JUGÉE PAR LES FAITS
Toutes les vérités pouvant être contestées, les discussions les plus importantes demeureraient sans solution,^ si elles n’avaient dans les faits eux-mêmes un juge qu’il n'est permis à personne de récuser.
C’est ainsi que la question de la conversion peut être considérée aujourd’hui comme définitivement et souverainement
jugée.
La conversion est désormais inévitable, et sa nécessite resuite, en dehors de tout raisonnement, de la diminution indéniable et bien constatée du taux de l’intérêt de l’argent.
Le 3 pour 100, le fonds par excellence, le régulateur suprême
du marché, a été coté à 83 fr. 25, se dirigeant peu à peu vers le cours de 86 fr., qu’il a atteint sous la monarchie de Juillet et sous l’Empire, à des époques moins prospères que la nôtre et avant le prodigieux accroissement de richesses que nous devons à la construction de notre magnifique réseau de chemins de fer et à la réforme commerciale de 1860.
Il y a huit ans, c’est au cours de 82 fr. 50 qu’a été émis en 5 pour 100 le premier emprunt destiné à la libération du territoire.
Gomment ne pas être frappé de ce simple rapprochement ?
Le crédit de la France a progressé de telle façon, que le taux réel de l’intérêt de la dette publique est inférieur, en 1879, de plus de 2 pour 100 à ce qu’il était en 1871.
G’est-à-dire que l’État pourrait emprunter aujourd’hui à
2 pour 100 de moins qu’en 1871.
Dans de telles conditions, l’existence du 5 pour 100 créé à la suite de Vannée terrible , au moment le plus désastreux de notre histoire, est une anomalie qui ne peut durer. Elle est en opposition avec la nature même des choses, avec l’évidence de tous les faits.
Nous savons que l’évidence elle-même a été niée quelquefois ; on a vu des rhéteurs nier les réalités les plus visibles et jusqu’à la possibilité du mouvement. La réponse que leur fit Diogène est connue ; il se leva et se mit à marcher devant eux, répondant ainsi aux raisonnements par des faits. Nous répondrons de la même manière à nos contradicteurs, en leur montrant le mouvement irrésistible qui élève nos fonds publics, le changement de capitalisation qui en résulte et l’existence du 5 pour 100 en complet désaccord avec le taux de l’intérêt.
Quant au mode de la conversion, ce sont les faits aussi qui le déterminent et l’imposent
Ge n’est pas arbitrairement que nous avons indiqué le
3 pour 100 comme devant servir de base à l’unification de notre dette, et que nous avons préconisé le système simple, rationnel, de la conversion du 5 pour 100 en 3 pour 100 au prix de 4 1/2, de façon à procurer à l’État des ressources con-
sidérables, et aux rentiers une compensatiou sérieuse par l’accroissement indéfini de leur capital.
Dans l’ensemble de notre dette, la part du 3 pour 100 est la plus large. Les arrérages s’en élèvent à 362,695,030 fr., tandis que ceux du 5 pour 100 ne sont que de 346 millions 1,605 fr.; ceux du 4 1/2 n’atteignent que 37,443,636 fr. ; ceux du 4 pour 100 sont de.446,096 fr. ; ceux du 3 pour 100 amortissable, de 32,979,600 fr.
Évidemment c’est le 3 pour 100 qui est destiné à absorber tôt ou tard tous ces fonds parasites qui ne servent qu’à alourdir le marché et sont un obstacle à l’élan du crédit.
Depuis que nous avons soutenu cette idée, le 3 pour 100, par son élasticité, par sa fermeté au milieu de toutes les secousses, s’est révélé comme le maître et le moteur de notre système financier, comme l’instrument nécessaire de la conversion. Du cours de 65, 50, coté en 1877, il s’est élevé à 77,40 à la fin de 1877. L’attente de la conversion a affermi et développé cette progression. Aujourd’hui, l’heure de la conversion approchant, le crédit de la France et le 3 pour 100, qui en est la véritable expression, peuvent s’appliquer la fière devise : « Quo non ascendant ! »
Toutes nos démonstrations, nous pouvons le dire, ont été confirmées par les faits. Quand le public a pu croire à l’application .de notre système de conversion, le 5 pour 100 a été entraîné dans le mouvement du 3 pour 100. Pour avoir été en quelque sorte empruntée, cette hausse du 5 pour 100 n’en a pas moins été réelle, et la conversion, loin d’ètre une menace et un danger pour les rentiers, leur est apparue comme le moyen de conciliation le plus équitable entre tous les intérêts, comme un véritable bienfait.
Chaque fois, au contraire, que le public a pu croire qu’on s’éloignait de nos idées, le 5 pour 100 a subi une baisse violente. En août 1878 et en février 1879, il a été déprécié au delà de toute mesure. Des milliers de familles ont été ainsi ruinées par la seule perspective de la conversion en 3 pour 100 amortissable.
En effet, la conversion en 3 pour 100 amortissable, nous ne saurions trop le redire, c’est le 5 pour 100 à 107 francs et même au-dessous ; celle en 4 1/2 aurait dès résultats également désastreux. Quant à la conversion en 4 1/2 actuellement, avec transformation obligatoire en 4 pour 100 dans un certain délai, ce. serait la dépréciation successive de nos fonds publics organisée et érigée en principe.
Funeste aux rentiers, la conversion en 3 pour 100 amortissable ne le serait pas moins au Trésor. Ici encore notre démonstration n’a plus rien de théorique ; elle est mathématique, et d’une certitude absolue.
Il n’est que trop manifeste que l’essai du 3 pour 100 amortissable a complètement échoué. Le cours auquel il est coté constitue une perte de 2 55 sur le 3 pour 100 perpétuel, celui-ci étant à 83 fr., attendu que la différence résultant de l’amortissement affecté au premier fonds devrait être de 4 80 par rapport au second, tandis qu’elle n’est que de 2 25.
Par conséquent, si la conversion du 5 pour 100 se faisait en 3 pour 100 amortissable, en admettant que la différence des cours des deux fonds restât la même, ce qui est très douteux, le Trésor subirait une perte énorme.
Cette perte serait d’au moins 175 millions, si l’on convertissait en 3 pour 100 amortissable les 7 milliards du 5 pour 100.
Elle serait de 127 millions, d’autre part, si l’on empruntait,
sous cette forme, les 5 milliards nécessaires aux projets de M. de Freycinet.
Quand de tels résultats sont d’avance constatés, il n’est ni ministre ni gouvernement qui puisse passer outre et décréter la conversion en 3 pour 100 amortissable.
Il est vrai que l’on caresse l’illusion des changements possibles dans un avenir plus ou moins prochain ; on espère, en ajournant tout projet de conversion, faire réussir plus tard les plans financiers auxquels on ne veut pas renoncer. On attend l’occasion, le moment favorable qui tarde tant à venir ; on attend que le fonds préféré s’élève à des prix moins inférieurs à l’écart normal qui devrait exister entre les deux 3 pour 100, à des prix n’imposant pas, en cas de conversion, une perte énorme au Trésor. On attend que l’opinion se modifie. Attente vaine et comparable à celle du paysan qui, sur le bord du fleuve, attend que l’eau cesse de couler : mais l’eau coule et coulera toujours.
Si la conversion se fait, et elle se fera, car il est impossible de l'ajourner plus longtemps dans les conditions actuelles du marché et en face des grands intérêts qui la réclament, elle ne se fera que d’après le système que nous n’avons cessé de préconiser, c’est-à-dire en 3 pour 100.
Dans ce cas, la hausse simultanée du 5 et du 3 pour 100 est aussi logique qu’elle peut être avantageuse.
Heureuse hausse pour le gouvernement, s’il v^ut saisir l’heure opportune !
Nous avons démontré qu’en prenant pour base la parité du 3 pour 100 à 66,67, le Trésor pouvait réaliser par la conversion une économie de près de 35 millions et que les porteurs de 5 pour 100 pouvaient réaliser un bénéfice considérable au cours
de 76 où était alors la rente. Or, le 3 pour 100 dépasse 83 fr. et il tend à s’élever sans cesse. Dans ces conditions, le gouvernement pourrait adopter une base de conversion en 3 pour 100 plus élevée et, dans ce cas, l’économie serait plus considérable encore. Le 3 pour 100 étant à 86 francs, par exemple, le gouvernement pourrait opérer la conversion en 3 pour 100 à 70 fr. L’économie qu’il réaliserait alors serait de 49 millions, et le bénéfice des porteurs de 5 pour 100 ne serait pas moins considérable, car dans ces conditions, la parité du 5 pour 100 serait de 122 85.
Quelles ressources i) serait alors possible de se procurer pour la réalisation du vaste programme de réformes que nous avons présenté !