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LA COLONISATION

Il est encore une autre question qui a toute notre sollicitude : celle de la colonisation.

Si nous levons le front et les yeux au-dessus des barrières de cette province, nous ne pouvons pas ne pas voir que les provinces de l'Ouest luttent d'ardeur et d'initiative pour étendre le champ de leurs énergies et pour créer de nouveaux foyers d'activité.

Gardons-nous bien d'oublier que la province de Québec est la plus ancienne des provinces de la confédération, et rappelions-nous

toujours qu'après en avoir été le noyau, elle doit en rester le pivot. Nos pères, nos apôtres et nos défricheurs nous ont ouvert un large sillon, c'est notre tache de le pousser toujours plus loin.

Notre population n'est que d'un million sept cent mille âmes et notre territoire est presque deux fois aussi étendu que celui de la France, qui, lui, en nourrit 40 millions. 11 y a place encore pour bien des clochers, pour de nombreux villages au sud de notre grand fleuve ; et au nord, il y a place pour toute une province. Nous avons là-bas, dans le nord-ouest de notre province, près du lasAbittîbi, des milliers et des milliers d'acres d'un sol généreux qui n'attend que le courage du colon pour donner la sève de sa fécondité.

C'est vers cette région, qui sera bientôt traversée par le Transpontinental que le ministre des terres, l'honorable M. Turgeon, avait tourné ses regards lorsqu'il demandait au capital et aux colons belles de venir nous aider à développer et agrandir notre chère province de Québec. C'est dans cette région de l'Abittibi, dont on a beaucoup parlé depuis quelques temps, que nous voulions fonder de nombreuses paroisses ; et nous en fonderons. Quoi que dise et fasse le baron de l'Epine, il ne nous arrêtera pas dans ce travail d'édification nationale.

l'affaire de l'abtttibi

Et puisque je viens de nommer le baron de l'Epine, laissezmoi vous dire ce qui en est et ce que je sais de ces négociations que nos amis les ennemis appellent " l'affaire de l'Abittibi

Vous avez sans doute remarqué que nos adversaires ne nous reprochent aucun des actes que nous avons accomplis au cours de notre administration. Comme je le disais à Châteauguay, il estpassé §48,300.000 par les mains du trésorier depuis 1897, et personne ne nous a, jusqu'à présent, accusé d'avoir irrégulièrement ensé un seul sou de cette énorme somme. Mais quand on est de l'opposition, il faut critiquer quand même. Et c'est pourquoi -on en est rendu à nous accuser de fautes que nous n'avons pas commises, mais que nous aurions pu commettre. Tel est le crime qu'on nous reproche au sujet de l'affaire de l'Abittibi. Car, comme vous le savez, nous n'avons pas fait perdre un seul - sou à la province ; les négociations entamées entre les capitalistes belges et le gouvernement n'ont jamais abouti.

Si vous voulez bien me continuer votre attention, je vous ferai, aussi fidèlement et aussi brièvement que possible, l'exposé de toute <jettô affaire.

Le 28 novembre 1905, le baron de l'Epine adressait à l'honorable M. Turgeon, ministre des terres et forêts, la lettre suivante :

Québec, ce 28 nov. 1905.

Monsieur le ministre,

Veuillez me permettre de vous exposer respectueusement ce qui suit : comme vous le savez, un groupe de financiers que je représente a pris en sérieuse considération le projet d'acquérir une concession importante de terre dans le Nord-Ouest de la province de Québec, dans le but de mettre en valeur la dite contrée ; malheureusement, je n'ai pas à ma disposition les éléments nécessaires pour former un dossier suffisamment concluant, capable de documenter mes amis d'une façon probante sur une partie de ce territoire éloigné et encore peu exploré. A cet égard, M. le député Ministre de votre Département ne faisait très justement remarquer que la reconnaissance des lieux était le seul moyen de s'en rendre compte ; toutefois, il est vraisemblable que mon groupe n'entreprendra pas une expédition sans être assuré de pouvoir en profiter ensuite.

Dans cette ordre d'idée, me rappelant les relations que vous avez eues en Belgique, avec les financiers dont il s'agit, relations qui ont pu vous édifier sur le sérieux de leur caractère, étant donné les missions de confiance dont j'ai déjà été honoré de la part de votre gouvernement, je me crois autorisé à formuler la proposition suivante : de me concéder une option de six mois aux conditions que vous jugerez devoir exiger pour la concession en pleine propriété (fond, superficie, pouvoir d'eau, etc.), de deux cent mille acres de terre, pouvant éventuellement être portés à cinq mille, à choisir par préférence et avant tout autre concessionnaire entre la ligne frontière des provinces de Québec et d'Ontario, et le 77me de long. Ouest* placés à cheval sur le Grand Tronc Pacifique, en construction ou à proximité de ce chemin de fer.

Je demanderai en outre qu'un agent explorateur expérimenté de votre département soit désigné pour accompagner l'expédition de reconnaissance que nous nous proposons d'organiser.

Dès que j'aurai en mains l'option que j'ai l'honneur de solliciter, je partirai pour la Belgique, afin de négocier cette affaire.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de ma plus haute considération et l'assurance de mon entier dévouement.

(Signé) Baron de L'EPINE,

À Thon. M. A. Turgeon,

Ministre des Terres et F orêts, Québec.

Le 21 décembre 1905, l'honorable M. Turgeon, après avoir étudié cette proposition, y répondait dans les termes suivants :

Québec, 21 décembre 1905.

M. le baron de l'Epine,

Québec.

Mon cher M. de l'Epine,

J'ai pris communication de votre lettre du 28 novembre dernier, au sujet d'une concession de 200,000 acres de terrain dans le nord-ouest de la province de Québec, entre la ligne frontière des provinces de Québec et d'Ontario et le 77me de longitude Ouest, placés à cheval sur le Grand Tronc Pacifique, en construction ou à proximité de ce chemin de fer.

Votre proposition est agréée en principe, et une option de six mois vous est accordée pour faire faire l'examen du territoire.

Le prix de vente est fixé à 70 cents l'acre, payable en 5 versements annuels de $28,000 chacun.

Il est de plus convenu :

1. Que les frais d'exploration et d'arpentage seront à votre charge et ces derniers devront être exécutés d'après les instructions de mon département ;

2. Vous aurez un droit de préférence pour l'achat à prix égal de toutes les chutes (water-power) d'un développement inférieur à 1,500 chevaux-vapeur. Les chutes d'un développement supérieur ne peuvent être vendues qu'aux enchères publiques. Le terrain nécessaire à l' exploitation de ces chutes est expressément réservé ;

3. Le bois de commerce acquittera les droits de coupe fixés par les règlements ;

4. Vous devrez mettre en culture un dixième du terrain reconnu cultivable et y établir au moins 30 colons en 1907, et 75

colons chacune des années subséquentes. Les lots ainsi attribués ne devront pas excéder deux cents acres. Toutefois, faute de colons et momentanément, le concessionnaire sera considéré comme ayant rempli ses obligations en cultivant, ou en faisant cultiver la quantité de terrain susmentionnée.

Les lettres patentes seront émises dès que le prix de vente aura été payé et que les conditions d'établissement auront été remplies. Nonobstant cette émission, le bois de commerce continuera à acquitter les droits de coupe.

Cette option vous est accordée personnellement, et vous ne pourrez la céder qu'avec l'assentiment du ministre des terres et forêts.

Agréez, mon cher M. de l'Epine, l'expression de mes sentiments les meilleurs.

(Signé) Adélard Turgeon.

Cette'option fut renouvelée en juin 1906, et, le 25 août 1906, le baron de l'Epine, après ' avoir fait examiner les terrains qu'il désirait acheter pour des capitalistes belges, demandait par la lettre suivante certaines modifications aux conditions mentionnées dans l'option du 21 décembre 1905.

Québec, 25 août, 1906.

A Phon. Ministre des Terres et Forêts,

Québec.

Monsieur,

Pour faire suite à l'option que vous m'avez conférée par votre lettre en date du 1 9 décembre 1905, et depuis renouvelée, relativement à l'achat d'un bloc de terrain dans la. région du lac Abittibi, je crois devoir proposer quelques modifications aux conditions que vous m'avez faites et qui me paraissent inacceptables :

1. Comme ce terrain, pris dans son ensemble, contient une certaine quantité de non-valeurs telles que : rochers, marécages, emplacement du chemin de fer, je demande en outre de la réduction habituelle de 5 pour cent pour les chemins, qu'il me soit accordé une réduction de 10 pour cent ;

2. Les paiements devraient être repartis en quinze versements annuels et égaux, le premier devant être fait avant le 30 juin 1907 ;

3. Comme le gouvernement de la province vend ses terrains 20 cents de l'acre, il ne me paraît pas juste de me faire payer plus que 30 cents l'acre ; -

4. Je me charge des frais d'arpentages, mais les lignes extérieures devraient être tirées aux frais des vendeurs ;

5. Je demande un droit de préférence à prix égal pour l'achat des chutes inférieures à 1,500 chevaux-vapeurs ;

6. En ce qui concerne les mines, je demande à être considéré comme ayant un permis de prospection surtout le domaine et je m'engage à faire les recherches nécessaires pour justifier ce droit de prospection. En eas de découvertes minières et d'exploitation, nous serons soumis aux règlements en vigueur ;

7. Je devrai mettre en culture un dixième du domaine dans le délai de vingt années.

Agréez. Monsieur, l'expression de ma haute considération.

(Signé) Baron de L'EPINE.

Le 27 août, lo ministre des terres et forets répondit comme suit à cette dernière lettre :

Québec, 27 août 1906.

M. le baron de l'Epine,

Québec.

Mon cher baron.

J'ai pris communication de votre lettre datée du 25 août courant, au sujet de l'option sur le bloc de terrains dans la région del'Abittibi.

Je soumettrai vos observations à mes collègues à la première occasion favorable.

Agréez, mon cher baron, l'expression de mes sentiments les meilleurs.

(Signé) ADELARD TURGEON,

Et enfin, le 31 décembre 1906, M. Turgeon écrivait ce qui suit au baron de l'Epine :

Québec, 31 décembre 1906.

M. le baron de F Epine,

Charneuse, Bièvre, Belgique.

Mon cher baron,

J'ai reçu votre lettre du 15 et suis heureux d'apprendre votre bonne traversée, L'affaire de FAbbitibi a mal marché depuis votre

départ. Le procureur général a fait rapport que la loi ne permettait pas la vente du domaine public aux conditions mentionnées dans votre dernière lettre et qu'il fallait des pouvoirs additionnels de la Législature. Tout a donc été ajourné à la prochaine session,

et je ne crois pas qu'il y ait aucune chance de réussir

Agréez, mon cher baron, l'expression de mes sentiments les meilleurs.

(Signé) ADELARD TURGEON.

Telle est, messieurs, la correspondance officielle échangée entre M. de l'Epine et le ministre des terres. Il n'y a rien qui ne soit absolument légtime et honnête ; et si vous examinez les conditions que contient l'option accordée à M. de l'Epine vous verrez qu'elles ' sont les plus onéreuses qui aient jamais été insérées dans les concessions consenties depuis 1867.

Le gouvernement vend ses terrains aux colons à raison de 20 à 30 cents l'acre ; il demandait 70 cents aux capitalistes belges pour des terrains éloignés de toute civilisation.

Les frais d'exploration et d'arpentage sont d'ordinaire à la charge du gouvernement ; dans le cas qui nous occupe, ils devaient être à la charge des acquéreurs.

Les colons, vous le savez, ne payent aucun droit à la couronne sur le bois qu'ils coupent sur leur terrains, après l'émission des lettres-patentes. Or, dans le cas des terrains que le gouvernement était prêt à vendre à M. de l'Epine, le bois de commerce devait acquitter les droits de coupe fixés par les règlements, et ce même après l'émission des lettres patentes.

De plus, les mines restaient à la couronne, comme dans les cas ordinaires.

Ces conditions étaient certainement avantageuses pour la province, trop avantageuses peut-être, et c'est sans doute pour cette raison que les capitalistes belges, que représentait M. de l'Epine, demandèrent les modifications mentionnées dans la lettre du 25 août 1906.

Mais la loi n'autorisait pas le gouvernement à vendre à ces nouvelles conditions ; et. comme les capitalistes belges ne voulaient pas accepter les premières conditions, les négociations furent rompues.

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