L'IMPOSTURE SE DEMASQUE
Les Livres Saints contiennent une parole toujours vraie : " Iniquitas mentitas est sibi," l'iniquité se ment à elle-même, l'imposteur se démasque soi-même.
Après avoir affirmé de la façon la plus catégorique — et c'est là toute la cause — que les négociations ont été rompues sur le refus du syndicat de verser $60,000 à la C. E., écoutez bien ce que de l'Epine a été forcé d'admettre dans le contre-interrogatoire : ~. ^
Q. — Vous avez dit que les négotiations avaient été rompues ou que vous n'êtes pas tombé d'accord avec M. Turgeon, au sujet des conditions de défrichement ?
R. — C'est exact.
Q. — M. Turgeon voulait que l'on défrichât un dixième dans l'espace de trois ans ?
R. — Je crois que ce sont les conditions de la loi. Q. — Vous n'étiez pas disposé à accepter ? \i. — Pas directement.
Q. — Et sur cela vous ne vous êtes pas. entendu ? R. — C'est bien cela.
Q. — Vous vouliez mettre, imposer cette condition à vos colons, mais vous ne vouliez pas que le gouvernement imposât cette conditinn au syndicat ?
R. — C'est exact.
Q, — Et c'est à cause de cela que vous ne vous êtes pas entendu ? R. Oui, monsieur.
l'unique raison c'est la condition d'établissement
Cette admission de TEpine n'est-elle pas la confirmation de ce que j'ai toujours prétendu dès l'ouverture du procès : que les négociations avaient été rompues uniquement et exclusivement sur la clause des conditions d'établissement. Je n'ai cessé de dire à ces messieurs que je ne consentirais jamais à faire à un syndicat étranger des conditions plus favorables que celles qui sont imposées aux habitants du pays ; que nous pourrions peut-être étendre le délai pour l'accomplissement des conditions, mais que jcette cause devait rester une condition sine qua non du contrat. Cette admission de l'Epine est d'ailleurs confirmée par la lettre de l'un des membres du syndicat, le chevalier Gœthals, adressée à l'Epine le 29 janvier 19 )7 et qui a été versée au dossier. La voici :
" Mon cher Baron,
" Je regrette que la hâte de votre départ ne m'ait permis de vous donner lecture d'une lettre récemment arrivée, écrite par M. Obalski à M. De Jardin. Cette lettre je ne l'avais pas à ce moment sous la main. En voici le passage principal : " J'ai vu le Ministre qui m'a dit avoir écrit au baron au sujet de l'Abittibi. lia soumis la question des conditions d'établissement aux officiers en loi qui ont déclaré qu'on ne pouvait légalement passer outre. Il étudie la question d'une législation spéciale à présenter au parlement, mais il craint qu'elle ne soit pas populaire, qu'elle ne soit pas acceptée."
" Si ce pronostic est exact et doit jse réaliser, l'affaire de l'Abittibi ne se fera pas, voilà tout. Et cela sera tant pis.
" Voyez-vous, mon cher baron, il est profondément regrettable que le gouvernement canadien n'ait pu ou n'ait pas voulu transiger, séance tenante, sur cette MALENCONTREUSE, UNIQUE ET DER- NIER K CLA US E, tandis que M. De Jardin était à Québec, au mois de novembre dernier. A ce moment, si on avait pu se mettre^ d'accord, M. DeJardin signait au nom du Syndicat et l'affaire était faite.
" Aujourd'hui, on est, sans doute, toujours prêts à signer encore et à conclure, bien entendu, dans les conditions dites et dont on ne démordra pas, parce que c'est une question de " to be or notto be ". Toutefois, je perçois parfaitement que chaque jour qui passe, enlève ici une parcelle des bonnes dispositions du début.
" On commence à se demander si, du côté du gouvernement canadien, on est sérieusement désireux d'aboutir. Et en toute vérité, le doute s'impose. Car, en définitive qu'est-ce que vos honorables ministres sont venus faire en Belgique . . . . , pendant et depuis l'Exposition de Liège ? Chercher des Belges et des capitaux franco-belges, disaient-ils, eh bien, nous leur offrons les deux, pleinement et entièrement. Pourquoi alors l'affaire n'est-elle pas encore sur pied ?
" Quant à nous, nous avons, dès septembre 1905, constitué un syndicat d'études lequel a déjà dépensé, dans l'Etat de Québec au-delà de 35,000 francs. Nous avons donné des gages ; du côté eanadien; qu'avons-nous rencontré jusqu'à présent ? Des promesses, des paroles, et voilà tout. Est-ce sérieux ?
" Je me demande si vos honorables ministres savent bien à quels hommes ils ont affaire ? Et s'ils ont pris là-dessus des informations ? Rappelez-leur donc que, en trois ans. notre groupe vient de créer, rien qu'en Egypte, quatre affaires nouvelles, savoir : la " Caisse Hypothécaire d'Egypte " ; la " Compagnie Agricole du Nil " ; la " Sté Générale Egyptienne ", et la " Société Agricole et Industrielle d'Egypte " et que ces quatre affaires, qui marchent splendidement, ont absorbé, tant en obligations qu'en actionscapital, llu,000,000 et quart, dont 98,000,000 d'argent versé.
"Quant à l'Ouest Canadien, dites-leur donc que, en avril dernier, ce même groupe a créé la " Cie Immobilière et Agricole Canadienne" au capital entièrement libéré de 3,000,000 plus 4,000,000 d'obligations: total 7,000,000 versés en quelques mois. Dites leur donc encore que jeudi, le même groupe constitue la " Cie Hypothécaire Canadienne " au capital initial de 10,000,000 avec création à bref délai de 20,000,000 d'obligations, dont une partie sont d'ores et déjà prises ferme. Nouveau total d'une trentaine de millions de bel argent
belge, importé dans l'espace de trois années dans votre Ouest Canadien. . . .Et pendant ce temps, l'Est, que devient-il ?
" Est-ce que vos honorables ministres espèrent rencontrer aisément ailleurs dos capitalistes disposant ainsi de millions avec une ] pareil le facilité ?
" Ces honorables ministres ont proclamé ici, en public, que pour le Canada, aucun colon ne valait le colon belge. Eh bien, cela aussi, nous le leur apportons, et de premier choix encore.
" Mais, pour les raisons que vous savez, là-dessus nous voulons garder nos coudées franches. Est-ce donc si difficile de s'entendre sur ce sujet ?
" Vous savez que je suis un des quatres membres du conseil de direction. Je puis donc vous garantir que ce que je vous en dis ici reflète parfaitement les impressions et les dispositions très arrêtées du dit Conseil et du syndicat tout entier.
" Vous qui connaissez, en partie du moins, les attaches solides de notre groupe anversois avec ceux de Bruxelles et de Paris, vous vous rendrez compte aisément du retentissement fâcheux qu'aura l'avortement de notre affaire de l'Abittibi dans le cas où sa chute serait imputable au manque de bonne volonté du gouvernement de Québec.
" Les honorables ministres ont ici, dans différents discpurs publics, promis aux belges l'aide et la protection de leur gouvernement.
" A nous, ils ont promis en outre de nous traiter " en associés " ce mot de Thon. M. Turgeon est textuel et lui-même s'en souviendra.
Eh bien, si, par suite du manque de cet aide et de cette "protection " promises, l'affaire de l'Abittibi venait à manquer, ce résultat cadrerait mal, avouez-le, avec les promesses faites en Belgique et que la presse a enregistrées.
" Et je le répète, les échos de cette aventure annuleront infailliblement pour de longues années, les bons effets de ... . et porteront au prestige gouvernemental de l'Est un coup sensible que ses rivaux ne manqueront paâ d'exploiter contre lui.
" Je me plais encore à espérer que M. Obalski aurait mal interprété les paroles du ministre, etc ....
(Signé) Chevalier GOETHALS,
Membre du Comité de direction du Syndicat d'études
d'affaires au Canada,
l'immense intérêt du baron
Il n'est pas sans intérêt non plus de citer un autre lettre du Chevalier Goethals à l'Epine. Elle indique que celui-ci avait dû lui faire des confidences et elle fait comprendre l'immense intérêt qu'il apportait à la conclusion de cette affaire. Je lis :
Anvers, le 1er janvier 1907.
" Mon cher Baron,
" Merci pour vos bons souhaits reçus à l'instant. Croyez bien que, de mon côté, j'en forme pour vous de bien sincères et très cordiaux. Puisse l'année 1907 vous réussir au-delà de vos espérances et vous largement dédommager, vous et les vôtres, de vos déceptions de 1906.
" J'apprends avec plaisir, mon cher ami, que votre état de santé s'améliore, et que vous espérez pouvoir vous réembarquer pour Québec le 15 de ce mois. Votre présence là-bas est tout à fait nécessaire, autant pour vous même que pour nous. Nous touchons au but ; un dernier coup d'épaule, et cela y est.
" Ces messieurs sont tous disposés à faire l'affaire. Ils sentent que le vent est au Canada et ils sont en train de tourner leurs voiles de ce côté. Les capitaux ne manquent pas. A preuve : dans quinze jours, la maison Jacobs constitue la " Banque hypothécaire Canadienne," au capital initial de DIX MILLIONS ; le capital est déjà souscrit bien au-delà de ce chiffre et, dès à présent, il y aura lieu à réduction proportionnelle des souscriptions ! je serai commissaire dans l'affaire ; la liste des administrateurs est splendide ; voilà, en dix mois, la seconde société canadienne que jcréent les Jacobs. Ils ne demandent pas mieux que d'en fonder prochainement une autre. Il faut, entendez-vous, cher ami, IL FAUT que celle-ci soit la vôtre, oui, la vôtre ! Le moment psychologique est arrivé, croyez-moi : ne laissez pas refroidir le fer pendant qu'il est chaud ; il faut activer les choses ! Et c'est ce dont il est important de persuader vos ministres canadiens.
" Et vous-même, cher ami, n'oubliez pas que, du jour où l'affaire est sur pieds, vos parts syndicales, qui, aujourd'hui, ne valent rien, acquièrent d'emblée une valeur immédiatement négociable. C'est vous qui avez proposé cette affaire. Sur vos dires, et à. mon intervention, un syndicat s'est formé; il vous a suivi ; il a, ce faisant, dépensé déjà pas mal d'argent. De ce chef, vous avez, mon cher baron, assumé une responsabilité morale, à laquelle vous
n'avez pas le droit de vous soustraire, bien que vous ne soyez pas directement " appointé", ainsi que vous me l'objectez, sans que ceci réponde à rien. Dans votre intérêt donc, comme dans le nôtre, il faut, nous sommes bien d'accord là-dessus, n'est-ce pas ? IL FAUT que l'affaire se fasse, et le plus promptement possible. Puisse 1907 marquer, à cet égard, une date mémorable pour nous !
" Avant votre départ, il sera indispensable que nous ayons •ensemble une entrevue. Veuillez me dire votre jour, et ce, assez longtemps à l'avance, afin que je puisse prendre mes dispositions en conséquence.
" Présentez, je vous prie, mes souhaits de nouvel an et mes respectueux hommages à la baronne et croyez-moi, mon cher ami,
" Votre dévoué,
" (Signé) Chev. Goetals, " M. le baron de l'Epine à Charneuse ".