LES DERNIERS INCIDENTS
LA. REPUBLIQUE DE 1848 ET LES 45 CENTIMES LA REPUBLIQUE ET LA CONVERSION
On ne peut tenir en suspens la vie économique d’une grande nation. C’est en vain que, dans la séance de la Chambre des députés du 11 février 1879, M. Léon Say, répondant à une interpellation sur l’opportunité de la conversion et sur les moyens de la réaliser, a déclaré qu’il ne dirait rien, parce qu’il n’avait pas d’opinion, et qu’il a obtenu un ordre du jour pur et simple qui a clos toute discussion.
Personne ne peut croire que le ministre des finances n’a pas d’opinion sur une des plus grosses questions financières de ce temps, et qu’il ne sait absolument ni ce qu’il fera ni ce qu’il doit faire.
Pas d’opinion ! En vérité, on croit rêver quand on entend un homme d’État avouer qu’il ne pense rien sur un sujet
aussi grave, et ajouter que, s’il pensait quelque chose, ce serait un secret qu'il éviterait absolument de faire connaître.
Le gouvernement de la République doit-il donc être ua gouvernement de mystère et d’obscurité? Son devoir et son honneur seraient, au contraire, de traiter au grand jour les affaires de l’État, comme lui en a donné l’exemple, dans des circonstance identiques, un ministre de l’ancienne monarchie, M. de Yillèle, lorsqu’il annonça plus de six mois à l’avance ses projets sur la conversion.
Ce devoir est devenu plus pressant et plus impérieux, le 22 février dernier, après la nomination de la commission du budget. Les bruits répandus au sujet de la conversion de la rente, qui avaient déjà pris une grande consistance, ont paru presque officiellement confirmés, quand on a appris que les membres de cette commission étaient en majorité favorables à la conversion. Cette mesure a été considérée, dès ce moment, comme imminente, par le public, et, l’on ne s’est plus préoccupé que de la question de savoir comment elle se réaliserait.
Ce qui s’est passé alors est attristant. Des soubresauts violents ont agité le marché. La croyance devenue générale d’une conversion soit en 3 pour 100 amortissable, soit en 4 1/2 d’abord et en 4 pour 100 au bout d’un certain délai, a déterminé une baisse rapide, un effondrement véritable du 5 pour 100; des pertes énormes ont été ainsi infligées à des milliers de familles, et c’est quand ces désastres ont été accomplis que M. Léon Say est venu, le 11 mars, déclarer à la commission du budget que la conversion était indéfiniment ajournée.
La conversion est inopportune. Et pourquoi?
M. Léon Say a prétendu que la crise industrielle et ^commerciale ne permettait pas de tenter, à l’heure actuelle, cette grande opération. D’après lui, si elle était entreprise, il faudrait s’attendre à d’énormes demandes de remboursement. Recours obligé à la Banque de France, épuisement des milliards de l’encaisse, rétablissement du cours forcé, tels sont les spectres que l’on a fait apparaître devant la commission du budget.
Le gouvernement est-il bien venu à parler de la crise commerciale ?
S’il avait une politique nette et résolue en matière économique, si, au beu d’encourager la féodalité protectionniste, il rendait au commerce et à l’industrie le régime fécond de la bberté; si, au beu de laisser tomber nos traités de commerce et de jeter le monde des affaires dans une incertitude désastreuse, il rouvrait partout, par de nouvebes conventions libérales, les sources de nos échanges, la crise factice que provoquent quelques privilégiés aux dépens de tout le monde se dissiperait d’ebe-même.
N’est-ce pas, d’aibeurs, un moyen décisif de l’atténuer que d’améhorer nos finances par l’économie considérable que procurerait la conversion de la rente, par l’élan qu’elle donnerait à toutes les transactions en abaissant le taux général de l’intérêt, par les réformes et les dégrèvements d’impôts dont elle serait le principe et le moyen?
Quant aux craintes de demandes de remboursement, elles sont tout aussi chimériques. On ne pourrait les prévoir que si le gouvernement était décidé à adopter, pour la conversion du 5 pour 100, un des déplorables systèmes que nous avons combattus; mais, s’il présentait aux rentiers une combinaison
rationnelle, pratique et avantageuse, comme celle que nous avons conseillée; s’il leur donnait du 3 pour 100 ordinaire, de façon que leur 5 pour 100 équivalût, ainsi que nous l’avons si souvent démontré, à 117 fr. par exemple, il n’y a pas un seul d’entre eux qui voulût être remboursé, à moins de supposer qu’on pût être assez fou pour préférer 100 fr., c’està-dire le pair, à 117 fr., c’est-à-dire à un bénéfice de 17 fr. par titre.
Oui 1 il faudrait redouter des difficultés graves d’exécution si l’on persistait à vouloir faire la conversion en 3 pour 100 amortissable en 4 1/2 ou en 4 plus ou moins différé. Mais dans le système que nous avons proposé, tous les fantômes de crise profonde, d’épuisement de l’encaisse et des cours forcé, s’évanouissent et disparaissent.
C’est donc ailleurs qu’il faut chercher les raisons vraies de l’ajournement de la conversion. Ces raisons sont, d’une part, la prédilection étrange, injustifiable, de M. Léon Say pour le 3 pour 100 amortissable, et, de l’autre, les étroits préjugés des inspirateurs de la politique actuelle, dominés par la crainte de mécontenter les rentiers, et qui voient dans la conversion une cause d’impopularité pour le gouvernement de la République.
M. Léon Say n’est pas opposé, croyons-nous, au principe même de la conversion. Il voudrait la faire, suivant le système que nous avons combattu, en 3 pour 100 amortissable. Après la nomination de la commission du budget, presque entièrement favorable à la conversion, il a espéré amener à ses idées ses collègues du ministère et les membres euxmêmes de la commission.
M. Léon Say, à ce moment, n’a rien démenti, parce que
tout ce qu’on disait était réel. Le Journal des Débats , qu’il a désavoué depuis, mais que tout le monde considérait alors comme le confident de ses projets, parlait de la conversion comme d’une chose imminente.
Mais quand le conseil des ministres s’est réuni pour en délibérer, M. Léon Say a trouvé une résistance invincible. Les idées de Louis-Philippe sur la nécessité de ménager la bourgeoisie ont été de nouveau exposées et ont prévalu, il n'est pas difficile de deviner, en se rappelant le discours de Romans, d’où a pu venir une telle inspiration, et quelle est l’influence omnipotente qui a pesé sur les délibérations du conseil.
Telle a été la véritable cause du revirement qui s’est produit dans l’esprit du ministre des finances. L’opposition qu’il a rencontrée dans les hautes régions gouvernementales à la réalisation de tout projet de conversion n’a pas eu d’autre mobile que la crainte de dépopulariser le gouvernement de la République, comme on prétend que le fit, en 1848,1a mesure des quarantecinq centimes prise par M. Garnier-Pagès.
C’est là une double erreur.
La conversion telle que nous l’avons proposée, loin de dépopulariser la République, serait accueillie avec faveur par toutes les classes de la société. Les rentiers y trouveraient des avantages certains, et l’on y puiserait aussi les moyens de réaliser les réformes si nécessaires au bien-être de la classe la plus nombreuse.
L’impôt des quarante-cinq centimes, que M. Garnier-Pagès a eu raison d’appeler un impôt sauveur, loin de ruiner la République, l’a affermie sur ses bases qui s’écroulaient de toutes parts, et a retardé sa chute que d’autres causes ont plus tard déterminée.
A-t-on oublié les circonstances dans lesquelles cet impôt . fut décrété? La nécessité en était tellement impérieuse, que M. Goudchaux, ministre des finances avant M. Garnier-Pagès, ne voulant pas assister à la faillite de la France, écrivait au gouvernement provisoire qu’il se brûlerait la cervelle s’il n’était remplacé immédiatement dans ses fonctions. Une panique générale avait tari toutes les ressources du pays; le gouvernement avait à faire face à des charges immenses ; plusieurs financiers lui proposaient hardiment la banqueroute.
Ce fut l’honneur de M. Garnier-Pagès, comme celui de M. Goudchaux, son prédécesseur, de rejeter ces conseils. On put lui appliquer alors ce que M. de Cormenin avait dit de M. Garnier-Pagès l’ainé : « Il eut le plus rare des courages » dans un pays où tout le monde est brave de sa personne : il » eut le courage de sa conscience. »
M. Garnier-Pagès ne voulut pas s’arrêter un seul instant à l’idée d’une émission de papier-monnaie, ni à celle d’un emprunt forcé. L’acte de virile honnêteté auquel son nom est attaché a sauvé la France d’une hideuse banqueroute, banqueroute envers les rentiers, banqueroute envers les déposants des caisses d’épargnes, banqueroute envers les fonctionnaires de tous ordres et confusion universelle.
Le désordre aurait été à son comble, et nous aurions assisté à un bouleversement complet de la société, à moins qu’une forte dictature n’eût mis fin à cet état de choses.
Ce qui s’est passé trois ans après aurait eu lieu au bout de trois mois.
L’histoire impartiale dira que la chute delà République n est pas due aux actes dont elle peut s’honorer et qui lui ont valu 1 estime de tous les honnêtes gens, mais aux projets
insensés des idéologues de la démocratie, aux applications des principes mal étudiés du droit au travail que recommandait M. Louis Blanc, aux fausses théories de l’organisation des banques proclamées et mises en pratique par Proudhon, à l’absence de tout programme sérieux et digne de ce nom, à la lutte engagée entre le capital et le travail, ou plutôt entre leurs représentants respectifs prêts à s’entre-dévorer, et qui s’accusaient réciproquement des malheurs de la patrie,; ce reproche commun à tous était le seul sur lequel ils eussent tous raison.
La chute de la République de 1848 est féconde en enseignements. Puissent-ils n’ètre pas perdus pour la nouvelle République ! 11 faut enfin que Ion comprenne la nécessité d’un programme net et pratique ; il faut que 1 ou cesse, dans un esprit de prudence égoïste et timorée, de reculer devant toutes les réformes, en attribuant à la mesure de la conversion des effets tout opposés à ceux qu’elle doit naturellement produire.
Une question aussi importante ne peut être rayée de l’ordre du jour d’une manière absolue.
Sa solution ne saurait être ajournée sans péril pour la République ; elle est la base de toutes les grandes améliorations dont la nécessité est reconnue par tous les bons esprits.
Elle est la clé de voûte du système social nouveau.
Nous ne terminerons pas ce travail, sans exprimer le vœu que M. Léon Say, convaincu comme nous de la nécessité de la conversion, adopte enfin le seul moyen pratique de la réaliser, J en ménageant à la fois les intérêts des rentiers et ceux de l’État. Les critiques que nous avons formulées contre le 3 pour 100 amortissable, sa création favorite, n’ôtent rien à notre estime pour ses lumières. C’est à lui-même, c est à son
esprit éclairé que nous en appelons. Les objections qu’il a rencontrées disparaîtraient certainement, si la grande opération qu’il veut avoir l’honneur d’entreprendre se présentait aux yeux de tous comme une mesure essentiellement populaire, comme un instrument d’amélioration et de progrès qui ne ferait aucune victime, qui ne blesserait aucun intérêt.