‹ PolochonChapitre 2 sur 54 · LA PERMISSION · texte numérisé non relu

LA PERMISSION

Le corps penché en avanf, suant, soufflant, seul au milieu de l'immense cour du quartier, Polochon le bleu ramasse des pierres que, méthodiquement, il entasse dans sa brouette et c'est à peine si, du col relevé de son bourgeron, émergent un cou rouge inondé de sueur et une petite face cramoisie, hérissée de poils roux.

Il a si chaud que les boules blanches de ses yeux, sous la poussée de l'effort intérieur, semblent sur le point de rouler à terre comme deux boutons mal cousus.

Depuis un mois, il vit ainsi, sans autre pensée et si, tout d'abord, il s'est révolté à l'idée de cette corvée indéfinie, petit à petit, il s'y est fait.

C'est entendu, il est chargé de ramasser les plus grosses pierres de la cour, il y en aura toujours, évidemment, de plus grosses que les autres, l'adjudant Chali l'a fort bien compris, il n'y a qu'à s'incliner.

Et puis, qu'importe une corvée éternelle, puisque l'éternité militaire ne dépassera jamais deux ans pour Polochon le bleu !

Ah! la classe! vivement la classe!... Plus que 443 demain matin; oui, mon pays !...

De temps à autre, il jette un regard indifférent sur le désert aride qui l'entoure et se remet au travail.

Dans la cour, tout est blanc de soleil. Personne.

Voici cependant qu'un soldat de garde se détache du poste, traverse au pas gi/?n et vient vers Polochon.

Que lui veut-on encore?

L'homme tient à la main un petit papier bleu.

— C'est bien toi, Polochon?... Polochon Zéphyrin^ fait-il en appuyant sur ce prénom brusquement révélé ; tiens, c'est une dépêche pour toi, d'ta connaissance !...

Polochon reste seul, tout interloqué, le papier bleu entre les mains. C'est le premier télé-

gramme qu'il reçoit de sa vie et, voyez comme les choses arrivent sans prévenir, au moment oh il ramasse des pierres, sans qu'il ait eu le temps de se faire à cette étrange idée : recevoir un télégramme!

Polochon lit et relit l'adresse, il admire son nom imprimié, il ne Ta jamais vu ainsi; il s'effraye des recommandations et déchire prudemment, en suivant religieusement le pointillé.

Des chiffres d'abord, il n'y comprend plus rien, mais au-dessous une phrase bien nette :

Tante Léocadie décédée. Viens demain.

Honorât Polochon.

Polochon s'assied sur sa brouette et, la tête entre les mains, il réfléchit : Tante Léocadie qui est morte. Il n'y a personne là, inutile de pleurer comme on doit faire en pareil cas.

Polochon se souvient à peine de tante Léocadie, une vieille vieille qui vivait retirée dans les écarts du village.

Décidément, cela le laisse froid.

Mais, brusquement, la lumière se fait dans son cerveau :

— Un deuil... l'enterrement!... Viens demain!... Une permission!!! Ma pauv' tante Léocadie !...

Polochon pleure : il fait si chaud î ... 11 s'assied , se relève, repart, retombe sur sa brouette ; enfin, comme une flèche, il traverse la cour et monte au bureau du chef.

Son élan se ralentit en arrivant : il n'est plus très sûr de son fait. La pancarte collée sur la porte, ornce de dessins multicolores, l'intimide : Duplex, sergent-major. Et, brusquement, pour se couper la retraite, il frappe.

Une voix endormie :

— Entrez!

Le chef est couché sur son lit, l'heureux homme ! Il écarte le mouchoir étalé sur sa figure et découvre une face congestionnée, luisante de sueur.

— Quoi?... Qu'est-ce qu'y a encore?

Polochon prend son courage à deux mains :

— Ghef^ voilà!... Je viens ici vous demander pour vous dire, rapport à un télégramme que je reçois dont tante Léocadie, qui elle est ma tante par mon père Honorât, mais ma parente tout de même, qui elle est morte, et dame! qu'y faut bien l'enterrer demain n'est-ce pas? c'qui fait qu'on me demande au pays. C'est pas que

ça soye loin, mais encore faut-y y aller et revenir !...

— Eh bien ! quoi... Qu'est-ce que voulez que j*y fasse à votre tante ? C'est pas moi qui vais y aller, n'est-ce pas?... Allez! c'est bon... Établissez-moi une permission...

Polochon est là, les bras ballants. Cela va trop bien, ce n'est pas normal. 11 regarde au mur, les pancartes savamment alignées, les affiches coloriées de rebut : hommages des riches fricoteurs de la compagnie. Il attend l'explosion. Elle ne tarde pas.

Brusquement, le chef se réveille tout à fait et saate de son lit :

— Mais, bon Dieu! j'y pense!... C'est vous, Polochon!... C'est vous, l'homme-pierres î... Mais, mon ami, vous ne pouvez pas lâcher votre corvée!... Impossible de vous donner une permission : vous n'êtes pas comme les autres!...

Polochon, tristement original malgré lui, reste là. Oui, c'est vrai, il n'est pas comme les autres. Cependant, pour un deuil de famille, il espérait une exception...

Le chef le regarde; voyant sa mine défaite, il hésite, et, comme, au fond, ce n'est pas un mauvais garçon :

— Polochon, dit-il, ça m'ennuie de vous

refuser une permission pour un deuil; seulement, vous comprenez, cette corvée... Impossible de vous donner vingt-quatre heures ni la nuit... C'est signé du colonel... Mais, voyons, pouvez-vous être rentré à deux heures du matin, sans faire de blagues?... On ne sait jamais avec un type comme vous?

Polochon se perd en vaines protestations de fidélité, tandis que le chef repasse en sa tête de petites combinaisons connues de lui seul, de tacites arrangements avec le capitaine; enfin, il ajoute confidentiellement :

— Eh bien! voilà... Vous partirez demain matin, après la soupe... l'après-midi, je vous ferai remplacer... et puis, dame! pour le soir... Enfin, vous vous arrangerez comme vous voudrez pour votre enterrement... Je vais toujours vous donner une per7nissio7i de théâtre.., pour couper à l'appel. Aussi, que voulez-vous^ mon garçon... vous n'êtes pas non plus comme les autres! ...

FliN DE JOURNÉE

Polochon le bleu redescend Tescalier en courant. Il ne se sent plus de joie : demain, il aura sa permission, il partira pendant que les autres seront à manœuvrer, et ce jour de congé pris sur le temps de service, lui semble quelque chose d'énorme, de monstrueux.

Dans la cour, tout est encore désert et silencieux. Seule, sa brouette reste en détresse, impuissante à compléter d'elle-même sa provision de pierres. Au loin, la cantine avec ses stores verts figurerait assez bien une oasis, mais les oasis sentent-elles autant le graillon ? Ce serait à éclaircir : pour cela il faudrait aller en Afrique... Biribiî... Pensons-y toujours, n'en parlons jamais !

Contre les murs, des hommes noirs se faufilent, debout, à genoux, couchés : civils ou militaires? Il est difficile de le dire, car ce ne sont que des silhouettes, peintes là pour habituer les recrues à viser l'ennemi sans trembler...

Sont-ce des Allemands? Ils n'ont pas Tair bien méchant. En tout cas, ce serait une occasion exceptionnelle pour P homme qui a perdu son ombre d'en venir chercher une ici.

Tiens! contre les bâtiments blancs, des croix byzantines cerclées d'auréoles ; mais non, ce sont des cibles. Plus loin, les appareils de gymnastique dressés vers le ciel semblent organiser quelque mystérieux sauvetage d'idées.

La haute façade de la caserne est dessinée par un enfant. On a, sans doute, découpé les trous carrés de ses fenêtres dans une feuille de carton pour piano mécanique, mais c'est toujours la même note.

Enfin, par la grille large ouverte, les sections rentrent, l'une après l'autre, en tenue de gymnase, la journée terminée; boxe et bâton, pendant des heures, entre les arbres du boulevard, qui ne s'en émeuvent plus.

- Les hommes vont au petit pas gymnastique, les poings aux hanches, serrés dans leurs bourgerons et leurs pantalons de treillis, une

ceinture bleue autour de la taille, faisant saillir leurs formes dans des vêtements trop étroits : les fesses, les mollets et même la poitrine. Mais pourquoi n'ont-ils qu'un sein? Peut-être se coupent-ils le téton droit comme les amazones pour éviter toute gêne et conservent-ils seulement l'autre? Mais non, ce sont tout bonnement leurs mouchoirs et leurs pipes qui gonflent les poches gauches de leurs bourgerons.

Le sergent qui les accompagne, tout en sueur lui aussi, ne les quitte pas d'une semelle ; il semble croire qu'ils ne peuvent faire un pas sans lui; l'endroit est peut-être dangereux? Puis, brusquement, confiant en l'avenir, il se désintéresse de tout, s'arrête court pour un dernier effort. Il commande : Rompez vos rangs: inarche! et c'est une bousculade, un flot montant vers les chambrées dans l'escalier sonore.

Bientôt le clairon sonne la soupe, et, dans les couloirs, près des cuisines, sur le pavé graisseux, c'est un défilé de bleus qui vont chercher d'énormes terrines remplies jusqu'au bord d'un liquide prêt à déborder, puis qui s'en retournent lentement, avec d'infinies précautions, l'homme regardant le bouillon les yeux dans les yeux, semblant porter le viatique vers le réfectoire.

Le rouge soleil qui s'e'crase et s'étale en fusion sur riiorizon dore encore les dernières poussières du jour. On sent déjà la nuit cachée vers le boulevard dans Tépais feuillage des marronniers, guettant son tour, prête à paraître.

Polochon, la soupe finie, monte dans la chambrée et s'étend sur son lit ; les élèves-officiers sont déjà partis depuis longtemps vers les restaurants de la ville ; les autres sortent encore un à un, se hâtant, s'inspectant, pour ne pas faire demi-tour au poste.

Maintenant, Polochon est seul. 11 reste là, pensant à sa permission du lendemain. Au motif de ce voyage, à l'enterrement de tante Léocadie, il ne songe guère : la mort de cette vieille lui importe peu ; mais revoir sa maison, ses parents, ses camarades, cela lui retourne les sangs.

Depuis qu'il est au régiment. Polochon n'est allé qu'une fois chez lui, à la Noël ; mais il était encore si bleu, tellement écrasé par son nouveau métier, qu'il ne s'en souvient plus.

Puis, le service de chaque jour, la vie régulière de la caserne, l'ont changé petit à petit. De plus en plus, il s'est séparé du monde, ne

sorlant que rarement le soir, demeurant dans la chambrée déserte, tandis que les autres, sitôt la soupe finie, s'en vont vers la ville pour ne rentrer qu'à l'appel.

Il reste là des heures, étendu sur le dos, n'osant pas se coucher complètement avant les autres par peur de voir sa couchette retournée, regardant les mouches qui se promènent sous la planche à pain ou reposant ses yeux sur l'alignement des paquetages, corrects sous leurs mouchoirs d'instruction.

Puis, com.me il ne voit plus les mouches, à huit heures il allume la lampe, retape son lit par petits coups secs, du plat de la main, donne un coup de balai à la carrée, bien qu'il ne soit pas de chambre, et, près de la lourde table en chêne, il s'installe devant un cahier de chansons prêté par le caporal.

Il saute les complaintes ordurières qu'il ne comprend pas et, le souffle court, son gros doigt écrasé sur la page, il épèle une vieille rengaine sentimentale dont il ne connaît pas l'air.

Dès lors il devient insensible à tout, aux appels du clairon et aux bruits du dehors. Il ne voit même plus la grande ville sombre qui, par delà les fenêtres large ouvertes, s'étend au

loin, rayée d'ombres et de lumières, morte, le ventre en l'air avec ses hautes cheminées d'usine, comme un animal monstrueux aux pattes déjà raidies vers le ciel.

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