‹ Politique de réalisations [par] A. MillerandChapitre 21 sur 73 · LU INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LU INTRODUCTION

mait, en l'élargissant, l'institution elle-même. Le règlement nouveau instituait également pour l'ensemble du réseau des commissions régionales et une commission de classement chargées de préparer les propositions de notes, récompenses de fin d'année et les inscriptions aux tableaux d'avancement des agents et des ouvriers. Enfin, on élaborait une nouvelle échelle de traitements qui devait permettre la fusion délinitive du personnel des deux réseaux. Toutes ces mesures n'allaient pas mettre fin à l'agitation. Une certaine effervescence se manifesta notamment parmi les . mécaniciens et chauffeurs de l'État, en avril 1910. Ceux-ci arguèrent de pertes que leur aurait fait subir la réorganisation du système des primes. M. Millerand assura aux intéressés qu'aucun des préjudices que pourrait révéler l'enquête ordonnée par ses soins ne subsisterait. Il ajoutait qu'il serait fait, en leur faveur, un rappel, calculé sur ce que leur avait donné le mois correspondant de l'année précédente, des sommes qu'ils auraient pu| toucher en moins. En même temps le ministre j rappelait que lors de la discussion du rachat, î le Parlement et le ministre des Travaux publics avaient pris l'engagement formel que dans le régime nouveau aucune situation ne

IiNTRODUCTION un

serait modifiée si ce n'est pour être améliorée.

Cet engagement, M. Millerand, au nom du ParlemenI, allait, quelques jours plus tard, en apporter la plus forte réalisation. Le 22 avril, il invitait le directeur des chemins de fer de l'Ëlat à communiquer aux représenlants élus du personnel « un projet fixant le statut du personnel ouvrier des ateliers et des dépôts du réseau tout entier ».

C'est sur le recrutement même du personnel ouvrier que portait tout d'abord le statut nouveau. Le projet organisait en premier lieu, sur des bases particulièrement intéressantes, l'apprentissage.

Il réglait également la question de l'avancement. Il n'y avait pas jusque-là de dispositions précises Le projet mit ordre à cela en accordant par spécialités des augmentations régulières proportionnelles tous les deux ans.

Enfin, et c'est peut-être la satisfaction la plus importante accordée par la charte nouvelle aux ouvriers des chemins de fer de l'Etal , le projet élaboré par M. Millerand assurait à tous les ouvriers une indemnité de résidence égale à celle dont bénéficiaient les agents. La mesure avait un effet rétroactif qui assura à tous les intéressés un rappel d'indemnité pour les premiers mois de 1910.

uv INTRODUCTION

Il convient d'ailleurs d'observer que le avantages accordés par le projet ne suppri-| maient aucuu des bénéfices spéciaux qu' peuvent réaliser notamment les ouvriers quî travaillent aux pièces, bénéfices qu'ils on comme par le passé la faculté de se procurer.^ Mais M. Millerand ne voulut pas rendre défi nilif ce projet avant d'avoir l'opinion des inté ressés. Communication fut donc donnée du^ projet de statut aux soixante-quatre délégués représentant les ouvriers du réseau. Huit jours après l'envoi du document les délégués étaient appelés à formuler leurs observations. L'ac-j cord intervenait aussitôt, et, quelques jours plus tard, le nouveau statul, revêtu de laj signature ministérielle, entrait en vigueub avec effet rétroactif au l"" janvier 1910.

M. Millerand n'avait d'ailleurs pas modifi dans un sens moins favorable la conditio des agents. C'est sur son initiative que fu élaborée et mise en application au 1" no vembre 1909 la nouvelle échelle de traite ments, qui relevait dans une proportion appré ciable la situation des agents, à quelque caté gorie qu'ils appartinssent. Cette nouvell échelle entraînait, on l'imagine aisément, un forte augmentation de dépenses.

Les indemnités de résidence, qui ont au

INTRODUCTION lv

yeux des agents et des ouvriers une si légitime importance, reçurent également des augmentations considérables. Pour en faire apprécier la valeur, il aura suffi de rappeler que de 1908 à 1909 on ne les avait élevées globalement, pour les seuls agents des deux réseaux, que de 175.000 francs, tandis que, de 1909 à 1910, elles montaient de plus d'un million pour le réseau de FÉlal, et de 0. 268.000 francs pour l'ancien réseau de rOuest. Les indemnités de résidence des ouvriers étaient d'ailleurs accrues en même temps et dans de fortes proportions.

Bien d'autres mesures furent prises à l'égard des agents par M. iVlillerand. Elles n'allaient pas seulement relever matériellement la situation des intéressés, mais leur apporter aussi des garanties d'indépendance et de justice professionnelles et de stabilité : n'est-ce pas le cas, par exemple, de toutes les décisions qui ont assuré la représentation du personnel des agents, comme des ouvriers, au sein d'un grand nombre de conseils et de commissions du réseau : Commissions régionales, Commissions de classement, Conseil d'enquête, Commission de réforme, Comité de la caisse des retraites, etc.? Et nous ne signalons pas même ici, puisque nous en avons

Lvi INTRODUCTION

parlé ailleurs, l'inslitution des délégués du* personnel auprès de la direction.

On sait enfin avec quelle persistance les cheminots demandaient le salaire minimum' de 5 francs par jour. Il n'est pas de réunion corporative qui n'ait donné à ce vœu unanime i l'occasion de se produire, pas de manifestation où celte satisfaction n'ait été vivement réclamée. M. Millerand a pensé qu'à cet égard encore le réseau de l'État devait montrer l'exemple aux autres Compagnies. Et puisque ce minimum de 5 francs par jour avait été; accordé par la Ville de Paris aux travailleurs municipaux, puisque M. Millerand lui-même, l'avait, dès 1900, donné aux ouvriers des Postes, Télégraphes et Téléphones, en résidence à Paris, il n'était que juste d'en user ainsi avec les travailleurs des voies ferrées de l'Etat, également en résidence à Paris.

Comme suite aux déclarations que M. Millerand avait faites à la Chamiore et à la Commission du budget, la direction de l'État portait à la connaissance de son personnel que des mesures venaient d'être prises qui avaient pour effet d'étendre le salaire minimum de 5 francs par journée effective de travail à toutes les catégories d'agents. Cette décision qui devait causer une grande satisfaction au

INTRODUCTION lvii

personnel avait un effet rétroactif au 1" janvier 1910. Une vérification des salaires touchés jusque-là fut faite, et il fut entendu que si la rémunération totale était finalement inférieure à 5 francs par journée effective de travail, le réseau compléterait la différence par le versement à l'intéressé d'une allocation complémentaire.

M. Millerand considéra que la période d'élaboration et de négociations était terminée et qu'il ne restait plus qu'à appliquer dans son esprit et dans sa lettre le statut accepté de tous. Dès lors aussi l'agitation qui s'était manifestée un peu partout devait prendre fin, puisque satisfaction était largement donnée à tous.

C'est dans ce but, pour répandre parmi tout le personnel ces fermes appels au respect de la discipline, que M. Millerand accomplit, en mai, le voyage d'études sur la portée duquel il nous faut insister. Déjà, le 14 mai, quelques jours avant son départ, M. Millerand, examinant à la gare Saint-Lazare le projet d'électrification des lignes de banlieue, avait reçu les chefs des divers services et les délégués élus du personnel. A ces derniers, il avait dit « que la période préparatoire d'organisation du personnel et d'élaboration du statut devait être considérée comme terminée et qu'il n'y

Lviii INTRODUCTION

avait plus qu'à appliquer les règles établies ». Il ajoutait qu'il attendait du personnel '< l'acceptation intelligente et volontaire des règles de la discipline ».

Quelques jours plus tard, M. Millerand entreprenait sur rOuest-État le voyage d'études prévu.

Les travaux ou les projets qu'allait avoir à examiner en cours de route le ministre des Travaux publics étaient particulièrement nombreux et importants. On ne saurait les relever dans le détail. Il suffira de signaler les plus | notoires. A Sotteville, où les chemins de fer J de l'Élat possèdent des ateliers qui rendent | beaucoup de services, on prévoyait d'assez | grands travaux, et notamment la construc-/| tion d'un nouvel atelier de petit entretien.

On avait également décidé de reconstruire, en amont de Rouen, le viaduc d'Eauplet. Soit S une dépense globale de 4 millions. Pour la gare même et le port de Rouen, tout un programme de gros travaux avait été élaboré, qui entraînait notamment la reconstruction de la gare. De même, plusieurs projets avaient été arrêtés qui doivent pourvoir la gare maritime de Dieppe de voies nouvelles et de tout un outillage reconnu indispensable. A la gare maritime et au port du Havre, le

INTRODUCTION lix

ministre allait examiner d'autres projets tendant à établir tout un système de voies nouvelles. A Caen, on devait l'entretenir de la nécessité d'un nouveau raccordement maritime, prévu en raison du développement pris par les services maritimes de Caen, el, en particulier, de l'accroissement continu du tonnage du port.

Presque partout, d'ailleurs, sur les points importants du réseau, des travaux étaient prévus, dont on allait soumettre les plans à l'approbation ministérielle. A Cherbourg, à FoUigny, à Dol, et en particulier au Mans où l'on se propose d'exécuter un certain nombre de travaux importants dont la dépense est évaluée à U millions.

En même temps qu'il allait étudier sur place tous ces plans et tous ces projets, M. Millerand se proposait aussi de prendre contact avec le personnel, pour le haranguer et l'éclairer désormais sur ses devoirs et ses responsabilités.

A Rouen, notamment, sa rencontre avec les représentants élus du personnel l'amenait à' déclarer de la manière la plus nette que l'ère des controverses était finie et qu'il ne fallait plus songer dorénavant qu'à se mettre au travail.

Lx L\TRODUCTION

« Ce statut qui doit vous régir est arrêté ; pendant quelques mois il y a eu un certain flottement. Quoi d'étonnanl à cela, puisqu'il s'agissait de faire passer d'un régime dans un autre un personnel formant une armée de cinquante mille hommes? Mais c'est précisément parce qu'il s'agit d'une nombreuse armée qu'une discipline étroite s'impose.

(( Le réseau de l'État est le modèle des autres réseaux par le souci qu'il prend de son personnel. Mais il faut que vous nous prêtiez votre bienveillant concours. 11 n'y a pas une œuvre humaine qui puisse réussir si elle ne rencontre des collaborateurs dévoués. Vous serez ceux-là. »

Plus loin, tandis qu'il allait examiner les travaux en cours au Havre, à Cherbourg, à Caen, à Rennes, au Mans, chaque fois qu'il se trouvait en présence du personnel, les mêmes exhortations devaient revenir sur ses lèvres.

Ainsi la méthode suivie par M. Millerand à l'égard du personnel placé sous ses ordres ressort des faits avec une clarté singulière. Ce que le ministre a voulu faire, aussi bien pour les cheminots que pour les postiers de l'Élat, c'est leur assurer des garanlies de justice et de sécurité, en même lemps que leur

INTRODUCTION lxi

permettre de se faire entendre, sur toutes les questions professionnelles, par l'intermédiaire des délégués qu'ils ont élus. Enfin, en instituant ce statut précis et réglé dans ses moindres détails, M. Millerand avait eu un autre but : mettre un terme, en les rendant inutiles dans leur objet même, aux interventions si fréquentes des membres du Parlement.

Tout le temps qu'il devait demeurer par la suite au pouvoir, M. Millerand tint la main à ce que l'esprit comme la lettre du statut donné aux agents et ouvriers du réseau de l'État fussent observés, compris, appréciés par ceux-ci. Le ministre servait ainsi les intérêts du personnel et du public, « en reconnaissant à l'un les droits que lui créent ses devoirs envers l'autre ».

M. Millerand et les Compagnies de chemins de fer.

Ce n'était pas seulement de la gestion supérieure du réseau de l'État que le ministre se trouvait chargé, mais aussi de Texamen de toutes les mesures d'ordre général inléressant le personnel et l'exploitation de toutes les autres voies ferrées.

Tandis qu'il se préoccupait de réorganiser

Lxn INTRODUCTION

et les conditions d'exploitation du réseau de l'État, et les conditions de travail du personnel, le ministre des Travaux publics allait se trouver, à plusieurs reprises, en présence d'accidents graves qui exigeaient de sa part une recherche rigoureuse des responsabilités. De ce nombre fut le déraillement des Moulineaux, où deux agents de la Compagnie trouvèrent la mort, et dont la responsabilité remonte au mécanicien. Le 18 juin, c'était la catastrophe de Villepreux qu'on avait à déplorer. On relevait 20 cadavres et 51 blessés. En même temps qu'il se rendait au chevet de ces derniers, pour les réconforter, M. Millerand prescrivait une sévère enquête qui aboutissait enfin à la découverte des culpabilités.

Le 10 septembre 1910, le déraillement d'un train à Bernay provoquait un très grave accident qui faisait 19 \ictimes. On ne comptait pas moins de 77 blessés. La cause de la catastrophe parut résider dans un excès de] vitesse. M. Millerand réunit d'urgence le service du contrôle, auquel il prescrivit de se renseigner sur les points vulnérables de la voie ferrée sur cette même ligne. Des instructions étaient en même temps données pour qu'aucun excès de vitesse ne fût plus

INTRODUCTION Lxiil

permis. Et le ministre, quelques mois plus tard, apportait les précisions désirables, à la Chambre, en réponse à l'interpellation de M. Camille Fouquet.

Un peu plus tard, se produisait à Sablé un tamponnement qui faisait 29 blessés.

Enfin, sur l'ancien réseau de l'Etat, c'était le 14 août, l'efîroyable accident de Saujon. Un train de plaisir, bondé de voyageurs, avait pris en écharpe un autre convoi, en gare de Saujon. Cinq wagons avaient été télescopés. On compta 36 morts et une soixantaine de blessés. La responsabilité de la catastrophe paraissait incomber à l'aiguilleur. Dès la première nouvelle de l'accident, M. Millerand se rendait aussitôt à Saujon. Il pénétrait, dès son arrivée, dans la chapelle ardente, visitait les blessés et commençait lui-même l'enquête.

En même temps, M. Millerand examinait avec le concours des ingénieurs tous les problèmes techniques mis à l'étude, et dont la solution intéressait au premier chef la sécurité des voyageurs et du personnel. C'est ainsi qu'il suivait de près les recherches auxquelles donnait lieu la question si importante de l'attelage automatique des trains. 11 adressait aux administrateurs des Compagnies de chemins de fer des circulaires qui prescrivaient.

Lxiv INTRODUCTION

les unes des mesures d'hygiène, les aulres des mesures de précaution, telle, par exemple, celle qui invitait les Compagnies à utiliser les progrès faits en matière d'éclairage des roules par l'automobilisme pour accroître l'intensité lumineuse des signaux de nuit sur les voies ferrées. Une autre fois, enfin, c'était pour répondre aux doléances des commerçants intéressés, la nomination d'une commission extra-parlementaire chargée de rechercher les améliorations qui pourraient être apportées aux conditions dans lesquelles sont effectués les transports de denrées alimentaires.

En décembre 1909, il demandait aux Compagnies de chemins de fer d'organiser, à l'exemple de ce qui se passait sur l'État, des réunions périodiques des chefs de service avec des délégués élus des agents et ouvriers des chemins de fer, « pour l'examen de toutes les questions ayant trait à l'application des dispositions législatives ou réglementaires concernant le travail du personnel ». Peu de temps après, les Compagnies faisaient connaître au ministre qu'elles acceptaient d'orga-? niser ces réunions périodiques.

En même temps qu'il recevait à toute; moment des délégations du personnel et qu'il;

INTRODUCTION lxv

s'entretenait avec elles des questions qui leur tenaient le plus à cœur, notamment de la réglementation du travail, du droit dégrève, de la rétroactivité des retraites, M. Millerand se faisait à maintes reprises le défenseur de leurs intérêts ou l'interprète de leurs revendications auprès des Compagnies. Tantôt il insistait auprès de la Compagnie du Nord pour obtenir d'elle l'amélioration des conditions du travail des mécaniciens et chauffeurs ; tantôt il usait de tout son pouvoir pour apaiser les conflits qui mettaient aux prises les Compagnies et leurs agents, comme dans la grève des Chemins de fer du Sud.

La grève des Chemins de fer.

De tous les événements qui ont marqué le ministère de M. Millerand, de tous les conflits avec lesquels il s'est brusquement trouvé' aux prises, voici sans conteste le plus fameux et le plus grave, celui qui eût pu entraîner pour ce pays une crise économique redoutable et que des incidents douloureux et dramatiques eussent pu rendre à jamais déplorable, si le Gouvernement et particulièrement le président du Conseil et le ministre des Travaux publics n'en avaient énergiquemenl amené la

Lxvi INTRODUCTION

solution. Quand le recul des années auri^ permis d'envisager dans leur précision ej leur soudaineté les circonstances qui carac! térisent l'essai de grève générale tenté pâl les cheminots, on saisira nettement tout c qu'il a fallu de fermeté, d'énergie, de for d'âme et de dévouement au jjien publi pour faire front à cette mobilisation révi lutionnaire, prendre toutes les mesures salut public que comportait une situalion sani exemple, assurer, selon les possibilités par des moyens de fortune, fatalement pr^ caires, la vie économique de la nation, mai tenir enfin, en regard d'une corporati ouvrière qui menaçait les intérêts vitaux pays, le principe d'autorité de l'Etat et s^ droits à protéger l'ensemble de la populati contre les conséquences des gestes d'une cat gorie de travailleurs.

Aux premiers jours d'octobre 1910, M. Mi lerand avait de nouveau parcouru une pa du réseau de l'État. A Charires, à Tours, Chinon, à Saintes, il avait renouvelé lei déclarations faites d'autre part, au mois d mai, invitant partout le personnel de l'Eti à prendre conscience des devoirs « corolJairei de ses droits ». « A l'heure où je parle, disaî M. Millerand, vous avez un statut que j'appe

INTRODUCTION lxvii

lerais définitif si nous n'en espérions pas l'amélioration un jour. »

A Tours, le ministre s'exprimait en ces termes :

« Nous voulons que les travailleurs pren- « nent chaque jour davantage conscience de « leurs droits et de leurs devoirs, qu'ils puisce sent, par le jeu naturel d'une organisation « arrêtée d'avance, converser avec ceux qui « sont à leur tête; c'est par cette entente que (( nous pouvons espérer obtenir les résultats « que nous avons promis. »

A Saintes, une réception importante faisait ressortir la confiance qui caractérisait les rapports du personnel de l'ancien réseau de l'État et du ministre des Travaux publics. Deux mille cheminots acclamaient les paroles de M. Millerand. Le Ministre faisait connaître ses intentions de déposer sur le bureau le la Chambre un projet de loi sur la conciliation et l'arbitrage.

Cependant, malgré que M. Millerand s'efforçât sans relâche à préciser devant les intéressés leurs droits et leurs responsabilités, une agitation prévalait par ailleurs dans les rangs du personnel des autres réseaux. Tout un mouvement, mené par une minorité révolutionnaire, et auquel des réunions, des

Lxviii INTRODUCTION

meetings, des appels prodigués de toutes parts allaient donner de jour en jour plus de consistance, gagnait les diverses catégories de cheminots.

Au Congrès d'Epinal, qui avait groupé les << agents de l'Est, l'avantage élait demeuré, après de longs et violents débats, aux réfor- | mistes, qui avaient aussitôt décidé de faire auprès des pouvoirs publics une démarche tendant à obtenir d'eux qu'ils insistassent auprès de la Compagnie pour que satisfaction fût donnée aux revendications des cheminots. Ceux-ci désiraient vivement qu'une entrevue eût lieu sous la présidence du président du Conseil et du ministre des Travaux publics entre eux et les représentants de toutes les Compagnies. Ils auraient alors soumis à l'examen de ces derniers le cahier de leurs revendications. C'est précisément là l'intention dont ils firent part, le 6 octobre, à MM. Briand et Millerand. Mais, malgré l'intervention énergique du président du Conseil et du ministre des Travaux publics, les Compagnies se refusèrent à accepter le principe de la conférence demandée par les cheminots. Elles déclaraient qu'ayant chacune des intérêts divers, particuliers, il ne pouvait être question d'un débat commun. Le président

INTRODUCTION lxix

du Conseil dut faire connaître cette réponse aux cheminots; il les assurait en même temps de son intention d'insister à nouveau auprès des Compagnies, mais sans leur laisser grand espoir de faire revenir celles-ci sur leur décision. Il ajoutait que le Gouvernement demeurait à la disposition du personnel pour transmettre ses revendications aux Compagnies. Les délégués s'en revinrent auprès de leurs mandants. Ceux-ci conçurent un vif ressentiment de l'échec d'une négociation dont ils n'avaient admis déjà le principe qu'à contre-cœur. Et dès lors on parla plus ouvertement de la grève.

L'agitation devait, les jours suivants, donner lieu sur le réseau du Nord, où les esprits semblaient particulièrement tendus, à des manifestations significatives. Ces manifestations furent la cause, l'origine de ce mouvement de grève. Le Syndicat national des chemins de fer ne soutint que faiblement d'abord ces grèves isolées, partielles, décidées avant qu'une action générale eût pu être résolue. Puis, contraint de jeter toutes ses forces dans cette lutte mal commencée, il se résigna à intervenir.

Déjà, en effet, dans le courant de septembre, une grève avait éclaté parmi les

Lxx INTRODUCTION

ouvriers des dépôts de Tergnier. Enfin, le 8 octobre, un millier d'ouvriers coketiers et monteurs quittaient le travail dans les dépôts de la Chapelle et de la Plaine-Saint- Denis qui appartiennent, comme Tergnier, à la Compagnie du Nord. Tergnier, prévenu de cette résolution, décidait du même coup de recommencer la grève. Coketiers, monteurs, nettoyeurs, ouvriers des ateliers, se plaignaient qu'on leur eût supprimé des heures supplémentaires et qu'on n'eût accordé qu'une augmentation de salaire fort insuffisante en regard de celle qu'ils réclamaient. Dans le même moment, une certaine agitation se faisait jour parmi le personnel des autres réseaux. Des meetings groupaient çà et là des agents du P.-L.-M. et du P.-O. A Toulouse, les cheminots du Midi réclamaient, dans un Congrès, l'unification du salaire et les « cent sous ».

La surexcitation qui s'était manifestée chez les monteurs et les ouvriers des dépôts du Nord gagnait bientôt une grande partie du personnel du réseau, et, le 10 octobre, après une journée d'attente, deux mille cheminots du Nord, réunis à la Bourse du Travail/ votaient la grève pour Paris. Des messagers quittaient aussitôt la réunion pour gagner les

INTRODUCTION lxxi

grandes localités du réseau du Nord et essayer ainsi de généraliser le mouvement. Les grévistes marquaient en même temps leur intention très nette de poursuivre malgré tout leur mouvement, même s'ils n'étaient pas soutenus par le Syndicat national des chemins de fer. Ils avaient d'ailleurs adopté, à l'issue de la réunion, un ordre du jour, destiné dans leur pensée à impressionner les agents des autres réseaux.

Dès que la nouvelle fut connue au ministère de l'Intérieur, des instructions, depuis longtemps prévues au cas d'une grève des chemins de fer, furent télégraphiées aux préfets des départements traversés parle réseau du Nord, et l'on prit aussitôt toutes les dispositions utiles à la protection des gares et des voies ferrées. En même temps M. Millerand arrêtait toutes les mesures qu'exigeaient l'acheminement des correspondances et les services postaux.

Dès lors les événements se précipitent avec une rapidité singulière. Le 12 au soir, les cheminots de l'Ouest-Etat décrètent à leur tour la grève générale du réseau, par solidarité. Le Comité central de grève fait, en même temps, afficher sur les murs un violent placard, où il tente de justifier le mouve-

Lxxii INTRODUCTION

ment. 11 s'en prend aux gouvernants, qu'il accuse de n'avoir pas fait pression sur les Compagnies et, entre autres griefs, d'avoir amputé la loi Berteaux-Rabier-Jaurès, sur les retraites des ouvriers et employés des chemins de fer, des clauses les plus favorables au personnel. Etfets prévus de cette surexcitation : on signale, en maints endroits, nolammentà Tergnier, des actes violents desabotage.

C'est alors que le Gouvernement prend d'urgence les mesures que comporte une situation aussi grave, et qu'il décide notamment de publier un décret d'organisation militaire qui rappellera dans le rang, sous peine des sanctions légales, les employés de chemins de fer mobilisables. La note que voici, communiquée à l'issue du Conseil des ministres, fait connaître d'une manière précise l'attitude qu'adoptèrent, d'un commun accord, M. Briand et M. Millerand :

<( Le président du Conseil et le ministre des Travaux publics ont mis le Conseil au courant de la situation créée par la grève du chemin de fer du Nord. Ils ont déclaré qu'elle avait éclaté inopinément, dans des conditions tout à fait anormales et que rien ne pouvait faire supposer, étant donné que quelques jours au()aravant les délégués delà Fédération

INTRODUCTION lxxiii

de chauffeurs et mécaniciens des chemins de fer et du Syndicat national avaient été reçus au Ministère de l'Intérieur, et que le président du Conseil et le ministre des Travaux publics " s'étaient mis à leur disposition pour transmettre aux Compagnies leurs réclamations, recevoir de celles-ci leurs réponses, et dans le cas d'objection sur certains points les faire tenir aux représentants du personnel.

« Celte procédure avait été acceptée par les , délégués. Ceux-ci devaient faire connaître le détail de leurs réclamations, et il semblait certain qu'ainsi engagés d'une manière conciliante les pourparlers devaient aboutir à des solutions pacifiques. Le président du Conseil a expHqué que, déclarée sur un seul réseau et d'une manière aussi imprévue, la grève avait, à ses yeux, un caractère plutôt politique et révolutionnaire que professionnel.

« La majeure partie du personnel y est certainement hostile. Pour l'entraîner, ceux qui sont à la tète du mouvement seml^lent déterminés à recourir à des moyens de violences et à user de procédés d'intimi- , dation. »

La note indique ensuite quelles mesures de protection a prises le Gouvernement, comment il va réprimer les actes de sabotage,

Lxxiv INTRODUCTION

comment il organise certains grands services, notamment ceux de la poste.

En même temps le décret de militarisation était promulgué et, à partir de ce 13 octobre, les employés touchés par l'ordre d'appel devenaient des réservistes justiciables du Conseil de guerre.

Cependant la grève semblait, au même moment, gagner les autres réseaux. Tandis que le mouvement, décidé la veille surl'Ouest- Etat, devenait effectif à Saint-Lazare, le 13 octobre à midi, sans toucher toutefois , Montparnasse, où les départs se faisaient ré-% gulièrement, la grève était également votée quelques heures plus tard sur le P.-L.-M. et, par différents groupes de cheminots, sur les réseaux de l'Est et du P.-O. Montparnasse, qui avait normalement fonctionné, s'arrêtait à son tour. Une perturbation profonde allait s'ensuivre. La banlieue était isolée delà capitale. Les approvisionnements de Normandie subissaient des retards considérables, et les relations avec l'Angleterre devenaient presque impossibles. Loin de s'apaiser, les esprits paraissaients'exaspérerdavantage. Une affiche fut placardée parles soins du Comité de grève, qui engageait les cheminots à ne pas répondre à l'ordre de mobilisation et à continuer la grève.

LXTRODLCTION lxxv

De nouvelles révocations prononcées par la Compagnie du Nord portèrent au paroxysme l'agitation.

Mais ce mouvement révolutionnaire' ne devait ni modifier ni atténuer la résolution qu'avaient prise le président du Conseil et le ministre des Travaux publics de rétablir l'ordre et d'assurer, au nom de l'intérêt général, le fonctionnement des services publics.

Et le président du Conseil, qualifiant la grève d'entreprise criminelle, déclarait le Gouvernement bien résolu à protéger la liberté du travail par tous les moyens. Le parquet lançait en même temps une centaine de mandats d'arrêt contre des cheminots plus particulièrement visés par l'article 17 de la loi de 1845 sur les chemins de fer, qui prévoit des' sanctions contre tous ceux qui auront, dans des réunions, engagé leurs auditeurs à entraver ou à arrêter la marche des trains. Vingt-deux arrestations de militants connus, parmi lesquels Renault, Toffin, Le Guennic, Bidegarray, étaient ainsi effectuées aux bureaux de l'Humanité.

M. Millerand assumait de son côté la tâche d'assurer, au milieu de cette désorganisation générale, la circulation des trains sur les grandes lignes, ainsi que les communications

Lxxvi INTUODUCTION

postales. A cet effet, il réunissait au ministère des Travaux publics, chaque matin, tous les directeurs des Compagnies de chemins de fer et se concertait avec eux sur les conditions dans lesquelles il convenait d'utihser les moyens d'exploitation qui leur restaient. C'est à ces mesures que le pays dut de ne pas voir suspendre complètement sa vie économique. Malgré les sal^otages qui s'étaient faits alors bien plus nombreux, aucun réseau ne demeura, aux pires jours de la grève, complètement immobilisé. Et l'on put assurer, dans les deux sens, la circulation de quelques trains. Quant à l'acheminement des correspondances, il ne devait subir aucun préjudice sensible du fait de la grève, et cela grâce aux mesures dont nous avons déjà parlé. Les services par automobiles fonctionnaient dans un grand nombre de directions. Le télégraphe, beaucoup plus chargé qu'à l'ordinaire, écoulait cependant sans retard une grande quantité de dépêches. Quelques lignes téléphoniques seulement étaient interrompues.

La fermeté du Gouvernement, les services de fortune partout organisés sous l'impulsion du ministère des Travaux publics, l'impression profonde causée par le décret de militarisation que la grande majorité des grévistes se

INTRODUCTION Lxxvn

souciait bien peu d'enfreindre allaient provoquer chez les cheminots des dispositions d'esprit nouvelles. Le Comité de grève, qui avait jusque-là si vivement représenté la résolution des cheminots de ne plus discuter avec les pouvoirs publics, adressait le 13 octobre au président du Conseil une lettre oià il affirmait, malgré la grève <( où les employés de chemins de fer ne se reconnaissent pas de responsabilités » leur désir de reprendre les négociations avec les Compagnies. Dans sa réponse le président du Conseil indiquait que le « Gouvernement resterait toujours ouvert à toutes les tentatives de conciliation du personnel dansle but d'une solution amiable )>. Cet échange de vues, qui indiquait une détente chez les grévistes, allait être aussitôt suivi d'une reprise sensible du travail. Dès le lendemain, la situation s'améliorait notablement sur le Nord. Sur l'Orléans elle était normale. Sur le P.-L.-M., elle le redevenait. De même sur l'Est. Ce même jour, la gare des Invalides et la gare Saint-Lazare étaient rouvertes au public.

Sur une démarche nouvelle du Comité de grève demandant à reprendre les pourparlers, le Conseil des ministres décidait de confirmer la procédure de négociations que le président

Lxxviii INTRODUCTION

du Conseil avait précédemment suggérée au Syndicat national et à la Fédération des chaufTeurs, lors de l'entrevue avec les délégués, en présence de M. iMillerand. Cette i procédure consistait à transmettre aux Com- ' pagnies les réclamations précises du personnel, à communiquer aux intéressés les | réponses, à recevoir les objections, et à aider ainsi à la recherche de solutions satisfaisantes. M. Millerand, d'ailleurs, n'avait pas attendu que le personnel parût disposé à accepter cette manière de faire. Il ne cessait de discuter avec les représentants des Compagnies au sujet des mesures à prendre en faveur des fe employés et des ouvriers. Comme il s'était montré résolu à ne pas tolérer la désorganisation des services pubhcs et la négation de l'autorité nécessaire, il n'avait, à aucun moment, suspendu ses démarches conciliantes auprès des Compagnies, décidé à ne pas faire peser surl'ensembledes cheminots les responsabilités encourues par quelques-uns. Et, au même moment, afin de supprimer dans l'avenir les risques de nouveaux conflits, M . Millerand informait ses collègues du Cabinet ; de son intention de déposer, à la rentrée des'] Chambres, le projet de loi sur « le règlement; des différends collectifs du travail dans les"

INTRODUCTION lxxix

réseaux de chemins de fer d'intérêt général ».

Enfin, le minisire des Travaux publics devait aboutir, dans cette œuvre d'entente, à un résultat qui allait apporter une satisfaction, tant de fois réclamée, aux cheminots et accentuer du même coup la détente commencée. Le 15 octobre 1910, au cours de la conférence quotidienne qu'il avait avec les directeurs des réseaux, il obtenait du P.-L.-M. et de l'Est l'assurance qu'au T'" janvier 1911 les employés et ouvriers en résidence à Paris auraient le salaire minimum de 5 francs par journée effective de travail. Cette mesure, que M. Millerand avait fait accorder quelques mois auparavant au personnel parisien de l'Étal, que le Nord et l'Orléans avaient également déjà mise en application, il la faisait ainsi étendre à tous les cheminots sans exception résidant à Paris.

Ce geste devait, pour une très large part, apaiser les ressentiments et les rancunes, et le ministère des Travaux publics pouvait un peu plus lard annoncer que la grève était virtuellement terminée. On ne devait plus avoir à déplorer que quelques sabotages isolés, dernières manifestations d'un mouvement abandonné de tous.

Mais le minisire ne devait pas s'en tenir là.

Lxxx liNTRODUGTION

Il estimait que ramélioration de la condition des travailleurs de chemins de fer était une œuvre de longue haleine, qu'il convenait de poursuivre progressivement et sans relâche. C'est dans ce but qu'il invitait au même moment les directeurs des réseaux à lui communiquer d'urgence l'état des sommes dépensées dans la dernière période décennale en améliorations du sort du personnel et notamment en augmentations de salaires. Ces renseignements devaient servir, dans la pensée de M. Millerand, à l'élaboration d'un plan méthodique d'améliorations à réaliser, dans les années suivantes^, en faveur du personnel. Enfin, sur les indications du ministre, les directeurs des réseaux décidaient de porter par voie de circulaire à la connaissance de leurs employés et ouvriers les améliorations en voie de réalisation ou décidées. Il était entendu que le personnel serait naturellement admis, soit individuellement, soit par l'intermédiaire des délégués élus, précédemment , institués sur la demande de M. Millerand, à présenter toutes ses observations.

La répercussion bienfaisante de .l'action du ministre des Travaux publics ne devait pas se faire attendre. Le 17 octobre, la situation était redevenue, à peu de chose près, ce

INTRODUCTION lxxxi

qu'elle était avant la grève. Cette crise, l'une des plus graves qu'ait connues le pays, qui pouvait eniraîner des désastres économiques, avait pris fin, conjurée à temps par un Gouvernement qui ne s'était pas montré moins soucieux dans ces redoutables conjonctures, du bien public que des intérêts des travailleurs.

Un grand débat s'engageait à la Chambre quelques jours plus lard ; le Parlement se trouvait appelé à dire nettement ce qu'il pensait de l'attitude du Gouvernement et de celle du ministre des Travaux publics, à couvrir ou à dénoncer les mesures prises dans l'intérêt du pays et des ouvriers euxmêmes. Et tout cela dépassait singulièrement les limites coutumières d'une discussion parlementaire. A la séance du 27 octobre, M. Millerand fit à la tribune de la Chambre un saisissant exposé des faits et de la crise. 11 précisa, avec autant de vigueur dans l'éloquence que de maîtrise dans la dialectique, les responsabilités des cheminots, leurs droits aussi, leurs devoirs, l'œuvre poursuivie en leur faveur par le Parlement français, celle, plus large encore, dont il devait hâter inlassablement la réaHsation. Quand le ministre regagna sa place au banc du Gouvernement, la Chambre, unanime,

Lxxxii INTRODUCTION

rapplaudissait, faisant siennes ces paroles de franchise, de confiance et d'énergie pronon- ] cées au nom du pays tout entier.

L'exposé de tous les faits qui ont marqué le second ministère de M. Millerand, le rappel des circonstances où se sont manifestées sa méthode et sa volonté, n'auront servi de rien s'ils n'ont pas fait ressortir ce qui est comme la synthèse de l'œuvre de cet homme d'État : l'unité dans l'action publique. Entre le jour 011 M. Millerand devenait le collaborateur de Waldeck-Rousseau et celui qui marque sa retraite du Cabinet Briand, on ne pourra relever qu'un ensemble de faits et de décisions qui sont comme l'application progressive et suivie à tous les ordres de préoccupalion, d'une même politique générale, invariable et précise. M. Millerand n'est donc revenu" au pouvoir que pour y continuer l'œuvre commencée, que pour en élargir les bases et les fins. D'ailleurs, aux yeux de l'artisan des retraites ouvrières, la puissance politique ne vaut en soi qu'autant qu'elle apporte les moyens de réaliser un programme cohérent et réfléchi. Elle ne saurait être aujourd'hui que la force

INTRODUCTION lxxxiii

qui permet Facte. Aussi bien M. Millerand, d'accord avec celte conception métaphysique du pouvoir parlementaire, n'a-t-il jamais voulu traduire son énergie politique autrement que par des actes, par des manifestations concrètes, par des réformes immédiates, précises, applicables au présent, inscrites aussitôt dans nos lois. On connaissait en lui déjà le législateur de la journée de dix heures, le metteur en œuvre de la loi surles accidents du travail, le promoteur de l'assistance aux vieillards, des retraites ouvrières, de l'arbitrage obligatoire, le pays savait enfin de M. Millerand qu'il était, pour une large part, l'artisan de , iiotre législation du travail; il ne lui aura pas désormais une moindre reconnaissance lorsqu'il envisagera l'œuvre accomplie, sous les mêmes inspirations, dans un autre ordre d'idées, par le ministre des Travaux publics. S'il a, en 1900, organisé le prolétariat administratif sous ses ordres, s'il a tenu la main à l'application des lois ouvrières qu'il avait fait voter, s'il a donné, notamment, aux ouvriers des postes les libertés syndicales, la journée de huit heures et le salaire minimum de 5 francs par journée effective de travail, il n'a pas fourni aux catégories ouvrières que le département des Travaux publics plaçait sous

Lxxxiv INÏHODUCTION

son autorité moins de témoignages de sa sollicitude. Aux postiers, il a donné, cette fois, une représenlalion régulière et permanente auprès de leurs chefs et du ministre, leur apportant ainsi le moyen de défendre par eux-mêmes leurs revendications professionnelles. En même temps il améliorait la situation, les traitements, l'avancement. Et, soucieux également des commodités du public, il préparait la transformation des services auxquels il projetait d'apporter tous les perfectionnements modernes. Aux cheminots du réseau racheté de l'Ouest, il assurait aussi une représentation professionnelle dont il allait bientôt faire étendre le bénéfice aux autres cheminots. Puis c'était un statut précis et libéral octroyé à tout le personnel employé et ouvrier de l'Ouest; enfin la pièce de cent sous donnée aux cheminots de l'Etat résidant à Paris, et, un peu plus tard, accordée au personnel parisien des autres Compagnies.

Bien des initiatives avaient en 1900 marqué le souci de M. Millerand, ministre du Commerce, de contribuer de toutes ses forces au développement économique du pays, à la mise en valeur de ses richesses. Tout ce qu'il n'avait pas eu le temps de réaliser alors, il le mit en œuvre pendant son séjour aux travaux

LMHODUCTION lxxxv

publics. Et si nos ports français, notamment, bénéficient bientôt de l'autonomie qu'ils attendent pour vivre librement et s'administrer eux-mêmes au mieux de leurs intérêts, c'est à M. Millerand, qui fit voter à la Chambre le projet de loi dont nous avons parlé, qu'ils le devront. Déjà, TOffice du tourisme est une de ses initiatives. Tous les grands travaux en projet ou en cours ont été inspectés et pressés par ses soins. Il a visité tous nos grands ports, attestant partout, grâce aux mesures immédiates et aux réformes qu'il mettait à l'étude, sa volonté de contribuer à donner au pays l'outillage puissant et moderne dont il doit être pourvu, s'il veut garder son rang, si rudement disputé, sur les marchés d'aujourd'hui. Partout, cette fois encore, M. Millerand a fait eiïort pour hâter la disparition de ces innombrables conflits du travail qu'il considère comme également désastreux pour les ouvriers, les patrons et la production nationale. Il n'a pas seulement démontré l'urgence d'introduire dans nos lois le projet de règlement amiable des différends collectifs du travail, qui porte la signature de Waldeck- Rousseau et la sienne, mais il n'a cessé au cours de ce ministère de préconiser cette politique de collaboration patronale et ou-

Lxxxvi INTRODUCTION

vrière dont la pratique loyale ne peut qu'écarter les conflits qui paralysent trop souvent nos industries. En même temps M. Millerand a toujours professé qu'il ne fallait pas seulement considérer les intérêts des travailleurs, mais s'adresser aussi à leur conscience. Quand une charte est établie qui règle pour une catégorie déterminée les rapports des employeurs et des employés, et les conditions du travail, elle institue du même coup entre les parties un véritable contrat synallagmatique dont toutes les obligations doivent être remplies. Aucun des contractants n'est au-dessus des stipulations qu'il a acceptées. Et pour M. Millerand, les ouvriers n'ont pas plus que les patrons le droit de se soustraire au respect du contrat. «. La France avant tout », a dit à plusieurs reprises M. Millerand, marquant ainsi qu'il n'était point, pour un homme d'État, d'entreprise qui ne dût d'abord servir la force matérielle et morale de la nation. Cette formule est dans son raccourci même toute la synthèse de la politique qu'a pratiquée, depuis plus de vingt-cinq ans, le ministre des Cabinets Waldeck-Rousseau et Briand. Politique singulièrement moderne, adaptée à révolution sociale comme aussi aux nécessités économiques du temps présent, politique d'expansion, de gran-

INTRODUCTION Lxxxvii

deur industrielle, d'organisation et d'entente des classes, qui, seule, peut apporter à l'âme et au sol français cette vitalité, cette jeunesse, cette énergie et cette prospérité aussi que nous avons tant admirées dans ces grandes démocraties d'Amérique, où marchent de pair la cohésion des forces ouvrières et le besoin général d'expansion impérialiste. M. Millerand dit : un pays riche d'abord, bien outillé, un pays faisant beaucoup d'affaires et de bonnes affaires; un pays faisant, « s'offrant»^ pourrait-on dire, des réformes sociales, devançant tous les autres peuples dans celte voie, un pays capable de donner, puisqu'il les gagne, les millions qu'il faut aux lois sociales, un peuple riche et généreux, des classes ouvrières unies, solidaires, organisées, participant à la prospérité nationale dont elles sont le meilleur artisan.

Cet intérêt supérieur de la vie et de la force française, M. 'Millerand l'a placé en tête de tous les autres. Faut-il rappeler l'énergie avec laquelle il a combattu, en des circonstances qu'on n'a pas oubliées, pour la réforme électorale? Dans ce discours fameux qu'il prononça au buffet de la gare de Lyon, en octobre 1909, quelques mois après son arrivée au ministère, M. iMillerand dénonçait

Lxxxviii INTRODUCTION

le système électoral que nous subissons. II instruisait, une fois encore, — mais cette fois au Gouvernement, — le procès du scrutin d'arrondissement, de ce mode étroit de cotation ' qui a tant de fois asservi à la masse des intérêts privés, de toutes les préoccupations mesquines et égoïstes des individus, l'intérêt du pays. Si, trop souvent, il n'a pas été possible en France de mener à bien de grands travaux, c'est qu'inspirés par des préoccupations de politique locale, nombre de représentants du Parlement ont récriminé contre les initiatives qui ne favorisaient pas leurs régions. Si, depuis tant d'années enfin que fonctionne en France le scrutin d'arrondissement, lapersonne du candidat a pris, aux yeux de l'électeur, plus d'importance que son individualité intellectuelle et morale, s'il n'y a plus de partis organisés ni déprogrammes précis, la faute en est à un régime qui fait trop souvent de l'élu le représentant soumis de l'électeur. C'est contre cet état de choses que M. Millerand, au pouvoir comme au Parlement, n'a cessé de s'élever avec une franchise et une énergie qui n'ont pas peu contribué à provoquer à travers le pays ce mouvement unanime en faveur d'une réforme à laquelle sont si fortement attachées les destinées mêmes de la nation. Un

INTRODUCTION lxxxix

an avant qu'il ne prît le ministère des Travaux publics, M. Millerand avait, au cours d'une conférence à Bordeaux, déjà instruit le procès du scrutin d'arrondissement et montré que nulle œuvre n'était plus nécessaire que celle qui devait instaurer un régime nouveau. Lorsqu'il prit part aux premiers conseils qui précédèrent la formation du Cabinet Briand, il affirma sur ces mêmes points ses opinions intangibles, déclarant en outre qu'il ne cesserait de se montrer un partisan résolu de cette grande réforme, même dans le cas où il devrait, au moment d'un vote, se séparer, dans le scrutin, de ses collègues du Cabinet. Cette situation, qu'il avait prévue, ne devait pas tarder à se produire; la réforme électorale, l'abolition ou le maintien du scrutin d'arrondissement, la question de la représentation proportionnelle provoquèrent à la Chambre un grand débat dans le courant de novembre 1909. Dans tous les scrutins auxquels donna lieu la discussion, le ministre des Travaux publics s'abstint, alors que ses collègues du Cabinet se prononçaient contre la réforme électorale. Le vote final eut lieu sur lequel M. Briand posa la question de confiance. M. Millerand s'abstint également, seul de tous les membres du Cabinet. Cette

xc INTRODUCTION

altitude eut sur le Parlement et sur Topinion publique un retentissement considérable. Une conviction qui s'affirmait avec tant d'éclat et de vigueur n'apportait pas seulement le témoignage d'une foi profonde dans l'utilité nationale d'une grande réforme ; elle marquait aussi, une fois de plus, l'une des forces de l'homme d'État qu'est M. Millerand : le caractère.

A nul autre, semble-t-il, il n'en a fallu davantage. C'est que M. Millerand, en effet, n'a jamais voulu faire de politique en « soi », pourrait-on dire, mais seulement une politique de résultats, pour laquelle il faut un programme économique et social précis et des convictions certaines. Au ministère du Commerce, en 1900, il a accompli toute une œuvre féconde. Il en avait au pa'éalable mesuré la portée exacte, les charges, les conséquences sociales. Il savait oii il voulait aller. Il n'a pas, il n'a jamais dépassé le but; il n'est jamais non plus demeuré en deçà. L'un des dons les plus sûrs de M. Millerand c'est, en effet, la proportion des résultats acquis à l'effort donné. Le passage de M. Millerand aux Travaux publics fut-il moins fertile en résultats? Il a, selon son habitude, tenu tous les engagements qu'il a pris. Un statut aux pos-

INTRODUCTION xci

tiers, un statut aux cheminots, la pièce de cent sous au minimum à tous les employés et ouvriers des chemins de fer à Paris : voilà quelques-unes des réalisations qu'il a laissées après lui. Sa force politique, sa situation devant le pays sont tout entières dans les résultais dont il jalonne son action, dans cette sorte de puissance créatrice qui paraît être la forme même de son individualité.

M. Millerand a combattu toutes les politiques sectaires, fondées sur les querelles de croyances, toutes les agitations qui ne reposent que sur la tyrannie de la conscience des individus, tout cet anticléricalisme obsédant oii se résorbent les fièvres politiques de nos provinces. Il a flétri cette politique haineuse d'individus à individus, qui n'exploite que les ambitions, les égoïsmes et les colères. Personne n'a oublié avec quelle âpreté il a instruit à la tribune de la Chambre le procès d'un régime qui livrait la France aux pires agitations, à la plus détestable démagogie. Ce courage lui a valu les atlaques les plus basses, les plus ignominieuses. Il a suffi à M. Millerand de paraître et de parler pour qu'il ne demeurât à ses adversaires que la honte d'avoir voulu le souiller. Sa seule personne morale, à défaut de son œuvre, était là

xcii INTRODUCTION

pour le défendre, si l'on avait, un instant, pu prendre ces colères autrement que comme des injures.

En regard de tant de luttes stériles, en face de toutes ces querelles qui énervent la nation et l'exténuent, M. Millerand a défendu une politique de paix sociale. 11 l'a servie, tout au long d'une carrière dont la démocratie se rappelle avec gratitude les efforts et les succès. Son œuvre, il semble qu'on pourrait la définir ainsi : des actes, enchaînés, continus, dans le sens du progrès social et de la grandeur française.

Le 28 février 1909, le cercle républicain de Versailles (cercle Albert Joly) fêtait l'anniversaire de la République lie 1848, par un banquet sous la présidence de M. Henri Brisson, président de la Chambre des députés.

A l'issue de ce banciuct, auquel assistaient MM. Berteaux, député, vice-président de la Chambre: Ferdinand-Dreyfus, Aimond, Poirson, sénateurs; Dalimier, député; Autrand, |iiéfet de Seine-et-Oise : Périllier, Emile Bourgeois, pré- -ident du Cercle Albert .Joly; Gabriel Monod, René W aldeck-Rousseau, etc., M. Millerand fit sur la " Politique sociale de la République » la conférence que voici :

Messieurs,

Lorsque nos amis Emile Bourgeois et Vormser me firent l'honneur imprévu de me demander une conférence, mon premier mouvement fut de surprise et presque, le dirai-je, de protestation.

Mes interlocuteurs me fournirent tant et de si bonnes raisons que mon ébauche de refus se termina en une acceptation reconnaissante.

Comment aurais-je résisté? On me proposait

de venir à Versailles, si accueillant en sa noble mélancolie, toute pleine de souvenirs émouvants, fêter l'anniversaire de la seconde République; — assister au premier banquet du cercle Albert Joly, dont les fondateurs ont lalouable ambition, sous les auspices du républicain brutalement arraché à tant d'espérances, de faire comme le centre d'attraction de toutes les nuances de notre parti ; — parler enfin sous la présidence du démocrate illustre et vénéré dont l'existence, tout entière associée aux luttes, aux espérances et aux joies du parti républicain depuis un demi-siècle, offre le plus admirable exemple d'unité et de constance.

Il ne me restait plus qu'à trouver un sujet.

En choisissant « La politique sociale de la République », je n'ai pas seulement cédé à mon inclination naturelle ; il m'a paru que le plus précieux hommage à rendre aux ancêtres de 1848, aux idéalistes intrépides et désintéressés auxquels nous devons tant, était de montrer que leurs descendants ont su, pour une part au moins, mettre à profit leurs leçons et qu'ils ne cessent pas de puiser dans leur souvenir leurs inspirations.

Préciser de la sorte mon sujet, c'est indiquer qu'en traçant a grands traits le tableau de la politique sociale sous la République, je voudrais marquer à la fois ce qui, dans cet ordre d'idées, a déjà été fait et ce qui reste à faire.

En dotant ce pays du suH'rage universel, les hommes de 1848 ont posé le postulat de toutes les réformes sociales.

Armé du bulletin de vote, il est inévitable que le travailleur entende user du pouvoir souverain dont il est investi pour l'amélioration de son sort, et, d'autre part, la société, sur les destinées (Je laquelle le suffrage égal de tous les citoyens exerce une influence directe, a un intérêt capital à ce que chacun des membres de la grande collectivité nationale soit, à tous les points de vue, matériel, intellectuel et moral, le mieux armé possible. Trouvez dans cette double aspiration de l'individu et de la société le principe même de la politique sociale sous la République.

Les règles en seront déterminées par le but à atteindre et par les possibilités de réalisation? Eh ! oui. Les réformes sociales coulent cher, et voici qu'au début même de ce rapide exposé, s'accuse, sous son aspect le plus saisissant, celle solidarité des classes que l'esprit de système peut bien nier, mais qui se dégage avec une éclatante évidence de la réalité. Réformes sociales, prospérité nationale : ce sont là des termes inséparables, et je veux tout de suite noter que, même du point de vue le plus étroit, le plus

4 POLCriQUE DE RÉALISATIONS

slrictement égoïste, l'ouvrier, si humble que semble sa condition, ne saurait se désintéresser du sort de la nation dont il est Tun des membres, car il en partagera, qu'il s'en rende compte ou non, toutes les vicissitudes. Il n'est pas vrai que la Patrie soit pour lui, comme l'ont dit certains fous, un mot vide de sens ; elle est au contraire) la réalité la plus vivante. La destinée de chacun de ses enfants est, quoi qu'il en ait, liée à la sienne ; il ne peut espérer d'amélioration durable de son sort, pour lui et pour les siens, que sous la condition première de la prospérité et de la grandeur nationales. Et ainsi s'affirme, au seuil même d'une esquisse de la politique sociale, celte loi supérieure de la solidarité qui la commande et qui la règle. C'est de cette loi, qui domine tous les rapports des hommes, qu'il faudra nous inspirer lorsque j'en viendrai à examiner comment peuvent et doivent se régler, dans l'intérêt général commun des deux parties, les rapports entre employeur et employé. Mais il faut tout d'abord examiner quelles mesures s'imposent au législateur républicain pour permettre à l'employé — j'englobe sous ce terme juridique tous les travailleurs des champs et des villes, du bureau et de l'atelier — de se rapprocher le plus possible du type rêvé : le travailleur habile en son art qui soit en même temps un père de famille et un citoyen.

LA POLITIQUE SOCIALE DE LA RÉPUBLIQUE a

Pour que l'individu, quelle que soit la tâche qu'il ait à remplir, arrive à réaliser le type humain qui est notre idéal, la première condition est qu'il ne soit pas accablé, écrasé sous sa tâche au point d'en être réduit à l'état de machine, — dont l'arrêt, strictement calculé, est tout entier consacré à réparer, au moins pour partie, la dépense de forces; il faut que le travailleur ait le temps de lever la tête, de regarder plus haut que le sillon ou l'établi, de penser, de réfléchir, de vivre enlin. Aussi la question de la limitation de la journée de travail a-t-elle une importance capitale. De la solution de ce problème dépend à vrai dire celle de toutes les autres questions sociales. La République ne l'a pas néglio'é. Elle a successivement protégé le travail des enfants, des femmes, notamment par la grande loi du 2 novembre 1892, et même, par la loi du 30 mars 1900, des hommes dans tous les ateliers mixtes où elle institue la journée de dix heures. La Chambre est actuellement saisie d'un projet de loi, rapporté par la Commission du travail, dont le but essentiel est d'universaliser dans l'industrie la journée de dix heures en môme temps que d'introduire dans notre législation le germe de certaines améliorations, telle que la semaine anglaise,

t> POLITIQUE DE RÉALISATIONS

Vous savez en quoi elle consiste ; elle est appliquée déjà dans certaines de nos régions, notamment dans la Loire et l'Ardèche pour quelques industries; les ouvriers sont libres au milieu de la journée du samedi, ce qui permet au père et à la mère de famille de faire, pendant celte demi-journée, les achats nécessaires, de mettre le logis en ordre et de jouir pleinement du repos hebdomadaire qu'a institué chez nous la loi du 13 juillet 190G. De cette loi on a pu, non sans raison, critiquer lapplication et les conditions de mise en vigueur.

C'est chez moi une idée très arrêtée qu'en matière sociale plus qu'en aucune autre, il importe de procéder par transitions, par paliers, de façon à ménager, comme le demandait Gambetta, non seulement les habitudes, mais jusqu'aux préjugés. Pour avoir omis cette précaution indispensable, la loi sur le repos hebdomadaire s'est heurtée à des résistances souvent justifiées. Elle n'en est pas moins entrée, elle pénètre de plus en plus dans les mœurs, et tout compte fait elle a introduit dans la vie, je ne dis pas seulement des ouvriers et des employés, mais des petits patrons eux-mêmes, une amélioration incontestable.

Ce n'est pas tout que procurer au travailleur, par la limitation de la journée de travail, par j l'introduction ou lextension de la semaine [anglaise, par le repos hebdomadaire, les loisirs nécessaires. Il faut encore que l'individu soit à ! même de tirer de ces heures de travail et de loisir, ainsi plus sagement réparties, le maximum de profit.

La grande loi sur l'enseignement obligatoire a été, à ce point de vue, une réforme capitale. Elle est nécessaire-, elle n'est pas suffisante. Donner à tous les citoyens les éléments de savoir sans lesquels l'homme ne mérite pas ce nom, constitue la première étape dans la voie à parcourir. 11 en est une autre que des peuples voisins ont, pour leur grand avantage, déjà , atteinte. 11 faut en effet, surtout dans un pays tel que le nôtre, oii la main-d'œuvre a été de tout temps un élément si important, il faut que l'ouvrier soit préparé à la besogne qu'il va accomplir. Avant d'être ouvrier, il doit être apprenti.

La question de l'apprentissage ne se pose pas i d'hier. C'est faire montre de bien peu de réflexion ou de beaucoup de parti pris qu'attribuer, comme je l'ai lu, à la loi de dix heures du 30 mars 1900, la responsabilité de la crise de

l'apprentissage. Ses causes sont autrement lointaines et profondes. Dès 1863, le second Empire instituait une enquête pour trouver les moyens d'y parer. Elle est née à vrai dire du développement du machinisme, de la division sans cesse accrue du travail qui aboutit à ce que chaque ouvrier, n'ayant plus à faire qu'un détail, toujours le même, tombe vraiment au rang de machine et ignore tout de son métier, sauf l'intime partie à laquelle il est aveuglément attaché. La Chambre est actuellement saisie d'un projet, dCi à l'initiative de notre ami Dubief, sur l'enseignement technique et professionnel.

Dans la lutte économique si ardente que nous menons, c'est une question vitale que la formation d'ouvriers au courant de leur métier ou de leur art. La création d'un enseignement professionnel donné, en même temps qu'à l'atelier, dans des cours complémentaires dont la fréquentation, sous des modes à déterminer, serait obligatoire, s'impose aussi bien au point de vue économique qu'au point de vue social. Il est à espérer que nous ne l'attendrons pas longtemps.

L'ouvrier une fois formé, en possession du savoir professionnel qui fera de lui un travailleur utile et conscient, installé à sa tâche, est

en butte aux mille périls qui rendent sa sécurité si précaire : l'accident du travail, la maladie, le chômage, la vieillesse le guettent. Contre ces ennemis, quelles précautions prendre ?

La loi du 9 avril 1898 sur les accidents du travail est à coup sûr un des monuments législatifs dont notre République est le plus justement en droit de s'enorgueillir. En assurant à tout travailleur blessé par le fait ou à l'occasion du travail la réparation qu'il était, il y a dix ans, réduit à attendre des incertitudes et des hasards d'un procès difficile, la République a doté la classe ouvrière d'une des garanties les plus souhaitables, et, il faut le dire, les plus disputées. Ardemment combattue jusqu'à l'heure de sa mise en vigueur, la loi de 1898, la réparation forfaitaire des accidents ilu travail est aujourd'hui acceptée par tous, employeurs comme employés. Sans doute son application, peut-être l'introduction de modifications trop hâtives dans la loi de 1898, ont révélé la nécessité de changements secondaires à y apporter, mais les principes essentiels de la loi demeurent au-dessus de toute contestation. La Chambre est saisie d'un projet de loi sur les maladies professionnelles qui sera l'utile complément de la loi sur les accidents du travail. Dès à présent, grâce aux admirables progrès de la Mutualité, que la République a dotée de sa charte par la loi si désirée du

10 POLITIQL'E DE RÉALISATIONS

1'^'' avril 1898, l'assurance maladie protège quantité de familles ouvrières.

La loi du 14 juillet 1905 sur l'assistance obligaloire, qui fonctionne aujourd'hui sur toute retendue du pays, a, pour la première fois, proclamé, avec le droit à la vie, le devoir social à l'égard du vieillard et de l'infirme. Sa reconnaissante réclame pour corollaire l'obligation du. devoir individuel d'assurance et de prévoyance. J'arrive ainsi au projet des retraites.

Ce n'est pas le moment d'examiner dans tous ses détails le projet que la Commission du Sénat a élaboré. J'y veux' saluer seulement, avec l'acceptation plus ou moins atténuée des principes essentiels du projet de la Chambre, la certitude qu'un accord prochain entre le Luxembourg et le Palais-Bourbon permettra à la législature de 1906 de se présenter devant les électeurs, cette grande réforme entrée dans nos lois. Si j'y attache, pour ma part, une valeur si considérable, ce n'est pas seulement à cause de l'amélioration incontestable qu'elle apporte au sort de tous les travailleurs de France, en leur assurant à l'âge du repos le minimum indispensable à l'existence, c'est que sa réalisation ouvre la voie à d'autres progrès non moins désirables. Elle nous permet de songer à l'assurance contre le chômage dont nous avons jeté le germe sous la forme du crédit annuel distribué aux syndicats et associations qui se pro-

posent de parer à ce mal redoutable. L'organisation même de l'assurance contre la vieillesse porte en soi l'amorce de l'assurance contre la maladie et de ïhomestead, de cette constitution du bien familial soustrait à l'hypothèque et à la vente judiciaire, de ce grand bienfait social dont le Sénat, après la Chambre, vient de consacrer le principe. Enfin accroître la sécurité de la classe ouvrière, c'est la rendre plus apte à l'œuvre essentielle ^'organisation et d'éducation dont il me reste à vous entretenir.

Ce sera l'honneur de la troisième République d'avoir doté ce pays des libertés nécessaires, au premier rang desquelles figure la liberté d'association. Si Waldeck-Rousseau n'avait pas rendu à la République et au pays, en des heures tragiques, des services inoubliables, il suffirait à coup sûr, pour assurer à sa mémoire la reconnaissance de tous les républicains, de tous les Français, qu'on puisse inscrire sur le socle de sa statue ces lignes : « Il fut l'auteur de la loi du 21 mars 1884 qui créa les syndicats professionnels, et de la loi du 1" juillet 1901 qui dota la France de la liberté d'association. »

Ce serait exagérer sans mesure de.s incidents éphémères et permettre à des détails de masquer l'ensemble que juger les syndicats profes-

sionncls, les services qu'ils ont rendus et ceux qu'ils sont appelés à rendre, sur quelques manifestations bruyantes. L'homme ne s'instruit que par l'expérience. 11 a fallu que les ouvriers apprissent à manier l'arme émancipatrice qu'on leur mettait en mains; il a fallu, il faut que les patrons apprennent, en s'en servant euxmêmes, à comprendre le rôle légitime et nécessaire auquel le syndicat est appelé; il importe surtout que, dans celte rej;icontre comme en toute circonstance, le législateur fasse confiance *à la démocratie ; que, loin de songer à restreindre le champ d'activité des syndicats, il ouvre grandes devant eux les avenues où se déploient leurs moyens d'action.

On a un moment songé à séparer les syndicats agricoles des autres. Ce serait au point de vue social une faute irréparable, d'abord parce que, loin d'élever des murs entre la démocratie urbaine et la démocratie rurale, il est de l'intérêt social que se multiplient leurs points de contact; ensuite parce que, s'il est vrai que les syndicats agricoles ont eu de leur destination et de leur utilité propre une conception dillerente de celle des syndicats commerciaux et industriels, il faut, pour le bien commun, au lieu de les opposer, rapi)rocher les nuHhodes de ces deux catégories de syndicats afin qu'elles se pénètrent et se complètent. Les syndicats industriels ont tout à gagner à prendre à l'école

des syndicats agricoles des leçons de réalisme pratique, et il nest pas, d'autre part, inutile qur les syndicats agricoles puisent dans l'exemple des syndicats industriels le souci nécessaire et noble des conceptions théoriques. Je ne doute pas que l'accord ne se fasse entre la Commission de l'Agriculture et la Commission du Travail de la Chambre sur l'intéressant projet déposé par M. le minislre de l'xVgriculture et qu'il n'en sorte un progrès nouveau pour tous les syndicats, sans distinction, de la loi de 1884.

Ce n'est pas seulement au syndicat, entre travailleurs d'une même corporation, que l'entente doit se nouer, c'est aussi et d'abord à l'usine, sur le chantier, entre ouvriers de lalnême entreprise. Le projet sur le règlement amiable des conflits du travail, déposé par le ministère \\^aldeck- Rousseau, et en ce moment à l'état de rapport devant la Chambre, ne vise pas seulement à rendre aussi rare que possible la guerre, je veux dire la grève, entre employeurs et employés : la grève, comme la guerre, si douloureuse, si chargée de maux pour les belligérants et pour leurs voisins.

Xotre projet entend d'abord organiser les ouvriers à l'usine. 11 estime que des rapports quotidiens entre employeurs et employés sont

14 POLITIQLE DE RÉALISATIONS

indispensables. Il institue sous cette forme la première application du contrat collectif de travail. Il part de cette idée que le plus souvent c'est de malentendus que naissent les désaccords, et il veut que ceux qui sont les collaborateurs de la même œuvre délibèrent ensemble sur les intérêts communs. De la même conception est/ issue la création des conseils du travail ; ils n'attendent pour fonctionner que la promuli;;ition d'un règlement d'administration publique qu'on nous promet bientôt. Ils sont appelés, si on le veut, à être l'un des rouages les plus utiles d'entente et de concorde entre les employeurs e employés.

Entente, concorde : vous avez retrouvé biei souvent ces préoccupations au cours de cetlt causerie. Si d'autres travaillent à fomenter la^ guerre sociale, dépensons-nous sans compter,: pour l'avènement de la paix sociale, d'une paixl qui, loin de coûter à personne, sauvegarde le^ légitimes intérêts de tous, d'une paix qui ne soif ni surprise ni imposée, mais appelée et coni sentie par les travailleurs de toute conditioni pour lesquels la discorde sociale constitue une* menace et un péril quotidiens.

Ne nous y trompons pas. Si la République .a pu, depuis quarante ans bientôt, surmonter tant

LA POLITIOUE SOCIALE DE LA lŒPUBLIQUE 15

d'obstacles, subir victorieusement et les assauts de ses adversaires et l'épreuve plus redoutable des erreurs de ses partisans, elle le doit à l'attachement réfléchi et passionné des masses laborieuses au régime qui a réalisé déjà en leur faveur les réformes dont je viens trop imparfaitement de brosser à grands traits l'esquisse.

Pour que la République'demeure invincible, il lui suffit de n'oublier jamais qu'elle est par définition le gouvernement de tous, et que son honneur comme sa force est de s'attacher, avec une ténacité que rien ne lasse, à cette œuvre sociale qui , dans le naufrage de tant de croyances, peut et doit surgir comme le principe d'action et de foi où communient tous les Français.

M. MillcM-and qui a loujoiiis professé que la grève, bien <in'elle fût un (Iroil. était un mal redoutable, en a étudié dans cette conférence au comité des Etudes profession-' nelles le 10 janvier 1909, les effets douloureux, et il a préconisé pour y porter remède l'institution du règlement amiable des conflits du travail.

Messieurs,

J'ai été heureux de me rendre à votre aimable invitation. Elle m'a donné l'occasion d'entrer quelques instants en relations avec de grands industriels dont j'ai d'ailleurs le plaisir de connaître la plupart, et de vérifier l'exactilude de quelques-unes des vues qui me paraissent devoir inspirer notre attitude et guider notre attention.

Une idée, selon moi, domine l'examen de toutes ces questions si complexes, si délicates, des rapports des patrons et des ouvriers. Nous sommes les témoins et les acteurs d'une évolution dont on peut, pour être bref, placer les débuts à la période de la Révolution française.

Quelques faits essentiels la caractérisent, dont tous les jours nous voyons les conséquences se produire : la proclamation de l'égalité civile, celle de l'égalité politique, l'inslitulion du suffrage universel et l'organisation de l'enseignement obligatoire. Gé sont là des faits considérables dont on ne peut méconnaître les répercussions profondes. Un grand théoricien politique a dit un jour ce mot que je rappelle souvent parce qu'il est plein de subslo,nce : « Il j est contradictoire, a dit Emile de Laveleye, qu'un homme soit à la fois misérable et souverain. » Eh oui! vous avez dit au travailleur manuel — ce qui est théoriquement vrai — qu'il est l'égal de tous les citoyens, qu'il a, pour sa part, dans le règlement et la conduite des affaires publiques, les mêmes droits que tous les autres citoyens ; en d'autres termes qu'il est, au point de vue politique, lui, employé, l'égal de son employeur, et vous vous étonnez que, peu à peu, il s'essaie à tirer les conséquences pratiques de ces prémisses en usant de sa souveraineté politique pour améliorer son sort.

Ainsi c'est un phénomène fatal que ce mouvement chaque jour plus prononcé vers plus de bien-être et vers plus de sécurité qui s'accuse chez les ouvriers, vos collaborateurs de tous les jours. En face de cette tendance, qui n'est pas purement idéale, qui se traduit par des demandes de salaires plus élevés, de conditions meilleures

de travail, c'est-à-dire, pour appeler les choses par leur nom, par des augmentations de dépenses, un autre sentiment se fait jour qui n'est pas moins naturel : le chef d'entreprise a la préoccupation légitime de sa situation, de son bien-être personnel et de celui des siens; pardessus tout, il a le souci extrêmement vif de sa responsabilité. Au bout d'une mauvaise gestion,' ou de frais généraux exagérés, de dépenses excessives, il y a la faillite. Les deux tendances que je viens d'esquisser se heurtent tous les jours, dans toutes les entreprises : il faut qu'elles se concilient; sinon ce serait la ruine pour tout le monde, pour le patron et pour l'ouvrier. (Quelle est donc la pensée commune oii réunir ces deux tendances en apparence contradictoires? Employeurs et employés sont les collaborateurs d'une même œuvre : son succès dépend du travail, deVintelligence, de la volonté des collaborateurs de tout ordre, associés pour faire marcher l'entreprise. Leur entente est une condition nécessaire de sa prospérité. Pas d'entente, c'est à bref délai la ruine privée et publique. Oui, l'entente n'est pas moins nécessaire entre les citoyens d'un même pays qu'entre les collaborateurs d'une même entr«'prise, parce que, pour résumer ma pensée d'un mot, quand on veut des réformes sociales, il faut d'abord vouloir la prospérité nationale. [Vifs applaudissements.)

Les termes du problème ainsi posés, dans quelle situation, Français de 1909, nous trouvons-nous? Je m'excuse d'avance si, dans les explications forcément brèves — par conséquent peut-être pas toujours assez nuancées — que je vais fournir, je froisse sans le vouloir les sentiments de quelques-uns d'entre vous. Mais je veux parler en toute sincérité [applmidissenients), qu'il s'agisse des patrons ou des ouvriers.

Chez le patron, on trouve trop souvent cette idée, inspirée d'ailleurs, je le répète, par les motifs les plus naturels, les plus louables, que 1 employeur doit être chez lui maître absolu; qu'il n'est pas admissible que, dans la direction de l'affaire, dans les décisions à prendre — ^ que ces décisions intéressent les conditions du travail ou qu'elles aient trait à la marche de l'affaire — des influences étrangères puissent prétendre peser sur la volonté du patron qui revendique le pouvoir parce qu'il a la responsabilité, et qui réclame le droit de prendre en toute indépendance les résolutions qu'il jugera convenables, parce que c'est lui qui finalement en supportera sur sa fortune et parfois sur son honneur les conséquences. Aussi bien cette conception de l'autorité patronale règne actuellement, en fait comme en théorie, dans la plupart des entreprises, et si l'on a dit jadis du régime russe avant la Douma que c'était « l'autocratie tempérée par l'assassinat », on pourrait peut-être

20 rOLITIQLÎE DE REALISATIONS

sans exagération dire de notre régime économi- ({iie que c'est « l'absolutisme corrigé par la grève ». Eh bien : je suis convaincu qu'en matière économique comme en matière politique, il faut que l'absolutisme cède la place à la monarchie constitutionnelle.

Autrement dit — et c'est ce que j'ai tâché de mettre en articles de loi — il faut que, sous une forme et dans des conditions à déterminer, le patron entre en relations normales et périodiques avec ses employés, cause avec eux, avec leurs représentants réguliers. Je ne crois pas à la forrnule, issue du reste des préoccupations les plus hautes, du Patron-Providence, du Patron Père de famille. Idée noble, idée généreuse, j mais idée lausse. On ne fait pas le bonheur des gens malgré eux et sans eux. Employeurs et employés sont des collaborateurs. Que cette idée ne nous abandonne à aucun moment.

Jusqu'à présent, on se trouve le plus souvent en présence de cette situation : un employeur et des employés qui ne se rencontrent qu'à des intervalles uniquement réglés par la fantaisie ou l'arbitraire. Un beau jour surgit du milieu des ouvriers ou arrive du dehors, pour parler le langage courant, un « meneur » ; il s'adresse aux ouvriers; il leur fait remarquer que telles ou telles des conditions de travail sont critiquables, qu'elles doivent être modifiées, que les salaires sont trop bas. Les ouvriers l'écoulcnt.

LE REGLEMENT DES CONFLITS DU TRAVAIL il

Et le patron, que fait-il pendant ce lemps-là? 11 est dans son cabinet, sur son chantier. Quand s'enlretienl-il avec ses ouvriers de ces questions qui cependant l'intéressent? Quand et à quel moment lui seront-elles exposées? Quand y aura-t-il entre l'employeur et ses employés des entretiens sur des sujets brûlants? Jamais. Si, une fois la grève déclarée.

Par le projet qu'avec Waldeck-Rousseau j'ai déposé, j'ai voulu établir entre employeurs et employés des relations périodiques et normales. Que les employés de chaque usine, de chaque entreprise nomment des délégués qui seront ' leurs porte-paroles naturels, leurs intermédiaires ^ désignés, et que les employeurs et les délégués des employés aient des entrevues périodiques . où soient exposées les revendications de ceux-ci et les raisons de ceux-là. Cela vaudra mieux que ce qui se passe aujourd'hui. A l'heure actuelle, c'est, sans entretien préalable, l'explosion brutale. Les ouvriers interrompent le travail, vident les chantiers, sans même que l'employeur en connaisse exactement les raisons. Bien plus, très souvent la grève a éclaté sans que les ouvriers eux-mêmes fussent en état de dire exactement pourquoi ils faisaient grève. [Applaudissements.) En maintes circonstances, nous avons vu les revendications qui doivent servir de bases à la discussion, puis à la transaction, formulées plusieurs jours après que le travail a cessé... Eh

bien 1 qu'est-ce que je propose dans ce projet qui date de 1900, qui porte la signature de Waldeck- Rousseau à côté de la mienne : que dans toutes les entreprises comprenant un nombre minimum d'employés, des délégués soient élus par les ouvriers dans des formes prévues par la loi et qui assurent bien entendu la liberté et le secret du vote. Et puis, une fois ces délégués élus, qu'ils soient mis en relations périodiques avec leurs employeurs. Quand on cause, on ne tombe pas toujours d'accord; ces conversations entre employeurs et employés n'aboutiront pas toujours immédiatement à l'entente. Les employés comme les employeurs eux-mêmes subiront l'influence ambiante. 11 est infiniment probable qu'au début ces conversations se résoudront assez souvent en contradictions et en conflits. Les employés demanderont telle ou telle modification ; l'employeur dira : — Je ne peux pas vous l'accorder pour telle ou telle raison. Remarquez que ce résultat, pour modeste qu'il semble^ sera extrêmement préférable à la situation actuelle, parce que les uns sauront ce qu'ils veulent obtenir, et les autres ce qu'ils no peuvent pas accorder.

Voilà la première partie du projet : c'est la mise en présence, à des dates périodiques, de l'employeur et de ses employés. C'est l'organisation. Passons maintenant à la seconde partie, à la procédure.

Aujourd'hui les employés, à qui l'employeur a opposé un refus ou qui craignent simplement qu'il ne le leur oppose, s'en vont, et c'est la grève. Dans le projet, avant que la grève n'éclate, un certain nombre de formalités devront être remplies, dont aucune n'existe aujourd'hui car, actuellement la caractéristique de la grève, c'est sa soudaineté, sa brutalité.

Dans le système du projet, les employés, avec les mêmes garanties de liberté et de secret du vote qui leur sont assurées pour l'élection de leurs délégués, sont appelés à voler sur la déclaration de grève. Ce n'est pas nouveau, et nous avons vu déjà, en plus d'une circonstance, des grèves, des tentatives de grèves précédées ou ^suivies dévotes. Parfois ces votes ont abouti à la suspension du travail, parfois aussi à sa continuation. Nous avons vu également des consultations de ce genre, au cours d'une grève, aboutir à la reprise du travail. Ce n'est donc pas une innovation que contient le projet de loi. Ce qui fait, à mon avis, son mérite et son intérêt, c'est qu'il généralise ces essais et fait de l'exception la règle; c'est que, dans toutes les entre- - prises, il ne peut plus y avoir de cessation de l travail sans qu'on ait d'abord causé, et que, les employés ayant été consultés, la majorité se soit prononcée. Si c'est la grève qui l'emporte, sept jours après les ouvriers se réuniront de nouveau et ils seront consultés de la même

manière — au vote secret — sur la question Je;' savoir s'ils confirment ou non leur premier^ vote. 1

Pendant ce temps, sitôt la grève déclarée, un ij organisme nouveau est appelé à fonctionner, î qui, je crois, pourrait être le plus souvent le conseil du travail de la profession. Les conseils (jn travail, voilà encore un de mes rêves. J'ai' essayé il y a huit ans de le réaliser. Le Sénat, — mon ami M. Tillaye se le rappelle peut-être, — le Sénat m'a un peu cherché noise à ce propos, mais je ne lui en garde pas rancune.

M. Tillaye. — \ous y èlespcrso?iar/ratissima.

M. MiLLERAND. — Je VOUS remercie, mon cher Sénateur.

Ces conseils du travail sont composés de délégués des patrons et de délégués des ouvriers. Mon but était avant tout de mettre en rapport les deux parties. J'estime très intéressant que des gens qui se connaissent mal se rapprochent et soient amenés à examiner ensemble les revendications des uns et les objections des autres. Ces conseils du travail, une fois institués, seraient tout naturellement désignés dans la plupart des cas pour étudier les conflits qui ont surgi dans une entreprise, dans une usine, pour suggérer une solution.

Là-dessus, patrons et ouvriers se récrient à qui mieux mieux et s'élèvent contre l'absurdité du projet. Le patron me dit : « A quoi pensez-

VOUS? Je vais donc être obligé toutes les six semaines, tous les mois, de traiter avec mes ouvriers tous les sujets qu'il leur plaira d'aborder et de perdre mon temps à écouter des revendications formulées par des délégués élus probablement à coup de surenchère et résolus d'avance à fermer l'oreille aux raisons que je leur donnerai. » Prenez garde. A l'heure actuelle, il est vrai que vous ne discutez pas avec les délégués de vos ouvriers. Mais un jour vient oii il vous faut, vous vous en plaignez assez haut, entrer en conversation avec des interlocuteurs qui ne sont ni de vos ouvriers ni même parfois des ouvriers.

J'entends bien — je vous le disais au début de cette causerie — que c'est l'entrée du parlementaiisme à l'usine. Je sais que le parlementarisme n'est pas à la mode. Qu'est-ce que vous proposez de mettre à la place ? Quel moyen de prévenir les conflits? Est-ce le maintien de l'état de choses actuel? Vous êtes plus convaincus que moi qu'il faut en sortia\

Oh ! je sais que ce ne sont pas seulement les patrons qui traitent de folie l'idée d'introduire le parlementarisme dans l'usine; ce sont aussi les ouvriers, ou ceux du moins qui prétendent parler en leur nom. On m'a dit : « Proposer de renoncer à la grève, c'est faire le jeu des patrons. Il n'y a que la grève qui permette aux ouvriers, par la soudaineté de leur action, de lutter à armes égales avec les patrons. Supprimer la

grève, c'est trahir l'intérêt de la classe ouvrière. » J'ai confiance <lans le succès final de la réflexion et de la raison.

Eli oui! je demande un gros sacrifice aux deux parties : aux patrons l'abandon d'une paicelle de leur pouvoir, théoriquement absolu; aux ouvriers la renonciation aux procédés de violence pour s'en rapporter exclusivement aux moyens pacifiques.

Cette folie, si c'en est une, n"a-t-elle pas de précédent? L'ai-je inventée de toutes pièces? Non, elle vit, elle existe. Bien loin d'ici, eu Australie. Depuis de longues années, fonctionne en Australie une loi sur la grève. J'ai entendu vingt fois affirmer que cette loi, personne là-bas n'en veut plus entendre parler. Or, j'ai eu la surprise, qui m'a été profondément agréable. de lire dans un journal peu suspect et ordinairement bien renseigné, Le Temps, cette information :

Un événement d'une portée immense s'est produit à Sydney. Le Conseil du travail (Labour Council;, sorte de conseil de guerre d'une ligue de syndicats ouvriers fort remuants, a essayé de mettre à exécution sa menace de rendre inapplicable une loi nouvelle qui interdit les grèves et proclame l'arbitrage obligatoire. Cette histoire vaut la peine d'être racontée, car c'est un signe des temps.

Suit le récit de l'histoire en question.

De sorte que voilà qu'on nous présente la loi

LE RÈGLEMENT DES CONFLITS DU TRAVAlf. 27

sur l'arbitracc comme menaçant directement les entrepreneurs de grèves.

Ce matin même, avant de venir ici, j'ai reçu une Revue « Les Documents du Progrès », où je lis (je demande la permission de faire quelques citations qui ne sont pas sans intérêt) :

« Les grèves sont exclues de la vie économique australienne, et toutes les parties sont unanimes à exprimer leur satisfaction d'en avoir fini avec ces méthodes barbares d'établir les conditions du travail dans l'industrie, leur conteutement de voir aussi devenus impossibles les grands préjudices portes au bien-être national, les dommages causés aux industriels et les pertes de salaires occasionnées aux ouvriers, toutes choses qui étaient jadis la conséquence des grèves. »

L'Australie, me direz-vous, c'est aux antipodes. Soit. Dans la même revue, je trouve un document ayant pour titre : « La législation contre les grèves au Canada. » C'est un pays bien plus piès de nous, où nous comptons des amis, presque des compatriotes.

M. TiLLAYE. — Des Normands.

M. MiLLERAND. Oui.

Après avoir examiné la législation sur les grèves, l'auteur s'exprime ainsi : « Enfin arrive la décision aciuelle, qui comprend, en gros, l'arbitrage obligatoire avec acceptation libre de la sentence, ou, à un autre point de vue, la sus-

28 ' POLITIQLE DE RÉALISATIO.NS

pension obligatoire des hostilités, jusqu'à la sentence rendue. Pendant Fhiver de 1906-1907, une grève sérieuse éclata dans les mines de charbon qui alimentent T Ouest-Canada. On demanda des mesures plus énergiques. Le ministre présenta au Parlement l'acte d' « enquêtes sur les conflits industriels ». Le ministre était alors l'honorable Rodolphe Lémieux. L'acte fut adopté, après une légère opposition, en mars 1 907 « La loi Lémieux, c'est sous ce nom populaire qu'elle est connue, vise toutes les industries quasi publiques : railways, télégraphes, mines, gaz, éclairage électrique, entreprises de production de force. D'après cette loi, toute modification dans les heures de travail ou le taux du salaire doit être notifiée par l'employeur ou l'employé un mois à l'avance. Si les intéressés ne sont pas d'accord, on nomme un tribunal de conciliation et d'enquête, dans les termes prévus par l'acte de 4903. Avant et après l'enquête, grève ou « lock-out » sont interdits sous peine d'une forte amende. Après le rapport du tri- 'bunal, publié dans la Gazette du Travail^ liberté entière de « lock-out >; de la part des patrons, ou de grève de la part des ouvriers, si les décisions prises ne les satisfont pas. On laisse au parti mécontent l'initiative de réclamer les indemnités ou pénalités qu'il estime justes , mais devant les cours ordinaires de justice. Le Gouvernement n'assume aucune responsabilité. »

Sans doute entre cette loi et notre projet il existe des diirérences. Mais jamais je n'ai pensé qu'un projet de ce genre, aussi nouveau, sur des matières aussi délicates, pût être intangible. La seule question est de savoir si on veut étudier le problème et se décider enfin à faire quelque chose. Quant à moi, je n'accepterai jamais, en ce qui me concerne, que nous demeurions, sans même essayer d'en sortir, dans une situation aussi préjudiciable aux patrons qu'aux ouvriers, aussi dommageable pour le pays tout entier. ( Vifs applaudissements .)

Faut-il rappeler, par un chifl're, ce que coûte une grève : en 1904, la grève de Marseille a duré quarante-sept jours ; elle s'est chiffrée par une perte de 80 millions subie par le commerce et l'industrie. Qui en a profité, sinon nos concurrents étrangers?

Il est impossible qu'un tel état de choses se prolonge; il est impossible que les patrons et les ouvriers ne trouvent pas enfin le moyen de discuter pacifiquement, d'une façon ordonnée et régulière, leurs intérêts communs; il y va de la prospérité, il y va de l'existence même du pays.

Le vieil adage n'a pas cessé d'être vrai : une nation divisée contre elle-même périra. Nous ne sommes pas seuls dans le monde. Nous avons des rivaux bien armés, à l'alTùt de toutes les occasions.

N'ajoutons pas à la guerre économique, que nous sommes contraints de mener, contre eux, nos luttes intestines.

Il existe des ligues — aux efforts desquelles' je rends hommage — qui visent à établir la paix entre les peuples. Si nous essayions d'abord de l'établir chez nous et de supprii^ier, pour commencer, la guerre entre Français! Je n'ai' pas la prétention que mon procédé soit parfait, irréprochable. Je le livre à vos critiques.

Je vous remercie de m' avoir permis aujourd'hui de m'entretenir avec des hommes comme vous qui, mieux que personne, sentez la nécessité, dans l'intérêt de vos industries comme dans l'intérêt du pays tout entier, d'établir enfin la paix sociale, la paix française. {Vifs, applaudissements. )

LORGANSSATiON DU COMMERCE EXTERIEUR

Le 3 avril 1908, sous la présidence de M. Millcrand, avait lieu, à l'Ecole des sciences politiques, une conférence de M. J.-C. Charpentier, premier secrétaire d'ambassade honoraire, sur « l'organisation du Commerce extérieur et les agents de son développement». A l'issue de cette conférence, M. Millerand prit, sur le même sujet, la parole en ces termes :

Messieurs,

J'ai accepté avec un vif empressement l'honneur qui m'était proposé de me rendre ce soir au milieu de vous, dans cette grande et illustre maison.

L'École libre des Sciences politiques a rendu, /end chaque jour, et elle est destinée à rendre dans l'avenir, les plus précieux services à notre pays. Pour en connaître l'étendue, il suffit de feuilleter les annuaires du Parlement et de nos grands services publics. On y retrouve, à chaque page, les noms de vos maîtres et des anciens élèves de cette école.

Le sujet même que M. Charpentier a choisi

constituait pour moi une attraction particulière. A coup sûr, le commerce extérieur, son développement, est une question digne d'intéresser to^s les hommes politiques; à plus forte raison donc, un ancien ministre du Commerce, et, d'une façon plus générale, tous les bons Français que passionnent la grandeur et la prospérité de leur pays. Et, pour traiter ce sujet, nous avions la chance d'avoir un conférencier que je connais de longue date et qui, par les fonctions qu'il a exercées, par les affaires où il vit, était tout préparé à vous parler de ces questions avec la compétence, la précision et l'autorité que vous avez si justement applaudies tout à l'heure. [Applaudissements.)

« L'organisation du commerce extérieur de la France et les agents de son développement », c'est en ces termes que M. Charpentier a formulé le sujet de sa conférence.

On peut dire que le problème est bien posé, ce qui est la première condition pour le bien résoudre.

Quel est le premier facteur de ce problème : r « Organisation du commerce extérieur»? Si pour faire un civet il faut un lièvre, pour faire du commerce, et du commerce avec l'étranger, il faut d'abord des commerçants et des industriels qui aient à la fois l'habitude et le goût de regarder au dehors. De sorte que la première question à résoudre pour développer le com-

L'OHGANISAÏION DU COMMERCE EXTERIEUU 33

merce extérieur comme nous le souhaitons tous, c'est l'éducation du commerçant et de l'industriel.

Eh bien, les conditions générales du monde ont très heureusement contribué, dans ces dernières années particulièrement, à tourner les esprits vers le dehors et à nous sortir, un peu plus que nous n'en avions l'habitude, du cercle trop limité oii nous aimions rester confinés.

Le développement des transports et des sports a contribué à cet heureux résultat : on va plus vite, par conséquent plus loin. Et quiconque a franchi la frontière et s'est trouvé au milieu d'hommes de môme éducation, de môme civilisation, qui pourtant étaient séparés de lui comme par un fossé infranchissable parce qu'ils ne parlaient pas la même langue, celui-là a éprouvé sans doute ce sentiment d'humiliation auquel, quant à moi, je n'ai pas échappé.

Nous nous sommes alors promis d'épargner à nos enfants cette humiliation, et la promesse a été tenue. Il suffit, comme on vous le disait tout à l'heure, de regarder autour de nous pour constater que la connaissance des langues étrangères fait chaque jour des progrès incontestables.

A ces commerçants, à ces industriels qui se forment, il faut offrir au dedans une organisation capable de les aider, au dehors des agents aptes à les seconder.

On vous a rappelé quels sont les principaux éléments qui caractérisent l'organisation intérieure.

Je suis reconnaissant à M. Charpentier des termes dans lesquels il a parlé de l'Office du Commerce extérieur créé par mon prédécesseur, M, Boucher, et de son éminent directeur M. CoHin-Delavaud. Et tandis qu'il vous entretenait de ce «Moniteur du Commerce », si digne d'être connu, je me rappelais les semaines où je le recevais au Ministère, oii je le lisais, où j'y trouvais des rapports de premier ordre de nos consuls. J'ai bien souvent déploré que ces renseignements si intéressants, si utiles, fussent pour ainsi dire perdus, enterrés dans des bibliothèques, d'oii ne les exhumaient que de trop rares lecteurs.

Eh bien, je ne sais si je me trompe, mais il me païaît que M. Charpentier a trouvé le moyen pratique de rompre ce sortilège et de faire que ces renseignements, que ces trésors d'informations parvinssent à ceux pour lesquels ils ont été rassemblés : c'est de créer précisément entre la masse de nos négociants et ce réservoir do renseignements, des intermédiaires susceptibles de mener y puiser ceux qui ne le connaissent pas encore. Les secrétaires des Chambres de commerce pourraient, en effet, rendre à ce point de vue les services les plus sérieux.

A côté de rOffîce du Commerce extérieur, qui

Page 1