour entendre la voyageuse, car la dispute

s'échautTait. Elle semblait animée d'une fièvre d'enthousiasme qui donnait à sa volubilité de Parisienne une verve endiablée. Et Ton eiàt dit qu'une secrète colère l'animait contre son interlocuteur, tant elle le fouaillait maintenant à tour de phrases railleuses et cinglantes, mettant en miettes et la France et les Français pour exalter, avec une furie d'hyperbole tout italienne, le pays qu'elle venait de quitter. Lui finit par avouer qu'il n'entendait rien aux arts, qu'il élait industriel, filateur aux environs de Paris, et qu'il venait tout simplement de chercher un emplacement pour transporter là-bas sa fdature, puisqu'en France la fabrication devenait impossible avec les exigences croissanles des ouvrières et des ouvriers.

Alors la voyageuse triompha. Elle disait : — Pourquoi? c'est qu'ils ont moins debesoin en Italie qu'en France. Us sont plus sobres, matériellement, parce qu'ils ont d'autres jouissances d'un ordre plus relevé, parce qu'ils ont au cœur une source de poésie qu'alimente incessamment et inconsciemment la vue des chefs-d'œuvre qui les environne. Us naissent

LA POMPEIENNE. 173

au pied d'une merveille, ils jouent autour des ruines oii l'antique beauté a tracé sa ligne immortelle, ils aiment à l'ombre des marbres échappes vivants à des mains géniales, ils enfantent ayant aux yeux la splendeur des formes et la clarté des cieux.

Ils ont besoin de rires et de chansons, et de mélodie et d'amour, avant d'avoir faim. Ils travailleront pour « una lira », parce qu'une poignée de fruits se paye deux sous , qu'il y a de l'eau à la gargouille ciselée des fontaines, et qu'un baiser ne coûte rien... que le plaisir de le rendre...

Ici, le jeune officier retroussa machinalement sa moustache en regardant par la vitre du côté flambant, où montait le soleil et oii se donnait l'amour.

— Il y a, reprit le filateur, une autre raison que je crois encore la meilleure, c'est que l'Italie n'est pas en république. Il faut de la liberté, mais pas trop n'en faut. Certes, les principes de 89, la souveraineté du peuple! le suffrage universel, les droits de l'homme ! . . . oui, oui, d'accord, moi aussi je suis républicain.

Mais je suis filateur, voyez-vous, industriel, marchand, avant tout; je vis de mon travail. Eh bien, si la république me coupe les vivres, bonsoir, et vive le Roi!... Mon Dieu, monsieur, permettez, je m'explique. Je ne crois pas être un mauvais patriote, parce que je demanderai que Ton retire des mains d'un enfant terrible, la France, le couteau avec lequel elle s'obstine à jongler depuis tantôt cent ans, et si maladroite à ce jeu qu'elle s'est fait plus d'une rude entaille dont son sang a coulé! — le couteau liberté. — Quand nous aurons appris à nous en servir sans nous blesser, nous ni les autres, eh bien, on nous le rendra, voilà tout.

Tenez, voulez -vous faire une supposition avec moi? Imaginez que l'Élat ait supprimé la liberté de brailler dans les clubs, supprimé les journaux incendiaires qui mettent le feu à tous les cerveaux alcoolisés de la classe dite laborieuse, supprimé les travaux, les dépenses et les articles du budget, qui ont exigé l'augmentation des impôts, des patentes, des droits d'octroi et autres redevances dont les marchands se sont autorisés, à leur tour, pour doubler et tri-

pler le prix des denrées, les propriétaires pour augmenter leurs loyers et, par conséquent, l'ouvrier son salaire. Supposez que tout fût demeuré comme avant 48, par exemple, et que, en outre, les tarifs internationaux eussent protégé notre industrie contre l'importation étrangère, qui favorise le luxe en ruinant nos métiers, eii bien, croyez- vous que nous serions aujourd'iiui cent mille fabricants en France obligés d'émigrer, de transporter notre fabrication hors de la patrie, pour aller chercher des bras en Allemagne, en Italie, en Autriche, et jusqu'en Chine? Oui monsieur, en Chine! J'en arrive, et j'y vais monter une fdature monstre, et j'enverrai mon produit en France pour achever de ruiner les derniers industriels qui auront lutté jusqu'à leur dernier sou pour l'honneur et la gloire de la République.

Voulez-vous me dire ce que les millions d'ouvriers, désormais sans travail et sans pain, auront gagné à l'augmentation de leur salaire amené fatalement par l'abus de la liberté?

Depuis un moment la voyageuse et son voisin, l'officier, donnaient des signes d'impatience

en regardant au delà danser les vagues dans le soulèvement de leurs jupes neigeuses, pailletées d'étincelles et moiréesd'ombres veloutées. Même ils avaient, s'étant consultés des yeux, baissé la glace pour respirer l'Apre bise de mer qui montait vers eux chaque fois qu'un détour capricieux de la voie amenait au ras du flot le train qui semblait filer dans réclaboussementdes vagues. Évidemment leur disposition d'esprit les éloignait des questions d'économie politique et sociale. Un même désir les poussait, elle à redire ses enthousiasmes du pays d'où elle arrivait, lui à les entendre. Il semblait affriolé par la poésie amoureuse qui venait aux lèvres de la voyageuse, à tous coups, comme le refrain d'une chanson qu'elle aurait apprise là-bas. Ses vingt ans s'exaltaient. Des souvenirs classi{iues lui arrivaient par bouffées, des lambeaux de Virgile et d'Horace, en même temps que grandissait sa curiosité voluptueuse pour cette Italie...

Messalinc en haillons, sous les baisers pâlie, Que loul père à ion fils paye à sa puberté,

...et que son bonhomme de père n'avait pas

LA POMPEIENNE, HT

encore jugé à propos de payer au jeune souslieutenant, tout frais émoulu de Saint-Cyr.

Ils se mirent à parler bas, en regardant la mer, pour isoler de leur causerie le positif et prosaïque filaleur de Paris.

Le jeune homme lui disait qu'il la remerciait de lui avoir rendu la foi et l'enthousiasme pour cette patrie des arts, devenue banale, semblaitil, comme un champ de foire, tant elle avait été piétinée par les troupeaux des touristes vulgaires, par les promenades des épiciers en voyage de noce, et profanée par les admirations bêtes, aux formules stéréotypées, des malheureux qui n'avaient regardé l'Italie qu'à travers leur guide Joanne ou par les yeux des ciceroni.

— Pour chercher des impressions el éprouver les sensations pures que donne la contemplation des chefs-d'œuvre, répondait-elle, il faut être seul. Il faut se livrer corps et âme à cette initiation du beau, du divin, dont toute réflexion ou admiration étrangère détruit pour vous la portée et le charme. Il faut aborder l'Italie avec un esprit vierge de tout parti pris artistique,

de toute foiinule, de toute science même. Il ne faut pas rechercher les œuvres géniales dans le but d'y trouver et d'y voir ce que tout le inonde y a vu et trouvé avant vous. Mais, libre de souvenirs, il faut lever les yeux sur la toile, ou le marbre, ou le monument gigantesque, ou le bronze ciselé, avec comme une ignorance voulue de leur valeur artistique, et n'y chercher que des sensations. Alors, si vous tremblez, si vous pleurez, si votre cœur bat plus vite, si une clarté intérieure, semble-l-il, s'épanouit dans YOtre cerveau, réchauffe, l'embrase et vous donne, ne fût-ce qu'un instant, la compréhension lumineuse du génie, vous savez que vous êtes en face d'un chef-d'œuvre, et vous n'avez pas besoin de chercher dans votre guide Jeanne la formule consacrée et dosée de votre admiration.

Que si, au contraire, vous demeurez froid, en dépit de l'étiquette collée au pied d'une œuvre, ne vous tourmentez pas pour attiser et chautfer votre enthousiasme : c'est que l'œuvre, malgré ses beautés peut-être, n'est pas de celles marquées au coin de la révélation sublime de l'art.

LA POMl'KIKNNE, 179

C'est ainsi que j'ai visité l'Italie, et voici pourquoi j'en rapporte des enthousiasmes. C'est que j'ai vu, j'ai senti, j'ai compris. Un voisinage savant eût gâté mes admirations.

Combien de fois ai-je rêvé et tremblé de cette joie divine que donne à l'âme la rencontre solitaire de quelque merveilleuse beauté, en présence d'une pierre dédaignée, d'un monument oublié, d'une toile enfouie et cachée, comme, par exemple, dans les interminables galeries qui reHent au palais Pitti le Musée des Ofiices! Ce sont de ces souvenirs que l'on n'oublie pas.

— Vous devez rapporter des notes? demanda l'olTicier avec une sorte de curiosité suppliante.

— Des notes! me prenez-vous pour un basbleu ? Et pensez-vous que je vais écrire et publier mes (( impressions de voyage » ?

— Pourquoi pas?

— D'abord, parce que je n'entends rien aux choses de l'art, et que si j'en parlais, ce serait à un point de vue si personnel qu'il n'intéresserait personne. Ensuite, pour porter un titre exact, mon livre devrait s'appeler a Sensations de voyage ». Et voyez-vous l'effet de cette

appellation? Sensations! Comme qui dirait : Impressions sensuelles. Fi! on me reléguerait au rang des bas auteurs naturalistes, de ceux qui dédaignent la psychologie et l'idéal pour se vautrer dans la physiologie, la pathologie, la sensilivité. Et cependant ! . . ,

— Cependant?

— Eh bien, oui, cependant, il y a un idéal, il y a une poésie, il y a comme un soulèvement d'extase de l'être lui-même dans les crises d'admiration arrivées par les sens, qui m'excitent à repousser Tépithcte infamante et dégradante que la haute critique inflige aux œuvres littéraires basées sur l'étude passionnelle et sensuelle. Quand la contemplation d'une œuvre d'art fait frissonner votre chair, quand une traînée de lune sur des ruines superbes vous donne l'étranglement des larmes dans la gorge oppressée, quand un chant inconnu, accompagné sur des cordes douces et bercé par le rhythme lent d'une barque qui glisse un soir sur les lagunes, vous jette en défaillance, avec le cœur gonflé de désirs éperdus, ces sensations ne sont point viles et indignes d'être notées,

indignes de devenir un sujet d'étude et d'observation.

La sensation, cette lyre vibrante par qui nous arrive la perception de toutes les choses créées et à l'aide de laquelle le cerveau, la pensée élaborent les conceptions abstraites, les idées spéculatives, cette sensation, cause première de nos idées, motif et explication de nos actes, si elle a son côté abject, possède aussi son côté sublime. Et pour quiconque sait tirer de l'instrument, avec les notes justes, celles qui possèdent le rhylhme, l'éclat, la force de la passion et la grâce de la poésie, il devrait être admis que celui-là peut, sans déchoir, toucher à ces cordes et les faire vibrer jusqu'à l'intensité de l'art.

— Eh bien!... s'écria l'échappé de Saint-Cyr, qui, n'ayant encore étudié sur les sensations que le traité de Condillac, semblait pressé de parachever ses études.

— Eh bien! dit-elle en riant, cela n'est pas admis. Et quand on est femme, cela est même tout à fait défendu. Les uns diraient que vous n'y entendez rien. Les autres diraient, au con-

182 LA POiMPEIENNE.

traiie, que vous y entendez trop. D'autres encore ne manqueraient pas de vous proposer d'expérimenter ensemble quelque partie de voire sujet. Sans compter la critique, qui vous accuserait d'avoir mis le pied dans les chemins boueux du naturalisme obscène. Ah ! les femmes de lettres!

— Allons, s'écria le jeune ofTicier, avouez donc!

— Jamais de la vie!

— Pourquoi? dit tout à coup le filateur en se rapprochant, et d'un air d'obligeance, les femmes peuvent avoir du talent! Cela s'est vu.

— Vous êtes bien bon, dit-elle avec un salut railleur. Mais pour en parler, monsieur, avezvous lu les romans de miss Brontë, de miss Tackcray, de mistress Gaskell, d'Élisabelh Browing, de Georges Eliot?

— Non, madame, répondit le fdateur trcsvexé, je ne connais que George Sand.

— Alors, monsieur, il me sera diflicile de vous persuader que ce qui « s'est vu » peut se voir encore... en Angleterre. Quant aux romans de George Sand, c'est le vieux jeu. Si la chère

el admirable grande femme revenait au monde aujourd'hui sous un nom inconnu, je la défierais bien de faire accepter la plupart de ses romans dans un journal à feuilleton ou même dans une Revue moderne. La mode n'est plus aux romans à thèses sociales, à tirades déclamatoires, à passions violentes et surnaturelles, non plus qu'à ces grandes et belles phrases, éloquentes et pompeuses, développant une même idée en vingt pages superbes, mais consécutives. Le roman d'action a détrôné le roman d'idées. Puis le naturalisme est venu qui a donné le goût des romans physiologiques et descriptifs, acheminement naturel vers le roman anglais, c'està-dire vers l'étude psychologique profondément fouillée, longuement déduite, simple et morale, curieuse parfois, ennuyeuse souvent. L'évolution est commencée, la réaction l'achèvera.

Déjà l'on voit poindre, dans les Revues qui sont à la tête du mouvement, des œuvres d'une allure anglaise très-marquée. Et, comme notre génie national est aux antipodes de cetle littérature de quakers et de méthodistes, on sent les tâtonnements et les hésitations des auteurs,

malhabiles encore, à faire trotter l'amble britannique à leurs coursiers fringants, accoutumés qu'ils sont aux galopades éperdues, aux ruades, aux bondissements, aux encensements de leurs têtes empanachées, et courant au but, le ventre au sol, débridés, libres et fous. Mais ils s'y feront. Ou plutôt, et c'est là où j'en voulais venir, les femmes françaises qui font du roman trouveront ici l'occasion de prendre leur revanche, et leurs facultés propres les y aidant, elles adopteront promptement les procédés de la littérature anglaise et se tailleront un succès qui égalera peut-être celui de leurs devancières en Angleterre. Ce n'est donc pas du roman sensuel ni passionnel qu'elles devront faire aujourd'hui, mais de la psychologie, du roman simple, naturel, délicat et vrai. Ce n'est plus George Sand, monsieur, dont elles devront ambitionner la gloire, mais Georges Eliot dont elles devront suivre le drapeau.

— J'entends, répliqua le filateur; après avoir pris aux Anglaises leurs chignons et leurs bandeaux plats, leurs fourreaux et leurs écossais, leurs carricks et leurs capotes en auvent, ces

LA POMPEIENNE. 185

abat-jour d'aveugles, elles leur prendront encore leur littérature, parce qu'elles ont la rage des conquêtes apparemment. Mais il reste à savoir si les lecteurs français les suivront jusque-là. Crois pas.

— Ni moi, ajouta le sous-lieutenant.

— Ni moi, répliqua la voyageuse, parce que l'esprit français n'est ni assez profond, ni assez moral, ni assez cultivé pour se plaire et se délasser aux lectures sérieuses. Seulement si l'on baille à ces lectures-là, on baillera décemment, parce que la mode est une souveraine incontestée, et que les romans psychologiques seront la mode de demain. Souvenez-vous de ma prédiction.

— Et voilà pourquoi vous n'avez pas pris de notes en Italie? demanda le jeune homme, avec un désir évident de ramener la conversation à son point de départ.

— Curieux! dit-elle en souriant. Non, mais j'ai mieux que cela, dit-elle au bout d'un instant. Un dessin, un coup de crayon, un profil quej'ai pris à la volée...

— Une femme? s'écria l'officier.

186 LA l'OMPÉIENNE.

Le filateiir cligna un œil :

— Je parie, dit-il, pour la tête brune, les yeux immenses cl noirs, la bouche rouge sous un brin de poil frisoté de quelque bersaglierecoilîe sur Toreille d'un panache de plumes de coq. J'en ai rencontré de superbes.

— Moi aussi, dit-elle, et le plus beau peutêtre que vous ayez jamais vu, entre INlodène et Venise. Mais je n'ai pas eu le temps de le croquer. En effet, monsieur, c'est une femme, ou plutôt une évocation, un rêve païen, une fantaisie miraculeuse et vivante. Et, tout en disant, la voyageuse avait ouvert son sac et tiré un album dont elle feuilletait les pages. Les deux hommes se penchaient curieusement, mais elle, refermant l'album :

— D'abord où sommes-nous, et quelle heure est-il?

Tous les deux, très-vite, examinèrent leurs montres et l'indicateur :

— Nous devons èlre entre (ùarnoules et Pugetville, dit l'un.

— Il est huit heures, ajouta l'autre.

— Et nous arrivons à Toulon?... dit-elle.

LA POMPEIENNE. 187

— Dans une heure.

— Une heure! dit-elle en riant; oh bien, je vais vous faire languir.

Et elle posa l'album auprès d'elle, en se ramassant dans sa fourrure et tassant ses jupes, en personne qui s'installe.

— Là, dit-elle, c'est pour passer le temps. Je veux vous faire la mise en scène, vous montrer le décor dans lequel ma Pompéienne m'est apparue.

— Une Pompéienne! s'écria l'ofTicier, de Pompéi?

— Apparemment.

— Une Napolitaine, alors, ajouta le fiiateur d'un air entendu.

— Mille pardons, monsieur, elle est née à Pompéi, de parents habitant Pompéi, elle a été élevée à Pompéi, et elle est Pompéienne de la tête aux pieds, ni plus ni moins que si on l'avait trouvée toute vivante et comme une fleur immortelle sous les cendres qui recouvraient le temple de Vénus. Mais vous me faites aller trop vite , et nous avons une heure à perdre. Laissezmoi graduer mes effets.

188 LA POMPKIENNE.

— -Il me semble", murmura le jeune officier, que si vous nous permettiez d'abord de jeter les yeux sur l'esquisse...

— Vraiment! vous voilà bien pressé! répondit-elle en raillant, et je n'ai encore rien dit! Patience, je vous montrerai le dessin au bon moment. Voyons d'abord le cadre; mais il faut que je prenne d'un peu loin, dit-elle avec un grand sérieux plein de malice, afin de mieux retrouver mes souvenirs. J'arrivai donc à Naples un soir du mois d'octobre passé. 11 pleuvait...

A ces mots, les deux voyageurs s'enveloppèrent en même temps dans leurs couvertures et se frottèrent le dos au wagon capitonné pour s'y accoter commodément d'un air de résignation polie. Et la narratrice s'arrêta dans un éclat de rire. Puis, dès qu'elle put parler, elle dit :

— Allons! criez-moi de passer au déluge... de cendres.

Ils protestèrent avec des gestes embarrassés. Et elle continua :

— Il pleuvait, les quais infectaient l'odeur du goudron et de la marée, la Cliiaja était déserte, les rues étaient abominablement sales; sous mes

fenêtres un orgue de Barbarie tournait les airs de la Mascotte, et une musette exécutait la Marseillaise. J'allais au théâtre de San Carlino pour voir le Pulcinella, et j'assistais à la représentation de la M Nounou » du Gymnase, appelée ici « Nuttrichia » et accommodée à la farce italienne. Je m'enfuis. J'entrai dans un magasin demander : « Qiianto si paga? » en prenant une fleur; on me répondit : « C'est un franc, madame. » C'était bien la peine d'être venue à Naples! Heureusement il y avait un musée, unique au monde, et la chapelle de San Severino et la crypte de Saint-Janvier; mais je ne devais admirer cela cju'au retour. Le lendemain je partais pour le Vésuve et Pompéi.

— Eh bien, là, franchement, interrompit le filateur, qu'avez-vous trouvé de poétique au paysage entrevu tout le long du chemin, entre Naples et Pompéi? Que voit-on en passant à Porlici, Torre del Greco, Torre-Annunziata, si ce n'est des guenilleux et des guenilleuses aux vêtements sales, dans des rues sales, à des portes de maisons sales, où pendent des fripe-

ries décolorées et lamentables? Poétiques, ces terres noires comme de la poussière de lave, encla\ées dans des murs bâtis en lave, noirs et sinistres comme des tentures de deuil?...

— Ah! monsieur, dit-elle, ce noir a sa poésie lorsqu'on lève les yeux vers la fournaise colossale d'où il découle, et qui, toujours grondante, semble menacer incessamment les petits villages audacieux endormis à ses pieds. Quant aux guenilleux et aux guenilleuses, les peintres en font des chefs-d'œuvre et les poètes y découvres des Graziellas aux pieds nus.

— Affaire d'imagination , grommela le iilateur, mais, je vous demande pardon, vous étiez arrivée à Pompéi...

— Et j'avais dépassé l'hôtel de Diomède; je pénétrai dans les ruines; le guide infligé [)ar l'administration me suivait. Il s'expliquait en italien, je l'interrogeais en français. Au bout d'une heure, grâce au charabia (pie, par un louable effort de part et d'autre, nous étions parvenus à fabriquer, nous arrivâmes à nous entendre.

Durant quatre heures j'errai par les rues de

Pompéi, entrant de çà de là dans ses maisons vides, au toit crevé, à ciel ouvert. Un ciel pâle, incertain, mobile, tantôt gris, et tantôt bleu avec des coulées de soleil entre deux flottées de nuages qui, soudain, se rejoignaient pour se déchirer encore, et couvrir ainsi la ville morte d'un perpétuel mouvement de clartés et d'ombres. Aussi me semblait-il voir, tantô^ comme un effet de la pluie de cendres prêle à tomber du ciel gris, et tout était gris déjà sur les ruines; tantôt l'or fluide du ciel flambant les animait tout à coup d'une telle intensité de vie que je croyais entendre rouler les chars dans le creux des ornières et glisser dans leur rainure les volets absents qui s'ouvraient au réveil du jour. Et j'allais ainsi par la ville découronnée et béante, solitaire et vide, rappelée souvent par mon guide de quelque songerie, où je m'oubliais, accotée au mur d'un alriinn, moi, étrangère, attendant l'hôte qui allait venir, sa toge à l'épaule, ou bien penchée curieusement vers le fond du péristyle où était Vœcus, et croyant voir passer les femmes en robe flottante dont on avait retrouvé ici les formes moulées dans la

192 LA POMPEIENNE.

cendre et dont je venais de voir là-bas les squelettes tordus, aux bras et aux doigts cerclés de bijoux d'or.

Je m'arrêtais aussi au bord des fontaines, écoutant chanter l'eau (jui ne tombait plus dans les piscines desséchées. Je courais les boutiques où quelque dessin sert d'enseigne, je m'asseyais dans les temples, je fouillais les cendres du bout du pied dans la maison de Diomède où je ramassais, comme un jeu d'osselets, deux phalanges métacarpiennes.

Cependant mon guide se lassait, son pas traînait sur les dalles des rues, et il bredouillait plus vite les noms des maisons et leurs attributions ou leur curiosité particulière, mais sans s'arrêter, lorsque je l'entendis nommer le temple d'Isis.

Nous débouchions alors sur une petite place où un... photographe, courbé, la tête sous le voile, braquait son instrument vers le portique du temple. Et, sous ce portique, à colonnes corinthiennes, élevé sur un soubassement où l'on arrive par sept marches, j'aperçus, par une flambée de soleil, profilée sur le ciel bleu, la

tête nue, le buste voilé de blanc, drapée dans sa jupe longue et molle comme dans la tunique d'une prêtresse

Pardon, messieurs, quelle heure est-il? demanda tout à coup la voyageuse s'interrompant.

Comme on tardait à lui répondre, avec une mauvaise humeurévidente, elle eut la malignité d'ajouter :

— Je vous ennuie peut-être? il fallait me le dire. Les femmes ont la manie de bavarder sans qu'on les en prie...

— Et la malice de se taire quand on les écoute, dit le jeune officier. De grâce, achevez, nous brûlons...

— Et nous n'arriverons pas avant trois quarts d'heure, ajouta le filateur...

— Ah! c'est encore long, je puis m'étendre.

— Je crois que cela s'appelle : « tirer à la ligne », murmura le sous-lieutenant. Elle répliqua ;

— Procédé cher aux feuilletonistes, monsieur, et à l'aide duquel d'aucuns se ramassent cinquante mille livres de rente.

Il repartit :

194 LA POMPEIENNE.

— En agaçant le lecteur.

Elle:

— Et en l'intéressant aussi, sans doute, puisque c'est ce même lecteur qui paye à son auteur les susdites rentes. Tandis qu'un vrai littérateur, simple et sans truc ni ficelle, crèvera de faim proprement s'il essaye de vivre de son art. Donc le public aime les ficelles, les longueurs, les rabâchages, et les suspensions pratiquées au bon endroit, qui tiennent sa curiosité en éveil, et, à force d'agacements, finissent par exciter son intérêt.

Lui, nerveux :

— Il y a public et public.

Elle, sourianle :

— Bah! vous croyez?

Lui, aigrement :

— Et je vous prie de le croire.

Elle, très-gracieuse :

— Alors, vous permettez que j'achève?

Lui, ouvrant la bouche pour dire une sottise,

le filateur l'arrête en s'éeriant :

— Eh! mon oHicier, si vous répondez toujours, il n'y aura pas de raison pour que cela

finisse, et je ne sais pas quand et comment nous sortirons du temple d'Isis.

— Je crois, reprit gentiment la voyageuse, que nous venons de gagner cinq minutes. Je continue donc :

Elle était debout, uppuyée de l'épaule à

une colonne, ses yeux immenses et clairs arrêtés, vagues, sur un point du ciel. Je voyais de profil sa joue pâle comme une rose thé, son nez fin, sa lèvre arquée et pourpre et son front étioil. Ses cheveux ondulés à l'antique lui tombaient sur le front à la façon des statues grecques, et son cou de Vénus, long et fin, délicat et lustré comme un marbre, était doucement incliné comme pour offrir sa rondeur veloutée aux baisers du soleil.

Le photographe sortit de dessous sa serge et cria :

— C'est impossible ce matin ; le jour n'y est pas. Cela manque d'ombre

Elle glissa derrière une colonne et disparut. J'étais demeuré immobile, au coin d'un autel, au pied du temple, cherchant à me souvenir où je l'avais déjà vue. Et tout de suite je me rap-

196 LA l'OMPÉIENNE.

pelai : c'était dans les fresques mômes de Pompéi. Positivement elle ressemblait à la Diane de la maison de Gains Sallustius, — Diane et Actéon, sur un mur. — Elle ressemblait encore à la Vénus peinte dans le jardin de la maison d'Adonis. — Adonis mourant entre Vénus et les amours. — Elle ressemblait mieux encore à la Daphné que je venais d'admirer dans une chambre de la maison dite du Questeur. Ou plutôt, elle résumait ce type de la femme divinisée par les Grecs et dont la ligne pure et immuable se retrouve dans les traits donnés par eux à toutes les déesses qui doivent représenter l'immortelle grâce, l'immortelle jeunesse etTimmortelle beauté.

— Tenez, dit-elle alors, voyez le crayon que j'en ai fait.

Et elle tendit auK deux voyageurs son album ouvert. Mais ce fut l'oiïicier qui s'en saisit. Il dévorait absolument des yeux la page blanche oi^i quelques traits, hâtivement jelés, paraissaient en effet l'esquisse d'une fresque antique, mais avec je ne sais quoi de vivant et de frais, d'où naissait un véritable charme.

— Oh ! exquise, exquise, murmurait-il. Et il ne lâchait toujours pas l'album où le filateur essayait de voir en se tordant le cou. Alors celui-ci, peut-être vexé, dit :

— Penh ! peuh! affaire de goût : moi, je préfère la femme moderne.

Mais l'officier le regarda net d'un air si écrasant de supériorité artistique et de mépris pour son aveu d'esthétique, que le filateur, s'imaginant qu'il venait de dire une inconvenance, s'empressa de commencer une phrase rectificative dans laquelle il pataugea jusqu'à ce qu'il plût à la voyageuse de l'interrompre, ce qu'elle fit en demandant, avec raillerie, au jeune officier s'il aurait bien l'extrême bonté de lui permettre de jeter elle-même, et encore une fois, les yeux sur le profil de sa Pompéienne.

Et tandis que le jeune homme, confus, s'empressait, en rougissant, de rendre l'album, le filateur se raccrochait à ce dernier mot et s'écriait :

— Mais comment savez -vous qu'elle est Pompéienne, puisqu'elle s'est enfuie?

— Je l'ai retrouvée.

198 LA POMPEIENNE.

— OÙ?... quand ?... dans lo temple?... direntils ensemble.

— Non, en descendant du Vésuve, près de la mer, à Torre-Annunziata. Oh! mais c'est toute une histoire, el je crains...

Puis, tout à coup, une idée sembla lui venir en regardant le jeune homme, dont les yeux noirs, maintenant tournés vers l'orient, \ers l'Italie, s'emplissaient de flammes. On eut dit qu'à travers l'espace, il contemplait une vision éblouissante. Et il se taisait, les lèvres closes et gonflées d'une rougeur de fièvre, remué, troublé peut-être dans ses vingt ans par cette évocation païenne, et arrêté par elle dans une songerie douce comme un désir d'amour.

Par les glaces baissées la brise entrait dans le wagon tout baigné de soleil, apportant des bouffées de senteur marine, et la chanson des flots, venant du large, mourait au ras du train qui paraissait rouler dans l'écume des vagues. L'horizon était d'or, el jamais la mer ne s'était vue plus bleue, d'un bleu céleste où l'oiseaureve plonge ses ailes el se balance, connue en plein ciel. Et, derrière cet horizon, le jeune

LA POMPF.IENNE. 199

homme voyait, lïime tendue, une belle fille au profil grec qui l'appelait de ses lèvres emmiellées du sang des roses pourpre, aux yeux clairs amorosés par l'ombre des cils, au buste mince el voluptueux au ployer, dans la serrée d'un bras énervé d'amour.

Et la voyageuse, qui le regardait avec un mystérieux sourire, continua :

— Vous pourriez croire, messieurs, que je vous ai fait un conte... un de ces récits merveilleux dont les voyageurs sont prodigues , si je ne vous donnais les moyens de constater par vous-mêmes fexistence très- réelle de la belle jeune fille du temple d'Isis. Quand vous irez à Pompéi, ou, vous, quand vous y retournerez, monsieur...

— Mais, interrompit le filateur, comment l'avez- vous rencontrée à Torre-Annunziata, si elle habite le temple d'Isis?

— Je l'ai trouvée sur mon chemin , le soir du même jour où elle m'était apparue, et dans des circonstances qui me semblaient alors passablement dramatiques. Si je vous en dis un mot, c'est parce qu'elle y a joué un rôle.

200 LA POMPEIENNE.

J'étais allée au Vésuve, non pas comme une personne raisonnable, c'est-à-dire par le funiculaire, mais bien perchée, comme une étourdie, sur un pauvre cheval qui traînait encore, harponné à sa queue, mon unique guide. Dieu vous garde de cette locomotion douloureuse... pour le cheval autant que pour le cavalier! Pauvre Macaroni!

Cinq heures d'équitation, grimpant à pic et dévalant de même, avec un parapluie sur le nez, car, à peine en route, le ciel se brouilla, perdue dans les brumes où l'on gelait, secouée comme une cloche à chaque pas du cheval qui enfonçait dans les cendres ou buttait dans les laves, trimballée ensuite dans la chaise de bois, sur les épaules de quatre porteurs, hissée enfin, à bout de bras, jusqu'au cratère où la lave rouge coulait, tout cela vous paraîtra peut-être une promenade intéressante et pittoresque môme; j'en demeure d'accord. Cependant, croyez-moi, en pareille occasion, prenez le funiculaire.

Après avoir abreuvé mon escorte d'un lacryma-christi que l'on but à la ronde, la lèvre au goulot, dans la chaleur suffocante du cratère

LA POMPEIENNE. 201

et à la sanlé du Vésuve qui grondait, nous brûlant les pieds sous lesquels s'effritaient les laves mal éteintes, je fus précipitée vers la descente. Et me voilà dégringolant la montagne noire, au grand trot de Macaroni, dans les brumes, dans la nuit venue, accrochée à ma selle, soulevée, secouée, ballottée, me tordant, et devant présenter une vague ressemblance avec Mazeppa sur son cheval, n'était cependant le parapluie qui me coiffait et où clapotait la pluie torrentielle dont mes vêtements ruisselaient. Une fête complète, vous voyez. Après quelques heures de ce supplice, que je me sentais absolument incapable de supporter plus longtemps, je commençais à crier de douleur, lorsque mon guide me déposa enfin à l'entrée d'une gare, sous le prétexte que le train pour Naples allait passer. 11 va sans dire qu'il n'y avait plus de train pour Naples avant une heure avancée de la nuit. Et je me trouvai jetée là, ignorant où, le soir, la nuit, seule, mouillée jusqu'aux os, dans une salle ouverte à tous les vents, personne autour de moi ne comprenant le français, et moi ne sachant où me réfugier pour

reposer mon corps endolori, brisé. Do braves Napolitains, assurément, mais avec des mines de brigands, des costumes ad hoc, et des gestes excessifs, m'entouraient, braillant, dans leur patois, des olTres obligeantes où revenaient ces mots : Vetura Napoli, cinque lira, ollo lira, riovo lira... Je m'enveloppai dans mon manteau ruisselant, je m'adossai au mur, et d'un air trèscrane, ma foi, je tins tête à la foule. Je risposlai [)ar tout ce que je savais d'italien, et je leur envoyai des énergiques no7ivo^//o, via, via, avanli, auxquels je mêlais de temps en temps des appels désespérés comme ceux-ci : una caméra, ima caméra, fa freddo, iina caméra da letto. iMon Yocabulaire s'arrêtait là.

Tout à coup quelqu'un me dit :

— Une chambre, signora! Si, si vcnile... Je nmrmurai « gracia » et suivis rinconmi. Vous savez, il pleuvait toujours. Je montai une rue sombre, au pavé glissant; j'entrai, après mon guide, dans une maison non moins sombre que la rue, je gravis des marches en pierre qui me parurent innombrables, étant donnée ma journée d'éqiiitation. Enfin je pénétrai dans une

chambre sans lit, où l'on me laissa avec, pour lumière, une lampe qui brûlait devant la Madone. Il me parut qu'on fermait la porte à clef. Cependant je n'éprouvais aucune inquiétude. Il est vrai que j'étais absolument perdue, à la merci du hasard, ignorant même oii j'étais, et pouvant disparaître sans que personne sût jamais où j'avais passé. Mais je ne sais pourquoi cette chambre rae rassurait. D'abord la petite Madone blanche avec sa robe d'or, et, tout près d'elle, un vase où trempaient des œillets pourpre. Puis une toilette duchesse, en noyer ciré, brillante, avec sa glace inclinée, comme si quelque fin visage voulait pouvoir s'y mirer en passant. Sur une commode, des vases et des fleurs. Au mur, entre deux fenêtres, des photographies encadrées, groupées comme des portraits de famille. Ensuite des meubles en paille, luisants sur le parquet dallé, net comme un marbre. Et dans le plafond peint en bleu couraient des guirlandes de roses avec des oisillons dans les coins. Un grand christ portait sur l'épaule un rameau de buis bénit. Il y avait des rideaux blancs.

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J'étais bien tranquille, allez! Je m'arrangeai dans un fauteuil, et je fermai les yeux.

Au bout d'un instant, j'entendis doucement tourner la porte, puis un pas léger qui glissait, puis j'entrevis une lueur plus vive, comme si l'on promenait un flambeau. Et enfin j'entendis une voix qui chantait tout près de moi : Povera signora! Alors j'ouvris les yeux sous cette caresse et je demeurai étourdie de surprise, de joie et de peur, en même temps, car immédiatement je pensai que j'avais la fièvre, et que mon cerveau délirait.

Mais non, elle avait posé son flambeau et elle était penchée sur moi, elle touchait mes vêlements mouillés, elle pressait mes mains grelottantes, elle me regardait avec ses grands yeux divins, doucement apitoyés, la belle apparition du temple d'Isis! Alors elle me dit avec un joli sourire et dans un jargon d'une grâce inexprimable :

— Je devine, vous est Française, pas vrai? Je connais, je connais, pas pareilles aux autres signore les Françaises. Mais, ô povera, froid, pas vrai?

LA POMPEIENNE. 205

Elle s'en alla en courant, et j'entendis qu'on parlait dans la pièce voisine. Vous imaginerez- Yous ma joie!...

— Oh! oui, s'écria le jeune officier, dont le cœur évidemment battait aux champs.

— Oh! non, continua la narratrice, car il faudrait avoir passé par l'état misérable où j'étais alors, pour comprendre ce que celte rencontre, à cette heure et dans ce lieu, me parut douce, ineffable et troublante à la fois, comme une chose miraculeuse, .l'avais hâte de la revoir pour l'interroger. Elle revint suivie d'une femme qui portait à pleins bras un brasero immense, tout enflammé, ce qui, sans doute, me sauva la vie, car déjà je défaillais de froid.

Elle s'agenouilla; elle voulait me déchausser, la déesse!

— Comment vous appelez-vous, lui dis-je, ô ma belle petite sœur de Charité?

— Sophia.

— Sophia! répéta le sous-lieutenant en regardant obstinément courir les vagues vers la ligne de l'horizon.

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La voyageuse continua, très-vite maintenant, parce que Theure avançait et qu'elle voulait tout dire au jeune homme attentif, comme pour lui enfoncer dans le cœur un désir inguérissable.

— Je la fis asseoir près de moi, et nous causâmes. J'appris alors que son père était établi à Pompéi depuis que le gouvernement italien a organisé les fouilles, en 18G0. Il a créé l'hôtel de Diomède. Sans doute, la mère deSophia, en errant par la ville ensevelie qui chaque jour renaissait de ses cendres, s'arrêta plus d'une fois devant les fiesques mises à jour, une à une, et que l'air n'avait point encore pâlies. Car l'enfant naquit avec le profil des déesses, la clarté sidérale de leurs yeux larges comme des étoiles et leur sourire immortel. Toute peli(e elle eut pour jouet les pierres des ruines, les tronçons des statues. Les tessons d'amphore aux dessins délicats furent son imagerie. Elle dut s'endormir souvent en serrant bien fort dans ses menottes conquérantes un bout de marbre rompu au sein d'une Hébé ou au liane lascif de Vénus.

Plus grande, elle rôda par les rues étroites,

r,A POMPEIENNE. 207

s'oublia dans les temples, ramassa des fleuretles tristes autour des tombeaux. Elle dut se reconnaître alors dans les fresques pâlies, et rêverj peut-être, qu'elle avait vécu là jadis.

— Quelle existence monotone pour votre belle jeunesse! lui dis-je alors.

Mais elle souriait :

— Non, non, je suis très-lieureuse. Je lis, je brode, je joue du piano-forte, et, le soir, je regarde longtemps dans la nuit le Vésuve, tout rouge, là-haut, C'est très-beau, pas \rai?

— Mais vous êtes seule, enfin!

— Et mes frères! dit-elle; j'en ai sept. Je suis seule fille à la maison. Tous musiciens. Ils chantent, ils jouent de la guitare, du violon, de la mandoline, sur la terrasse, la nuit, à la lueur du cratère... Nous ne nous ennuyons jamais.

Et [)endant qu'elle parlait, je croyais voir ce groupe, seul vivant aux côtés de la ville morte, éclairé par le fanal rouge qui fumait là-haut, et j'entendais ces voix d'une harmonie vibrante qui éclataient dans la nuit avec la chanson des mandolines, tandis que Sophia, profilée sur le

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ciel éloik', regardait au loin dans la vague extase du rêve...

L'ofiîcier tressaillit comme s'il venait de rencontrer les yeux de Sophia, lui qui regardait vers elle. Il demanda timidement :

— Pourquoi n est- elle pas mariée? quel âge a-t-elle?

— Elle a vingt ans, et elle n'est pas encore mariée parce qu'elle n'est pas riche. C'est à Pompéi comme en France, monsieur. Je lui ai demandé si on ne l'avait jamais aimée. Elle m'a dit en riant, car la pensée d'amour fait toujours rire les filles : « Je ne sais pas. JMais j'ai bien peur de ne l'être jamais. »

— Pourquoi? vous êtes très- belle cependant.

— Oh! c'est votre bonté qui me trouve comme ça; mais, quand même, je n'ai pas d'argent, voyez-vous, je n'aurai pas de mari...

Il me parut qu'elle s'attristait; alors, je lui dis :

— I']h bien, je vous en enverrai un de France, moi!

Alors elle tapa ses petites mains, en riant

tout à fait, et elle s'écriait : Si, si, un signor francese, io voglio, io amo la Frauda! ...

Le sifflet du train coupa la parole à la voyageuse. On arrivait à Toulon.

— Avec tout cela, cria le filateur, nous ne savons pas ce qu'elle faisait à Torre-Annunziata, dans la maison inconnue où le hasard vous avait jetée, madame.

— Elle y était en visite chez l'un de ses frères, marié et établi là.

— Mais elle habite Pompéi? demanda à son tour l'officier.

— Toujours, monsieur... à moins qu'elle ne soit mariée depuis trois mois.

Le jeune homme soupira, puis, tout bas et timidement :

— Vous tenez beaucoup, beaucoup au dessin que vous avez fait delà Pompéienne, madame?

— Extrêmement, monsieur. Cependant... je crois que vous y tenez plus que moi encore; le voici, emportez-le...

— Oh! merci. Et j'irai à Pompéi, vous savez, madame, à mon premier congé...

— Toulon! vingt-cinq minutes d'arrêt!

On ouvre les portières. Et la voyageuse au jnune homme qui descend :

— Je vous conseille de ne pas attendre à Tannée prochaine, sùjnor francese; ma Sophia est bien belle, et elle a déjà vingt ans!

Et comme William nous affirmait que

les souhaits les plus bizarres pouvaient s'accomplir et nous en otTrait la preuve, nous devînmes attentifs. Il commença ainsi :

— 11 y a une dizaine d'années, quinze jours environ après Pâques, j'étais à B..., chez mon père, et je devais repartir dans la soirée pour Paris, où toute la famille m'accompagnait afin d'assister à mon mariage fixé au lendemain.

Vous dire si ma mère et mes sœurs étaient occupées est chose inutile. On ne voyait qu'étoffes et colifichets depuis le haut de la maison jusqu'en bas. On essayait, on rangeait, on ajustait; les femmes de chambre, affolées, criaient et couraient, renversant tout sur leur passage.

J'étais si fort abasourdi de tout cet embarras

que> pour m'y soustraire, je pris un livre et me sauvai sur la terrasse qui surmonte les toils, comme dans les maisons de campagne de Naples. Il faisait un temps superbe : on avait sorti les orangers et les lauriers-roses, et leur ombre dansait gaiement sur le toit blanc de la terrasse. Le soleil était chaud, les oiseaux couraient dans le ciel; en un mot, l'heure et la situation invitaient à la rêverie plutôt qu'à la lecture. Je posai mon livre et me couchai tout de mon long au soleil, comme un lézard, ou comme un lazzarone. Vous pensez bien que ma position d'homme qui sera époux le lendemain était féconde en rêveries graves et douces, et que mon imagination ne se gênait pas pour évoquer le gracieux fantôme de celle dont mon cœur était épris. Je la voyais, telle que je l'avais quittée la veille, blanche et pale dans sa modeste robe de mousseline bleue, une profusion de beaux clieveux rejetés sans art sur son cou très-blanc, ses petites mains errant avec une nonchalance exquise surune tapisserie dont les couleurs vives donnaient à son teint un reflet charmant, et j'entendais sa voix

timbrée et un peu chantante me dire : « A demain! »

J'avoue que mon cœur battait vite, et que sans la crainte de fâcher ma mère et mes sœurs, j'aurais sauté sur mon cheval et je serais parti, bride abattue, tant j'éprouvais un irrésistible désir de la revoir. J'aurais donné, pour être près d'elle en ce moment, je ne sais quoi de cher. Je me surpris à faire des vœux insensés.

Une hirondelle vola surma tête, se dirigeant vers Paris; mon cœur se suspendit à son aile. Oh! que ne suis-je oiseau! m'écriai -je, je m'élancerais vers ma bien -aimée, je volerais autour de sa tête blonde, je glisserais mon bec noir jusqu'à sa lèvre charmante!... Non, reprisje, ma tendresse serait remarquée et évitée sans doute; mais si j'avais tes ailes, ô petite mouche bleue qui bourdonnes à mon oreille, si j'avais tes fines ailes de gaze, je volerais sur le front de Jeanne, je me cacherais dans les plis de son fichu de dentelle, je baiserais follement sa joue et ses doigts sans autre risque que d'entendre sa voix mélodieuse dire : « Oh! îa vilaine mouche qui m'empêche de rêver à

mon fiancé! va-l'en! » Quelle joie! Comme je me laisserais poursuivre et chasser par cette douce main !... .Mais à quoi tendent les souhaits? qui les écoute? qui peut les exaucer? S'il était pourtant une puissance céleste capable, comme dans les contes de fées, de me transformer pondant une heure, une heure seulement, en petite mouche bleue, oh! comme je lui adresserais mes prières!...

A ce moment, trois heures sonnèrent au clocher de la paroisse, et la brise, qui me transmettait nettement jusqu'à la vibration do la cloche, sembla laisser tomber sur mon front le triple coup de l'heure qu'elle portait.

Tout mon être vibra, lui aussi, commesiune main invisible l'eût frappé par trois fois : au même instant, je m'aperçus que je n'étais point étendu sur la terrasse, au pied dos orangers, comme je l'avais cru jusqu'alors, mais perché et retenu comme par miracle sur le rebord extérieur de la galeiie à jour qui entourait le ioit.

Saisi d'effroi, je h's un brus(|ue mouvcmcnl pour jeter mes bras autour de l'un des piliers de

la galerie, et làclier de me Iiisser sur la terrasse ; mais mes bras restèrent collés à mon corps, et, malgré les efforts violenls que je fis pour les en détacher, je ne pus vaincre l'engourdissement fatal qui m'étreignait et me livrait ainsi à riiorreur d'une chute épouvantable. Je me sentis perdu; mon cœur et mes tempes battaient avec un bruit tel qu'il me semblait entendre l'horrible clameur d'une forge de cyclopes. Mes forces diminuaient d'une façon si rapide et si sensible en même temps, que je crus voir tout ce qui m'entourait grandir démesurément et s'accroître d'instant en instant, en proportion égale de ma propre décroissance. C'est ainsi que j'arrivai à trouver gigantesque le pilier que j'avais tenté d'embrasser et qui devint pour moi semblable en élévation et en dimension à la colonne de Juillet. Je compris qu'essayer d'étreindre cette masse serait folie, et j'y renonçai, fermant les yeux pour éviter le vertige qui aurait précipité le moment fatal de ma chute.

Vaine précaution! Un vent terrible s'éleva tout à coup, semblable au simoun qui soulève

les sables et engloutit les caravanes; il se rua sur moi, m'ébranla, m'arracha du rebord de pierre sur lequel j'éprouvais la plus cruelle des agonies et me lança dans l'espace!...

0 miracle! A peine tournoyai-je dans le vide^ que, par un eflbrt suprême, mes bras s'ouvrirent, s'étendirent et battirent l'air, d'abord follement, puis avec une certaine cadence régulière et aisée, puis l'un après l'autre, comme les lamcs d'une barque qu'on veut faire virer de bord. Bientôt ils s'allongèrent au-dessus de ma tête dans une sorte d'immobilité vibrante, si je puis dire ainsi, tandis que deux autres bras, que je n'avais pas aperçus, se promenaient sur mon corps qu'ils chatouillaient légèrement, ou se frottaient l'un l'autre avec une ardeur caressante et joyeuse. Et je restais suspendu entre un ciel bleu et doré à éblouir, que je contemplais d'un œil, en penchant ma tôle sur le côté, tandis que mon autre œil cherchait sur terre, parmi une forêt verdoyante et fleurie, un abri pour me reposer.

Que vous dirai-je? Je volais, je traçais des spirales dans une atmosphère chaude, baignée

de lueurs éclatantes. Mon vol produisait un bruissement d'une incomparable harmonie. Les bras qui me tenaient suspendu dans l'espace étaient minces, frêles, transparents, diaprés de couleurs chatoyantes et moirés comme les flots de l'Adriatique. Mon corps léger, enveloppé d'une splendide étoffe veloutée et brodée comme le justaucorps d'un page, se berçait avec une aisance et, j'ose dire, une grâce infinies : j'étais mouche, enfin !

J'acquis, d'une façon prompte comme un coup de foudre, la révélation de ma nouvelle existence, et l'émotion que me causa cette découverte fut telle, que je me sentis défaillir, et je tombai dans la fleur d'un arum qui se balançait au-dessous de moi, au bout de sa longue tige. Je manquai même de me noyer dans cette immense vasque, aux parois d'une blancheur éclatante, pleine qu'elle était d'une rosée que je trouvai dans ce moment extrêmement désagréable. Je gagnai avec edort le pistil de la fleur, qui, semblable au mât d'un navire submergé, dominait ce dangereux océan, et, là, je tâchai de rassembler

mes souvenirs, un peu troublés, je l'avoue.

Soudain, le nom de Jeanne, prononcé tout près de moi, me fit tressaillir violemment, et j'aurais perdu l'équilibre si mes... pattes, il faut bien que je les nomme ainsi, ne s'étaient enfoncées désespérément dans la grande colonne dorée sur laquelle j'étais posé. Je tournai vivement la tète, et j'aperçus une de mes sœurs qui s'avançait vers moi, en recueillant, dans un pan relevé de sa robe, une moisson de fleurs, qu'elle destinait sans doute à ma fiancée, car elle répéta le doux nom qui m'avait tant énui en regardant vers la maison, où j'aperçus ma mère arrêtée sur le seuil.

Aussitôt, le souvenir du désir insensé, du vœu téméraire que j'avais fait d'être mouche pendant une heure seulement, afin de voler vers ma bien-aimée, traversa comme un éclair ma petite cervelle, et je compris que, contre toute espérance et par une faveur inexplicable, mais réelle, ce souhait bizarre s'était accompli.

Alors, le dirai-je? un sentiment de fierlé pour la distinclion flatteuse dont je venais d'ôtre l'objet, et d'orgueil à l'idée que celte déroga-

tion aux lois de la nature avait été faite pour moi seul, peut-être, furent les premières sensations qui agitèrent mon moi infime, les premières pensées qui se formèrent dans ma tête de mouche : ce qui me confirma, par la réflexion qui suivit immédiatement, dans la triste opinion que j'avais déjà acquise sur l'homme, lequel porte avec lui, dans toutes les transformations de sa vie sociale, dans toutes les occasions solennelles ou frivoles de sa courte existence, ce sentiment d'orgueil si humain, et si fatal.

Ensuite je devins éperdument joyeux! Quoi, j'étais libre! J'avais des ailes!... « Oh! volons vers celle qui m'est chère! » m'écriai-je dans un bourdonnement qui redisait mon ivresse et mon impatience plus mélodieusement cent fois que les tendres vocalises des ténors légers, et je pris mon vol.

Je ne sais si le sentiment de ma personnalité, que j'avais très-intense alors, n'influa pas sur la légèreté de mes mouvements aériens ; mais il est certain que je me sentis moins dégagé, moins alerte que dans le premier mo-

ment de ma transformation : moment plein d'un trouble délicieux et d'une jouissance exquise que je n'oublierai de ma vie. Ainsi, je sentais que quelque chose de lourd pesait étrangement à mon petit être qui avait toutes les peines du monde à le transporter, et ce quelque chose devait être évideniinent ma pensée d'homme, si disproportionnée à la gaine infime que mon vœu lui avait infligée.

Au bout d'un instant, je m'arrêtai haletant sur la plus haute branche d'un peuplier que le vent inclinait avec un doux balancement, et je jetai les yeux vers Paris. Qu'il était loin, hélas! comme les dômes, les toits, les clochers, étaient plongés, perdus presque dans l'horizon brumeux! comme il était loin, et comme j'étais las! Et je voyais pourtant folâtrer, bondir et valser dans un rayon , une nuée de moucherons infiniment plus petits que moi qui se vautraient, les gamins, dans la poussière d'or de l'espace et semblaient narguer, d'une patte irrévérencieuse, ma lourde et impotente majesté. J'en fus humilié, je l'avoue; j'aurais donné l'arcen-ciel de mes ailes pour leur légèreté vaga-

bonde; je fus sur le point, ô exigence humaine! de proférer ce nouveau souhait; un éclair de raison me retint sur le bord de l'abuiie.

Si ma tête de mouche avait peine à contenir et soulever ma pensée, que serait devenue cette meilleure partie de moi-même sous l'aile presque invisible d'un moucheron?

Je me contins et feignis de ne point voir celte cohue de mirmidons, m'efforçant de répondre à leurs impertinentes railleries par la plus dédaigneuse inattention. Tout à coup je m'aperçus que je n'étais plus le seul de mon espèce sur la feuille verte où je me tenais blotti. Riez tant qu'il vous plaira, mais je fus pris d'une véritable angoisse lorsque je vis une délicieuse petite mouche, fine, élancée, coquette, audacieuse, venir me regarder sous le nez et promener sa fine antenne veloutée sur mes ailes qui tremblaient. Je fis le mort.

La petite personne parut inquiète; elle se promena autour de mon individu, l'examina, le flaira et essaya de me faire envoler en me donnant un coup d'aile; puis, me voyant insensible, elle se mit à gémir en joignant ses

mignonnes pâlies de devant d'un air trèsaiïligé.

Celte Iristese m'émut. Je me dis qu'une aussi bienveillante personne ne devait être ni curieuse ni bavarde, malgré son sexe, et que, si le secret de mon origine et de ma transformation Tenait à lui être révélé par ma gaucherie et par les signes que je devrais employer, faute de connaître sa langue, si je voulais m'entrelenir avec elle, je pouvais raisonnablement espérer qu'elle ne me trahirait pas : je tournai vers elle un œil languissant.

— Mon Dieu! s'écria-t-elle en excellent français, et même en grasseyant un peu, comme une Parisienne, mon Dieu, quel bonheur I il vit.

La trompette céleste qui doit rassembler les brebis du Seigneur dans la plaine de Josaphat ne leur causera pas une secousse plus foudroyante que celle qui me bouleversa des mandibules aux pattes quand j'ouïs près de moi cette voix, (juc nous appelons humaine, sortir du corps inlimc d'une humble et fragile petite mouche.

— Seigneur, m'écriai -je dans une oraison mentale et passionnée, Seigneur, ta sagesse est infinie et ta bonté sans bornes ; mais l'orgueil de l'homme, qui se croit le roi de la terre, est bien méprisable et bien vain! Voilà qu'une mouche, qui ne connaît Vaugelas ni Chapsal, s'exprime aussi purement que M. Legouvé, de l'Académie française! Seigneur, aurais-tu décrété, pour les êtres auxquels nous refusons l'intelligence, la loi de l'instruction gratuite et obligatoire? Ou bien leur donnas-tu, par une faveur que tu nous refuses, la connaissance innée des langues?

— Vous souffrez, n'est-ce pas? êtes-vous blessé? me dit affectueusement la petite mouche, dont la douce voix m'arracha aux indiscrètes violences que j'étais prêt à faire à Dieu, pour connaître le secret de la merveilleuse organisation intellectuelle des petits êtres charmants que nous avons eu la modestie de placer au dernier rang de l'échelle des êtres.

— Je suis fatigué, lui répondis-je, en allongeant péniblement une de mes ailes.

— Vous venez de loin, probablement?

En disant ces mots, elle se rail à caresser doucement cette aile étendue avec un certain petit air coquet et entreprenant qui ne laissa pas de me donner des inquiétudes.

— Hum ! pas trop ! répondis-je.

Car ne connaissant pas exactement la longueur du trajet que peut faire une mouche en un jour, je ne voulais pas m'exposera dire une sottise.

— Sans doute que vous êtes allé plus loin que moi, reprit-elle. J'arrive de Londres, et je ne suis pas lasse; encore qu'en déjeunant ce matin avec une jeune miss de très-bonne maison, je vous assure, j'ai fait, bien malgré moi, un énorme plongeon dans sa tasse de lait, où je me serais infailliblement noyée si la jeune fille ne m'eut tendu fraternellement le bout de son doigt rose. Cet accident m'avait fort émue; aussi je suis revenue sans folâtrer ni rire avec les passants, et je m'approchais là pour dormir, quand votre air rêveur m'a séduite. Car vous me plaisez, j'en jure par l'azur de mes ailes! ajouta la petite mouche, en me baisant sur le cou avec un sans façon si audacieux que je fi issonnai.

— J'ai la fièvre, balbutiai-je, ne sachant que dire.

— Pauvre ami! soupira tendrement cette vagabonde, qui pourtant suspendit ses agaceries pour s'empresser à me soulager.

D'un coup d'aile elle fut au bas de l'arbre et revint portant dans ses mandibules un brin de fraise si frais, si parfumé, que je me jetai dessus et le suçai avec délices. Elle partit et revint encore, la petite pourvoyeuse , m'apportant chaque fois quelque douce friandise que j'étais ravi de savourer.

J'étais honteux cependant de répondre par tant de froideur à un si aimable dévouement. Aussi, pour me débarrasser de cette reconnaissance qui me gênait, je songeai à me sauver à tire-d'aile pendant qu'elle s'absenterait pour mon service.

En vérité, j'étais bien homme encore; qu'en pensez-vous?

Eh bien! oui, j'eus la lâcheté de tenter cette fuite; je fis un effort, j'ouvris brusquement mes ailes e-t je me lançai... Hélas! la honte de mon impuissance vint se joindre à celle de mon

ingratitude : mes ailes engourdies refusèrent de se lever, de se mouvoir, pour frapper, rames aériennes, les flots légers de la brise. Je ne pouvais plus voler, j'étais rivé à la branche sur laquelle j'avais cru trouver un abri; j'étais captif.

Une douleur affreuse m'étreignit.

A quoi donc avait servi mon vœu et sa réalisation funeste, sinon à me faire endurer tous les tourments de l'impuissance et souffrir à la fois dans mon orgueil d'homme et dans ma liberté d'être aérien!

Cette raillerie de la puissance céleste, qui m'avait exaucé pour me faire apprécier seulement la folie de mon vœu, me sembla amère et cruelle. Je murmurai contre elle, ainsi que fait l'homme contre la Providence, chaque fois qu'il recueille les fruits mortels des maux qu'il a luimême semés.

3Ia petite consolatrice reparut.

J'avais craint, un moment, qu'elle ne m'eut oublié; et moi, qui trouvais très-naturel de la fuir, n'ayant plus besoin d'elle, je commençais à m'indigner sérieusement de son abandon,

alors que ses soins m'étaient encore nécessaires.

— Bon, je vois ce que c'est! dit-elle, en s'apercevant des efforts que je faisais pour combattre cette roideur, cet engourdissement dont je souffrais : les nuits sont fraîches, et vous aurez passé celte dernière nuit dehors. C'est cela, n'est-ce pas? et vous vous mettez à l'ombre!... mais c'est un suicide que vous méditez?... Voyons, voyons, il faut s'en aller d'ici; allons, aidez -vous, un peu de courage, partons!

— Je ne puis pas, répondis-je en gémissant, et je suis à moitié de ma route; car j'allais à Paris... où je suis attendu... pour... affaires.

— ...d amour! interrompit malicieusement la petite mouche.

Je baissai la tête.

Il faut tout dire, la petite personne soupira et me regarda si tendrement, que, malgré la modestie qui me distingue, je ne pus m'empêcher de reconnaître que j'avais fait une profonde impression sur son cœur. Je crus même qu'elle allait pleurer; mais je ne puis pas bien

raffirmer, parce qu'elle détourna la tête et se mit à rêver.

Tout à coup elle s'approcha, et, me touchant de l'aile :

— Allons! il ne sera pas dit que j'aurai cédé à un mauvais sentiment. Du reste, les pensées coupables sont trop lourdes pour nous. Si les mouches veulent être les petites reines de l'air et monter jusqu'aux étoiles, il ne faut pas qu'elles se chargent du bagage des hommes. Rien ne rend léger comme une conscience pure et le sentiment du devoir accompli. Viens, viens où l'amour t'appelle, je t'oublierai!

En disant ces mois, d'une voix douce et grave comme le chant d'une flûte céleste, elle me souleva et me prit sur ses ailes, qu'elle écarta d'un geste adorableraent fier et passionné. Je jetai mes pattes autour de son cou, elle prit son vol.

Pourrais-je vous peindre l'émotion délicieuse que j'éprouvai? Non, car il n'y a pas de mots pour exprimer les sensations exquises qui m'envahissaient. Le dévouement de cet obscur petit êlre me remplissait de confusion et de joie.

J'étais honteux et ravi de cette humble et courageuse tendresse, de cet élan d'abnégation vraiment idéal et divin.

Mon cœur se souleva de mépris au souvenir de l'humanité dont je faisais partie, de ses vices, de ses égoïsmes, de ses lâchetés, de ses crimes, et raillez-moi si vous voulez, mais je sentis une étincelle de respect et de fraternelle effusion jaillir de mon être vers la brave, la courageuse, la dévouée petite mouche bleue, qui m'emportait comme un éclair à travers l'espace.

Je n'y tins pas : une larme, mais cette fois une chaude larme d'homme, tomba de mes yeux sur mon cher petit coursier ailé.

— Tiens, il pleut, dit-elle, d'une voix que je trouvai un peu affaiblie; il faut se hâter pour être à l'abri avant l'ondée.

Cependant le soleil et le mouvement que j'étais obligé de me donner pour conserver mou équilibre dans ce rapide balancement, réchauffaient peu à peu mon aile et la rendaient plus souple, plus légère. Déjà elle commençait à bruire et à s'agiter; encore un peu, et j'allais

pouvoir joindre mes rames à celles de ma petite compagne, peut-être même voler tout seul...

— Voilà Paris! murmura-t-elle.

Mais sa voix n'était plus qu'un souille.

— Arrêtez-vous, m'écriai-je, nous sommes arrivés, et d'ailleurs je suis fort maintenant.

— Encore un coup d'aile! prononça-t-elle dans un gémissement qui m'épouvanta.

— Au nom du ciel, arrôtc/.-vous! ou je me laisse tomber.

— Trop tard! dit la douce créature.

Et, s'abattant sur un toit, elle palpita une minute en me couvrant d'un œil plein d'amour; puis, étendant largement ses deux petites ailes de gaze dans une suprême et douloureuse convulsion, elle expira.

Je courbai le front devant ce sacrifice, devant cet holocauste, devant ce petit cadavre, qui, n'ayant eu qu'un jour de joyeuse vie à passer entre la terre et les cieux, avait sacrifié cet uni([ue jour de bonheur, sans plaintes, sans murmures et sans regrets, à son amour et à son obscur dévouement.

J'étais navré!

Jamais, dans mes lieures de méditation et de rêverie, je n'avais été frappé, comme je le fus à ce moment, de l'auguste et religieuse pensée de la fraternité des êtres. Jamais je n'avais mieux compris l'étendue et la profondeur de celle parole divme : « Aimez-vous les uns les autres! » et jamais, si je puis m'exprimer ainsi, je n'avais mieux mesuré la vertu.

(( 0 pliilosophes! murmurai-je en allongeant deux pattes menaçantes vers la ville superbe qui grouillait au-dessous de moi, penseurs politiques, fabricants de systèmes à bon marché pour le fonctionnement social, moral et religieux des peuples-, grands éducateurs des races humaines, éleveurs en chambre primés par l'Académie, vous tous qui tracez depuis des siècles, à travers les sociétés bouleversées, les lignes, toujours brisées, des droits et des devoirs des hommes, sans que les passions humaines vous aient encore permis de circonscrire d'une façon absolue ces devoirs et ces droits, allez donc demander aux fourmis en vertu de quel principe elles défendent jusqu'à la mort la vie

OU la libellé de leurs compagnes! si c'est pour l'amour de la gloire ou d'une récompense céleste qu'elles couvrent de leurs frêles petits corps les corps blessés de leurs frères, s'ollVant, pour les sauver, à tous les coups de l'ennemi! Demandez donc aux ruches laborieuses où sont leurs tables de la loi, et qui a écrit leur constitution! Demandez enfin aux petites mouches de l'air qui leur a enseigné l'abnégation et le dévouement!

(( 0 vérité, tu es éternelle! m'écriai-je, tu fus écrite, dès l'aurore des âges, dans les pages frémissantes qui tournent incessamment sous le pouce de l'Éternel! Mais l'œil de l'homme, ébloui par l'orgueil du moi qui éclaire d'un jour faux sa marche incertaine, ne voit point briller devant lui ton pur et radieux fanal!

(( Bénie sois-tu, mouche d'azur, dont... »

En ce moment, la demie de trois heures sonna au clocher de Saint-Sulpice.

Le sentiment de ma situation, qui menaçait de s'évanouir devant l'émotion poignante de ce drame aérien, se réveilla tout à coup, à cet avertissement de l'heure, et me rappela les chères

inquiétudes, les désirs impatients qui m'avaient fait entreprendre ce singulier voyage.

Mon cœur, plus que jamais attendri, plein d'extases amoureuses et de fiévreuses espérances, me pressa, par un battement rapide, de voler sur le toit qui abritait mon doux rêve : je m'élançai!...

Je ne rencontrai d'abord que quelques papillons et deux ou trois hirondelles qui eurent l'air de ne pas me voir, ce dont je me félicitai. Mais, peu après, je fus heurté par une quantité innombrable de frelons qui bourdonnaient d'une façon étourdissante. C'était, vous pouvez me croire, le même caquetage vide et fat des promeneurs du boulevard, la même allure, la même emphase boursouflée, la même redondance de mots vides de sens et de phrases creuses et élégantes : une répétition complète enfin de la comédie qui se jouait au-dessous de nous. Il y avait bien aussi quelques demoiselles, venues on ne sait d'où, qui traînaient avec effronterie leurs longues ailes sous le nez des passants; mais je n'y pris garde et me posai enfin, tremblant comme un amoureux, sur le rebord d'une

fenêtre que je connaissais bien, pour m'y elre réfugié plus d'une fois avec ma fiancée. Les croisées étaient largement ouvertes. Les meubles étaient épars. Les jardinières vides attendaient des fleurs nouvelles. Les valets s'empressaient et rangeaient toute chose d'un air solennel.

— C'est pour demain, dis-je, en me frottant les pattes. Mais où était ma Jeanne? Que faisaitelle de sa dernière heure de virginale liberté?

Je voyais bien une porte légèrement entrebaillée, d'où venait un murmure léger comme un bruisssement de feuilles et doux comme le gazouillement d'un ruisselet sous les joncs. Je percevais bien comme un frôlement de choses soyeuses. Il me semblait bien que ce petit coin plein d'ombre et de susurrements mystérieux était le nid où ma colombe adorée attendait, dans un radieux émoi, le fiancé de son ànie; mais je me sentais défaillir à l'idée d'en franchir le seuil.

Cependant mon désir combattit mon effroi et le vainquit. Je [)ris mon couiago à... deux ailes et volai tout droit dans un pli de la portière

soulevée. J'enlendis sa voix; elle riait : on eût dit un chapelet aux grains de cristal qu'on égrenait à l'espagnole. Je crus que j'allais m'en fuir.

— Ah bah! fis-je tout à coup, un peu plus tôt, un peu plus tard!... Et je me jetai à corps perdu et tout trébuchant au milieu de la chambie. Je devrais dire l'ccrin, la chapelle, le temple! Non, rien de tout cela et tout cela ensemble. Un fouillis de tentures de salin bleu pâle et de point d'Angleterre; de bijoux en bois de rose incrustés de nacre ayant vaguement l'apparence de lit, table, chiffonnière; mais on pouvait s'y tromper. Des lapis comme en ont les sultanes; des sèvres à n'oser toucher. Et, sur tout cela, des profusions d'écrins ouverts d'où s'échappaient les flammes des diamants et la lueur phosphorescente des perles; des flots de dentelles ruisselant sur des flots de velours; des batistes fines comme mes ailes; des fouirures de czarine; des coffrets d'argent remplis d'enivrants parfums. Que sais-je? j'étais ébloui! Décidément, ma mère avait bien fait les choses.

Cependant, j'aurais voulu douter que c'était Jeanne qui était à demi couchée sur un divan, à peine enveloppée dans une longue robe flottante de satin blanc bordée de cygne, et qui chiiïonnait, en causant avec une amie, un mouchoir de point de Venise que j'avais payé quinze cents francs, il n'y avait pas huit jours. IMais c'était bien elle, et mon cœur le savait bien. En dépit d'une sorte de mécontentement causé par ce débordement de luxe, je ne pouvais m'empôcher de la trouver belle, charmante, et de l'adorer.

Je volai doucement sur sa main et la baisai : elle ne me vit pas. Je montai sur son épaule, refïleurant d'une aile timide : elle ne bougea pas... Je n'avais été que hardi, je devins téméraire : d'un bond, je sautai sur sa joue, là où il y a une fossette, presque au coin de la lèvre, et, avec une audace incroyable, j'imprimai un baiser passionné.

Sa main se souleva pour me chasser; en même temps elle tourna la tête, et la glace de sa psyché lui renvoya son image.

— Regarde donc, Suzanne, dit-elle en laissant

retomber sa main, regarde donc comme celle mouche est bien placée; en vérité, elle me sied à ravir. Au prochain bal costumé, je mettrai un Louis XV pour avoir l'occasion de poser une mouche ici; j'aurai un succès fou...

— Tu achèveras de tourner la tète au vicomte, répondit l'amie, avec un sourire dont je frissonnai.

— Pauvre vicomte! soupira Jeanne, je le sacrifie!...

Effaré, je me laissai tomber sur les genoux de ma fiancée.

— A ton bonheur! acheva l'amie.

. — Aux volontés paternelles ! répliqua Jeanne ; et ses lèvres s'écartèrent dans un sourire d'une malice infinie.

— Menteuse! fit l'autre, dis donc à ton besoin, à ta soif de luxe, à tes ruineuses fantaisies. Ayant à choisir entre l'amour avec la pauvreté du vicomte, et l'ennui avec la fortune de William, lu as pris...

— L'ennui, acheva Jeanne.

Mes ailes se dressèrent sur ma tête, mes pattes tremblaient. Je me sentais ivre de cette

ivresse qui tue. ÏI me semblait qu'où me dépouillait, briu à brin, de je ne sais quelle partie vivante de mon être qui se déchirait et saignait ; je crus que je devenais fou.

— Il t'aime, lui? interrogea Suzanne.

Ma fiancée répondit négligemment :

— Il le dit; s'il est sincère, je le plains, car je ne l'aimerai jamais... Raoul sera toujours entre lui et moi.

— Mais enfin, qu'a dit le vicomte lors([ue tu lui as appris ta décision?

— Lui! fit Jeanne avec un regard et une inflexion de voix intraduisibles, il m'a dit : (( Jeanne, j'espère que votre mari n'aura pas de meilleur ami que moi. »

— Et qu'as-tu répondu?

— Rien... mais, en me baisant la main, il m'a dit tout bas : « IMerci. »

— Et si William est jaloux? observa la prévoyante jeune fille.

— Tant mieux! répondit Jeanne, ce sera plus amusant.

Puis les éclats de rire de rouler comme des perles qu'on égrène.

— Imagine-toi, chère, reprit ma douce fiancée en se pelotonnant dans son peignoir, que William a le caractère tourné à l'économie, et ce n'est pas là un de mes moindres soucis. Cette préocccupation et les efforts que j'ai faits pour lui dissimuler mes penchants, oui, mes irrésistibles penchants pour le luxe, m'ont tellement absorbée depuis trois mois, que j'en suis vraiment lasse, il était temps que cela finît. Tu ne te figures pas à quel point j'ai dû me contraindre pour arriver à me composer un personnage de jeune fille simple, aux goiits modestes, rêvant de vivre à l'ombre du foyer conjugal, avec une aiguille dans les doigts et son propre mari pour vis-à-vis! Non, tu n'y arriveras jamais!... Tiens, tu vois ce chiffon, dans ce coin, cette robe de mousseline bleue, sans un ruban ni un bout de dentelle? C'était ma livrée : quand il arrivait, je courais m'en revêtir. Tu vois cette tapisserie dans ce tiroir? C'est l'ouvrage de ma femme de chambre. Je prenais cela dans mes mains, et je faisais (( courir mon aiguille dans la laine » tout le temps de sa visite.

Une fois, je m'en souviendrai toujours, il m'a demandé si j'aimerais liabiter tout à fait la campagne.

— Toute l'année! s'écria Suzanne.

— Toule l'année, ma bonne. Pauvre jeune homme! s'il lui prenait jamais la fantaisie de m'y retenir au delà du terme prescrit par la mode, il lui arriverait de tels ennuis que je le défierais bien de persister dans son projet. Néanmoins, je lui répondis avec un sourire comme tu sais que j'en ai à mon service : « J'aimerai toujours être où vous serez. »

— Tu es irrésistible, dit Suzanne avec admiration : tu feras de lui ce que tu voudras.

— Je l'espère bien, soupira la charmante fiancée.

Je me sentais violemment étourdi, comme si j'eusse fait une chute immense. Je me soulevai péniblement et tachai de retrouver une issue pour m'enfuir. Si j'avais été homme, j'aurais crié, pleuré, peut-être; j'aurais maudit cette créature indigne qui avait accepté mon nom pourmanteau et mon amour pour banquier; et elle aurait ri, sans doute. Dieu soit béni! je

pouvais lui cacher ma douleur et revenir, le front haut, lui jeter à la face mon refus comme une injure, et lui dire, avec tout le mépris qu'elle m'inspirait : « Jeanne, vous savez que je suis riche; j'espère, lorsque vous serez mariée, que votre mari n'aura pas de meilleur ami que moi. » Oui, je le pouvais, et je le ferais.

— Oh ! mille bénédictions à celui qui a reçu mon souhait! m'écriai-je en m'élançant à tired'aile hors de ce toit qui abritait tant d'infamie. Mon cœur élait noyé d'amertume; mais le souvenir du danger, auquel j'échappais par miracle, rendait moins douloureuse, moins aiguë la blessure qui m'avait atteint.

J'étais brisé, mais sauvé!

Pourtant, en arrachant violemment cet amour de mon âme, j'y laissais un vide que rien ne me semblait devoir remplir jamais; et ce vide m'épouvantait.

J'étais né bon, sincère, croyant; le septicisme mondain ne m'avait pas même effleuré. J'admirais, je respectais la femme; j'avais une sorte de déférence instinctive même pour la

plus déchue. J'étais dévot à cette divinité; pour rien au monde, je n'aurais voulu soulever le voile sous lequel cette Isis cache le mystère de ses faiblesses. Sa vertu était un doi2;iiie (jue je ne voulais pas discuter; sa bonté, sa tendresse, sa générosité, son dévouement, des articles de foi qui ne me laissaient aucun doute.

Je rêvais do vivre au sein de ma famille comme le grand prêtre d'un temple sacré, veillant, priant et adorant.

C'est ainsi que j'avais choisi pour idole et élevé dans mon cœur, sur l'autel du plus pur amour, cette créature splendide, aux formes nobles et élégantes, à la démarche hère, au regard doux et serein; et cette statue, que je croyais d'ivoire et d'or, comme la ]Minerve du Parthénon, n'était (ju'une misérable maquette pétrie d'argile et de boue. Elle venait de se briser devant moi, et, avec elle, gisaient à mes pieds ma foi, mon culte et mes rêves de bonheur.

— Que ferai-je maintenant? balbutiai-je en errant comme un désœuvré, ou plutôt comme un fou, le long des toits mansardés.

Bientôt je fus distrait de mes réflexions douloureuses par les scènes pittoresques et charmantes qui se passaient dans ces petits logis quasi aériens. Des lambeaux de dialogues empreints de la suave poésie de l'insouciance et de la jeunesse m'arrivaient par bouffées, et je m'attardais pour les saisir au passage. Si près du ciel, on est plus loin des préjugés, des duperies, des vices des hommes, me disais-je; la joie doit y habiter quelquefois et la quiétude toujours. Et le souvenir des heures joyeuses que j'avais vécu là, moi aussi, quand ma jeunesse vagabondait, partagée entre l'étude et les amours folles, revenant à ma mémoire, rafraîchit délicieusement mon cœur et le retrempa d'un chaud et vaillant courage.

J'allais, plus alerte, et, entraîné par l'essor de mes souvenirs, je gagnais, sans m'en douter, les hauteurs traditionnelles où les génies en herbe logent leur future immortalité.

Soudain, je fus arrêté, en j^lein vol, par la surprise que me causa une assez belle voix de ténor modulant une chromatique échevelée sur un ton qui ne m'élait pas tout à fait inconnu.

Et j'apeiçus un nuage de fumée qui s'écliappait, avec les notes éclatantes du clianteur, d'une fenêtre ouverte en tabatière sur les toits.

Cette circonstance acheva de m'orienter, et je pensai qu'il n'y avait en effet que lui au monde pour vocaliser au milieu d'une orgie de cigares; ce lui était le meilleur et le plus dévoué de mes amis.

— Parbleu! dis-je, voyons un peu ce qu'on fait là dedans.

Et, bravant le nauséabond nuage, je sautai, presque joyeux comme autrefois, dans la mansarde.

J'eus beaucoup de peine à distinguer d'abord l'endroit oîi je me trouvais et quels étaient mes hôtes. Mais, peu à peu, et avec des écarquillementsd'yeuxjje finis par m'apercevoir que j'étais posé sur le propre nez de mon ami, le joyeux Oscar, poste très-avancé, d'où je délogeai cependant, effrayé de l'énergique exclamation qui m'apprenait combien ma familiarité était peu goûtée.

Un piano était ouvert près de lui, j'y volai et

m'installai bravement sur une partition de Faust, qui décorait le pupitre.

— Salut, demeure chaste et pure! commença Oscar.

— Alil dis donc, si tu reprends tes gémissements, je te cède la place, tu sais! grommela un autre de mes amis, mais un tiède, celui-là, qui griffonnait sur son genou je ne sais quelle affaire pressée, avec un air des plus maussades.

— Mais, répliqua aigrement mon ami Oscar, rien ne t'oblige à orner mon salon de ta présence.

L'écrivain haussa les épaules et continua à jeter sur son papier une infinité de petits traits qui ressemblaient, comme deux gouttes d'eau, à mes propres pattes.

— Eh bien! voyons, Oscar, cette lettre, ce manifeste, cette protestation, comme tu voudras l'appeler, veux-tu la faire, oui ou non, afin que nous puissions la signer avant de sortir d'ici? Je la mettrai à la poste en passant. Mais dépêche-toi, morbleu! c'est bien le moins qu'il soit prévenu, la veille, que nous refusons son invitation dérisoire! s'écria un grand blond que

j'avais obligé autrefois, et qui, à cette occasion, m'avait décerné le titre d'ami.

Je ne sais pourquoi il me sembla que ces mots d'invitation et de refus ne devaient pas m'èlre étrangers; je prêtai l'oreille.

— Eh! il y a une heure que j'essaye d'extraire le premier mot des profondeurs de mon indignation, répondit Oscar, et j'en suis encore à ce début ironique : Très-cher ami ! Si Francis voulait donner un coup d'épaule à ma muse, cela marcherait tout seul. Eh! là-bas, monsieur le courrier de Paris! glapit mon ami Oscar, d'une voix à faire miauler tous les chats du voisinage.

— Le diable t'emporte! s'écria Francis qui se leva, fourra dans sa poche son papier tout froissé et jeta sa plume au travers de la chambre. Quand tu me reprendras à faire mon courrier sous ta cascade, il y aura, ce qui ne s'est jamais vu, du feu dans ta cheminée et du bon sens dans ta cervelle. Eii bien ! voyons! qu'estce que tu veux, braillard? qu'est-ce qu'il te faut? Parleras-tu?...

— Je jure, Francis, que tu es magnifique

UN SOUIJAIT. 247

dans l'explosion de ta colère; tu as eu un gesle de Brutus mettant dans sa poche les avertissements des conjurés. Recommence un peu, pour voir, dit mon ami Oscar avec le plus grand calme.

— Adieu, fit l'autre, en enfonçant son chapeau sur ses yeux, d'un air furibond.

— Toujours vers toi s'envolera mon rêve d'espéran...ance! modula Oscar.

— Ce n'est pas tout cela, dit le grand blond, qui coupa la retraite à Francis en s'adossant à la porte; il faut en finir avec William; et si tu ne te mêles pas de l'épîlre, vois-tu, autant vaut y renoncer.

— Y renoncer? Jamais! s'écria mon ami Oscar; tu vas voir plutôt. Tiens, je sens l'inspiratioii qui me soulève; écoule : « Très-cher ami, si l'amitié a des droits, elle a aussi des devoirs. »

— Mauvais, mauvais! dirent les deux autres.

— Gomment, mauvais? exclama Oscar. Je vous trouve superbes! Laissez ma verve s'épancher, et vous allez voir ; « ...Si l'amitié... »

— Mauvais, te dis-je, interrompit Francis,

lu débutes par un paradoxe : ramitié n'a ni droits ni devoirs; ce n'est qu'un ccliange de bons procédés, tacitement convenu entre deux ou plusieurs parties, mais qui ne lie ni n'engage aucune d'elles.

— Et puis, ajouta le grand blond, ce n'est pas assez incisif, assez aigu; ta plume est molle, mon cher.

— 11 fallait donc me dire que vous vouliez un cinquième acte! J'aurais écrit ce fatal billet ma plume emmanchée d'un poignard. C'est sept bémols à la clef que vous réclamez? Attendez un peu.

— Tu n'y es pas, ré[)li(jua Francis. L'arme la plus aiguë, c'est le rire. Raille, et tu blesseras. Veux-tu que j'essaye?

— Attends! lit Oscar, qui plongea sa tète ébouriffée dans ses mains d'un air méditatif, et, la retirant soudain, il se jeta sur sa plume, (ju'il éreinta sous le poids de cette élucubration fantaisiste :

Au clair de la lune, William, tes amis, filant sans fortune, Sont assez mal mis.

S'ils avaient l'audace D'oser l'approcher, Ton suisse, avec grâre, Les ferait chasser.

Au clair de la lune, Francis, puis Oscar Et le grand Bellune Le regrettent; car, Depuis les agapes Des jours fraternels, Ils n'ont vu de nappes Que sur les autels.

Au clair de la lune.

Rerois tous nos vœux.

Aux pieds de ta brune Sois toujours heureux.

Qu'en un jour funeste.

Si tu perds crédit, Un ami le reste...

A^ant un habit!

— C'est bien anodin pour tant d'ingratitude, dit le grand blond, qui lisait par-dessus l'épaule d'Oscar.

— Voyons, dit Francis; puis il se mit à lire à haute voix, en scandant chaque mot. — Hum! comprendra-t-il.^

— Lui, s'écria le grand blond, il est trop

bèlo pour y voir aiilre cliosc qu'une plaisanterie d'Oscar. J'aurais voulu lui rappeler nos mauvais jours sous le même toit et la communauté de bourse qu'il trouvait précieuse alors, mais qu'il supprime aujourd'hui qu'il lui est poussé des rentes, l'égoïste!

— Ça, dit Oscar, il a toujours eu des entrailles de banquier : la dernière fois Ciu'il m'a prêté cent francs, n'a-t-il pas eu l'audace de me dire : « Tu me les rendras quand tu pourras. » Crétin, val

— Je parierais cinq francs, si je les avais, qu'il prête à la petite semaine! s'écria le grand blond d'un air indigné.

— William ! s'écria Oscar, c'est un être capable de tenter une spéculation véreuse, de tondre un troupeau d'actionnaires et de lever le pied !

— C'est un misérable! reprit le grand blond.

— Un imbécile! dit Francis.

— Un juif! vociféra Oscar.

La stupeur me rendait inmiobile. Je n'étais pas indigné, j'étais triste : il me semblait que la seule et dernière porte par où le trop-plein

de mes affections put s'épancher venait de se fermer brusquement sur moi. Je ne les écoutais plus, je rêvais. Je me demandais ce que deviendrait la société si l'homme avait, selon une touchante expression, une fenêtre à l'endroit du cœur.

Si l'homme était connu de l'homme, qu'adviendrait-il des pures jouissances de la confiance et de l'affection? L'hypocrisie est donc un vice imposé par la raison même?

— Eh bien! soit, dis-je, quel que soit mon dégoût, je vais me mêler aux acteurs de cette farce indigne qu'on appelle la vie sociale; mais malheur aux bons, aux vertueux, aux fidèles, s'il en est encore! malheur à eux, je n'y crois plus! Et sans daigner regarder ce qui se passait autour de moi, je repris mon vol vers le logis paternel.

Commeje m'élançais hors du toit, je m'aperçus qu'une très-abondante giboulée de mars ruisselait et fouettait les murs, de façon à ne pas oser mettre un importun à la porte : je fus vivement contrarié. J'avais une hâte extrême de quitter ces hôtes perfides, et pour rien au monde,

252 UN SOUIIAl T.

aurais-je dû rouler, submergé, dans l'espace, je ne voulais leur devoir encore une minute d'hospitalité.

Je rasai le toit et tachai de pénétrer dans une mansarde de la maison voisine : la vitre était close.

La pluie semblait redoubler; j'étais inondé et transi. Par un dernier effort, je me traînai jusqu'à la fenêtre suivante; si elle eût été fermée, j'étais perdu. Par bonheur, elle était tenue entr' ouverte par une petite caisse de bois toute fleurie de liserons qui grimpaient autour du châssis et formaient un cadre d'une fraîcheur vraiment idéale à une petite tête brune toute bouclée dont je ne voyais point le visage, penché qu'il était sur un objet que je n'apercevais pas non plus. Je me glissai dans la conque d'azur d'un volubilis qui se balançait dans l'intérieur de la mansarde, et, ainsi abrité, j'examinai curieusement ma nouvelle hôtesse.

Je voyais bien deux petites mains rouges avec un doigt tout becqueté par cet oiseau fée qu'on appelle l'aiguille; je voyais bien un cou très-blanc avec de belles nattes brunes soigneu-

sèment attachées; je voyais bien une modeste robe noire qui tournait autour d'un corsage finement cambré et arrondi, mais je ne voyais point le visage auquel appartenait tout ce joli matériel-là. J'étais intrigué : ce que je voyais me faisait souhaiter d'en voir davantage. J'aurais parié une de mes ailes que ce minois devait être frais et doux. 11 était impossible que cette couronne de volubilis n'eût pas fleuri pour un front chaste. Une grisette pourtant, c'était chanceux! Mais elle était jeune, et dans une mansarde : c'était presque un certificat de vertu.

La jeune fille releva un peu la tête, et je vis une joue pale, mais qui ne semblait pas faite pour cette couleur-là, car sa peau fine et légèrement brunie annonçait une carnation chaude et rosée à l'ordinaire ; il y avait aussi comme une vague trace de larmes autour.

Bientôt elle soupira et fit le geste d'étancher ses paupières; puis elle ramena sur ses genoux une étoffe qui avait glissé, et, la disposant dans ses doigts, elle se pencha sur sa couture d'un air absorbé.

— Je ne peux pas!... Oh! je ne peux pas! murmiira-t-elle tout à coup, d'un accent plaintif qui me Ijouleversa.

Et, repoussant son ouvrage avec désespoir, elle tira de son sein un objet qu'elle porta passionnément à ses lèvres.

— William, cher William, reprit-elle, en donnant à ces mots une expression déchirante, c'est fini, plus d'espoir; jamais, jamais!... Mon Dieu, ayez pitié de moi!... Oh! quejesoull're!... William!... pourquoi m'as-tu secourue dans ma détresse? Pourquoi pris-tu pitié de l'orpheline? Pourquoi l'arrachas-lu au désespoir en lui enseignant que le travail est la sauvegarde de la vertu, si c'était pour l'abandonner? William, que t'ai-je fait? Ne voyais-tu pas que je t'aimais, que je t'aime, malheureuse?... Pounjuoi jouaistu l'amour avec moi? Pourquoi, en me baisant les mains, me regardais- tu si doucement que j'aurais voulu mourir sous ce regard, et me disais-tu : « Madeleine, travaillez, soyez sage, vous verrez que Dieu vous récompensera »? Folle, ma récompense, c'était ton amour!... Où mettre mon cœur, maintenant qu'il faut que je

le reprenne; car il le faut! Demain... demain!... Dieu béni! demain, il mettra sa main dans la main d'une autre femme!... Oii aller?... où fuir?... Oh! j'ai le cœur brisé! Madeleine, Madeleine, tu as vécu!... Fleurs, chansons, prières, douces heures passées près de lui, toute ma joie et tous mes rêves, je vous dis un éternel adieu!

Et toi, mon trésor, loi que mes lèvres ont caressé tant de fois, chère image de celui qui m'oublie, que vais-je faire de toi? Te détruire? Oh ! jamais ! autant vaudrait m'arraclicr le cœur... Te garder? Hélas! ne sais-tu pas que JMadeleine est fière, et qu'elle ne peut conserver même le souvenir de celui qui ne lui appartient plus?... Que faire de toi, dis?... Écoute, je te garderai jusqu'à demain; oui, jusqu'à demain encore, et puis ensuite... je... ah! pitié, mon Dieu! il me semble que je pourrais mourir!...

Et sa tête se renversa dans un spasme si violent qu'elle frappa la vitre et glissa sur son épaule, pâle et presque inanimée.

Je crus qu'elle mourait, je voulus crier,

courir, damnation!... Mon petit être infime s'agitait en vain. Je me tordais, impuissant, sur ses genoux qui tremblaient; j'étais fou; je maudissais tout, jusqu'à moi-même...

Sa belle tête était noyée dans le feuillage, ses yeux étaient clos et sans larmes, et ses lèvres décolorées semblaient encore murmurer : William!...

C'était mon œuvre, en effet : c'était bien là cette belle jeune fille que j'avais trouvée un jour au pied d'un grabat, où il y avait un cadavre, sa mère, et qui voulait la suivre, n'ayant plus ni pain ni abri. C'était bien moi qui l'avais arrachée à la misère et à ses suites, en lui faisant enseigner comment on vit libre et chaste, et qui avais veillé sur elle avec la tendresse peut-être un peu trop ardente d'un frère. C'était bien moi qui, n'ayant pas su déchiffrer dans ce cœur vierge les premières notes de l'hymne d'amour, recueillais aujourd'hui le su[)rôme finale de cette mélodie sublime!

Insensé! j'avais brisé le cœur (jui s'était posé sur le mien, comme un oiseau se blottit dans son nid, et j'avais traîné mon aveugle passion

aux pieds d'une indigne et vénale beauté qui avait laissé, peut-être pour jamais, sur mon âme meurtrie sa méprisable empreinte! Madeleine! reviens, reviens à toil... voulais-je crier. Madeleine! il est là, près de toi, celui que ton cœur appelle!... Non, tu ne la détruiras pas, cette image qui t'est chère, car demain, demain, vois-tu, William sera ton fiancé, ton époux.

Je ne sais si la voix de mon cœur n'arriva pas jusqu'au sien, mais elle se souleva et regarda autour d'elle comme si on l'avait appelée. En même temps le sang revint à sa joue et la vie dans ses yeux.

— Au revoir, Madeleine! m'écriai-je en m'élançant d'un vol rapide hors de la fenêtre, au revoir et à bientôt!

J'ai blasphémé, pensai-je, en niant la vertu et l'amour : ils existent; seulement, il faut prendre garde aux contrefaçons.

Déjà j'apercevais à travers le feuillage le gai profil des coquettes villas qui se sont abattues sur notre petit hameau, comme une volée d'oiseaux pillards, pour becqueter, jusqu'au dernier grain, ce qui nous restait de liberté

rustique. Déjà je distinguais, dans le groupe, la maison aux volets verts avec son toit couronné d orangers et de lauriers-roses, semblable, de l'azur où je planais, à une vaste corbeille de marbre ou d'albâtre, découpée à jour et toute remplie de verdure et de fleurs, quand, soudain, un petit cri jeté au-dessus de ma tête vint me secouer du plus horrible frisson qu'il soit donné à une mouche de ressentir.

Fou de terreur, je regardai et vis — non, jamais spectacle ne fut plus horrible! — deux hirondelles qui tournoyaient dans le ciel, juste au-dessus de moi, et qui descendaient en i étrécissant peu à peu leur vertigineuse spirale. Lentement, mais sûrement, elles m'enveloppaient, m'enfermaient dans leur cercle infernal, et s'apprêtaient à fondre sur moi pour m'engloutir.

Je ne volais plus, je roulais; j'étendais mes ailes, non plus comme des ailes, mais comme des rames un jour de tempête. Je frappais l'air avec une frénésie désespérée, mais sans cesser de suivre d'un œil éperdu le vol toujouis plus rapproché de ces impitoyables chas-

seresses qui semblaient se jouer de ma fuite éperdue et de mon douloureux effroi.

En se rapprochant, leur vol devint plus rapide; déjà je frissonnais sous le vent de leurs ailes; déjà leurs cris joyeux sonnaient l'hallali... Je me roidis et donnai à mon petit corps tremblant un élan suprême.

Qu'advint-il ? Je me trouvai tout à coup à une certaine distance des deux oiseaux qui se donnaient, à grands coups de bec, une ébouriffante volée.

— Dieu soit béni! m'écriai-je : ils se disputent l'honneur de m'avaler; fuyons!

Hélas! je bourdonnais ma victoire, qui n'était rien moins que certaine. Des deux hirondelles, une avait fui; mais l'autre, ouvrant un bec horrible, s'élança sur moi, me dépassa, revint; je la distançai encore. Enfin elle tournoya, et. Se plaçant droit au dessus de moi, se laissa brusquement tomber... mais j'étais arrivé! Oui, j'avais enfin atteint la terrasse, et, blotti, perdu au milieu d'un immense citronnier, je pouvais reposer mes ailes. Il était temps : j'étais brisé. Il me semblait sentir mon petit corps

inondé de sueur. J'étais tremblant, oppressé, suffoqué; cette course échevelée m'avait mis hors d'état de me soutenir; j'avais peur de tomber, et j'entendais l'aile de cet oiseau maudit qui frôlait le feuillage du citronnier, où il me cherchait encore !

Quelque chose remua dans le clocher, puis l'airain vibra.

— Un!... qu'est-ce que cela? Mon Dieu!

que je suis las! je succombe!... Deux!... mais c'est l'heure, enfin! Oh! qu'elle se hâte!... Trois! Seigneur, cette maudite hirondelle est encore là, et je ne me soutiens plus!... Quatre!... ah!...

J'avais roulé au pied de la caisse, sans doute, car je me relevai pour essayer de fuir encore, quand ce fut l'hirondelle qui s'envola!

En même temps un immense soupir de soulagement s'échappa de ma poitrine enfin dilatée : j'étais homme!

Je me levai tout debout, et, chancelant comme dans l'ivresse, je m'adossai au mur d'appui de la terrasse, en pressant mon front dans mes mains.

Une minute de silence succéda à ce récit. William était pâle; sa gravité avait quelque chose de solennel qui imposait.

— Je n'ai pas besoin de vous dire, ajou(a-t-iI, que mon mariage fut rompu le jour même, non de la façon brutale que j'avais d'abord résolu d'employer, mais d'une manière plus conforme à l'immense dédain, dédain mêlé de commisération, qui avait succédé chez moi aux premiers transports de la colère.

Il faut vous dire, cependant, que je reçus le lendemain une lettre collective de MM. Oscar et C% m'informant, en termes amers et suintant le fiel bien autrement que les méchantes rimes que j'avais entendues, qu'ils n'honoreraient point mon hymen de leur présence. Aussi, je négligeai de renouveler mes instances, lorsque, un mois plus tard, je conduisis à l'autel ma chère et bien-aimée Madeleine.

Quand vous saurez que, huit jours après, je reçus une lettre de faire part m'annonçant le mariage de Jeanne avec le vicomte Raoul de ..., lequel venait, d'après la chronique, de faire un splendide héritage, il ne me restera plus qu'à

VOUS affirmer que je n'ai jamais été tenté de renouveler mon souhait.

— Pourtant, lui dis-je, vous êtes bien persuadé de n'avoir fait qu'un rêve, n'est-ce pas?

— Vous êtes étrange, répliqua William avec vivacité. Eh! nommez-le rêve, double vue, transformation, que m'importe? Et qu'en savezvous plus que moi?

Pouvez-vous assigner une délimitation aux écarts de la pensée humaine? Savez-vous jusqu'où va sa puissance de s'isoler, de s'éloigner du corps qui l'enferme ou qui la produit, comme il vous plaira?

Et si vous admettez avec la science que, placée sous une certaine influence, la pensée peut franchir les bornes de son cercle d'action, projeter ses rayons hors des limites ordinaires, et doubler ses forces et ses facultés au point de voir, entendre et sentir sans le secours du corps, en vertu de quelles lois, de quels prin^t cipes certains et déterminés lui refuserez-vous le droit de séjourner, pendant un temps plus ou moins long, dans le corps (lu'elle rencontre

dans sa course, on qu'elle choisit et qu'elle pénètre et remplit de son rayonnement?

Et si ce corps, par les conditions mêmes de son essence, peut se prêter, sans rien perdre de son individualité, au rôle d'agent que la pensée lui demande, pourquoi ce phénomène ne se produirait-il pas?

Et qui peut dire s'il n'est pas appelé, comme tant d'autres, à prendre place un jour dans la classification des mouvements les plus smiples et les mieux connus de l'esprit et de la pensée humaine?

J'ai vu, j'ai cru; voilà tout ce que je puis

dire, acheva William.

AN4NKE

POEME EN PnOSE

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