KAUTSKY. — POLIT. ET SY?ID
â8 LA POLITIQUE ET LES SYNDtCAt^
pT)usser les wagonnets travaillent dix heures. Voilà une politique d'actualité on ne peut plus « pratique », une politique d'intérêts on ne peut moins déguisée. Mais elle a pour conséquence, non Tunité des mineurs, mais bien leur division au sujet même de cette politique d'affaires.
Hué a décrit récemment dans la « Neue Zeit » les avantages que le syndicat des mineurs allemands aurait tirés de sa politique de neutralité. Nous sommes trop étrangers à la situation des mineurs pour pouvoir discerner dans la prospérité croissante du syndicat ce qui revient à sa neutralité et ce qui revient à Tessor économique. Mais dans le même article, Hué signale c le particularisme de clocher » comme Tune des plus grandes causes de faiblesse du mouvement minier allemand ; c'est à cet esprit borné qu'il faut attribuer réchec delà dernière tentative de grève. « Les mineurs de Silésie et ceux de la rive gauche du Rhin sont loin d'avoir la même manière de voir, bien que leur situation sociale soit presque identique. Le mineur de l'Allemagne centrale pense trois fois à lui-même avant de songer à penser aux camarades de l'Allemagne du sud ».
Voilà certainement un grave inconvénient, mais qu'est-ce autre chose qu'une manifestation de la politique pratique d'actualité, de la pure politique d'intérétst On ne pourra triompher du particularisme de clocher, qu'en élargissant l'horizon du mineur, qu'en lui montrant combien ses intérêts sont étroitement solidaires avec ceux des autres prolétaires, avec ceux de révolu-
La t^OLiTiQUE BT Les sVndica'Ts âô
lion c^e la société tout entière, ce qui n'est possible qu'en admettant une certaine théorie sociale, en faisant de la propagande socialiste. Si au contraire le syndicat ne s'occupe que de ses intérêts immédiats, les idées particularistes ne feront que se développer parmi les mineurs, que la direction du syndicat le veuille ou non. Le syndicat pourra par là gagner de nouveaux adhérents, mais ni la discipline ni la cohésion n'y gagneront.
Les mineurs constituent une exception en ce sens que la politique d'actualité et d'intérêts amène des scissions locales entre les mineurs eux-mêmes, ce qui n'arrive pas généralement dans les autres corps de métiers. Mais chez beaucoup d'entre eux cette politique a pour conséquence de susciter cette rivalité qui existait autrefois dans les corporations se disputant tel ou tel travail dont elles réclamaient le monopole. En Angleterre, il y a, ou il y avait encore il n'y a pas longtemps, des luttes fréquentes entre des ouvriers de différents métiers. Webb, dans sa «Théorie et pratique des syndicats anglais », consacre un chapitre particulier au « droit à un métier 9 dans lequel il flagelle cette folie d'ouvriers organisés qui, pour enlever un travail à d'autres ouvriers^ vident leurs caisses dans des grèves successives, paralysent leur force de résistance contre le capital ou se font « antigrévistes » pour briser la force d'un syndicat rival. C'est une résurrection de la folie des corporations des temps féodaux, où s'allumaient des guerres interminables entre les boulangers et les pâtissiers se disputant le droit de faire des gâteaux, entre les cordonniers et le»
4Ô LA POLITIQUE Et LÈS SYNDICATS
fabricantô de pantoufles voulant les uns et les autres faire des galoches. En Allemagne nous pensio*ns que de semblables faits ne pouvaient se produire que dans des corporations d'antisémites exaltés, lorsque les typographes « neutres » de Kiel nous ont détrompés : ceux-ci ne soufl'rirent pas qu'un ouvrier mécanicien étranger au métier typographe travaillât à une presse d'imprimerie. Cela n'est pas un hasard. Les tendances à la neutralité politique et l'exclusivisme corporatif sont les fruits du même arbre, de la politique d'affaires.
Nous le voyons, cette politique n'unit pas les ouvriers, elle les divise, non d'après les partis politiques, mais d'après les métiers.
Elle ne brise pas seulement la solidarité prolétarienne, mais elle oppose aussi une digue puissante à l'indépendance politique des prolétaires.
Nous avons déjà remarqué, qu'il n'est pas très difficile d'intéresser différents partis à l'une ou à l'autre des revendications immédiates de tel ou tel groupe ouvrier, surtout si cette politique d'actualité est tellement pratique qu'elle se contente de réformes immédiates, réalisables, et n'imposant aux classes dirigeantes, sinon aucun sacrifice, du moins, que des sacrifices insignifiants.
Mais si les syndiqués ont le choix entre les différents partis qui s'offrent à eux pour défendre l'une ou l'autre de leurs revendications immédiates^, ce qui semble le plus pratique, c'est de donner la préférence à celui qui est le plus fort, qui a le plus facile accès auprès du gouvernement, et qui sera par conséquent
plutôt en situation de faire aboutir cette revendication.
Du point de vue de cette politique pratique d'actualité et d'intérêts sans déguisement, il est insensé d'admettre que les syndicats aillent porter les voix dont ils disposent à un parti jeune, en voie de formation, qui n'a aucun espoir d'arriver prochainement au pouvoir. Pour eux la politique est une affaire, mais on ne fait d'affaires qu'avec les clients solvables.
Tandis que dans toute l'Europe continentale l'entrée des ouvriers dans l'arène politique a amené la création de nouveaux partis et une décomposition des anciens partis politiques, nous voyonsen Angleterre etauxEtats- Unis, oij les syndicats dominent la vie politique de l'ouvrier, où ils ont inscrit la neutralité politique sur leur drapeau, la vie politique persister dans l'ornière. des deux grands partis d'autrefois, qui continuent à occuper à tour de rôle le pouvoir, sans laisser de place pour un nouveau parti, pas même pour le parti socialiste. La pensée socialiste se répand rapidement en Angleterre et en Amérique : à preuve, l'extension qu'y a prise la littérature socialiste dans les dernières périodes décennales ; mais l'ouvrier anglais ou américain se dit que le sort du socialisme ne sera pas décidé aux prochaines élections. Si je vote pour un socialiste, se dit-il, je gaspille mon bulletin de vote, je fais une pure démonstration, mais si je vote pour un libéral ou pour un conservateur, pour un républicain ou un démocrate, j'exerce ma part d'influence sur le futur gouvernement. Je ne voterai donc pas pour le socia-
liste, mais pour celui des deux partis dominants qui pour le moment me fait espérer le plus d'avantages.
C'est ainsi que raisonnent également dans ces deux Etats la grande majorité des syndiqués pénétrés des idées socialistes ; et tant que les ouvriers pensent ainsi, un parti ouvrier indépendant ne peut absolument pas se développer. La neutralité apparente devient ainsi une véritable hostilité contre le parti socialiste.
Ainsi Texamen de la politique d'intérêts sans déguisement nous conduit par une autre voie au même résultat que Texamen de la politique ouvrière : ou bien cette politique est de la politique socialiste sous un autre nom avec laprécision et la conscience en moins, oubien elle est une politique anti-socialiste. Mais en réalité elle ne sera jamais ce que ses défenseurs actuels dans le parti voudraient bien en faire : un parti tenant la balance parfaitement égale entre le parti socialiste et les partis bourgeois.
Mais qu'importe si le parti socialiste en souffre ? Le parti est-il donc le but de notre agitation ? demande Elm, n'est-il pas plutôt un moyen pour arriver au but : la réalisation du socialisme ? Or, quel est le pays dont l'organisation sociale se rapproche plus du socialisme que l'Angleterre qui n'a qu'un parti socialiste peu développé, mais de puissants syndicats neutres, qui « ont pu se former, en se mouvant entre les deux grands partis des libéraux et des conservateurs, sans plus favoriser l'un que l'autre, et qui ont ainsi acquis une grande influence, qu'ils savent très-bien nxettre au service de leurs intérêts de classe », .
Il est certain que le parti n'est pas notre but définitif, qu'il n'est qu'un moyen pour atteindre au but. Mais la question est celle-ci : Ce but peut-il être atteint sans un parti, sans une organisation politique autonome du prolétariat ?
Aujourd'hui il se dit et il s'écrit tant de choses pour et contre la politique de parti ! Qu'est-ce en définitive que cette politique ? Un parti politique est une organisation politique, un politicien de parti est un politicien qui agit dans le cadre d'une organisation ; faire de la politique de parti, c'est grouper en une organisation toutes les forces politiques agissant dans le même sens, et les faire coopérer méthodiquement. Prétendre que le prolétariat atteindra plus rapidement son but par une politique neutre que par une politique de parti c'est prétendre qu'il avancera plus rapidement par ïa désorganisation politique que par une organisation politique.
Nous ne savons pas si telle est l'opinion d'Elm mais on le dirait à voir l'enthousiasme qui s'empare de lui, dès qu'il vient à parler des succès obtenus par la politique des trade-unions anglaises. Nous ne partageons pas sa manière de voir ; nous croyons au contraire que ce sont précisément les résultats de cette politique qin la condamnent et qui montrent clairement que le prolétariat ne peut pas se passer d'une organisation politique autonome, c'est-à-dire d'une politique de parti.
Si nous arrivons à d'autres résultats qu'Elm, il faut l'attribuera la méthode différente que nous suivons. Il compare la situation de l'ouvrier anglais à celle de
de rouvrieralleraand, et la trouve infiniment meilleure ; les ouvriers anglais se seraient donc plus rapprochés du socialisme sans le parti socialiste que les ouvriers allemands avec le parti socialiste. Mais post hoc n'est pas toujours propter hoc. Si les ouvriers anglais sont aujourd'hui, sans parti socialiste, plus avancés que les ouvriers allemands, cela ne prouve nullement qu'il faille attribuer ce fait à l'absence d'une politique de parti socialiste.
Elm semble croire que les ouvriers anglais doivent leur situation politique et sociale d'aujourd'hui exclusivement aux syndicats. C'est avec enthousiasme qu'il nous dit : t La puissance économique que possèdent les ouvriers anglais grâce à leurs trade-unions, est très considérable, elle leur donne une grande influence dans l'Etat et dans la Commune.
« Dans leurs grandes corporations, les ouvriers anglais ont puissamment travaillé à leur propre éducation, et cela est très important à mes yeux : les institutions démocratiques qu'ils ont crées pour leur propre administration ont subi l'épreuve de la pratique, et l'ouvrier anglais est devenu ainsi bien plus capable de sVadministrer lui-même que l'ouvrier de n'importe quel pays. En un mot, la démocratisation est arrivée à un tel degré en Angleterre que nous Allemands, nous nous sentons tout confus quand nous comparons nos libertés politiques à celles du peuple anglais ». •
Raisonnement merveilleux ! Cette dernière phrase aurait pu s'écrire il y a cent ans, il y a même deux
cents ans, alors qu*il n'y avait pas encore la moindre trace des trade-unions anglaises .
Elm est d'ailleurs bien peu exigeant, si Tinfluence des ouvriers anglais dans l'Etat lui en impose tellement ! Si Ton considère le développement économique de l'Angleterre, si accéléré qu'il produisit, il y a plus de cinquante ans, une grande agitation ouvrière, alors que le prolétariat allemand essayait timidement ses premiers pas; si Ton considère que le prolétariat anglais relativement plus nombreux que tout autre a pu se développer dans une complète liberté de mouvement et d'organisation sans être gêné par une forte classe de paysans conservateurs et de petits bourgeois, on trouvera un peu faible l'influence que les ouvriers anglais ont acquise dans l'Etat.
Aujourd'hui encore, les ouvriers anglais ne jouissent pas tous du droit de vote. Environ deux millions de prolétaires ayant Tâge requis en sont privés ; aujourd'hui encore, les membres du parlement ne touchent point d'indemnité, aujourd'hui encore une campagne électorale coûte très cher au candidat ; il doit payer tous les frais officiels et doit fournir une caution en posant sa candidature. Dans bien des circonscriptions les frais d'élections s'élèvent à 37.500 francs par candidat. Une forte organisation du parti socialiste pourrait au besoin surmonter cet obstacle pour quelques candidats prolétaires (pour 100 candidats ces frais d'élections s'élèveraient à des millions). En l'absence de cette organisation, le parlementarisme ainsi constitué est un luxe que seuls les gens riches ou leurs protégés
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peuvent se permettre. Aussi n'y a-til pas de Parlement moderne en Europe où Télément prolétaire soit moins représenté que dans le Parlement anglais. Même en Italie il y a trois fois plus de réprésentants du prolétariat qu'au Parlement anglais, sans compter que les députés prolétaires forment partout une organisalion indépendante, tandis qu'en Angleterre ils n'ont pu se glisser dans le Parlement que sous le masque de libéraux du type bourgeois, comme appendice d'un parti capitaliste.
Si les ouvriers anglais acceptent paisiblement une telle situation, s'ils la trouvent toute naturelle, il n'est pas étonnant qu'ils tolèrent une Chambre haute, qui n'est pas un Sénat, comme le Sénat français ou américain sur lesquels la population peut exercer une influence par de nouvelles élections, mais qui est une assemblée de momies privilégiées, analogue à quelque Chambre des seigneurs d'un pays demi-asiatique. Et cette Chambre des pairs n'existe pas seulememt pour la forme ; de temps en temps elle se fait remarquer par l'énergie avec laquelle elle cherche à enrayer toute politique sérieuse de réformes. En 1893 et en 1894 elle rejeta systématiquement toutes les mesures réformatrices du ministère libéral votées dans la Chambre basse; parmi celles-ci il y en avait de très importantes pour les ouvriers. Les Lords pouvaient le faire impunément. Les élections suivantes apportaient une majorité écrasante aux conservateurs, aux partisans et aux protecteurs de la majorité de leur Chambre haute (1).
(1) Cette manière (Je voir a depuis lors trouvé une confirmation
Si la- grande influence des ouvriers anglais dans TEtat devait se manifester quelque part, c'est dans les questions de législation du travail. C'est sur ce terrain que la politique d'actualité pratique, que la politique d'intérêts pure doit surtout triompher. Mais la classe ouvrière anglaise qui, grâce à l'agitation chartiste conquit, il y a plus de cinquante ans, la journée de dix heures n'a, depuis qu'elle fait de la politique neutre, remporté que de médiocres victoires, si l'on fait abstrac;ion de l'extension à de nouvelles catégories d'ouvriers des règlements protecteurs déjà octroyés. Les temps ne sont plus, oii les ouvriers anglais étaient les champions du prolétariat international et où la législation du travail en Angleterre était un idéal pour tous les politiques socialistes, pour tous les organes de la classe ouvrière. Dans bon nombre d'Etats la législation de travail des Anglais est dépassée sur des points importants. Il n'y a pas encore en Angleterre de limitation générale de la durée de la journée des adultes, comme elle existe en Suisse, en Autriche, et aujourd'hui même en France (pour certaines
inatlen(fue dans les jugements rendus par les lords pendant l'été 1901 dans l'affaire du chemin de fer Taff-Vale et dans le procès Quinn contre Leatham. Ces deux jugements constituent des précédents juriliques extrêmement défavorables pour les tradeunions ; en effet ils rendent pécuniairement responsable le syndicat pour tous les torts causés à un tiers par le syndicat ou un de ses fonctionnaires. 11 y a vingt ans, les ouvriers anglais se seraient élevés avec indii»nation contre cette imprudente provocation. Aujourd'hui ils continuent d'élire les partisans de ces mômes lords, qui essayent, dans la lutte contre le capital, de les garrotter et de les bâillonner;
catégories d'usines)- Le dernier progrès social de quelque importance qui ait été réalisé en Angleterre est — écoutez et admirez ! — qu'à partir du l'^' janvier de cette année (1900) il est interdit d'employer les enfants qui ont moins de douze ans. Jusqu'à cette date, le capital pouvait régulièrement exploiter môme les enfants de onze ans ! Jusqu'en 1893, il était permis d'accepter des enfants de dix ans dans les ateliers et les fabriques. Dans les mines, on peut encore aujourd'hui épuiser des enfants par un travail de dix heures. Admirables résultats de la grande influence que les ouvriers anglais ont acquise dans l'Etat !
Les classes dominantes en Angleterre sont forcées de faire quelques concessions aux ouvriers dans la question de la législation du travail pour conserver leurs voix, mais dans tous les autres domaines de la politique officielle leur influence est absolument nulle. On peut dire que la classe capitaliste n'a jamais, n'a nulle part exercé une souveraineté aussi absolue qu'aujourd'hui en Angleterre. Elle n'y trouve pas comme ailleurs le contre-poids d'une classe ouvrière bien unie, politiquement indépendante, et qui sait ce qu'elle veut. Elle ne rencontre pas non plus, parmi les classes possédantes, des éléments agraires assez considérables pour restreindre sa puissance, comme c'était le cas il y a quelque trente ou quarante ans. Les conservateurs en Angleterre deviennent de plus en plus un parti capitaliste, car l'agriculture a de plus en plus cédé le terrain à l'industrie, et les propriétaires fonciers n'ont pas le moindre espoir de se relever aux
dépens des bénéfices et des salaires de Tindustrie. Ce n'est qu'en participant aux profits de l'industrie, aux revenus fonciers toujours croissants des terrains à bâtir, au pillage des pays lointains par la politique coloniale, qu'ils peuvent réparer les pertes subies sur la rente foncière de leurs terres. En Angleterre, il n'y a presque plus de conservateurs comme en possède l'Allemagne. Le parti conservateur est aujourd'hui un parti capitaliste plus puissant que jamais, il ne rencontre d'opposition sérieuse ni au Parlement ni dans le pays. A cette puissance dans le Parlement vient se joindre la puissance dans la presse. Etant données les ressources du capital, une presse grande et indépendante ne peut se former et se soutenir que par une puissante organisation politique du prolétariat. Le prolétariat qui renonce à avoir sa politique de parti, renonce en même temps à avoir une presse grande et indépendante. Ainsi, grâce à la politique de neutralité des trade-unions anglaises, la presse a comme le Parlement complètement passé aux mains du capital. Et c'est cette presse vénale et asservie qui forme et dirige l'opinion dans les masses populaires sur toutes les questions autres que les questions d'intérêt immédiat. Pour tous les grands problèmes qui demandent une vue plus large, une intelligence plus profonde des relations sociales, le peuple anglais a suivi aveuglément ces dernières années les chefs de claque que le capital entretient dans le Parlement et dans la presse. L'attitude de la majorité d€s ouvriers anglais dans la guerre sudafricaine en est une preuve frappante,
Nulle part le capital ne règne plus absolument en politique qu'en Angleterre, nulle part le prolétariat n'est plus dépendant en politique. Elin trouve cependant qu'aucun pays n'est plus rapproché du socialisme que l'Angleterre, que nulle part le prolétariat n'est parvenu à un plus haut degré de « self-government » démocratique. Certes, les conditions matérielles nécessaires au développement du socialisme se trouvent mieux remplies en Angleterre qu'ailleurs ; mais la maturité politique des ouvriers, seule capable de développer dans le sens du socialisme ces conditions préalables, fait de plus en plus défaut aux ouvriers anglais, et sous ce rapport ils cèdent le pas au prolétariat du reste de l'Europe
Personne ne ressent cela plus amèrement que les socialistes anglais, qui ne partagent nullement la satisfaction d'Elm. Il n'y a que quelques années que Berns tein écrivait dans la Neue Zeit-an article sur l'avenir des ouvriers anglais : «Il faudra bien que les conservateurs fassent aux ouvriers des concessions sur un terrain ou sur un autre, mais en somme ce sera bien maigre, et ces messieurs se serviront de tous les prétextes possibles pour ne pas entreprendre de « changements constitutionnels ». Peut on leur en vouloir, si les ouvriers attendent patiemment les réformes, au lieu de lutter pour les obtenir ? L'ouvrier anglais, disait un jour dans sa mauvaises humeur un socialiste anglais, est un mendiant en politique, c'cst-à dire qu'il est habitué à recevoir des aumônes politiques, —et un mendiant doit se •contenter de ce qu'on lui donne. La situation n'est plus
tout à fait aussi mauvaise, mais il y a encore place pour bien des améliorations » (NeueZeit, XIII, 2 p. 438).
Nous ne retrouvons pas ici la confiance avec laquelle Elm vante « la grande influence » que les ouvriers ont acquise dans l'Etat grâce à leur habile politique de bascule .
Mentionnons encore ici les Fabiens anglais : leur refrain est qu'il faut désespérer du prolétariat anglais, dont ils considèrent le «conservatisme bourgeois » comme insurmontable, n'attendant plus rien de leur initiative politique. C'est pourquoi ils s'adressèrent aux bourgeois idéalistes, aux libéraux radicaux, afin de les pénétrer de l'esprit socialiste. Leur propre socialisme en est devenu d'autant plus tiède, à la vérité, qu'ils cherchaient davantage à le faire accepter par la bourgeoisie. Mais la puissance politique du libéralisme est devenue encore plus faible que le socialisme des Fabiens ; le parti libéral n'est plus qu'une ombre, il ne vaut plus la peine qu'on l'imprègne de socialisme ou de quoi que ce soit.
La tactique des autres organisations socialistes est le contraire de l'erreur des Fabiens. Partant de cette idée que les ouvriers ne voteront jamais pour les candidats socialistes, tant qu'ils pourront suivre cette politique de bascule entre les libéraux et les conservateurs, politique si admirée par Elm, quelques socialistes anglais considèrentcomme nécessaire de se débarrasser du parti libéral, et à cet effet ils ont soutenu quelquefois dans les élections les conservateurs dont la puissance est déjà si grande.
Gpla semble tout aussi fi^bsur4e aux socialistes du
continent que la tactique des Fabiens. Mais dans l'une comme dans Tautre tactique on ne trouve que le reflet de Tabsurde politique neutre des syndicats anglais. Comme jusqu'ici nous avons été préservés de celle-là en Allemagne, nous n'avons pas à nous occuper de celle-ci.
Enfin un certain nombre de syndiqués, dégoûtés de la corruption engendrée par la politique de neutralité, se sont réunis aux socialistes anglais pour fonder un parti ouvrier autonome et pour arriver ainsi à une politique de parti indépendante. Gela- nous semble la seule route praticable pour sortir de l'impasse dans laquelle les trade-unions se sont fourvoyées. Mais il ne faut pas s'attendre à arriver promptement à de grands résultats pratiques. La politique d'intérêts pure a contaminé tellement tout le monde syndical anglais, qu'on ne peut guère s'attendre à la voir s'avancer d'un pas ferme et résolu dans cette nouvelle voie.
Quoi qu'il en soit, le fait seul que de grandes agglomérations de syndiqués chercbent cette voie et éprouvent le besoin de s'y engager démontre clairement qu'ils ont reconnu eux-mêmes toute la stérilité de la politique de neutralité.
C'est une singulière ironie de l'histoire, que quelques-uns de nos syndiqués cherchent à introduire chez nous la politique de neutralité en nous donnant l'Angleterre comme modèle, au moment même où elle menace de faire faillite là-bas.
Nous avons v^ que Iqrsque les syndicats font de la
politique, ils font en réalité ou de la politique socialist*', ou de la politique anti-socialiste, qu'ils ne peuvent pas à l'égard du parti socialiste garder une neutralité réelle, que leur neutralité ne peut être qu'apparente.
D'un autre côté, nous avons déjà montré au commencement de ce travail que la direction du mouvement syndical tend partout à les rapprocher de plus en plus du parti ouvrier. Cette tendance est fortement motivée par des circonstances qui n'agissent pas moins en Allemagne qu'ailleurs.
La neutralité politiq\ie, ou pour mieux dire, l'indifférence politique des syndicats anglais remonte à ïa période de 1850 à 1875 environ, à cette époque où la théorie de Manchester florissait, où l'industrie anglaise avait pris le plus brillant essor sous l'influence du libn^ échange et de la libre concurrence. Le syndicat étnii alors un moyen, pour un certain nombre de métiers^ du moins, d'opposer une phalange serrée de salariés aux entrepreneurs, divisés par leur propre concurrence, et par la concurrence étrangère ; le syndicat balançait ainsi la prépondérance du capitaliste sur l'ouvrier isolé. Il allait, à ce qu'il semblait, faire des ouvriers les égaux des capitalistes ; il allait les introduire dans h\ bourgeoisie, en les réconciliant avec elle et en les éloignant des « utopies » socialistes.
Mais tous ces beaux résultats qu*on attendait dr l'action syndicale, disparaissent de plus en plus, même en Angleterre. Car la longue crise qui dura de 1876 ^ 1887 amena la banqueroute sinon du capitaltsme, du
moins de la théorie de Manchester, de la foi dans les heureux résultats du libre échange et de la libre concurrence. Les capitalistes eurent désormais un autre idéal : le monopole à l'intérieur età l'extérieur, les droits protecteurs et la solide alliance des entrepreneurs. Par là se modifient aussi les vues et la position des syndicats. Aux rangs serrés des salariés d'un métier s'opposent maintenant les rang serrés de leurs exploiteurs, et la proportion des forces entre les ouvriers et les entrepreneurs qui existait autrefois entre l'ouvrier et l'entrepreneur isolés, se trouve reproduite sur une plus grande échelle.
Encore maintenant (1900), dans une période de prospérité, ce phénomène est très facile à constater. Grâce aux coalitions d"entrepreneurs, tous les fruits dus au grand développement de l'industrie sont échus presque exclusivement aux capitalistes. Les prix de toutes les marchandises ont plus haussé que celui du travail de l'ouvrier. Ce travail a été plus considérable, plus régulier^ mais à part cela les prolétaires n'ont tiré aucun avantage matériel de ce grand épanouissement industriel, malgré les progrès de l'organisation syndicale.
Des théoriciens mêmes, peu suspects c d'orthodoxie • marxiste, voient les syndicats sérieusement menacés par les associations d'entrepreneurs.
Voici ce quedisent M. et Mme Webb à ce sujet dans leur livre sur la « Théorie et la pratique des syndicats anglais » : c Si toute l'industrie est dans la main d'un grand entrepreneur, ou est répartie entre un petit nombre d'entrepreneurs ne se faisant pas concurrence — et surtout si le
monopole est protégé d'une façon quelconque contre de nouveaux rivaux — alors le syndicat reconnait que ses méthodes sur l'assurance mutuelle et sur le contrat collectif ne lui sont d'aucune utilité. Cela s'applique, par exemple aux grandes compagnies de chemins de fer du Royaume Uni, et à quelques-uns des grands trusts capitalistes des Etats-Unis.
En face des ressources infinies, de la clientèle assurée par le monopole, de Tunité absolue de direction de ces Leviathans modernes de l'industrie, le pauvre quart de million du plus riche syndicat et la révolte de un ou deux cent mille ouvriers opiniâtres et exaspérés ne produisent pas plus d'effet que des flèches qu'on lancerait contre un cuirassé. Dans de tels cas, ce n'est que de la législation qu'on peut attendre des lois générales, cornmon rule, améliorant les conditions du travail ; les syndicats en lutte avec de si puissants intérêts n'obtiendront que très difficilement ces lois, mais uoe fois qu'elles seront acquises, elles seront d'une application et d'une exécution faciles, grâce à la belle organisation de l'industrie Nous pouvons donc admettre que l'excessive concentration de l'industrie en trusts et en monopoles aura pour effet, soit de ruiner les syndicats en annihilant tous leurs efforts, soit de les amener à user de leur influence presque exclusivement en faveur de la législation » (II, p. 93).
Dans ce second cas, c'est encore la ruine des syndicats qui se prépare. Un syndicat qui ne fait que de la politique, devient tout à fait inutile. Un parti politique s'acquittera bien mieux de cette fonction qu'un
syndicat. Si Webb était socialiste au lieu d'être Fabien, il aurait tiré cette conclusion de son exposé : Le développement de l'industrie conduit à la décadence des syndicats et à leur remplacement par un parti ouvrier. , Ce n'est cependant pas notre opinion ; le développement industriel ne ruine pas les syndicats, et ne les force pas à ne faire que de la politique ; mais il les oblige à renoncer à leur isolement, ou ce qui revient au même, à leur politique de neutralité.
Le nombre croît toujours de ces métiers dont le syndicat isolé, séparé de tout le reste du prolétariat, indifférent, « neutre » à son égard, est tout- à-fait incacapable de soutenir sa corporation dans une grande lutte contre les entrepreneurs, et se voit forcé de faire appel à tous les moyens de lutte dont dispose le prolétariat en masse ; ce n'est pas renoncer à l'action isolée, exclusivement syndicale, afin de se vouer exclusivement à la politique ; c'est au contraire unir l'action syndicale à l'action politique, c'est unir les moyens de pression- dont dispose le syndicat à ceux du parti politique. Mais parmi ces derniers moyens, il n'y a pas seulement les moyens parlementaires, bien que ceux-ci soient les plus importants, les plus longtemps efficaces. Outre les représentants du parti au Reichstag et dans les Landtag, il y a aussi à considérer ses représentants dans les administrations communales et dans la presse.
Les imprimeurs « neutres » eux-mêmes se virent forcés, en 1891-92, de faire appel, pendant, leur longue grève, au parti socialiste pour en obtenir des secours. S'il y a une classe d'ouvriers qui n'a aucun espoir de
lutter victorieusement contre l'organisation des entrepreneurs, au moyen de son* organisation syndicale, c'est celle des mineurs aux tendances neutralistes. Pour ces ouvriers (et aussi pour les employés de chemin de fer en Prusse) il est bien plus important d'élire des députés socialistes au Landtag de Prusse que d'essayer, sans grand espoir de succès, de rallier des collègues ultraraontains à la cause du syndicat, en déguisant les socialistes en inoffensifs amis des ouvriers. D'un autre côté les députés socialistes au Landtag prussien feraient pour nous une propagande bien plus efficace parmi les mineurs hostiles encore, que celle qu on pourrait attendre de la plus stricte neutralité. Si nous attachons une telle importance aux élections au Landtag prussien c'est surtout à cause des mineurs et des employés de chemin de fer qui réclament avec tant d'insistance une « politique de parti » de ce genre.
Ce n'est pas Téloignement des syndicats du parti socialiste, mais une action commune de plus en plus intime de ces deux éléments, que le développement industriel rend de plus en plus nécessaire. Cette tactique n'est nullement en contradiction avec la nature du mouvement syndical ; pour le montrer nous n'avons qu'à jeter un coup d'œil sur l'Autriche dont les syndicats ont eu récemment leur dernier congrès. Nous empruntons au compte-rendu de la commission syndicale cette heureuse constatation que de 1892 à 1899 le nombre des membres des syndicats autrichiens s'est élevé de 66.080 à 157.773 ; il a donc plus que doublé. Le tirage annuel de la presse syndicale a augmenté
es La politique Et LES SYNblCÀTé
dans une proportion encore plus forte. Il était en 1894 de 930.600 numéros, en 4899-1900 de A 624.300 ; il a donc plus que quadruplé en Tespaee de quelques années.
« Le rapport, dans son ensemble, conclut la commission syndicale, montre surabondamment que le mouvement syndical progresse constamment, ce qui est le résultat des efforts communs de forces exerçant une action syndicale et politique ». On lit encore dans ce même rapport : « C'est la force invincible de Tidée socialiste qui fait échouer toutes les tentatives que fait la bourgeoisie pour traîner la classe ouvrière à sa suite, qui maintient pure la lutte prolétarienne de classe, et qui fait progresser l'organisation ouvrière ».
« Dans l'article où V Arheiterzeitung de Vienne souhaite la bienvenue au congrès (10 juin), elle fait cette constatation :
f Dans leur pénible lutte de chaque jour contre les entrepreneurs, où les plus modestes résultats ne s'obtiennent souvent qu'au prix des plus grands efforts, les ouvriers organisés de l'Autriche n'oublient pas qu'un grand idéal les appelle à cette lutte sublime. Affranchir les prolétaires du salariat qui les asservit, fonder une société solidaire assurant à chacun le produit de son travail, tel est le but dont ils cherchent avec un effort inlassable à se rapprocher. Les syndicats autri' chiens sont socialistes : Voilà le fait qui mettra fin à la duperie de la démagogie bourgeoise. Il n'est pas impossible de rassembler dans une réunion soigneusement gardée quelques centaines d'hommes hurlant de se
La î>ÔLlTlQUfî ET LES SYNDICATS SÔ
trouver ensemble dans un parti ouvrier « nationaliste » ou «chrétien ». Mais ce sont les syndicats socialistes qui nous font connaître les sentiments et les idées des masses ouvrières en Autriche Et cette calomnie est tombée du même coup, qui prétendait que le parti socialiste ne représentait pas la cause des ouvriers, et qu*il n'était professé que par leurs meneurs. Les représentants des ouvriers organisés, qui se réuniront lundi 'sont des socialistes comme ceux qui les ont délégués. Et c'est parce qu'ils croient au grand avenir du prolétariat, à la vérité de leur idéal, qu'ile se sentent le courage de lutter avec joie actuellement pour remporter de modestes avantages qui n'auront toute leur signification et toute leur valeur que dans les luttes prochaines».
Voilà les idées auxquelles appartient l'avenir, et non les timides travestissements de candidats socialistes en f amis des ouvriers », de la politique socialiste en « politique ouvrière ».
Mais que Ion ne s'imagine pas qu'une étroite alliance des syndicats et du parti socialiste se fasse tout au profit des premiers. Cela n'est pas : le parti socialiste a tout autant besoin du secours des syndicats, que ceux-ci ont besoin du parti, et si le développement économique invite les syndicats à s'appuyer de plus en plus sur la politique de parti, ce développement pousse également le parti politique à rechercher l'appui des syndicats.
Les avantages politiques que le prolétariat a acquis jusqu'à présent ne sont pas dus à sa seule force, mais
aussi et surtout, d'une part, à l'opposition que se faisaient entre eux les partis dominants, cherchant tous à se concilier le prolétariat, et, d'autre part, à la force de la petite bourgeoisie démocratique. Le prolétariat anglais, doit la journée de dix heures et le droit électoral, en grande partie, à l'antagonisme de la propriété foncière et du capital industriel ; le suffrage universel est né en Allemagne d'une opposition analogue ; en France, la république a été conquise et s'est maintenue par le prolétariat UHi à la petite bourgeoisie radicale .
Mais au. fur et à mesure que le prolétariat prend des forces, tous ces éléments qui ont favorisé jusqu'ici le progrès politique disparaissent. L'opposition entre la propriété foncière et le capital s'atténue à vue d'oeil, en même temps que s'accuse plus nettement leur opposition commune au prolétariat, et la petite bourgeoisie ruinée se jette dans les bras de la réaction.
Il est vrai que pour le prolétariat politiquement autonome, la question des alliances passagères politiques prend de plus en plus d'importance, mais précisément parce que la démocratie bourgeoise dépérit de plus en plus, devient de plus en plus incapable de résister par ses propres forces aux assauts des réactionnaires, parce qu'elle a un besoin de plus en plus urgent de l'aide du prolétariat. On se tromperait en considérant ces alliances comme un moyen de conquérir de grands avantages politiques. Nous pourrons nous tenir pour satisfaits, si, grâce à elles, nous parvenons à arrêter les progrès inquiétants de la réaction. On veut nous faire croire que nous sommes dans
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une ère de progrès démocratiques ininterrompus, mais toutes les grandes victoires qu'on accueille avec tant de joie, se bornent en définitive à empêcher un recul (rejet du droit de coalition, là loi Heinze, etc.).
Certes, on ne peut pas encore dire absolument que nos adversaires forment une masse compacte réactionnaire, mais il est certain que les forces bourgeoises qui jusqu'à présent se sont miees au service du progrès, diminuent, et que le prolétariat aura de plus en'' plus à compter exclusivement sur luimême.
Moins il a à attendre des ditisions de ses adversaires, plus il doit réunir contre eux toutes ses forces pour une action commune et méthodique. Son mot d'ordre doit être concentration, et non neutralisation ou isolement de ses forces. Si Faction politique peut soutenir l'action syndicale, l'inverse est également possible; les syndicats peuvent seconder l'action politique non seulement en faisant de la propagande, mais en fournissant des secours matériels, en hommes et en argent, et finalement en employant le moyen de pression le plus décisif, la grève. La grève générale comme l'entendent les arnarchistes, cette grève de tous les salariés, décrétée à jour fixe afin de rendre superflue l'action politique et de détruire d'un coup la société capitaliste, nous semble une folie, mais nous estimons cependant que, dans certaines circonstances, une grève étendue peut être très propre à soutenir une grande action politique. Le refus de travail peut devenir pour le prolétariat ce que le refus de l'impôt était pour la bourgeoisie. Ce n'est naturellement
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qu'une ressource extrême, mais urte politique qui voit loin doit tout prévoir.
Notre vie politique ne sera pas toujours aussi calme qu'aujourd'hui : ce calme n'est pas justifié par un progrès continu ; toutes les graves questions de politique intérieure et extérieure sont ajournées, ce qui ne fait que les aggraver en les compliquant, jusqu'au jour où elles déchaîneront des luttes plus violentes*
Même dans les temps où la vie politique est pacifique, un puissant mouvement syndical, créant un prolétariat intelligent, capable de lutter, est de la plus grande importance pour le mouvement politique, car ce sont les syndicats qui fournissent à la lutte politique du prolétariat ses meilleurs éléments : l'esprit qui les anime passe dans le mouvement politique, et réciproquement.
Ce sont en effet bien souvent les mêmes homines qui agissent ici et là-bas, et pour ce motif les deux mouvements des syndicats et du parti socialiste, partout où ila embrassent la masse des prolétaires capables de lutter, ne sont pas deux mouvements différents, parallèles, indépendants l'un de l'autre, mais deux aspects d'ufl même mouvement, la lutte d'émancipation du proie* tariat* Gomme troisième aspect de cette lutte, on peut encore indiquer le mouvement coopératif qui ne pourra non plus toujours rester neutre; nous devrons naturelment tôt ou tard l'utiliser pour la lutte commune, comme les camarades belges l'ont si bien compris.
Mais la lutte pour l'émancipation prolétarienne 80a« ces différents aspects ne peut se concentrer que si par-
tout elle se propose le même but : l'affranchissement des prolétaires du salariat, quand ce but disparaît de la conscience du prolétariat militant, les éléments de dissociation prennent le dessus, et chaque association ouvrière ne sent plus la nécessité de se solidariser avec toutes les autres, les syndicats et les coopératives se neutralisent, s'isolent, deviennent de simples entreprises d'affaires et la base s'effondre, sur laquelle pouvait 8*organiser un mouvement de classe prolétarien politiquement autonome.
Le but final, ce n'est pas seulement un rêve d'avenir, c'est lui qui détermine Torientation pratique du devenir prolétarien, qui lui donne de la force, de l'enthousiasme, de l'unité, de la discipline. D'autre part, le monde ouvrier est d'autant plus accessible au socialisme que l'activité syndicale (et à l'occasion l'activité coopérative) s'y trouve plus étroitement associée à l'activité politique indépendante.
Nous n'avons pas à craindre que sous ce rapport la situation s'aggrave dans le prolétariat allemand. Dans tous les pays, on tend, non à éloigner l'action politique de l'action syndicale, mais au contraire à fortifier leur cohésion. Les causes qui déterminent cette tendance, sont aussi agissantes en Allemagne qu'ailleurs, de plus, elles sont générales, constantes, tandis que le courant contraire n'a que des raisons d'être momentanées, locales ; aussi finiront-elles par l'emporter chez nous. Si nous n'avons pas à redouter que les tentatives de neutralisation aboutissent à détacher un grand nombre de syndicats du mouvement socialiste
— on parlera çà et là en faveur de la séparation, mais on n'arrivera pas à l'effectuer — elles ne restewnt pas cependant sans effet, elles auront tout au plus ce résultat, qu'on tiendra compte des sentiments et des besoins des ouvriers chrétiens, qu'on les traitera non en adversaires, mais en frères partout où ils marcheront avec le prolétariat engagé dans la lutte de classe, au lieu de l'attaquer par derrière en séides du capital.
Qu'on n'oublie pas que telle est l'attitude prise non seulement par les syndicats, mais aussi par le parti socialiste. Ce n'est pas seulement dans son programme, mais dans l'application qu'il demande de faire de la religion une institution d'ordre privé : il a admis les pasteurs Blumhardt et Gôhre, sans s'inquiéter de leur croyance, et pourvu que les ouvriers luttent contre le capital, il ne leur demande pas à quel parti ils appartiennent ; il soutient avec le même dévouement les employés royalistes de tramway en grève et les tisseurs ultramontains : si tout cela était inconciliable avec la « politique de parti » le mouvement du parti socialiste cesserait, tout aussi bien que le mouvement syndical, de faire de la politique de parti, ce que personue n'osera soutenir.
Voilà d'après nous, tout ce que produiront les tendances de neutralisation des syndicats ; elles répondent cependant à un besoin trop profondément enraciné pour qu'on en puisse triompher complètement, tant que de grandes masses d'ouvriers catholiques se montrent hostiles au parti socialiste, tout en créant un mouvement syndical. En revanche tous les efforts de neu-
tralisation dans le monde syndical allemand seront vains du jour où le parti socialiste aura déflnitivement pris pied dans les contrées industrielles actuellement ultramontaines. Car 1b temps n'est plus, qui a produit le type de l'ouvrier aristocrate neutre en Angleterre, et ce temps ne reviendra jamais.
Laval. — Imprimerie parisienne, L. BARNÉOUD & G".
BIBUOTHÈQUE SOCIAUSÎE INTERNàTIONALE
Publiée sous la direction de Alfred BONNET (SÉRIE IN-18)
DE VILLE (Gabriel). — Principes socialistes. iS98. Deuxième édition. 1 volume in-18 \ . ., . 3 fr. 50
MAUX (Karl). — Misère de la philosophie. Réponse à la philosophie de la misère de M. Proudhon. 1896. 1 volume in-18 .... 3 fr. 50
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GATTI ((«.)• — Le Socialisme et l'Agrriculture, préface de G. Sorel. 190-2. 1 volume in-18 3 fr. 50
LASSALLE (Ferdinand). — Discours et Pamphlets. 1002.1 vol. in-8 3 fr. 50