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PRÉFACE

les. Eux-mêmes s'efTorcent de sortir de celte neutralité où ils s'étaient embourbés. A la vérité il ne leur est pas très facile de s'en dépêtrer, mais plus cela leur est difficile, moins leur exemple peut engager les autres à suivre leurs traces, et à aller consciemment (Je soimême se jeter dans le marais.

Malgré toutes les modifications qui se sont produites dans ces deux dernières années, je n'ai rien à changer à ma brochure. Je me trouve dans cette situation particulièrement agréable de voir ces modifications ellesmêmes confirmer purement et simplement la thèse de cette brochure.

Berlin, 21 juin 1902.

Karl Kautsky.

Quand on examine la légitimité d'une revendication, il faut rechercher tout d'abord ses racines psychologiques. On reconnaît alors bien souvent qu'une revendication qui semble reposer sur des principes généraux et résulter de la nature même des choses, traduit en réalité une situation historique particulière et n'a, comme elle, qu'un caractère tout transitoire.

Il paraît naturel d'attribuer l'agitation qui se dessine aujourd'hui en Allemagne en faveur de la neutralisation des syndicats aux mêmes causes qui en Angleterre déterminèrent pendant quelque temps les Trade-Unions à se désintéresser de l'action politique. Lorsqu'en effet les syndicats deviennent forts» il se développe toujours en eux la tendance de faire passer les intérêts professionnels avant les intérêts de classe, et de séparer nettement l'agitation corporative du mouvement de classe, qu'à force de particularisme on finit par paralyser. Les périodes de prospérité

industrielle, évidemment, favorisent plus lagitation professionnelle et tendent même à reléguer le mouvement politique de classe à l'arrière-plan. C'est un fait qui se vérifie tout particulièrement en Angleterre. En 1837, en même temps que la crise économique, commença l'agitation chartiste, et, jusqu'en 1842, elle ne cessa de grandir. Puis vinrent les années de prospérité, et le chartisme recula ; le nombre des abonnés du Northern Star, son organe, tomba de 50.000 à 5.000. La crise de 1847 ranima l'agitation chartiste, mais le chartisme reçut le coup de grâce avec la faillite des mouvements révolutionnaires de 1848 et Vère de libre échange qui suivit le prodigieux développement industriel d'alors. Et les syndicats, dont l'affaiblissement avait coïncidé avec l'âge d'or du chartisme, reprirent à partir de 1850 un nouvel essor, c La période de 1825 à 1848 avait été remarquable par la fréquence et la violence des crises commerciales. Mais à partir de 1850, au contraire, les progrès de l'industrie furent pendant quelques années (jusqu'en 1874, K.K.), plus grands et plus constants que dans la période précédente » (S. et B. Webb, Histoire du Trade- Unionisme). C'est à ce moment que furent créés les syndicats neutres modernes. Puis vint la longue crise après 1874, pendant laquelle le mouvement socialiste reprit en Angleterre, tandis que le mouvement syndical restait stationnaire. M. et Mme Webb ont fait le calcul pour 28 Trade-Unions : le nombre de leurs adhérents, de 1870 à 1875, passa de 442.530 à 266 321, et de 1875 à 1885, il ne monta que de 266.321 à 267.997;

en 1880, elles ne comptaient que 227.924 membres. C'est à cette date précise que naquit le nouveau parti socialiste anglais et sa puissance ne tarda pas à grandir. Lorsqu*enfin, vers 1890 commença une nouvelle ère de prospérité, le nouvel unionisme, à ses débuts, se maintint encore complètement sous Tinfluence du socialisme, l'ancien esprit syndical ne tarda pas de nouveau à lui disputer le terrain dans les nouveaux syndicats eux-mêmes. Voici d'où résulte vraisemblablement cette opposition entre le mouvement syndical et le mouvement socialiste.

Si rapide que soit la croissance des syndicats, ils n'arriveront jamais à comprendre la totalité des ouvriers. « Le mouvement syndical ne s'étendra jamais probablement au-delà de ce qu'on a pu appeler l'aristocratie de la classe ouvrière », dit Bernstein (dans la postface de l'édition allemande de V Histoire du Trad£' Unionisme, de Webb, p. 448) : opinion à laquelle nous souscrivons entièrement, ainsi qu'à cette autre, de la même page : a il serait utopique, pour la classe ouvrière, de croire possible son émancipation ou même quelque amélioration sérieuse de son sort par l'action exclusive des syndicats ». En 1892, M. et M"»« Webb estimaient à un million et demi le nombre des ouvriers syndiqués en Grande-Bretagne et en Irlande, alors que l'industrie occupe dans ces pays 17.000.000 de personnes, dont au moins 10.000.000 de salariés. Donc, dans cette terre promise des Ïrade-Unions, l'immense majorité des salariés n'est pas encore syndiquée. Mais si l'organisation syndicale procure des avantages indé-

niables aux ouvriers syndiqués, sans contribuer à relever la masse des ouvriers, elle a forcément pour conséquence d*accentuer la différence sociale entre les syndiqués et les non-syndiqués et de faire des premiers une classe de privilégiés supérieurs aux autres.

Si Ton tient compte en outre des avances faites par la bourgeoisie à ces ouvriers privilégiés, on comprend aisément que ceux-ci mettent leurs intérêts professionnels avant ceux de leur classe, jugés par eux inférieurs^ qu'ils se montrent même hostiles au mouvement de classe du prolétariat, si la bourgeoisie leur fait entendre que cette agitation de classe peut compromettre leur mouvement syndical en lui enlevant les sympathies bourgeoises*

D'un autre côté, la partie la plus intelligente de la bourgeoisie sera d'autant plus disposée à faire .des concessions à cette aristocratie ouvrière que celle-ci s'occupera plus exclusivement de ses intérêts professionnels et que l'impossibilité deviendra chaque jour plus manifeste d'arrêter Tessor de la classe ouvrière en persécutant ses organisations. Si le prolétariat ne se laisse plus contenir par la violence, il ne reste plus à lui opposer que la politique divide et impera ; on cherchera à le diviser pour le dominer, résultat qui, dans certaines circonstances historiques, s'obtiendra avec la plus grande facilité en favorisant les organisations professionnelles de l'aristocratie ouvrière.

Tout cela est d'ailleurs connu depuis longtemps ; il suffit de le rappeler brièvement ici. Il est donc assez naturel d^ croire <jue> si en ce moment on aspire en

LA POLITrQUE ET LES SYNDICATS !i

Allemagne à neutraliser les syndicats^ c'est sous l'action des mêmes causes qui ont donné au vieux tradeunionisme anglais son caractère si particulier. Voici les principaux éléments de cette évolution, Nous étions jusque là dans une période de prospérité qui dure depuis déjà quelque temps, les syndicats se développent en Allemagne d'une manière prodigieuse, et il ne manque pas de milieux bourgeois qui leur prodiguent des avances, s'imaginant qu'il suffit d'importer en Allemagne la mode anglaise pour faire subir au mouvement de classe prolétarien, au parti socialiste le sort du chartisme anglais, ou du moins pour châtrer notre parti et le transformer en un parti de réformes démocratiques dans le genre du radicalisme anglais. Les protestations d'amour de ces réformateurs bourgeois, de Herlepsch à Sombart, ne font pas défaut, non plus que les tentatives soi-disant scientifiques pour démontrer une fois de plus que la théorie de la lutte de classe, le Marxisme est mort, bien mort et enterré. Tout en reconnaissant l'action de ces facteurs qui jouent évidemment un certain rôle, nous croyons qu'ils n'exercent qu'une influence très limitée sur le mouvement actuel en faveur de la neutralisation des syndicats. A part le syndicat des imprimeurs, et peut-être aussi le syndicat des verriers, il serait difficile de citer un autre syndicat allemand dont on puisse dire qu'il montre le besoin d'un isolement aristocratique* Nous ne croyons pas davantage que dans le mouvement syndical allemand actuel, il y ait des germes latents d'une évolution réactionnaire, dans le sens de ce qui s^

eu lieu en Angleterre. L'histoire ne se recommence pas, et la situation qui a imprimé au trade-unionisme anglais entre 4850 et 1874 son caractère particulier, ne se représentera plus.

En Angleterre même nous pouvons constater que les syndicats commencenf^ douter des avantages de la neutralité, et la preuve la plus éclatante de ce fait c'est la réunion à Londres, le 27 février 1900, de la Great Labour Conférence, qui devait inaugurer Faction commune des trade-unions et des organisations socialistes II y avait là représentés : VIndependent Labour Party avec 13.000 membres, la Social-democratic fédération avec 9.000 membres, les Fabiens avec 861 membres et 68 tradeunions avec 544.000 membres. Ce dernier chiffre montre avec une pleine évidence combien les syndicats anglais sont sympathiques à Tidée d'abandonner la neutralité.

Enfin dans un certain nombre de pays où depuis longtemps le mouvement syndical et le parti socialiste sont étroitement unis, nous ne constatons pas le moindre désir de séparer les deux mouvements : ainsi en Belgique, en Autriche, en Danemark. Nous expliquerons à la fin de cet article les causes de ce phénomène ; qu'il nous suffise ici de le signaler.

La tendance neutraliste qui existe actuellement dans le monde syndical allemand n'est donc pas une manifestation particulière d'une tendance générale de l'évolution syndicale moderne, mais bien au contraire une exception à la loi générale de l'évolution. On pourrait être tenté de lattribuer à la situation politique particulière

de l'Allemagne, si on ne constatait la même tendance en Suisse, dansunpays dont l'organisation politique est tout autre. La raison dece fait doitdoncrésider dans un phénomène qui, commun à TAllemagne et à la Suisse, soit étranger aux autres pays que nous avons mentionnés. Cette cause n'est pas difficile à trouver : c'est le rôle particulier que l'ouvrier catholique joue dans le mouvement ouvrier de TAllemagne et de la Suisse. C'est là, la raison essentielle des aspirations neutralistes qui se trouvent manifestées actuellement par les syndicats, et non les tendances réactionnaires qui agiraient dans le sens de Tancien trade unionisme anglais. Ces tendances existent à la vérité chez nous aussi, elles cherchent à exploiter à leur profit les aspirations neutralistes, mais leur action n'est pas décisive et ne donne pas au mouvement neutraliste son caractère particulier.

L'ultramontanisme se plait à nous montrer dans la religion catholique la seule digue assez résistante pour s'opposer au torrent socialiste. Sous une forme aussi générale cette affirmation est absolument inexacte ; en France, en Belgique, en Autriche, en Italie même le parti socialiste fait en réalité des progrès en somme plus rapides que dans la protestante Angleterre. Il y a cependant une parcelle de vérité dans cette affirmation : le catholicisme est certainement un obstacle h la propagande socialiste et surtout à un mouvement ouvrier indépendant là où il est la religion d'une minorité qui se considère à tort ou à raison comme opprimée par la majorité. Ainsi, il y a presque impossibilité pour l'Ir-

ïiindais à devenir socialiste et les ouvriers catholiques de la Suisse et de TAUemagne ont entravé considéra- Jileinent le mouvement socialiste et le mouvement syndical.

La raison, en est, au moins partiellement, que dans ]<rs pays cités les catholiques occupent en général des territoires peu développés au point de vue économique. Là statistique professionnelle de 1895 donnait pour l'empire allemand :

Sur 100 personnes occupées on comptait :

Protestants Catholiques

Agriculture 56.72 43,01

Industrie 64,54 34,57

Commerce 65,78 28,21

Les catholiques sont donc beaucoup plus représentés dî^ns les régions agricoles que dans les régions industrielles.

i\Eais cette explication n'est pas complètement satisfuj^ante ; un certain nombre de pays catholiques d'Al- ÏHiuagne sont des régions très avancées et cependant le j>arti socialiste a la plus grande peine à les conquérir: par exemple, les pays rhénans. Dans ces régions li^ ])hénomène ne peut s'expliquer que parce que le catholicisme n'y est pas religion d'Etat, c'est-à-dire une forre auxiliaire des classes dirigeantes contre les classi'S dirigées, mais bien plutôt un organe de résistance <h' ces dernières contre l'oppression d'en haut, et qu'il l^agne ainsi la confiance des masses exploitées en satisfaisant leur instinct d'opposition.

Les ouvriers et les petits bourgeois de rAllemagne occidentale catholique, encore si démocrates en 4848, ne seraient pas aujourd'hui aussi dévoués à Tultramontanisme si, en 1866, la catholique Autriche n'avait pas été exclue de la confédération allemande, et si l'empire allemand fondé en 1871 n'était pas devenu une puissance protestante qui s'empressa de faire sentir aux catholiques dans le Kulturkampf de Bismark, de la manière la plus brutale, leur situation de minorité.

Depuis, les ouvriers cathôlicfues constituent en Allemagne (et aussi en Suisse où la situation est analogue) une grande masse prolétarienne qui, si elle n'est pas tout-à-fait réfractaire au mouvement ouvrier moderne, lui est beaucoup moins sympathique que les classes correspondantes des contrées protestantes. Les conque* rir et gagner les salariés agricoles, voilà les deux plus importants problèmes de propagande que le parti socialiste allemand doive résoudre en ce moment, problèttieâ beaucoup plus importants peut-être que celui de la conquête des paysans-propriétaires, qu'on peut différer en toute sécurité jusqu'au moment où nous aurons réussi à résoudre les deux premières questions*

Sur les 12.816.552 salariés qu'occupaient en 1895 l'agriculture, l'industrie et le commerce de l'Allemagne il y avait 5. 6i7. 794 travailleurs agricoles (dont 2.419.590 catholiques), 2.12^.267 ouvriers industriels catholiques, 375.302 employésde commerce catholiques, en toutplus de 8.000 000 de catholiques et de travailleurs agricoles sur un total d'un peu moins de 13 000.000.

Ce sont ces 8 millions d'ouvriers qu'il importe de

gagner tout d*abord, avant qu'il soit nécessaire de nous entendre sur la propagande à employer pour amènera nous les paysans-propriétaires. Remarquons toutefois, pour éviter toute fausse interprétation que ces 8 millions ne sont pas tousélecteurs,il y a là dedans des femmes et des enfants. Chose assez surprenante : dans la population ouvrière catholique, le nombre des femmes salariées est relativement assez considérable dans Tagriculture et plutôt restreint dans l'industrie. 11 y avait dans Tagriculture, l'industrie et le commerce:

ouvriers ouvriers inagricoles dustriels.

Sur 100 travailleurs hommes

catholiques 26,00 34,88

Sur 100 travailleurs femmes

catholiques 55,16 17,17

par contre,

Sur lOOtravailleurs hommes

prolestants 21 ,75 36,03

Sur 100 travailleurs femmes

protestantes 45,59 22^6

Le nombre des ouvriers agricoles hommes s'élevait à 3.239.646, celui des ouvriers industriels catholiques "à 1.782.708, celui des employés de commerce catholiques à 237. 988, en tout plus de 5 millions sur un ensemble de 9.000.000 de travailleurs (hommes) dans les trois grandes branches de l'activité humaine. Or sur ces 9 millions, il y en a au moins 5 millions d'un ûge qui les prive du droit de vote : 3.859.000 ont moins de vingt ans ; la catégorie des gens qui ont de 80 h 30 ans comprend

3.861.000 hommes. Si Ton fait le même calcul pour les travailleurs catholiques et pour les travailleurs agricoles on peut admettre que ces deux groupes fournissent plus de 2.500.000 électeurs et les autres salariés un peu plus de 2.000.000.

Il est nécessaire pour le mouvement ouvrier moderne, aussi bien pour le mouvement politique que pour le mouvement syndical, de conquérir cette masse. Non seulement afin qu'il fasse des progrès et qu'il finisse par entraîner la majorité, mais aussi pour qu'il conserve les positions conquises ; car les masses des ouvriers industriels catholiques et des travailleurs agricoles se répandent comme un flot de TEst à TOuest, de la campagne et des petites villes dans les grandes villes et dans les centres industriels.

Parmi les groupes professionnels pour lesquels la conquête des ouvriers catholiques est particulièrement importante, il faut mettre au premier plan les mineurs. Si dans les trois groupes principaux, agriculture, industrie et commerce, les catholiques constituent les 37^5/00 du nombre total des individus employés, dans les mines ils sont les 55/00, dans l'agriculture ils sont les 43,2/00, dans les industries mettant en œuvre des pierres ou des terres, carrières, poteries, verreries, etc. 39,4/00.

Mais si le parti socialiste et les syndicats ont le même intérêt à gagner les ouvriers catholiques, il y a cependant quelque apparence que ces intérêts ne sont pas solidaires.

L'ultramontanisme pouvait bien écarter les ouvriers

catholiques du parti socialiste, mais il ne pouvait pas étouffer complètement chez eux les conflits d'intérêts entre le travail et le capital. La nécessité de s*organiser pour lutter contre la puissance excessive du capital a commencé à devenir manifeste même pour les ouvriers menés en lisière par le parti catholique, si bien que celui-ci s'est trouvé exposé à perdre sa clientèle prolétarienne, s'il n'allait pas au-devant de ses besoins d'organisation.

Un certain nombre d'organisations professionnelles se sont formées chez les ouvriers ultramontains (d'une manière plus faible aussi chez les ouvriers protestants conservateurs) ; ces organisations créées tout-à-fait sous l'influence cléricale montrent cependant que les ouvriers catholiques sont plus faciles à gagner au mouvement syndical qu'au mouvement socialiste. Mais qu'est-ce qui les empêche d'entrer dans les grands syndicats déjà existants ? On nous répond : c'est leur caractère socialiste ; qu'on leur enlève ce caractère, qu'on les rende neutres, et l'obstacle est supprimé, qui éloigne les ouvriers catholiques des syndicats. Ils seront gagnés au moins à l'un des deux cotés du mouvement ouvrier moderne et ils pourront ainsi plus facilement être gagnés à l'autre. La neutralisation des syndicats est donc la condition préalable, indispensable, de la croissance du mouvement prolétarien ep Allemagne.

Le raisonnement est absolument logique et les tendances neutralistes qui en procèdent ont un tout autre caractère et sont infiniment plus sympathiques

Tj^ politique et les syndicats 19

que les tendances des ouvriers aristocrates à la mode anglaise et de leurs amis bourgeois. On aurait tort de confondre ces deux aspirations, môme si les apparences sont les mêmes et le raisonnement presque identique, môme si le mouvement ouvrier aristocratique gagnait plus de forces, grâce aux avances faites aux ouvriers catholiques, qu'il n'en aurait autrement. Loin de vouloir la neutralisation pour séparer quelques couches ^aristocratiques du mouvement commun, on le désire au contraire pour amener au mouvement quelques couches restées en arrière. On ne veut pas diviser mais unir. .

Avec ces constatations nous n'avons pas encore indiqué notre position dans la question de la neutralisation, mais nous avons montré qu'il était possible d'en parler sans violence ni amertume.

Est-il possible d'imaginer qu'on puisse arriver dans la situation historique actuelle à une neutralisation réelle des syndicats, voilà la question dont il s'agira avant tout ici. Si nous devons répondre à cette question par la négative, nous pourrons nous éviter de rechercher quelles seraient les conséquences de la neutralisation, si elle enlèverait d'un côté plus de force aux syndicats qu'elle ne leur en donnerait de l'autre.

Arrêtons-nous h la première question ; il s'agit avant tout de la bien circonscrire. Si les défenseurs de la neutralisation des syndicats demandaient seulement

qu'ils fussent ouverts à tous les ouvriers du métier, quelles que soient leurs croyances politiques ou religieuses, on tomberait immédiatement d'accord avec eux. Mais alors on n'aurait pas introduit de principes nouveaux dans ces syndicats « socialistes » qui, de tout temps^ se sont distingués des organisations chrétiennes et libérales en ce qu'ils n'exigaient de leurs membres aucune profession de foi religieuse ou politique. La neutralisation consisterait alors tout au plus à conseiller aux syndiqués socialistes d'éviter le plus possible dans leurs rapports avec leurs camarades non socialistes tout froissement inutile. C'est un conseil qu'on peut donner de temps en temps^ mais il n^a pas une importance telle qu'on ait besoin de le discuter publiquement, sans compter que précisément dans les questions de tact il n'y a pas de règle générale et qu'il n'est pas facile de distinguer où cessé la défense légitime de son opinion à soi, et où commencent les attaques inutiles. Autant il est désirable que nos camarades s'abstiennent dans les syndicats de toute attaque violente sur le terrain religieux ou politique, autant ce concept d'attaque violente est élastique, quand on examine chaque cas concret pris en particulier. Des résolutions n'y changeraient rien ; tout dépend de la maturité politique et de la maîtrise de soi de nos camarades, comme aussi d'ailleurs des qualités de leurs camarades des autres opinions.

On n'a donc pas à discuter là-dessus.

La grande question de la neutralisation n'est pas de savoir si les syndicats doivent être ouverts à tous les

travailleurs sans distinction de religion ou d'opinion politique, mais de savoir s'ils doivent faire de la politique ou non. On trouverait difficilement un adversaire sérieux de la neutralisation qui voudrait fermer les syndicats aux partisans de certaines opinions politiques et religieuses, et, parmi les partisans socialistes de la neutralisation il n'y en a pas un pour soutenir que les syndicats ne doivent en aucune façon faire de la politique, môme là où les lois le permettent (1). Ces amis de la neutralisation demandent seulement que les travailleurs fassent uniquement de la politique de classe^,

(1) La position que prend Elin n'est pas très nette. D'abord il se plaint de la « résip^nation facile avec laquelle Slrôbel accepte qu'encore aujourd'hui ni les femmes ni les étudiants ni les apprentis ne peuvent faire partie d'associations politiques en Prusse ». Quelques pages plus loin il déclare que «les syndicats doivent faire de la politique pratique d'actualité mais pas de politique de parti ».

Mais aucune loi prussienne ou autre loi sur les associations ne fait de distinctions entre la politique pratique d'actualité et la politique de parti ; si en iaisant de la politique de parti un syndicat devient un groupe politique, il en est tout à fait de même s'il fait de la politique prati(|ue d'actualité. Mêler la question delà neutralisation des syndicats à celle de leurs rapports avec les lois modifiables sur les associations ne peut qu'engendrer la confusion. Ce sont deux questions essentiellement distinctes. Ce qui le prouve bien, c'est que la question de la neutralisation a surgi en Suisse, où l'autre question n'existe point. Chaque syndicat peut décider s'il veut être un groupe politique ou non. Nous n'avons pas à discuter ce point ici, où il s'agit de la politique syndicale que les syndicats peuvent faire et ont fait de tout temps, môme en Prusse, sans donner à leurs organisations l'étiquette de groupes politiques ; il s'agit de cette politique qui se fait surtout dans la presse syndicale et dans les réunions publiques.

ââ LA POLITIQUE Et LES SYNftlCAl^é

de la politique ouvrière, non de la politique de parti. Ils s*appuient d*un côté sur les syndicats anglais, d*un autre sur les syndicats patronaux de tous les pays qui font bien de la politique, mais pas de la politique de parti, dans lesquels les hommes de même profession, à quelque parti qu'ils appartiennent, font la même politique. Ils nous assurent que c'est ainsi que les trade-unions anglaises sont devenues fortes, que c'est à cela que les syndicats patronaux doivent leur puissance. Imitons-les.

Ces deux exemples sont sans doute très-séduisants. Mais il ne faudrait pas oublier, que quand il s'agit d'imiter l'étranger la bonne volonté ne suffit pas, il faut aussi que les conditions préliminaires se rencontrent qui rendent Timitation possible, etparmi ces conditions figure avant tout l'absence d'un parti socialiste.

Il ne faut pas oublier que le parti socialiste est un parti d'une nature toute particulière, qu'on ne peut pas tout uniment assimiler aux partis bourgeois. C'est le parti des salariés, il représente les intérêts ouvriers, sans aucun égard aux intérêts de la propriété. Les autres partis, quelles que soient d'ailleurs les différences qui les séparent, sont tous des partis de possédants qui ne considèrent les intérêts ouvriers que dans la mesure où ils sont compatibles avec la propriété privée.

Mais les deux exemples invoqués ont ceci de Commun que dans l'un et l'autre cas, le parti socialiste n'intervient pas dans la question de la neutralité.

En Angleterre le parti socialiste ne joue encore aucun rôle dans la bataille des partis.

La. politique et les syndicats ^3

En présence des différences mesquines qui séparent en Angleterre libéraux et conservateurs, les syndicats peuvent très bien rester indifférents. On peut pour le moins considérer comme douteux qu'ils persisteraient dans leur indifférence politique, s'il se formait un parti socialiste aussi fort que l'un de ces deux partis bourgeois, si l'attitude des syndicats devenait un appoint important dans la question, à qui la prédominance reviendrait, au parti des travailleurs ou à l'un des partis capitalistes.

Les résolutions de ce congrès de Londres de- février dernier, dont nous avons déjà parlé, n'indiquent pas que les syndicats anglais resteraient neutres dans ce cas. Les délégués d'un demi million de syndiqués ont décidé, d'accord avec les délégués des socialistes anglais, la création d'une organisation spéciale pour le choix de candidats « reconnaissant le programme et la tactique de l'agitation ouvrière et formant au Parlement un groupe spécial, indépendant des autres partis politiques. » Le comité exécutif de ce nouvel organe de parti politique se compose de sept délégués des syndicats et de cinq délégués des organisations socialistes.

On admettra bien que ces résolutions jettent un jour assez vif sur la neutralité des syndicats anglais . C'est là en somme le début d'un mouvement ouvrier politique autonome en Angleterre.

Quant aux syndicats patronaux, les socialistes n'y sontpastraités, que je sache, sur le même pied que les membres des partis bourgeois. Au contraire, ultramontains, libéraux, libéraux-nationaux y travaillent avec

l'entente la plus parfaite contre les socialistes. Le point commun de leur politique en dehors des partis, c'est précisément la lutte contre le parti socialiste.

« Le syndicat ne doit pas faire de préférence entre les partis », dit la Deutsche Berg und Iluttenarbeiterzeitung, n^ 22 (Journal des mineurs et des fondeurs allemands). Pense-t il peut-être que les trusts des maîtres de forges sont aussi bien disposés pour les socialistes que pour les libéraux nationaux et les conservateurs ? Les syndicats patronaux observent seulement la neutralité à Tégard des partis capitalistes, mais dans les syndicats d'ouvriers les défenseurs de la neutralité demandent qu'ils aient le même amour pour les partis capitalistes que pour le parti ouvrier. Cela ne montre t-il pas d'une manière éclatante combien est boîteuse la comparaison entre la neutralité des syndicats ouvriers et celle des syndicats patronaux?

Nous deviendrons enthousiastes de la neutralité des syndicats le jour où l'union des maîtres de forges allemands et le syndicat des charbons du Rhin et de la Westphalie ne traiteront pas autrement les socialistes que les autres partis.

L'exemple de ces unions patronales comme l'exemple des trade-unions montre seulement combien sont insignifiantes, au point de vue de leur attitude à l'égard des ouvriers les différences politiques qui séparent les partis bourgeois, mais il ne prouve en aucune façon qu'un syndicat ouvrier doive être animé des mêmes dispositions pour les partis bourgeois que pour le parti ouvrier.

En outre les syndicats patronaux, et dans une large

mesure aussi, les trade-unions anglaises, sont des entreprises d'affaires. Les syndicats allemand^ sont quelque chose de plus grâce au parti socialiste sous Tinfluence duquel ils se sont placés jusqu'ici. Ce ne sont pas des organisations qui se proposent uniquement d'améliorer la situation économique de leurs membreg, mais elles ont également en vue leur développement intellectuel et elles organisent à cet effet des conférences scientifiques, fondent des bibliothèques, etc..

Si les syndicats voulaient avoir une politique absolument neutre, ils devraient renoncer complètement à cette mission éducatrice. Strôbel, ajuste titre, a déjà signalé ce point. En Suisse un des plus grands obstacles, lors de la récente campagne en faveur de la neutralisation, fut la prétention des ouvriers catholiques de supprimer, dans les conférences et les bibliothèques des syndicats, tout ce qui pourrait choquer un cœur vraiment catholique.

La transformation des syndicats indépendants en simples entreprises d'affaires tient fort à cœur à nos économistes si a moraux » ; mais le parti socialiste (( matérialiste » n'a pas le moindre désir de les voir se dégrader ainsi.

Il ne veut pas non plus voir les socialistes devenir de majorité une minorité dans les syndicats, et aussi longtemps qu'ils seront la majorité, la direction des syndicats restera aux mains des socialistes. Or les socialistes, s'ils font de la politique, ne peuvent faire que de la politique socialiste ; ils peuvent bien s'allier

26 LA POLITIQUE ET LES SYîiDiCAtë

avec des ouvriers ultramontains et libéraux pour le droit ^e coalition, par exemple, mais pour cela ils se serviront d'arguments socialistes et ils en appelleront pour la, défense de leurs intérêts aux socialistes des corps législatifs et de la presse.

En outre, si la direction des syndicats tombait dans des mains non socialistes, les syndicats ne feraient pas de la politique neutre mais bien de la politique anti-socialiste. Le parti socialiste joue actuellement dans toutes les questions ouvrières un rôle beaucoup trop important pour qu'un représentant des travailleurs puisse rester indifférent à son égard.

Examinons les deux syndicats allemands qui ont inscrit la neutralité sur leur bannière. La neutralité de l'un des deux, le syndicat des imprimeurs, est la neutralité du type anglais ; elle aboutit même, comme on peut le voir dans son organe, à une hostilité déclarée contre le parti socialiste. La neutralité de l'autre, le syndicat des mineurs et des forgerons, a une tendance que nous avons déjà mentionnée; il va au-devant des désirs des ouvriers catholiques, plus exactement des ouvriers ultramontains. La politique soi-disant neutre de cette union n'est à la bien regarder, qu'une politique socialiste, timide d'ailleurs. Quand on reproche à la Deutsche Berg und Huttenzeitung de ne pas être d'accord avec les idées de notre parti, nous ne pouvons pas nous associer à ce reproche, du moins notre connaissance du journal ne nous le permet pas. Les aspirations vers la neutralité n'ont qu'un résultat là-bas : c'est que les convictions socialistes de la rédaction

revêtent parfois des formes particulières pour ne pas effrayer les lecteurs.

« La neutralité, écrit par exemple dans son dernier nunaéro le journal déjà mentionné, veut que l'on soit impartial envers tous les partis, même quand on doit conabattre certains de leurs représentants, certains de leurs actes, du point de vue syndical ».

Pour être impartial envers tous les partis, il est nécessaire de n'appartenir à aucun.

C'est ce que ne veut pas la Deutsche Berg und Huttenarbeiterzeitung, mais alors cette impartialité objective est en bien mauvaise posture, bien qu'on en ait plein la bouche.

Le syndiqué neutre, dit la Deutsche Berg und Huttenarbeiterzeitung^ doit exercer sa critique non contre les partis, mais contre certains représentants, contre des actes déterminés des partis. Mais les représentants particuliers et les actes particuliers des partis ne sont pas des phénomènes fortuits ; ils ont leur raison d'être dans la nature des partis. Et une politique à longue portée doit précisément se proposer, en étudiant les intérêts de la classe et l'évolution historique, d'arriver à l'intelligence des relations nécessaires qui existent entre les phénomènes particuliers de la vie des partis. La politique qui néglige ce point, qui considère les représentants, les actes particuliers d'un parti sans les rattacher à l'ensemble du parti, à son développement historique, sera, non une politique neutre, mais une politique naïve, puérile, et recommander une telle politique aux syndicats, au lieu de la « politique

de parti •, c'est dégrader leur politique, c'est leur recommander de renoncer dans leur activité syndicale à toutes les connaissances qu'ils ont puisées dans leur activité de parti. Mais cela n'est guère possible, et alors cette neutralité-là, c'est en réalité conseiller au .syndiqué socialiste de montrer une naïveté politique, qu'il n'a pas en réalité.

L'article de fond du même numéro de la Deutsche Berg und HuHenarbeiterzeitung nous en fournit un exemple : Notre camarade Saehse brigue le siège de député au Reichstag à Waldenbourg, au scrutin de ballotage. Gomme les mineurs jouent dans cette élection un rôle considérable, la rédaction de ladite feuille considère comme de son devoir, d'inviter les électeurs à élire Saehse. C'est parfait, mais n'est-ce pas là un acte de politique de parti ?

Non, dit la rédaction ; car elle n'a pas un mot de recommandation pour le socialiste Saehse, celui qu'elle recommande, c'est le mineur Saehse, l'ami des ouvriers, et si elle le recommande, ce n'est pas parce que son concurrent est le candidat des conservateurs, des libéraux et d'ultramontains, mais parce qu'il est aussi accidentellement un ennemi des ouvriers. Elle évite anxieusement de caractériser les partis qui ont proposé ces candidats ; ce sont ceux-ci qu'elle se borne à faire connaître. Gela n'est quand même pas de la politique neutre : c'est bien plutôt de la politique d'autruche. L'auteur de l'article de fond sait très bien que tout candidat socialiste, quels que soient son nom et sa profession, par cela même qu'il appartient

à ce parti, défendra avec plus dé zèle et de fermeté les mineurs qu'un candidat du centre, — et même du centre silésien ! Mais le dire, ce serait faire de la politique de parti ! La neutralité exige évidemment qu'on garde cela pour soi, et qu'on s'arrange de façon à faire croire h un pur hasard, quand dans un cas particulier on se prononce pour le candidat socialiste h cause de ses qualités personnelles.

Ces syndiqués neutres portent le parti socialiste dans leur cœur tout aussi bien que les autres compagnons ; seulement ils font comme l'amoureux du poète :

« Ne me compromets pas, ma chère enfant Ne me s.ilue pas « sur le boulevard », Une fois rentrés chez vous Tout s'arrangera.

Mais comme les maisons dans lesquelles ils prennent rendez-vous avec la belle enfant sont ouvertes à tout le monde — chambres des députés, lieux de réunions publiques, il faut une grande innocence politique pour croire sérieusement qu'on peut ne pas reconnaître sa « bonne amie sur le boulevard ».

Vouloir neutraliser les syndicats c'est vouloir au fond maintenir les syndiqués en un parfait état d'innocence politique. Cette neutralité consiste simplement en ceci : rester neutre en théorie et faire dans la pratique delà politique départi. «On » se laisse guider dans le syndicat par les mêmes idées de parti qu'en dehors du syndicat ; seulement dans le syndicat on appelle politique ouvrière cette inême politique qu'on vient d'ap-

peler politique du parti socialiste dans une réunion électorale, et l'on soutient ici comme un ami des ouvriers le même candidat qu'on recommande là-bas comme un ho mme de parti éprouvé I

Si les syndicats font de la politique, les syndiqués, du moins les meilleurs d'entre eux, ceux qui ont une certaine maturité politique, feront constamment de la politique de parti. Si on veut bannir cette politique des syndicats, il faudra condamner la politique en général dans les syndicats et dans leurs organes, il faudra les transformer en de simples caisses desecours, en de pures entreprises d'affaires. Alors on pourra être neutre, mais il ne le faudra pas nécessairement, parce qu'il y a des sociétés de secours (maladies ou autres accidents) socialistes, ultramontaines, etc. La politique de parti pénètre l'ouvrier allemand jusqu'à la moelle des os, c'est elle qui détermine tous ses faits et gestes.

C'est le parti socialiste qui a le moins de raison de vouloir affaiblir ce puissant intérêt politique dans le cœur du prolétariat.

C'est Elm qui a essayé en dernier lieu d'exposer la politique de neutralité des syndicats en dehors de tout parti. Cette politique doit être: t une politique pratique d'actualité », « une pure politique d'intérêts,- non une politique de parti ». Voilà qui est net, surtout quand c'est imprimé en gros caractères, mais si l'on y regarde

de plus près, on reconnaît que cela prête à tout autant d'interprétations que la « politique ouvrière ». Vainement on cherche l'opposition qu'il y a entre la « politique de parti » et « la politique pratique d'actualité » ou (c la pure politique d'intérêts ». Un parti ne peut il pas faire cette même politique, et le parti socialiste ne fait-il pas de la politique d'intérêts, de la politique d'actualité, quand il s'occupe des intérêts immédiats des ouvriers ? faisait-il une autre politique quand il intervenait en faveur du droit de coalition, quand il cherchait à amender la loi sur l'assurance contre les accidents, quand il provoquait un règlement maritime plus satisfaisant, etc ?

Mais il n'y a pas de doute que sous les noms de politique pratique d'actualité et de pure politique d'intérêts on peut aussi comprendre une politique différente de la politique du parti socialiste.

Le parti socialiste fait de la politique d'intérêts, mais ce ne sont pas seulement les intérêts d'une profession, ni même ceux de la classe ouvrière tout entière qu'il défend ; il représente aussi les intérêts de l'évolution générale de la société ; ce sont même ces derniers qu'il met au premier rang, et pour lesquels il se prononcerait, s'ils devaient entrer en conflit avec ceux des ouvriers.

Il fait de la politique d'actualité, mais tout en considérant le moment présent, il ne perd pas de vue l'avenir. Sa politique est à longue portée, et il dédaigne de légers avantages momentanés qui seraient de nature

à entraver le progrès, qui menaceraient de contrarier le prolétariat dans son évolution.

Que doit donc être cette politique d'actualité, cette politique d'intérêts des syndicats ? voilà la question décisive, à laquelle Elm répond simplement : qu'elle doit être pratique et sans déguisement. « Les syndicats exposeront leurs idées en matière de politique sociale en des propositions claires et précises qui leur serviront comme d'étendard dans leurs congrès. »

Voilà qui est bel et bien, mais nous ne savons pas si chaque syndicat établira un t programme d'actualité » particulier, ni jusqu'où s'étendra cette f actualité ». Admettons — eten cela nous pourrions bien être d'accord avec Elm — que l'universalité des syndicats élabore un programme embrassant tous les intérêts ouvriers, un programme méthodique, à longue portée, aussi utile aux progrès de la société qu'à ceux du prolétariat. Un tel programme, quelque pratique qu'il soit, ne pourra pas être élaboré sans le secours de la théorie, c'est-àdire sans l'intelligence des lois de l'organisme social; il devra reposer sur une conception déterminée de la société et l'incompatibilité de la conception < collectiviste » et de la conception « chrétienne » ou de la conception a libérale » ne manquera pas d'éclater, même si l'on fait abstraction de « l'état futur » et si l'on s'en tient aux questions pratiques de l'heure présente. La politique de parti n'est pas l'invention arbitraire de quelques politiciens de parti, mais elle se rattache intimement à la conception qu'on a de la situation économique et aux pécessitésde l'époque actuelle, et chaque parti avnecon-

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ception économique particulière et un programme économique particulier. Le congrès de Zurich en 1897 est très instructif à cet égard : il était consacré à la protection de l'ouvrier, il ne s'agissait là que d'un programme pratique d'actualité et de pure politique d'intérêts, et cependant que de différences de vues entre les délégués chrétiens et les délégués socialistes sur les questions du travail des enfants, de la limitation du temps de travail et surtout sur celle du travail des femmes !

La politique de parti jouera donc son rôle même dans l'élaboration du programme d'actualité des syndicats. Il sera tout autre s'il émane de syndicats socialistes ou s'il émane de syndicats ultramontains.

Mais il ne suffit pas de rédiger un programme, il faut l'appliquer, et pour cela les politiciens de parti deviennent indispensables. Elm aussi espère que le programme des syndicats réagira sensiblement sur les rapports réciproques des partis.

€ Les politiciens sauront bientôt faire eux-mêmes leur profit de cette manifestation. Celui qui n'est pas avec nous est contre nous. Le parti qui, au Parlement, agit à rencontre des revendications ouvrières, comprendra par les voix qu'il perdra aux prochaines élections que les ouvriers ont appris à sauvegarder leur intérêts même au jour du vote.

« Se déclarer officiellement en faveur d'un parti quelconque nuirait à la politique des intérêts. — L'effet des résolutions prises se manifesterait surtout par ce fait, que les partis seraient tenus de prendre position vis-àvie du programme d'actualité. Comme le nombre des

ouvriers industriels va en augmentant, leurs voix deviendront de plus en plus nécessaires aux partis dans les élections, et ces partis devront bon gré malgré tenir compte des résolutions d'un grand congrès des syndicats neutres ».

Voilà donc la politique électorale d'Elm. On m'accordera qu'elle est quelque peu étrange. Dans les élections, on ne vote pas contre tel ou tel parti, mais plutôt pour tel ou tel parti. Et si les ouvriers veulent faire triompher leurs revendications, il ne s'agit pas d'attendre que le parti qui les combat au Parlement s'aperçoive qu'il perd des voix, mais il faut qu'ils apportent le plus de voix possible au parti qui soutiendra énergiquement leurs revendications.

Elm assigne aux syndiqués un rôle tout à fait passif dans les luttes électorales ; t se déclarer officiellement en faveur d'un parti quelconque », dit-il, t ce serait nuire à la politique des intérêts. — L'effet des résolutions se manifesterait surtout par ce fait que les partis seraient tenus de prendre position vis-à-vis de ce programme d'actualité » .

On ne voit pas très clairement comment la seconde proposition justifie la première. La politique d'intérêts demande bien plutôt que les syndiqués se solidarisent, dès que les partis ont pris position, avec celui qui représente le mieux leur programme d'actualité. Mais c'en serait fait de la neutralité, si la politique pratique d'actualité faisait la moindre tentative d'intervention effective dans la politique du jour, et c'est pourquoi les syndicats ne doivent pas s'engager dans la voie qui

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leur assure la défense la plus efficace de leur programme : tout au contraire,une fois qu'ils Tonttrace'e, ils n'ont plus à s'en occuper et doivent laisser chaque syndiqué faire de son propre mouvement ce que son instinct politique lui conseillera pour contribuer à l'exécution politique du programme.

En réalité, comme Elm le déclare lui-même, cette politique syndicale tournerait quand même à l'avantage du parti socialiste. Nous le pensons également pour cette raison d'abord que les syndiqués ne sont pas des enfants ; en politique s'ils acceptent un programme, ils feront de la propagande pour le parti qui le défendra le plus énergiquement au Parlement, et ensuite parce qu'aujourd'hui ils connaissent très bien les différents partis. Mais s'il en est ainsi, est-ce que « la politique d'intérêts et d'actualité », « la politique ouvrière neutre » est autre chose qu'une politique socialiste déguisée ? Dans la pratique, ce déguisement ne servirait que médiocrement à gagner ces groupes d'ouvriers catholiques qu'on inféode à l'ultramontanisme avec la terreur du socialisme, car ces catholiques s'apercevraient bientôt que la lutte politique en faveur du programme syndical d'actualité ' favoriserait le parti socialiste. Cette peur de reconnaître ouvertement que la politique d'intérêts n'est pas autre chose que de la politique socialiste ne favoriserait dans les milieux syndicaux ni le sens moral ni l'intelligence politique.

Les syndicats peuvent à la vérité avoir une politique d'intérêts et d'actualité qui ne soit pas une politique socialiste sous une autre étiquette. C'est une poli-

tique d'intérêts s*occupant exclusivement ou presque exclusivement des intérêts des membres du syndicat, plaçant au second rang, supposé qu'elle s'en soucie, les intérêts du prolétariat en général et ceux de l'évo lution sociale, défendant sans scrupules les intérêts particuliers des syndiqués, fût-ce même aux dépens de la société en général.

On peut aussi entendre par politique d'actualité celle qui recommande aux syndiqués de ne pas voir plus loin que le bout de leur nez, de borner leurs ambitions à ce qu'ils peuvent atteindre immédiatement, sans s'occuper le moins du monde de l'avenir.

Pour bien caractériser cette politique d'actualité et d'intérêts, il faut l'appeler politique du moment, politique d'affaires bornée. Ce n'est certes pas cette politique qu'Elm a en vue ; il semble cependant çà et là la confondre avec celle qui a été indiquée plus haut. On peut surtout la comparer à la politique d'affaires des syndicats patronaux qu'on propose comme modèles aux syndicats ouvriers.

Sans aucun doute une telle politique permettrait d'écarter facilement une série d'influences qui divisent aujourd'huilesôuvriersallemands.Malgré leur croyance au Sermon sur la Montagne et à la béatitude des pauvres et des opprimés, les ouvriers chrétiens eux-mêmes désirent en avoir le moins possible de cette béatitude. Et les ouvriers d'un métier s'entendront généralement mieux sur un petit nombre de revendications immédiates que sur un programme de réalisation lointaine ; car alors les conceptions différentes du monde, les idées

différentes sur le développement social ne troubleront presque pas l'accord, c'est Tune ou l'autre de ces revendications particulières qui ralliera le plus aisément les politiciens de différents partis. Mais cette politique, comme la précédente, ne conduit qu'à une neutralité purement nominale, non à une neutralité véritable envers tous les partis

Si on attache une importance presque exclusive aux intérêts les plus immédiats du métier et des organismes corporatifs, les différences provenant de la conception générale de la société, qui séparent les ouvriers du métier, passent à l'arrière plan, tandis que passent au premier les différences qui séparent les ouvriers de ce métier particulier des ouvriers des autres métiers.

C'est un fait qu'on constate tout particulièrement h\ où des organisations ouvrières arrivent à conquérir une situation privilégiée. Cette situation ne pourra se maintenir que si les organisations privilégiées écartent la masse des ouvriers. Cesgroupes d'ouvriers cherchent, comme les corporations d'autrefois, à s'élever, non d'accord avec le prolétariat en général, mais à ses dépens.

L'Angleterre, cette terre promise de la neutralité des syndicats, en fournit des preuves en quantité. Nous ne rappellerons que l'attitude bien connue des mineurs du Northumberland et du Durham, qui sont en opposition avec la masse de leurs camarades, au sujet de la journée normale de huit heures, parce qu'ils ont obtenu la journée de sept heures, et qu'ils trouvent avantageux que les enfants employés à côté d'eux à

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