‹ Politique provincialeChapitre 33 sur 56 · LA REVANCHE DU BARON · texte numérisé non relu

LA REVANCHE DU BARON

Le gouvernement avait fait son devoir, c'est incontestable. Cependant M. de l'Epine n'était pas satisfait, et il soupirait après

l'heure de la revanche, Cette heure, il la crut venu lorsque s'instruisit à Québec la cause Prêvost-Asselin, et on le vit accourir du Manitoba pour raconter sous serment qu'au cours des pourparlers relatifs à la vente des terrains de l'Abittibi, il avait été convenu entre lui et l'honorable M. Turgeon que le syndicat qu'il représentait, en outre des 70 cents payables au gouvernement, verserait 30 cents par acre dans ce qu'il a appelé " la C. E."

A cette affirmation, l'honorable M. Turgeon a opposé le démenti le plus formel. Jamais, a-t-il déclaré sous serment, il n'a été question, directement ou indirectement, de caisse électorale entre M. de l'Epine et moi.

Nous sommes donc en présence de deux déclarations assermentêes tout à fait contradictoires. Laquelle devons-nous croire ? Celle de M. Turgeon qui nie avec indignation, ou celle de M. l'Epine qui invoque même sa propre turpitude pour accuser son ancien protecteur ?

L'honorable M. Turgeon est, vous le savez, un des plus beaux talents que notre race ait produits. Homme distingué, orateur éloquent, patriote sincère, il a toujours joui de l'estime et de la considération de ses concitoyens, de même qu'il a fait l'admiration des étrangers qu'il a eu l'occasion de visiter. Or, parce que M. de l'Epine a, sous serment, porté une accusation infamante contre l'ho- M. Turgeon, faudra-t-il mettre ce dernier au ban de l'opinion publique ?

Mais sait-on bien ce que peut valoir le témoignage de M. de l'Epine ? Le sait-on mieux que le juge qui a présider l'enquête, qui a entendu les" témoins et qui a dû lire toutes les pièces du dossier ?

Or, messieurs, M. le juge Bossé, dans son adresse au jury, n'a-t-il pas mis de côté le témoignage de M. de l'Epine, n'a-t-il pas déclaré que M. Turgeon sortait du procès, avec sa réputation absolument intacte ?

" Vous avez alors," dit-il, " entendu monsieur Turgeon nier avoir ieçu cette lettre-là (la lettre dans laquelle il est question de la C. E.). Qu'elle lui ait été envoyée, le baron l'affirme, et monsieur Turgeon, de son côté, nie l'avoir reçue. Vous avez à choisir entre les deux, et VOUS N'HESITEREZ PROBABLEMENT PAS QUAND VOUS VOUS TROUVEREZ EN PRESENCE DE L'AF FIRMATION DE MONSIEUR TURGEON qui vous dit et qui répète qu'il ne l'a jamais reçue."

Et plus loin :

" M. Turgeon n'est pas en cause. RIEN CONTRE LUI N'A ÉTÉ PROUVE, RIEN.

" Des lettres — si vous admettez qu'il les a reçues — contiennent des choses qui devaient être expliquées — des lettres où il était question de la caisse électorale — qu'il y avait une somme d'argent énorme qui faisait un accessoire de ce contrat projeté, mais enfin IL N'Y A RIEN DE PROUVE CONTRE MONSIEUR TUR- GEON ; il sort de cela, en autant qu'un acte de corruption personnelle est concernée, PARFAITEMENT INTACT."

Si le président du tribunal donnait, en passant, ce certificat ■d'honorabilité à M. Turgeon, c'est qu'il n'ajoutait pas foi aux affirmations assermentées de M. de l'Epine.

Et pouvait-il faire autrement ?

Est-il parmi vous un homme qui, si on lui posait ces questions : " N'avez-vous pas déclaré à un tel que vous ne croyez pas en Dieu ? N'avez-vous pas dit à un tel que vous ne croyez pas au ciel ? N'avezvous pas déclaré à celui-ci que vous êtes athée? N'avez-vous pas dit â celui-là que nous sommes simplement le produit du hasard ? — est-il un honnête homme qui ne trouverait alors rien de mieux à répondre que : " Je ne me rappelle pas," ou " c'est possible." ?

Et pourtant, c'est ce qui est ai rivé à M. de l'Epine au moins dix fois.

Permettez-moi de vous lire quelques passages de sa déposition, . et je n'ai aucun doute que votre jugement sera le même que celui de l'honorable juge Bossé.

Par M. Taschereau :

Q. Croyez-vous en Dieu ?

R, Je voudrais qu'on me relise les questions que l'on m'a posées lorsque j'ai été d'abord interrogé et aussi les réponses que j'ai données.

Par M. Taschereau :

Vous n'avez pas le droit de faire relire ce que vous avez dit. Par M. Taschereau :

Q. Je vous demande si vous avez jamais déclaré que vous ne croyez pas en Dieu ?

R. Peut-être.

Q. Avez-vous dit que vous ne croyez pas en Dieu ?

R. Je n'ai pas ce fait dans la mémoire, mais c'est possible. On aime bien à se renseigner, et né serait-ce que pour savoir ce que les autres pensaient.

Q. C'est pour cela ?

R. C'est bien possible.

Q. Je vous demande si c'est vrai que vous avez déclaré que vous ne croyez pas en Dieu ?

R, Je n'ai pas mémoire si c'est vrai, mais je vous réponds que c'est bien possible.

Q. Etes-vous allé à Kamouraska, l'été dernier ?

R. Oui, monsieur.

Q. Avez-vous dit à M. de St. Victor que vous ne croyiez pas en Dieu et que vous ne croyiez pas à la vie future ?

R. Je ne m'en rappelle pas du tout, mais c'est possible.

Q. Est-ce une chose que vous êtes apte à nier, cela : nier l'existence de Dieu ?

R. J'ai beaucoup d'affaires.

Q. Vous dites que vous ne vous rappelez pas si vous avez*niê l'existence de Dieu parce que vous avez beaucoup d'affaires ? jjj R. Oui, monsieur.

Q. Avez-vous été à la Mal baie l'été dernier ? R. Oui, monsieur.

Q. Etes-vous allé chez Edouard Garneau ? R. Oui, monsieur.

Q. Etiez-vous, au cours du mois de juillet dernier, un jour sur sa véranda, sur la véranda de sa maison ? R. Oui, monsieur.

Q. Avez-vous dit, dans cette circonstance, que vous ne croyez pas en Dieu ?

R. Je ne me rappelle pas.

Q. Avez-vous dit alors que vous ne croyez pas à la vie future ? R. Je ne me rappelle pas.

Q. Avez-vous dit que vous ne croyez pas au diable ? R. Je ne me rappelle pas.

Q. Vous ne vous rappelez pas si dans cette circonstance vous avez dit que vous ne croyez ni en Dieu, ni au diable, ni en la vie future ?

R. Je ne me rappelle pas.

Q. Est-ce possible ?

R, ( 'e n'est pas impossible.

Q. Pourquoi leur avez-vous dit cela ?

R. Je ne me rappelle pas du tout pourquoi. C'est que j'aurais peut-être eu un motif.

Q. Pouvez-vous donner un de vos motifs ? R. Non, monsieur.

Q. Connaissez-vous M. Dubord, le conseiller législatif ? R. Oui, monsieur.

Q. L' avez-vous rencontré dons le cours de l'été dernier, à Quê bec ?

R. Je l'ai rencontré très souvent.

Q. Avez-vous dit à M. Dubord, dans le cours du mois de juillet dernier, que vous ne croyez pas en Dieu ? R. Je ne me rappelle pas.

Q. Lui avez-vous dit alors que vous ne croyez pas au diable ? R. Je ne me rappelle pas.

Q. Lui avez-vous dit, dans cette circonstance-là, que vous ne croyez pas à la vie future ?

R. Je ne me rappelle pas.

Q. Lui avez-vous dit, dans le mois d'août ? R. Je ne me rappelle pas lui avoir dit, ni dans le mois d'août ni dans le mois de juillet.

Q. Est-ce possible que vous le lui auriez dit ?

R. C'est possible.

Q. Pourquoi?

R. Toute chose est possible.

Q. Est-ce possible ?

R. C'est possible, mais je ne me rappelle pas du tout.

Si je ne l'ai pas dit, je ne connais pas de motifs, et si je l'ai dit, c'est que j'avais une raison d'arriver à quelque chose en disant cela. Je ne me rappelle pas du tout. Encore une fois, c'est possible.

Q. La foi ne vous est pas venue depuis ce temps-là ?

R. Peut-être bien que

Q. Je vous demande si la foi vous est venue depuis ce tempslà ?

R. Bien, elle n'a pu me venir depuis ce temps-là, car, pour qu'elle me revienne il faudrait d'abord l'avoir perdue. Il faudrait prouver que je l'ai perdue.

Q. Je vous demande si la foi vous est revenue ou si vous aviez même la foi dans les circonstances que je viens de vous mentionner ?

R. Il est possible que j'eusse eu des hauts et des bas dans ma foi.

Q. Connaissez-vous Jules-Edouard Prévost? R. Oui, monsieur.

Q. Jules-Edouard Prévost, de Terrebonne ? R. Oui, monsieur.

Q. Avez-vous été à St- Jérôme dans le cours du mois de juillet ou du mois d'août 1905?

• R, Je ne me rappelle pas. Je suis allé à Terrebonne en 1904.

Q. Avez-vous été à Terrebonne dans le cours des mois de juillet et août 1904?

R. Oui, monsieur, depuis le mois d'avril jusqu'au mois de j uillet.

Q. Y avez-vous rencontré Jules-Edouard Prévost ? R. Oui, monsieur.

Q. Souvent?

R. Très souvent.

Q. Voulez-vous dire si, pendant que vous avez été avec Jules- Edouard Prévost, en 1904, et pendant que vous discutiez une foule de questions, si vous ne lui avez pas, en maintes circonstances, déalaré que vous ne croyez pas en Dieu ni dans la vie future ?

R. Je vous ferai encore la même réponse : je ne me rappelle pas absolument, mais la chose n'est pas impossible.

Q. Pourquoi lui auriez-vous dit cela ?

R. Je ne prévois pas de motifs.

Q. Connaissez-vous A.-B. Oruchet, de St-Hippolyte ?

R. J'ai logé chez lui.

Q. Voulez-vous dire si, dans les deux circonrtances que vous venez de mentionner, vous n'avez pas aussi dit à M. Cruchet que vous ne croyez pas en Dieu, que tout cela était de la blague, et que vous ne croyiez pas en la vie mture ?

R. Cela m' étonnerait énormément. Toute la conversation a roulé sur la question d'un tramway qu'il voulait établir et sur d'autres questions. Je ne me rappelle pas avoir causé de cette question avec lui. Je ne me rappelle pas du tout.

Q. Lui avez-vous dit cela, oui ou non ? -

R. Je ne pense pas.

Q. Le niez-vous ?

R. Non, je le nie pas, mais je ne me rappelle pas. Q. Connaissez-vous Alex. Girard ?

R. Oui, monsieur.

Q. Connaissez-vous Mme Girard ?

R. Oui, monsieur.

Q. Avez-vous dit à M. et Mme Girard, lorsque vous preniez un repas chez eux, que vous ne croyez pas à l'existence de Dieu, que vous étiez un socialiste, que si le gouvernement ne vous protégeait pas vous vous feriez sauter le caisson, et qu'après cette vie, il n'y avait rien ?

R. Cela m'étonnerait bien d'avoir dit des choses si fortes que cela. Tant qu'au mot " socialiste ", je répondrai par un fait. En 1897, j'étais candidat du parti catholique en Belgique, et j'ai battu !e candidat socialiste par une majorité de dix-huit voix, ou à peu près.

Q. L'avez vous dit ?

R. Cela m'étonnerait bien.

Q. Je vous demande de nier cela ?

R. Je ne le nie pas.

Q. N'est-il pas vrai que vous avez, devant M. A.-B Cruchet et Jules-Edouard Prévost, à Terrebonne, au mois de novembre mil neuf cent cinq, dans le bureau de M. Jules Prévost, dit que vous étiez un athée et que vous ne croyez pas en Dieu ? niez cela maintenant.

R. Je ne le nie pas, mais je ne dis pas que c'est vrai. C'est possible, mais cela m'étonnerait beaucoup.

Q. Est-ce une habitude chez vous de dire aux gens que vous ne croyez pas en Dieu ?

R. C'est peut-être un tic.

Q. Est-ce que vous avez ce tic ?

R. Je ne pense pas.

Q. Avez-vous dans les circonstances que je vous ai mentionnées ou en d'autres circonstances, dit à M. Cruchet ou à M. Edouard Prévost, ou aux deux ensemble, que vous étiez un athée, que vous ne croyez pas en Dieu, ni en l'existence de la vie future ?

R. Je ne le nie pas, c'est possible.

Q. Connaissez-vous Xavier St-Michel, de St- Jérôme.

R. Non, je n'ai pas mémoire de lui du tout.

Q. Il demeure au bureau- de poste à St-Jérôme. Il est maître de poste à St-Jérôme.

R. Oui je le connais.

Q. Vous l'avez rencontré plusieurs fois ?

R. Très rarement.

Q. Vous rappelez-vous si, dans le mois de novembre ou dans le cours de l'été 1904, dans le mois de juillet ou dans le mois d'août, vous avez rencontré M. Xavier St-Michel, et que vous lui avez dit que vous ni croyez pas en Dieu ni à la vie future ?

R. Cela nr étonnerait beaucoup, car je n'ai pas dû dire cela à tout le monde dans la rue.

Q. L'avez-vous dit à M. St-Miehel ?

R. Je n'en sais rien.

Q. Pourquoi l'avez-vous dit ?

R. Je vous dis que je n'en sais rien ; je ne sais pas. Q. Y en a-t-il bien d'autres auxquels vous avez dit que vous étiez un athée ?

R. Bien, ce n'est pas à moi à vous amener des témoins.

Q. Y a-t-il plusieurs personnes dont vous pouvez mentionner les noms et auxquelles vous avez déclaré que vous étiez un athée ? R. Je ne le crois pas.

Par la Cour : Q. Avez-vous' déclaré cela à d'autres personnes ? R. Je ne le crois pas.

Par M. Taschereau : Q. Vous ne vous rappelez pas si vous avez dit à d'autres personnes que vous étiez un athée ? R. Non, monsieur.

Q. Pour les choses de religion, vous n'avez pas bonne mémoire ? Quant à l'existence de Dieu, à l'existence de la vie future, ce ne sont pas des choses que vous remarquez de manière a pouvoir vous en rappeler ?

R. Je ne sais pas si je puis répondre à cette question-là.

Q. Avez-vous dit à M. Prévost que s'il vous donnait une position ou que s'il vous faisait obtenir une position dans un autre département, vous remettriez les documents compromettants que vous aviez ?

R. Il n'a été question que de la correspondance de l'abbé Aerts. Si j'avais eu une position dans le département, j'aurais pu faire mon possible pour tâcher de faire régler cette affaire-là, je pouvais plus facilement faire régler la question de l'abbé Aerts. C'étaient deux affaires qui marchaient ensemble.

Q. Et vous auriez remis cette correspondance ?

R. Oui, si l'affaire avait été arrangée.

Par la Cour : Q. Quelle affaire ?

R. L'affaire de l'abbé Aerts.

Par M. Tascbereau : Q. Et la vôtre aussi ?

R. Oui, il fallait que je vive aussi pendant l'hiver.

Q. Et l'affaire était une place ?

R. C'était une place, évidemment. Ma position pouvait changer les affaires du tout au tout. Je crois que j'aurais pu plus facilement faire régler cette affaire de l'abbé Aerts.

Q. La place aurait arrangé tout cela ?

R. C'est clair, et si l'affaire de l'abbé Aerts avait été réglée.

Q. J'ai oublié le nom d'une personne avec laquelle vous avez eu une conversation : connaissez-vous Emmanuel Fournier, de Saint-Jérôme ?

R, Je l'ai rencontré plusieurs fois.

Q. Avez-vous dit au docteur Emmanuel Fournier que vous ne croyez pas en Dieu, que vous ne croyez pas à la conscience ?

R. Ah ! ça, voilà une affaire qui m' étonnerait rudement. Si j'avais dit cela, il aurait fallu que j'aie un verre dans la tête, il aurait fallu que j'aie bu.

Q. Le niez vous ?

R. Je n'en sais rien.

Q. Est-il possible que vous auriez dit que vous ne croyez pas en Dieu et que vous ne croyez pas en la conscience ? R. C'est possible.

Q. Pourquoi avez vous dit cela ?

R. Je me le demande.

Q. Avez-vous dit au docteur Fournier que vous ne croyez ni en Dieu, ni en la conscience, et que tout dans ce monde-ci était hasard ?

R. Cela m' étonnerait d'avoir dit cela, ce n'est pas mon idée, mais encore une fois je n'en sais rien. Q. Est-ce possible ?

R. Ce n'est pas impossible.

Q. Pourquoi avez-vous dit cela ?

R. Je vous le demande, je me le demande.

Q. Hier vous avez parlé d'une conversation que vous avez eue avec M. Turgeon, et il n'y a pas de lettre en rapport avec cette conversation, et néanmoins vous vous rappelez ce qui a été dit :

comment se fait-il doue que vous ne puissiez pas vous rappeler que vous avez nié l'existence de Dieu, que vous avez nié l'existence de la conscience, et que vous puissiez vous rappeler les détails de la conversation que vous avez eue avec M. Turgeon ?

R. Je ne saurais exactement comment expliquer cela, Ma mémoire est peut-être plus dirigée vers un côté que vers un autre. C'est un état mental dont je me rends pas exactement bien compte.

Q. Vous avez dit que vous étiez catholique ?

R. Oui, monsieur.

Q. Vous avez dit que vous aviez été élu comme représentant catholique ?

R. Oui, monsieur.

Q. Vous avez montré un certificat de votre évéque ? R. Oui, et vous n'avez pas voulu le voir.

Q. Vous avez dit tout cela et quand on vous interroge sur l'existence de Dieu, quand on vous demande si vous avez nié l'existence de Dieu ou si vous avez dit que vous ne croyez pas en la vie future, si vous avez dit que dans ce monde tout est hasard, tout cela c'est un blanc dans votre mémoire ?

R. Je ne sais pas.

Q. Pouvez-vous expliquer cela ?

R. Je ne peux pas l'expliquer.

Q. Ayez-vous dit à M. Jules Prévost, à M. Cruchet, au docteur Emmanuel Fournier, leur avez-vous dit, dans les circonstances que je vous ai mentionnées ce matin et cette après-midi, que vous étiez matérialiste et que vous ne croyiez absolument à rien ?

R. Je ne me rappelle pas avoir dit cela.

Q. Est-ce possible que vous l'ayez dit ?

R. Ce n'est pas impossible.

Par M. Tascliereau : — Q. Si vous aviez dit cela, pourquoi l'auriez-vous dit ?

R, Cela m'étonne.

Q. Est-ce que cela vous étonne au point de jurer que vous ne l'avez pas dit ?

R. Non, monsieur.

Q. Si cela vous étonne que vous ayiez pu dire des choses comme cela, et si vous les avez dites, il fallait que vous ayez des raisons sérieuses ?

R. Pas si sérieuses.

Q. Est-ce que vous niez l'existence de Dieu, comme cela, pour le plaisir de la chose ?

R. Je n'ai aucune raison à donner.

Q. Si vous l'avez dit, est-ce votre seule explication que vous l'auriez dit sans raison aucune ?

R. Probablement sans raison que je me rappelle maintenant.

Eh bien, messieurs, si cet homme peut déclarer à qui veut l'entendre qu'il n'y a ni Dieu, ni diable, ni ciel, ni enfer, que tout dans ce monde-ci n'est qu'effet du hasard et que la conscience n'est rien, n'a-t-il pas pu, je vous le demande, calomnier M. Turgeon, inventer de toutes pièces cette histoire de caisse électorale, que M. Turgeon a niée si catégoriquement ?

Si cet homme peut, comme il l'a déclaré, nier l'existence de Dieu, il ne croit donc pas au serment, et les affirmations qu'il a faites devant le tribunal ne valent pas plus que celles qu'il aurait faites dans une conversation privée.

Or, encore une fois, ces affirmations sont contredites par le témoignage inattaqué et inattaquable de M. Turgeon, et elles ont été complètement ignorées par M. le juge Bossé.

Mais il y a plus. Il y a au dossier Prévost-Asselin la preuve que si les négociations entamées entre M. de l'Epine et M. Turgeon n'ont pas abouti, c'est tout simplement parce que l'accord n'a pas pu se faire sur les condition d'établissement. Or est-il vraisemblable que M. Turgeon, s'il avait, comme l'a raconté M. de l'Epine, eu l'intention d'alimenter une prétendue caisse électorale, se fût laissé arrêter par cette question des conditions d'établissement ? Quand on est prêt à faire perdre $60,000 et même $150,000 à sa province, peut-on avoir des scrupules sur un point aussi secondaire de la transaction projetée ?

Et ce n'est pas tout. Certains documents publics, que j'ai ici, démontrent, eux aussi, l'invraisemblance des dires de M. de l'Epine.

Le 30 avril 1906, M. le sénateur Casgrain, qui, comme vous le savez sans doute, est président de la société de colonisation de Montréal, adressait à M. McCorkill, alors trésorier de la province et maintenant juge de la cour supérieure à Québec, , les deux lettres suivantes :

(Iraduction)

Montréal, 30 avril 1906.

Cher monsieur,

Je vous envoie ci-joint une lettre que je viens de recevoir de MM. McCuaig Brothers, courtiers importants d'ici, et que vous pourrez soumettre à vos collègues à la prochaine réunion du cabinet.

Depuis plusieurs mois, j'ai cherché à intéresser des capitalistes à notre région du Nord.

("est la première fois que je reçois une réponse favorable, bien que je me sois adressé à plusieurs reprises à des gens riches. Ils ne demandent qu'un droit d'option, vu que les terrains doivent être explorés à grands frais par ceux qui se présentent comme acquéreurs. Cela prendra du temps ; mais ce qui est impérieux, c'est de préparer cette option et de la porter à l'attention des acquéreurs qui seront à Montréal la semaine prochaine.

S'ils gagnent l'Ouest, ils y achèteront tout ce qu'il leur faut. Ils possèdent actuellement une immense étendue de terrain près d'Edmonton.

Je dois partir pour Ottawa ; télégraphiez-moi immédiatement après la réunion du conseil, à tout événement. !Si elle est favorable je descendrai et arrangerai les détails de l'option.

Si la province peut déterminer ce mouvement, il aura des suites, et nous pourrons bientôt coloniser notre magnifique plateau du Nord-Ouest.

Il ne s'agit pas ici d'une question minière, car vous pourrez réserver tous les droits miniers.

Votre très humble,

(Signé) J.-P.-B. Casgrain.

Hon. J.-C. McCorkill,

Trésorier, Québec.

(Traduction).

.30 avril 1906.

Hon. J.-P.-B. Casgrain, En ville.

Cher sénateur.

Eelativement à notre conversation au sujet de terrains dans la province de Québec, un de nos émis doit arriver de Londres au commencement de mai pour aller au Nord-Ouest acheter un lopin d'un million ou d'un million cinq cent mille acres cle terre, s'il peut le faire à des prix satisfaisants.

Les personnes qu'il représente ont déjà acheté cinq cent mille acres de terre là-bas et ont organisé une grande compagnie de colonisation en vue d'attirer des colons, et, comme les arrangements à ce sujet sont terminés, elles sont à organiser une seconde compagnie.

Comme nous vous l'avons dit, elles préfèrent acheter des ter" rains dans les provinces de l'Ouest parce qu'elles connaissent ce® terrains. Mais vous paraissez avoir foi en la fertilité des terres de la province de Québec que traversera le chemin de fer Transcon" tinental, entre le lac Abbitibi et la source de la rivière St-Maurice ' nous pourrions peut-être les induire à prendre environ un demi" million d'acres de terre dans cette province au lieu de tout prendre dans le Nord-Ouest.

Nous apprécions la force de l'argument que vous nous faites, savoir: que ces terrains de la province de 'Québec sont plus près d'un port de mer et situés près d'un chemin de fer de première classe et à pente très douce, et qu'en conséquence le transport serait à bon marché, et nous croyons qu'il serait possible d'intéresser nos amis si on leur fait des conditions satisfaisantes ; naturellement il serait nécessaire d'avoir une option pour une période de temps qui leur permît d'envoyer des partis d'explorateurs pour inspecter ces terrains aux dépens de ceux qui se proposent d'acheter, attendu que ces derniers ne voudraient pas acheter " chat en poche ". Cela va sans dire, ils ne consentiraient pas à encourir les dépens de telle exploration sans avoir une option.

Nous suggérerions que l'étendue de terrain devrait être divisée en lopins alternatifs d'environ six milles carrés, aboutissa nt au chemin de fer, que la compagnie choisirait dans un délai donné, de

telle sorte que la valeur des terres de la Couronne augmente par suite de rétablissement qui se ferait sur les terrains de la compagnie.

Nous comprenons que ces terres seraient possédées en francalleu, que les colons n'auraient qu'à payer les taxes municipales ordinaires et que ees terrains ne seraient sujets à aucunes rentes ou aucuns droits, soit seigneuriaux, soit ecclésiastiques. En d'autres termes, ceux qui les achèteraient seraient dans une situation aussi favorable que s'ils achetaient des terrains dans le Nord-Ouest.

Les conditions ordinaires de paiement qu'imposent la compagnie de chemin de fer Pacifique Canadien et les autres compagnies, sont un sixième comptant, et cinq versements annuels. Ces conditions seraient satisfaisantes, nous le présumons, vu que les intéressés sont responsables.

Ils devraient aussi avoir le privilège de payer le tout comptant s'ils le désirent.

A vous sincèrement,

(Signé) CLARENCE-J. McCUAIG.

Comme vous le voyez, il s'agissait là encore de terrains situés dans la région de l'Abittibi, et par conséquent de terrains absolument semblables à ceux que voulaient acquérir les capitalistes belges. Tandis que M. Turgeon affirme que le prix totai demandé à ces derniers ne devait être que de 70 cents l'acre, M. de l'Epine prétend qu'il devait être de $1.00. Or, voulez-vous savoir la réponse que M. McCorkill a faite à M. Casgrain? Laissez-moi vous lire sa lettre du 3 mai 1906.

(Traduction) Honorable J.-P.-B. Casgrain,

Montréal.

Mon cher sénateur.

J'ai soumis au conseil, ce matin, votre lettre et son contenu. Une option pour 200,000 acres dans la partie nord-ouest de la province de Québec, a été accordée, le 15 décembre dernier, à un représentant de capitalistes belges. Je vous envoie ci-inclus une copie des conditions auxquelles cette option a été accordée. Mes collègues étaient

d'avis que nous ne pouvions faire d'offre d'option à qui que ce soit, mais si les représentants de capitalistes anglais s'adressaient au gouvernement pour avoir une option, elle pourrait être obtenue pour un certain nombre d'acres de terre aux mêmes conditions que celles qui sont mentionnées au mémorandum ci-inclus.

J'aimerais à savoir au plus tôt ce que vous en pensez. Vous excuserez la forme de cette lettre, car je n'ai pas de secrétaire français pour la transcrire ; je viens de recevoir la formule du département des terres, et je veux vous l'envoyer par la première malle.

Votre très humble,

(Signé) J. C. McCORKILL,

Et à cette lettre M. McCorkill joignait un mémoire des conditions qui avaient été faites à M. de l'Epine et que je vous ai lues tantôt.

Le gouvernement, par l'entremise de M. McCorkill, se déclarait donc disposé à faire aux capitalistes anglais que représentait M. McCuaig les conditions mêmes qui avaient été faites aux capitalistes belges.

Le 8 mai 1906, M. McCaaig écrivait ce qui suit à M. Turgeon, ministre des terres :

(Traduction)

Montréal, 8 mai 1906.

Hon. Adelard Turgeon,

Ministre des Terres et Forêts, Québec, Cher monsieur,

Re terres de Québec

A propos de la conversation que j'ai eue avec vous et le sénateur Casgrain, samedi, au sujet des terres de Québec, pour fins de colonisation, je crois qu'il vaut mieux définir ma position dans ces négociations, afin que je sois mieux compris.

Ma compagnie a déjà disposé d'une grande quantité de terrains dans le Nord-Ouest en faveur d'une banque importante de Londres et nous en sommes actuellement à négocier pour eux l'achat d'un autre bloc considérable de terrains.

A la demande du sénateur Casgrain, j'ai considéré la question avec soin, et je crois qu'il serait possible d'en venir à un arrangement avec ees gens pour l'achat d'un bloc de terrain dans la province de Québec, et d'amener la nouvelle compagnie en formation à prendre les dites terres du Nord-Ouest.

Cependant il serait essentiel que les terres fussent données en franc et commun soccage, à mesure qu'elles seront intégralement payées libres de toutes redevances gouvernementales, seigneuriales, ecclésiastiques, titres, etc., sauf les taxes municipales et scolaires ordinaires, le gouvernement recevant, néanmoins, les droits miniers.

Il serait aussi nécessaire qu'un temps raisonnable fût accordé pour le choix des terres; sinon, je crains qu'il ne soit impossible d'engager les gens à s'en occuper.

Je suggérerais comme minimum 500,000 acres de terre, car ce ne serait pas la peine pour eux d'exploiter une quantité plus petite, dont le prix n'excéderait pas un dollar de l'acre, et de leur accorder deux ans pour faire le choix du terrain ; 100,000 acres aû moins devant être choisis cette année ; 20 pour cent par acre ou $100,000 devant être pavés à la conclusion de l'arrangement, et les autres quatre-vingts cents par acre devant être payés de temps en temps, à mesure que les terres seront prises.

Si on le veut, il pourrait être stipulé que les blocs ne soient pas de moins de 50,000 acres ou de plus de 100,000, et qu'il y a au moins dix mille entre chaque bloc, la compagnie étant limitée dans son choix au territoire situé à l'est du lac Abittibi, et à l'ouest delà rivière Saint-Maurice, dans un rayon de vingt-cinq milles de chaque côté du chemin de fer Transcontinental.

Je ne crois pas qu'il soit possible de faire aucune stipulation quant aux conditions d'établissement ; les informations que l'on a sont si limitées qu'il ne serait pas raisonnable de nous attendre à ce qu'ils prennent quelque arrangement sous ce rapport, et il est évident qu'ils seraient obligés de coloniser le territoire pour rentrer dans leurs déboursés et tirer profit de la transaction.

Comme il sera nécessaire de prendre d'autres informations sur ces terres et, aussi, de consulter des gens de Londres, il faudrait au moins obtenir une option de trois mois pour laisser cours aux négociations, et après cela la somme de $100,000 serait payée, ou l'option forclose.

A vous sincèrement,

(Signé) C.-J. McCUAIG.

Finalement, en réponse à certaines représentations que lui avait faites M. McCuaig, M. McCorkill adressait à ce dernier la lettre suivante :

(Traduction)

Québec, 23 mai 1906.

(Signé), G. J. McCUÀIG, Montréal,

Cher monsieur,

J'ai soumis votre lettre du 12 du courant à mes collègues en conseil, et l'on m'a prié de vous écrire pour vous dire qu'il nous serait impossible d'offrir des conditions plus avantageuses que celles qui ont été offertes aux capitalistes belges, dont les détails se trouvent contenus dans un mémoire adressé par moi au sénateur Casgrain. Si ce mémoire ne s'est pas rendu à son adresse, et si vous voulez qu'on en envoie une autre copie, faites-le moi savoir, s'il vous plaît, et j'en ferai imprimer une autre et vous l'enverrai immédiatement.

Votre dévoué,

(Signé) J.-C. McCOEKILL.

En résumé, messieurs, à M. McCuaig, qui désirait savoir à quelles conditions certains capitalistes anglais qu'il représentait pourraient acquérir des terrains dans la région de l'Abittibi, le gouvernement répondait en envoyant un mémoire des conditions contenues dans l'option qui avait été accordée à M. de l'Epine. Ce fait n'indique-t-il pas que le gouvernement n'avait rien à cacher des négociations qui se pousuivaient alors entre le ministre des terres et M. de l'Epine ?

On a parlé d'enquête au sujet de l'affaire de l' Ibittibi. Nous ne craignons aucunement la lumière, et nul ne désire plus que nous faire connaître les moindres détails des négociations qui ont eu lieu. La conduite du gouvernement est irréprochable et une enquête ne pourrait que confondre les calommiateurs. Aussi, cette enquête, non seulement nous ne la redoutons pas, mais nous la désirons, nous la voulons et si on ne la demande pas, nous l'imposerons.

Je vous ai parlé longuement de fautes que nous n'avons pas commises, laissez-moi vous dire un mot, en terminant, d'un engagement que nous avons tenu : régler la question des " better terms".

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