Polochon
Devant la caserne, la cour déserte cuit lentement au soleil comme une omelette de pierres.
Sur le boulevard, près de la grille, un homme de garde fait les cent pas, attendant quelqu'un. Une nourrice peut-être... ou la classe !
Mais voici que la sentinelle se penche, et avertit le sergent : un remue-ménage dans le poste, un bruit de fusils que Ton allonge de leurs baïonnettes, sans doute pour les faire paraître plus grands. Puis tout se cristallise sur une seule ligne comme dans les images d'Épinal.
Un cheval fait son entre'e, surmonté, à titre d'ornement, du colonel.
Le cheval fait son entrée; mais, hélas! il butte contre une pierre.
C'est miracle s'il ne s'est point couronné. Le colonel est rouge comme une brique, mais cela ne lui enlève pas son grand sens pratique des choses.
— Hé! là-bas, rhommel crie-t-il.
Un homme est là, en effet, figé d'admiration en voyant entrer le colonel. Le corps raidi dans son bourgeron qui flotte autour de lui comme une blouse, on dirait qu'il va vendre des bœufs. Il s'avance et se raidit encore, à six pas du cheval, qu'il salue.
Et, levant la paume de sa main calleuse à hauteur de sa figure noire, il semble prendre le ciel à témoin de leur égale saleté. On salue comme on peut.
— Comment vous appelez-vous?
Cette question n'a point de valeur pratique, mais il faut se montrer bon pour les hommes.
— Polochon, mon colonel!
— Eh bien! Polochon, puisque vous vous appelez Polochon, vous allez m'enlever toutes les plus grosses pierres de la cour du quartier, vous m'entendez? Ouvrez la main gauche.
Toutes les plus gi^osses pierres^ toutes-lesplus-gi'osses -pierres - de -la-cour-du-quartier ^
compjrenez-vous? Levez la tête. Vous serez exempt de tout exercice jusqu'à ce que vous ayez lini. Vous m'entendez? Ouvrez la pointe du pied droit. C'est compris^ je ne répète pas? Adjudant! l'adjudant de semaine! allons !
L'adjudant de semaine sort à propos, on ne sait d'où, comme d'une trappe.
— Adjudant! \ous avez entendu? Vous m'exempterez cet homme-là de tout, jusqu'à ce qu'il ait iini d'enlever toutes les plus gy^osses pierres de la cour, je ne veux plus en voir une seule, c'est compris !
Il dit, et, comme les héros d'Homère, il s'éloigne.
Polochon rayonne. Il a un fricot^ un vrai fricot, un fricot d'homme de la classe, comme Piquemouche l'armurier; comme Perco le cuisinier; il a presque un fricot comme celui de Blancblanc, le garçon de^cantine; toutefois, il n'ose*encore, dans son orgueil^ conxparer son fricot à celui du tailleur.
Polochon est bien heureux, la caserne lui semble jolie, le soleil moins chaud. Et puis, il a des rancunes à satisfaire. Tout à l'heure, il devait être bouclé s'il n'était point arrivé à faire un rétabhssement à la barre, le sergent le guignaità l'exercice depuis trois jours; le lieu-
b POLOCHON
tenant Tavait à l'œil comme forte têle et le caporal comme imbécile.
Maintenant plus rien : Polochon n'a qu'à ramasser des pierres, ordre du colonel. 11 est comme le lieutenant-colo, il ne relève que du chef de corps, il est sacré.
Polochon prend son temps, il va chercher une brouette, d'un air assuré, sans rien demander à personne. Il prend d'autorité la plus belle pelle des prisonniers, et, tout doucement, il commence à enlever les grosses pierres de la cour : d'abord celle qui manqua de faire tomber le colo ; il la place religieusement au fond de la brouette, comme une bombe, puis il continue. Il continue tout le jour et, le soir, après la soupe, modeste et triomphant, il prend un repos bien gagné. Mais le lendemain, un dimanche, les ennuis commencent.
— Non, mon garçon, lui dit l'adjudant, vous avez une mission spéciale, faut l'achever, tant pis pour vous.
Polochon trouve cela un peu dur, mais il réfléchit, en souriant, qu'un jour est vite passé et il se réjouit en pensant au lundi.
Il ramasse toujours des pierres, toujours les plus grosses.
11 en ramasse le lundi, il en ramasse le mardi,
le mercredi, le jeudi, le vendredi . Cependant, cette vie solitaire de ^e'ologue commence à lui peser. D'abord reste-t-il encore de grosses pierres dans la cour? La question est délicate. Et puis, le samedi approche, gare au dimanche !
Polochon^ inquiet, va consulter l'adjudant de semaine.
— Mon adjudant, je viens rapport aux plus grosses pierres, que je crois que j'ai peut-être fini ?
L'adjudant Chali est un homme sévère, respectueux de la consigne. Un instant de réflexion lui suffit, comme à Napoléon, pour juger d^une situation. Il regarde la cour et, tout de suite, son opinion se fait inébranlable.
— Les plus grosses pierres? Mais, mon garçon, elles sont toutes là. Vous êtes donc idiot? Vous n'y voyez donc pas clair? Alors vous ne comprenez pas qu'il y a encore des pierres plus grosses que les autres, dans la cour? {Ironique.) Est-ce que vous allez discuter lesordres du colonel maintenant ?
Et, pris d'un soupçon, il ajoute :
— Dites donc, après tout, est-ce que vou& voulez vous payer de ma tête? Faudrait pas essayer avec moi, vous savez, ça ne prendrait
pas. Et puis, après tout, il me semble que vous n'avez pas fait gTand'chose depuis que vous avez commencé votre corvée. Faites attention, mon garçon.
Polochon n'a qu'une éducation sommaire, mais il comprend que toute insistance serait déplacée. 11 s'éloigne.
Sa situation lui apparaît maintenant sous un tout autre jour. 11 regarde la cour et essaye de comprendre.
— Les plus grosses pierres?... les plus grosses ?...
Lentement, en cette àme obscure, se fait jour, pour la première fois, la notion d'infini. Et comme personne n'est là pour lui parler de Leibniz, il s'écrie avec terreur :
— Mais, bon Dieu! à ce compte-là, y en aura toujours !...