‹ Politique française et étrangèreChapitre 62 sur 76 · LA. FAYETTE 47S · texte numérisé non relu

LA. FAYETTE 47S

démocratie n'est pas ingrate, qu'elle sait se souvenirr qu'elle aime ceux qui l'ont aimée.

Apprenons par cet exemple à servir la démocratiefrançaise.

Ayons confiance dans sa justice et ne mettons rien au-dessus de sa grandeur.

Vu-

Les amis de Gambetta se rendent chaque année en pèlerinage aux Jardies pour y commémorer l'anniversaire de la mort du grand tribun. Le 6 janvier 1898, cette manifestation emprunta un caractère plus spécial aux passions qui venaient de troubler la France à la suite de l'intervention dans l'affaire Dreyfus d'un des plus vieux serviteurs de la République, Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, ancien ami de Gambetta, ancien administrateur de son journal La République Française1. Devant les fureurs déchaînées par la presse antisémite et cléricale, les disciples du grand orateur commençaient à s'inquiéter. Ils écoutèrent avec d'autant plus d'attention les paroles prononcées ce jour-là par M. Waldeck-Rousseau à la mémoire de l'organisateur de la Défense nationale et du fondateur de la République.

Seize années déjà nous séparent de l'événement dont nous célébrons l'anniversaire, et alors que s'effacent tant de souvenirs, que l'action du temps fait rentrer dans l'oubli tant de vaines renommées, — le nom de Gambetta demeure, grandit, résume et domine son époque, l'histoire à laquelle il a été mêlé : des épreuves tragiques, un relèvement inespéré, la puissance morale de la France ébranlée, puis rétablie; l'abattement de la défaite, de nouveaux espoirs; un long et patient effort; la troisième République d'abord contestée, bientôt triomphante; la ferme volonté de

1. Scheurer-Kestner, né à Mulhouse en 1833, est mort en septembre 1899, peu de jours après la grâce de Dreyius.

faire du Gouvernement nouveau l'héritier des gloires passées, l'instrument des réparations de l'avenir.

Si notre esprit se reporte aux jours glorieux que nous avons vécus, je songe que Gambetta les avait préparés, et, s'il se rappelle les douleurs et les déceptions qui nous ont assaillis, il se surprend à croire que Gambetta nous les aurait épargnées.

Placé par d'incomparables services et par un patriotisme que rien n'avait découragé à la tête du parti républicain tout entier, sa prévoyance toujours éclairée, un sens merveilleux de l'acte nécessaire, des conseils toujours prêts et toujours sûrs, avaient fait de lui le directeur souverain de l'opinion.

C'est dans cette fonction, bien supérieure au pouvoir, qu'il pouvait seulement, il l'avait bien compris, rendre à la République l'incomparable et indispensable service de rester populaire, de garder sur tous les esprits une influence décisive, d'être l'arbitre et le médiateur toujours écouté.

L'heure n'était pas venue, et n'est peut-être pas venue encore, où le même homme pourrait être à la fois le chef de l'opinion et celui du Pouvoir,

11 avait surpris d'abord ses adversaires par la vigueur de ses attaques — les anciens de notre parti, py ce qu'il y avait de scientifique dans ses discours les plus enflammés ; on l'avait craint, maintenant on l'aimait pour cette largeur de vues, pour cette élévation d'âme, qui ne lui permettaient ni de s'enfermer dans l'esprit de secte, ni de traiter en ennemi quiconque lui semblait apporter à son pays un élément de force ou de grandeur, une illustration ou même une parure, une raison d'espérer et de croire.

Trop grand pour échapper toujours à la haine, il eut le rare bonheur d'échapper d'abord à l'envie. Il vit s«

grouper autour de lui ces autres amis que nous pleurons, qu'une haute supériorité de talent eut pu conduire à rechercher un rôle plus personnel, et qui n'eurent point de plus vive ambition que de l'entourer, de répandre sa pensée et de répercuter sa parole. La politique qu'il fondait eut ainsi son chef, sa représentation visible et homogène, et, par là, elle acquit cette unité et ce pouvoir d'expansion que les manifestations individuelles, dépourvues d'un lien commun, ne peuvent assurer.

L'ascendant qu'il exerçait même en dehors de son parti, il le dut à la poursuite d'un idéal supérieur aux intérêts de parti.

Si la mémoire de Gambetta est si vivante, si son nom demeure cher à la démocratie, à tel point que ceux qui le méconnurent et ceux qui l'ignorent ne craignent pas de l'invoquer, c'est que pour la conquérir aux nobles desseins qui remplirent sa vie, il sut éveiller en elle tous les instincts généreux, toutes les nobles passions qui sommeillent jusque dans les âmes les plus obscures, la vision du devoir; — c'est qu'il la glorifia à ses propres yeux non par de vaines paroles, mais par les actes mêmes qu'elle lui dut d'accomplir; c'est qu'elle peut aujourd'hui contempler ces années durant lesquelles, tournée vers lui, avide de sa paroje, elle se pénétra de son inspiration, sans y apercevoir une tache, une faiblesse, une bassesse surtout.

Les foules, aux heures néfastes, peuvent subir d'autres entraînements. Il se trouve des hommes qui savent irriter les souffrances, attiser l'envie, semer le doute, fomenter les suspicions; l'homme de bien est alors méconnu, son œuvre est travestie, sa vie calomniée, ses services sonl oubliés:, mais c'est là l'erreur 'impie et l'affolement à'utv jout. \te»& n\w^\. *^\^

démocratie française saura-t-elle encore les noms de ceux dont les accusations perfides, les calomnies et les clameurs troublèrent la conscience publique et dénoncèrent, comme le dictateur, le fondateur de la troisième République?

Si toutefois elle fait un retour sur les événements qu'uû instant d'aveuglement rendit possibles*, elle en apercevra facilement la leçon. On lui avait inspiré la crainte d'une personnalité trop puissante, et elle se trouvait divisée, sans direction; l'immense énergie qui est en elle se dépensait en vains efforts; impatiente, elle allait de l'un à l'autre sans que sa confiance trouvât à se fixer jamais. Craignant la responsabilité, le Pouvoir s'appliquait à n'être qu'une forme de la subordination; pour échapper aux attaques, il fallait être médiocre; la supériorité des uns était faite de l'abaissement des autres; une nation qu'il fallait unir dans une même pensée se divisait peu à peu contre elle-même; la délation devenait l'arme favorite der certains partis ; c'était un triomphe que de déshonorer un adversaire, et une guerre de races semblait la seule guerre à laquelle fussent prêts les courages.

Nous touchons au terme de cette longue épreuve, et ceux-là qui ont travaillé à la rendre plus pénible sa seront vainement réjouis de l'ardeur avec laquelle notre égarement se faisait leur complice.

Sachons comprendre cependant que si de telles choses ont été possibles, c'est pour avoir trop longtemps perdu de vue le grand devoir qui jusqu'alors avait uni nos volontés, fortifié nos défaillances, consolé nos souffrances.

11 n'est pas de grand peuple sans une grande pensée.

L'œuvre assignée à notre pays est d&toc\&\s£& \^x sa propre à/stoire, par ses g\o\te& fc\ ~^ *&& w*wa».

Le noble rêve de Gambetta fut d'en préparer l'accomplissement par l'organisation et le développement de toutes nos forces nationales. Rien de ce qu'il avait ■ entrepris et de ce que ses successeurs ont continué n'a péri. Ce serait une impiété de croire que les funestes agitations qui ont traversé notre politique aient laissé la France moins fidèle à ses vertus historiques, moins vaillante ou moins prête à servir la cause de la justice.

Rassemblés aujourd'hui, non plus dans l'humble maison des Jardies, mais au pied du monument qui symbolise tant de regrets et d'espérances, saluons avec confiance l'avenir vers lequel s'est tourné son dernier regard.

Les funérailles d'Eugène Spuller eurent lieu, le 28 juillet 1896, au Père-Lachaise. Un grand nombre d'hommes politiques et d'amis personnels y assistaient. M. Waldeck- Rousseau prit la parole au nom du comité central des associations gambettistes :

Messieurs,

La perte d'un homme tel que Spuller ne laisse pas à ses amis politiques la liberté d'esprit nécessaire pour rappeler ce que fut sa vie si pleine, si pure, d'une si incomparable grandeur dans la simplicité. On louera, plus tard, les rares qualités de l'écrivain, du journaliste, de l'homme politique, une largeur de vues qu'expliquait une immense érudition, une élévation d'esprit qui lui permit d'aborder, avec supériorité, tous les sujets qui ont préoccupé, passionné et parfois tourmenté notre époque.

Nous pleurons aujourd'hui l'ami dont toute l'existence s'absorba dans l'amitié, le « bon serviteur » de cet autre incomparable ami dont il avait, dès la première heure, pressenti la vocation historique 4 — auquel il donna le concours le plus absolu et en même temps le plus libre — toujours consulté, exprimant des opinions qui empruntaient leur autorité à une parfaite connaissance de tous les problèmes de la politique et de la sociologie — et, lorsque la décision était prise, s'incli-

nant, obéissant, avec cette ardeur qui naît de la confiance raisonnée.

Ceux qui ne sont venus à la politique que dans ces dernières années, qui n'ont connu ni les douleurs ni les dangers de l'opposition à l'Empire, qui n'ont pu apprécier les difficultés presque insurmontables auxquelles se heurtait la fondation de la troisième République, la puissance des préjugés, la résistance passionnée des hommes enchaînés au passé par la conviction ou par l'intérêt, les détresses d'un régime nouveau condamné à lutter contre l'invasion, à subir le poids des maux qu'il n'avait pas déchaînés, ceux-là, trop loin de ces événements pour les avoir vus, trop près pour les juger, ne savent pas, ne sauront jamais peut-être avec quel respect, avec quelle piété leur reconnaissance devrait se tourner vers les hommes d'État qui, d'une Révolution, firent sortir un Gouvernement.

Si tant d'incertitudes, de tâtonnements et de disputes, tant de divisions, de fautes répétées, n'ont point altéré la confiance du pays dans la République, c'est que, dès la première heure, ses véritables fondateurs lui donnèrent l'impression qu'il pouvait attendre de son Gouvernement, non pas seulement des déclarations généreuses, mais des actes dictés par le souci de Tordre et le goût du progrès, — non pas une direction passagère, mais une méthode.

C'est de la science de l'évolution humaine qu'ils s'inspirèrent pour rompre avec l'empirisme des formules orgueilleuses et vaines. Ils eurent la courageuse probité d'enseigner que le moindre progrès social est fait de longs efforts; que la politique, appelée à s'exercer dans le domaine des idées et à compter avec les hommes, doit régler sa marche sur

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la lente transformation des habitudes d'esprit et des mœurs, aider l'œuvre du temps sans prétendre lui faire violence.

Définir cette méthode, la répandre, formuler des rincipes, en déduire des applications, telle fut l'œuvie à laquelle Spuller employa dans la presse, à la tribune, dans les conférences, dans les allocutions d'un charme pénétrant, toutes les facultés qu'il tenait de la nature et qu'avait mûries le travail.

Il avait compris qu'au lendemain de la victoire commençait pour la démocratie française une ère d'épreuves différentes et nouvelles; qu'il lui faudrait, après avoir revendiqué ses droits, donner l'exemple de l'accomplissement de ses devoirs.

Il savait quelles vertus civiques, quelle discipline intellectuelle, quelle longue patience, lui seraient nécessaires pour s'élever de la sphère ardente de Topposition à la conception du gouvernement. Travailler au développement de son éducation politique, parler à sa raison fut son unique ambition. Elle trouva en lui un conseiller toujours ému de ses troubles et de ses souffrances, dédaigneux de la popularité passagère qui peut être obtenue en faisant appel à la crédulité ou aux passions du peuple, assez confiant en lui pour ne s'adresser jamais qu'à ses plus nobles instincts.

Gardons-nous de croire, en jugeant des choses par les résultats immédiats, que cette haute attitude soit le fait seulement d'une illusion généreuse et n'emporte passa récompense.

L'avenir appartient au bien, à la sagesse. Celui qui a confié au sol le bon grain ne s'alarme pas de le voir tout d'abord se couvrir d'herbes parasites et mauvaises : il a foi dans l'œuvre mystérieuse de la terre, et, comme lui, le semeur d'idées peut s'endormir dans

la mort avec la certitude qu'au fond de l'àme française la récolte qu'il a préparée fermente et tressaille déjà.

Dans la vie plus active à laquelle il fut appelé comme ministre, Spuller appliqua les maximes qu'il avait toujours professées. Entré dès la première heure en pleine possession de la vérité, profondément imbu des principes de la Révolution française, pénétré de son généreux esprit, il n'eut, pour rester fidèle à sa tradition, qu'à demeurer attaché aux convictions de sa jeunesse sans avoir à les exagérer ou à les fléchir.

Personne ne mit plus de ténacité à revendiquer les droits essentiels de l'État — ni plus de scrupules à sauvegarder la liberté des consciences. Pratiquer la justice lui était facile. Il apportait dans le jugement des hommes la tranquille indulgence de ceux qui sont sévères pour eux-mêmes et, dans l'appréciation des événements, l'impartialité de ceux qui ont pénétré la philosophie de l'histoire.

Philosophe, il Tétait au sens le plus noble du mot. Jamais esprit ne fut plus libre et ne dut aux seules inspirations de la raison une vision plus claire du devoir.

Également éloigné d'être ou un croyant ou un sectaire, c'est avec l'autorité que donne une pareille indépendance qu'il sut pratiquer et conseiller la plus large tolérance.

Républicain de la veille, il traitait en adversaires, et non point en ennemis, ceux qui ne partageaient pas sa foi politique, il ne jugeait ni équitable, ni politique de les poursuivre avec une âpreté qui ne serait excusable, si elle pouvait l'être, que chez de nouveaux convertis.

La carrière qu'il a fournie présente la plus admirable unité. Il en a trop loV aMeV&v Vb \^\\\v^<s&xs& *mt

jamais eu à en modifier la direction. Elle est comme une de ces belles pages où sa pensée, toujours abondante, se répandait en une langue toujours sûre d'elle-même, sans corrections et sans ratures.

Si exigeant qu'il se montrât pour lui-môme, qu'aurait-il eu à y reprendre ou revoir? Il pouvait la considérer, s'il a jamais eu le juste orgueil de le faire, sans y rencontrer une hésitation, un calcurpersonnel, une faiblesse.

Il vécut en homme de bien et sa vie s'est achevée, comme s'achèvent, dans la paix du soir, ces jours si rares pour la plupart des hommes qui ont été remplis par l'accomplissement du devoir.

L'histoire, à laquelle il appartient, lui rendra une plus complète justice. L'Association que les amis de Gambetta ont fondée pour garder sa mémoire et répandre sa doctrine n'a pas voulu qu'il allât le rejoindre sans attester que, jusqu'à sa dernière heure, il fut le premier et le meilleur des défenseurs de sa pensée.

S'il peut être une consolation en un moment de pareille détresse, c'est dans l'exemple par lui laissé qu'il faut la chercher; c'est aussi dans la constatation que des hommes comme Spuller honorent la France en donnant un parfait modèle des vertus républicaines.

Un monument fut élevé à la mémoire de Spuller. L'inauguration en eut lieu, le 12 juin 1901 , en présence des nombreux amis du disciple de Gambetta. Plusieurs discours y furent prononcés, notamment par MM. Fallières, Magnin, Hanc, Paul Deschanel, etc. Voici celui d^ M. Waldeck-Rousseau ;

ss

Messieurs,

Il ne reste plus rien à dire sur le rôle considérable joué par Spuller dans la fondation de la troisième République, la justesse et la hauteur de vues qu'il a montrées dans l'accomplissement des mandats successifs dont la démocratie l'avait investi. Le dessin de cette simple et noble figure serait cependant incomplet, si, à tant de traits caractéristiques de son esprit, on n'ajoutait encore le souvenir de l'amitié qui domina toute sa vie.

Gambetta et Spuller, quand ils se rencontrèrent, débutaient à peine, l'un au barreau, l'autre au Journal de Paris, qui, malgré le petit nombre de ses lecteurs, a tenu une si grande place dans le mouvement politique qui marqua les dernières années de l'Empire.

Le premier inspirait déjà à Grémieux son maître, à tous ceux qui avaient partagé ses études et suivi ses débuts, une curiosité singulière. On sentait que l'ingéniosité de son esprit, la fertilité de ses ressources lui permettraient d'aborder avec une supériorité incontestable les discussions du Palais; on était déjà persuadé que l'ardeur des convictions, les dons d'une nature formée pour l'action, l'art de se communiquer, de traduire en formules saisissantes toutes les émotions qui faisaient de son visage ce masque mobile, puissant, bientôt populaire, où l'expression de la force et de la passion toujours en mouvement ne s'effaçait que pour, laisser place à celle d'une parfaite bonté, l'entraîneraient bientôt dans des luttes plus difficiles, qu'il était celui que l'àme populaire attendait, qui saurait lui parler, l'émouvoir et la séduire. On était assuré qu'il saurait remuer les foules ; on ne savait pas encore qu'il saurait les diriger et non pas les suivre, et, au lieu

de flatter la démocratie, lui donner des règles de conduite et l'assagir.

Spuller avait tout de suite pris dans la presse la place d'un penseur nourri de bonnes lettres, d'un politique réfléchi, d'un écrivain déjà prêt sur tous les sujets.

Dès leur première rencontre, Gambetta et Spuller se comprirent. La môme pensée s'éveillait en eux, qui, après les avoir rapprochés, devait les attacher l'un à l'autre, serviteurs, l'un émouvant et fougueux, l'autre obstiné et patient, de la môme conception raisonnée de la République, de la môme recherche d'une méthode scientifique substituée aux mouvements improvisés ou aux a priori absolus et téméraires dont la démocratie française avait souffert plus que de la voie de fait des contre-révolutions et de l'Empire.

Chez l'un, cette méthode et cette technique du gouvernement démocratique s'affirmaient en puissantes synthèses; l'autre en établissait savamment l'analyse. Et ce n'était pas seulement un rationalisme politique qui entrait avec eux dans le problème de l'évolution républicaine: c'était aussi une morale politique nouvelle qu'ils allaient affirmer.

L'utopie, la promesse de l'absolu, n'est qu'une courtisanerie pernicieuse, plus dangereuse à une démocratie qu'aux princes dont l'âme peut se corrompre sans que l'âme du peuple soit corrompue. L'abondance des promesses n'est pas seulement inférieure à la science des réalisations, elle en est l'ennemi le plus redoutable. La volonté de tout embrasser et de tout résoudre n'est qu'un vain semblant de force, et le déguisement souvent hypocrite d'une bruyante impuissance.

Tout s'élabore lentement dans la politique, dans les sociétés, dans les gouvernements, comme dans la na-

ture. Il ne suffit pas de sérier les opérations : elles ne peuvent se succéder que dans un ordre logique, et la plus parfaite est subordonnée à la plus élémentaire.

Cette science qu'il est aisé aujourd'hui de formuler en maximes, Gambetta l'affirma par tous ses actes, Spuller l'établit et la propagea par ses écrits et par ses discours. Avec l'école dont l'un fut l'orateur et Tau- j tre le philosophe, le cartésianisme, cette doctrine où se retrouvent et la force et le bon sens et la permanente raison de l'esprit français, sortit du domaine de la spéculation et des académies pour pénétrer dans la politique.

Mais il ne suffit pas de rappeler comment ces deux esprits se rencontrèrent sur les sommets où se débattent les problèmes de l'esprit humain, il faut dire encore quelle fut la douceur de l'amitié qui unit ces deux cœurs, le réconfort qu'ils en ont tiré, et le soutien qu'elle a prêté à leur vie politique.

L'amitié de Gambetta ces mots pour tous ceux

qui l'ont approché auront un sens particulier, ils évoqueront quelque chose d'indéfinissable et de pareil à ces ressouvenirs d'un temps passé qu'une image, un son, viennent éveiller sondain, et qui échappent à notre perception lorsque notre esprit voudrait les fixer. J'en appelle à tous ceux dont elle a illuminé la jeunesse, et dont la vie jusqu'à la fin gardera le reflet de ce grand foyer de lumière... Certes, l'amitié de Gambetta fut précieuse à Spuller, mais nul n'en reçut le don avec un plus complet désintéressement, ne s'efforça plus naturellement d'en faire oublier le glorieux privilège. Son amitié à lui fut la bonne et sage conseillère, avec quelque chose de maternel; et quel plus bel éloge pourrait-on faire de cet ami, que d'être obligé d'emprunter à celles qui onl ^o\\t\^^^^^^v^^Vâ^^

séché nos premières larmes, un peu de leur sublime abnégation?.

L'année terrible cimenta cette noble amitié dans l'angoisse et la douleur des tragiques défaites succédant à de fragiles espoirs. L'image a popularisé le départ de Gambetta et de Spuller dans le ballon VArmand-Barbès; mais le prodigieux effort du Gouvernement de la Défense nationale, s'il trouva bientôt des censeurs amers, attend encore son historien. Spuller ne voulut pas occuper auprès de Gambetta d'autre fonction que celle de secrétaire, toujours à ses côtés, l'entourant de sa chaude sollicitude, le tenant informé sur tout avec cette conscience exacte qui était l'une de ses verlus. Il ne chercha pas la meilleure place, mais celle où il pouvait le mieux servir. Il écrivait sous la dictée ces proclamations héroïques dont nous avons encore l'âme émue; Gambetta signait ces vigoureuses dépèches qu'il lui préparait. Ils luttèrent désespérément et tombèrent ensemble sans que leur foi dans l'avenir en reçut une atteinte. C'est par de tels hommes et par de tels actes, par une abnégation courageuse de soi-même, par une ardeur indomptable que la conscience de l'injustice prochaine et la vision nette de l'ostracisme probable ne peuvent affaiblir, par le courage des responsabilités dont il faut attendre plus de colère que de justice, que le patriotisme acquiert un sens qui le soustrait à la dérision des vaines parodies.

Dirai-je maintenant comment cette collaboration se continua pendant les années qui suivirent, tous les jours plus intime et plus confiante?

Il s'agissait maintenant de faire, de ce parti républicain qui n'avait jamais occupé le pouvoir qu'aux heures rapides et presque toujours It^y^xv^^^^^^^^^a

coutumier de l'opposition et défiant du pouvoir, un parti a de gouvernement qui ne se défierait pas de son propre \ k pouvoir. Cette grande tâche que l'incomparable orateur i d poursuivait par la parole dans les Assemblées, et, pour d parler de plus près à la démocratie française, de dépar- P tement en département et de commune en commune, a l'infatigable et judicieux écrivain la reprenait en sous- 1 œuvre par la plume, par le livre, par la conférence, ou- f vrier de chaque jour et de chaque he ure, avec une science consommée de la politique, avec cette modération de la d forme qui atteste la force de la pensée. Confiant parce c qu'il était éloigné de toute fausseté, enclin à admettre (

la sincérité des conversions parce qu'il avait la foi, et prompt à entrer dans les voies de la paix parce que son esprit pénétrant savait la victoire définitive, Spuller salua l'aurore des temps nouveaux et les promesses d'une prochaine unification politique. Sa conscience eut répondu à des démentis, d'ailleurs impuissants et passagers, que l'erreur est supérieure à la tromperie. De nouvelles épreuves l'eussent retrouvé le même défenseur inébranlable de ce régime républicain qu'il disait supérieur à tout pouvoir et à toute manifestation des hommes, — parce qu'il est de droit humain.

Et maintenant que cette commémoration fait revivre le souvenir de ces deux hommes, nous ressentons plus profondément la douleur de les avoir perdus. Nous comprenons combien ils ont manqué à la République. Dans les crises ou humiliantes ou périlleuses que nous avons traversées, de quel prix eut été le conseil expérimenté de l'un, la puissante autorité de l'autre! Ils n'eussent voulu laisser à personne le mérite d'en braver les dangers ou d'en conjurer les menaces. Le parti qui s'était formé autour d'eux, sans cesse élargi et fortifié, eût suffi à \a \&c\ifc. U^v^sTA s.w *fo\.&&

autrement, celui qui avait fait surgir après l'armée de la Loire celle de l'Est, après l'armée de l'Est celle du Mans, n'eût pas considéré que la bataille fût perdue: l'homme d'un génie supérieur à tous les calculs personnels et à toutes les ambitions intéressées, qui avait pensé qu'il suffisait d'être Français pour défendre la France, eût considéré aussi qu'il suffisait d'être républicain pour défendre la République...

Le nom de Spuller restera dans l'histoire inséparable de celui de Gambetta. Cet ami rare, ce bon serviteur de la démocratie, n'eût pas souhaité de plus haute et. de plus douce récompense.

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