‹ PollyChapitre 20 sur 54 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

Les Mêmes, UN GARÇON DE MAGASIN, etVNE MARCHA'NDE DE MODES

portant plusieurs cartons.

LE GARÇON. Miss PoUy?

POLLY. C'est moi... (^ pari.) Ah ! mon Dieu !... les parures... les ajustemens qu'il m'a annoncés...

LA MODISTE. Voici ce qu'on nous a chargés...

POLLY, l'interrompant. C'est bien... posez cela...

LE GARÇO\. C'est de la part...

POLLY, de menie.ic sais... je sais... laissez-moi.

LA MODiSTii. Si ça n'est pas à votre goût...

POLLY, de niùne. Si, si, parfaitement... [A part.) Mon Dieu! sont-ils bavards!..

(Haut.) C'est bien, c'est bien... laissez tout cela... Vous pouvez vous retirer.

( Le garçon et la marchande de modes posent les cartons de côté, et sortent.)

YORRICK, iumiant aller aux cartons.

Qu'est-ce que c'est donc ?

POLLY, l\iri('taiit. Des détails de maison, des emplettes — qu'on m'a priée de faire...

YORRICK. Vous êtes bien bonne de faire les commissions des autres... à présent que vous allez avoir un ménage à vous!

POi.LV. Ce n'est pas encore fait.

voiuiiCK. Mais enfin... qu'est-ce qui peut relarder?

POLLY, aoec embarras. Mon Dieu!., tous les jours on cause en plaisantant avec quelqu'un qui a l'air de vous aimer...

YORUICK. Qui a l'air!..

roixY.Et puis... daiul... ce n'est pas ma faute si voire caractère, voire léjjèreté natiuelle...

YOiiuiCK. ]Ma légèreté!., moi?

l'OLLY, Oui, monsieur... On ne se connaît pas .soi- même.... Vous êles très-léger, très-changeant!.. Enfin, que voulez-vous que je vous dise?... on s'imagine qu'on se convient... et puis, un beau rnatin... on croit voir... ou plutôt, on voit parfaitement que... C'est pourquoi... je vous prie, monsieur Yorrick, de ne plus paraître ici... et de ne jamais m'adresser la pax'ole.

YOnniCR , se frappant le front. Si j'y comprends un mot... Un beau matin... on croit voir... on voit parfaitement — {Frappé d'une idée.) Ah ! j'y suis ! . . (Souriant aoec complaisance .) Jalouse, va !

POLLY. Jalouse!

YORRiCK. Oui, oui... c'est une querelle que vous me faites.

POLLY, aoec impatience. Eh bien! oui, monsieur, c'est une querelle... là!

YORUICK. Je sais pourquoi!

POLLY, à part. Il est plus avancé que moi.

YORRICK. Et je vais vous expliquer...

POLLV. Non, non... je ne veux rien savoir.

YORUICK. Du tout... je dois me justifier.

POLLY, à part. Je suis au supplice.

YOUUICK , d'un air solennel. Polly!...

c'est une bonne chose en soi que la jalousie... la vôtre me flatte infiniment... mais il ne faut pas la pousser jusqu'à l'exaltation. (Changeant de ton.) Vous êtes donc sortie ce matin?

POLLY, ai'cc impatience. Oui, monsieur, et je vais sortir encore tout-à-l'heure.

YOUUICK, souriant. C'est ça... pourm'espionner!.. petit serpent !.. parce que vous m'avez vu causer avec cette jeune femme, devant mon magasin.

POLLY. Une jeune femme!., conunent?

YOUUICK. Vous avez pu penser... ah!

chère amie !.. quelle erreur profonde!...

si vous saviez, c'est un vrai roman... Un

jour, une pauvre femme...

POLLY. Qu'est-ce que cela me fait?

YORRICK. Allons! voilà la tète qui repart encore. . . Je vais vous conter la chose : Une pauvre femme, un jour...

POLLY. C'est inutile.

YOUUICK. Pardonnez-moi, il faut que vous y voyiez clair... cette femme, je ne la

connais pas, j ignore son nom... je ne sais où elle va, ni d'oii elle vient... voilà déjà un point parfaitement lucide !..

POLLY, (i part et regardant au fond. 11 n'en finira pas !

YOUUICK, continuant. Il y a trois jours, je revenais de Richeniond, à la nuit close... en sortant de Charring-Cross, ]e vois une femme qui chancelé et qui tombe à mes pieds...

POLLY. Ah ! mon Dieu !

YOUUICK. Bon!., je dis, c'est une ruse!., une scène de mendicité !.. je le croyais, mais non, elle était évanouie;., franchement évanouie — j'avais mon flacon de Smelling-Sa/ls... \e lève son voile... et je lui en fais respirer... allez, allez donc !.. ça l'a fait revenir. . . ça lui a donné une attaque de nerfs, preuve que ça lui faisait eftet — au bout de quelque temps, elle ouvre des yeux... des yeux!., ah! ce seraient les plus beaux yeux du monde... si vous n'aviez pas les vôtres !..

POLLY, haussant les éf,aules. Vraiment !

YOURICK. C'est une parenthèse!., et jolie!., ah !.. il faut être juste... jolie !.. jolie!., jolie!., jolie!., jolie !.. un regard!., une taille!., de ces figures à n'être jamais malheureuses! et pourtant on voyait qu'elle avait beaucoup souffert !.. — Ah! dit-elle, avec une voix à attendrir un marbre : Où suis-je? — Au milieu de la rue, que je lui réponds. — Ah! monsieur !.. par pitié, secourez-moi., mourir ici, mon Dieu! ce n'était pas là ma place ! — Ce n'est la place de personne, que je lui dis, d'auianl que les réglemens de police sont très-sévères; j e vais vous conduire dans quelque auberge. — Hélas! voudra-t-ou m'y recevoir?— Pourquoi pas.'' que je lui dis. — Sans papiers , sans argent ? — Justement, je n'en avais pas non plus!., c'était dimanche, toutes les boutiques étaient fermées ; alors, ma foi, un parti désespéré!., je l'engageai à me suivre chez moi. — Chez vous? oh I non, non! — L'horreur qu'elle me témoigna me fit plaisir ; je vis qu'elle était honnête, quoique ce ne soit probablement qu'une fille séduite., une Clarisse, qui cherche son suborneur... les rues de Londres en sont pavées de ces malheureuses Clarisses — mais comme je ne suis pas un Lovelace, ça ne pouvait pas me compromettre...

j'insistai! elle vit se refléter dans mes yeux la candeur d'une aine chaste et pure... elle comprit que j'étais incapable d'abuser de la confiance d'une femme !.. Ç,i, c'est vrai, on me confierait bien diux cents femmes, , qu'on les retrouverait absolument... sans

MAGASIN THEATRAL

que Jamais... au contraire! Voilà la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

POLLY, à part. Et il a bon cœur!., pauvre garçon!., je ne sais plus comment me fâcher.

YORRICK. Et ce que j'ai fait pour elle, PoUy, je l'ai fait en pensant à vous... je me disais : .^la petite Polly ne m'en voudra pas, elle est bonne aussi, et je suis sf;; qu'à ma place, elle en ferait autant.

POLLY, haut, d'un ton piqué. Certaintment, monsieur ; mais une femme, cV.-,i bien différent.

YORRICK. Pourquoi?

POLLY. Parce que moi, je l'aurais obli gée sans faire attention si elle était jolie

Y'ORRICK. Je n'y ai pas fait attention .. je l'ai remarqué, voilà tout... j'ai dit : Tiens, voilà une jolie femme !

VOLLY, feignant du dépit. Au surplus, vous êtes bien le maître... un garçon c\ libre de recevoir chez lui qui il veut..

demeurer avec une jeune femme

inconnue !

YORRICK. Voilà que ça lui repre. d. .

oh I comme la passion perce!., mais quand je vous dis...

POLLY, éclatant. Et moi, j'y vois clair, monsieur, je vous prie de ne plus me parler de mariage.. . de ne plus penser à moi, et de retirer vos propositions.

YORRICK. Je ne les retirerai pas!.. Ah

bien! par exemple!., vous êtes jalouse

c'est un malheur ! . . vous m'aimez trop. . . ce n'est pas votre faute !..

POLLY\ Mais, au contraire. . . vous ne comprenez pas.

YORRICK. Si fait!

POLLY. Je vous prie de ne plus revenir.

Y'OitRiCR , se montant la tête. Parce que l'autre vous porte ombrage!... Quand les femmes prennent quelque chose de travers !... Eh bien ! ma protégée ne risque

rien je m'en vais de ce pas la mettre à

la porte.

POLLY. Ça n'y fera rien.

YORRICK , ûc^c emportement. Laissezdonc, je la traiterai comme la dernière des dernières!.. Ah ! c'est une étrangère... une aventurière qui me nuira dans votre esprit.... qui jettera le trouble dans mon ménage... naissant... et puis vous viendrez me dire : Qu'est-ce que vous voulez, monsieur, je ne vous connais pas où diable

ai-je eu le plaisir de vous voir?.. Ah! ah! très-bien!., très-bien!..

Air : Oui, sur noire passade (Mari charmant). J'en suis fâché pour elle , Mais, puisqu'on me f[uerelle.

Un autre toit, ma l)c)le, Vous vaut niiinix <jne le mien !...

J'aime la bienfaisance , Mais il faut, je le pense, Que le bien qu'on dispense Au moins ne coûte rien !

ENSEMBLE

Soyez tranquille,

Je suis docile.

Oui, je l'exile ..

Car, je le vois,

Un bon ménage,

Suivant l'usai^c,

Va mal, je gage,

Quand on est trois.

roLLY, le suppliant.

Peine inutile !...

De cet asile ,

Las ! on l'exile

Ah! je le vois.

Un tel outrage

Est mon ouvrage !

Plus tard l'orage

Fondra sur moi.

YORRICK, noblement. Miss, je vous salue (la saluant) mais je ne vous dis point adieu.

(11 sort.) 8oos<»oocgQOio»»ooaoo5eoiooBOOi>oaaoa eeaeeo

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