LE REPRÉSENTANT BAUDIN
hommes de 1848. On a reconstitué à loisir, avec la facile clairvoyance qui s'exerce sur le passé, l'enchaînement des fautes qu'ils auraient commises. Il n'en est aucune qui n'ait tenu à l'illusion la plus noble et la plus généreuse; ne suffisait-il point d'avoir dégagé de tant de sophismes, de contradictions et de mensonges la claire devise, l'image pure et radieuse de la liberté, pour assurer son triomphe? Comment admettre que la vérité ne se suffise point à elle-même, et qu'il soit des ténèbres où son rayonnement n'aille point éclairer, séduire et désarmer l'ignorance, les préventions ou les hostilités?
Ces ténèbres se formaient. Toutes les difficultés rencontrées par le Gouvernement étaient présentées comme des marques de son impuissance, les événements de juin comme un témoignage de sa complicité. Le gouvernement républicain est celui auquel,' par une injustice voulue ou par une inconscience funeste, on pardonne le moins ou d'avoir vu naître des troubles ou de les avoir réprimés.
Lentement, sans bruit, sans même un plan à l'origine, les ambitions déçues ou dépossédées, la rancune des uns, la timidité apeurée des autres, ourdissaient cette conspiration, toujours anonyme d'abord, que des jours moins éloignés ont, à plusieurs reprises, vu se renouer, qui va semant la calomnie, inoculant le soupçon, enrôlant les craintifs et les audacieux, les crédules et les habiles, à la fois corruptrice et prometteuse, sachant prendre la démocratie pour complice de ses desseins obscurs, la détourner de ceux qui lui ont prodigué plus de dévouement que de flatteries — pour la faire glisser aux mains de ceux qui l'exploitent.
Parmi ceux qui avaient ou appelé ou accepté le Gouvernement de Février, insensiblement un espace se
creusait, chaque jour plus large — les uns prêtant déjà l'oreille aux pernicieuses paroles, disposés à tout subir plutôt que les orages et les épreuves de la liberté — les autres insensibles à tant de présages, impassibles dans leur confiance sereine et aveugle, n'opposant que leur foi intangible et leur dédain méprisant à des entreprises trop basses, pensaient-ils, pour jamais triompher et dont, cependant, de tous côtés, on laissait percer le secret.
Un plus petit nombre avait le pressentiment des tragédies prochaines, voyait avec terreur triompher les conseils de la pusillanimité qui réagit et de l'insouciance qui ne sait pas agir, et pensait qu'il serait trop tard pour en appeler à la démocratie après qu'on aurait cessé d'avoir confiance en elle.
Il n'est point d'événement, quelque soudain qu'il nous paraisse, qui ne suppose une longue suite de faits et souvent de fautes. Il faut aux crimes publics une préparation, un milieu favorable, une passivité toute prête. Ce fut le 31 mai qui assura le succès du 2 Décembre.
L'Assemblée législative n'osa point rompre avec le principe de la souveraineté populaire ; on rusa avec elle. Ceux-là qui poussaient les timorés dans la voie de la réaction ne manquaient pas d'attiser l'irritation et les colères du peuple, d'envenimer la blessure faite par des mains ou coupables ou imprudentes; peu à peu, un idéal de démagogie, le rêve malsain de la force chargée de pourvoir à l'exercice de la liberté, faisaient leur chemin et accomplissaient leur œuvre ; et le trouble des esprits fut bientôt si grand, les ressentiments si aveugles, que le césarisme, qui devait l'étouffer pendant vingt ans dans la violence ou dans la corruption, apparut comme le vengeur du suffrage universel!...