‹ PolochonChapitre 37 sur 54 · LA TERRE ROUGE · texte numérisé non relu

LA TERRE ROUGE

Dans rimmensité désolée de la vieille Castille, Madrid se dresse brusquement, sans transition, inattendue, irréelle, comme le mirage d'une ville lointaine surgissant en plein désert, trop haut sur l'horizon.

On sent qu'il fallut une volonté toute politique pour imposer cette capitale artificielle au milieu d'un désert, en un endroit parfaitement déshérité, mais qui se trouve être le point central géométrique de toutes les Espagnes.

A mesure que Ton s'éloigne de la cité misérable où toute splendeur est faite de rôve dans les musées et dans les yeux, Madrid se masque derrière la façade unique d'un palais immense, celui des rois, qui s'érige devant la lande,

comme rantique colonnade d'un temple en ruines, calcinée parle feu des soleils couchants, et perdue pour toujours dans la solitude des sables.

Roussie par Fincendie, tachée de plâtre et d'encre par l'ombre grandissante, ravinée par des torrents que l'on pourrait croire de larmes, la campagne lugubre et cruelle s'étend silencieuse vers l'horizon où s'étagent, dans un ciel d'ecclésiastiques, les coupures bleues et violettes de la sierra aux dents 'aiguës.

Là-bas, très loin, derrière un Saint-Office de montagnes noires rangées en cercle, s'allume^ dans des étincelles de poussière, le bûcher oïli l'on brûle, chaque soir Apollon l'hérétique.

De-ci, de-là, un pin isolé se dresse au-dessus delà terre rouge comme une immense éponge verte au bout d'une pique. Un vieux berger, vêLu de peaux de mouton reliées par des lanières, anime seul ce paysage désolé et ne paraît plus garder que le troupeau de ses dernières et somptueuses illusions.

Tandis que l'on monte^ lentement, vers l'Es-

corial caclu' là-bas dans un repli des monts, une fois encore, vers la plaine, Madrid réapparaît et sa traînée lumineuse raye la nuit violette qui s'élève des vallonnements sombres et des ravins aux teintes d'acier.

Décidément vaincu, le soleil liquéfié fuse au travers des branches et ses cendres jaunes s'accumulent sur le dôme des pins.

Plus loin, emportée par le vent, de la poudre d"or ruisselle sur l'horizon et s'étale sur des nuages gris. Seules les dents noires de montagnes trop sombres se détachent sur un lambeau de ciel d'un bleu dur, avec des teintes violentes étalées au couteau, à la manière de Goya, comme pour illustrer cruellement quelque fusillade sauvage d'une guerre de désastres ou l'imagination capricieuse d'une nuit de sabbat.

Vers le Sud, des nuages s'empâtent comme dans un Ribéra et, au pied de leurs masses noires, de larges golfes d'émeraude se creusent dans des falaises de rubis.

Puis, peu à peu, tout s'éteint derrière la cime des grandes sierras, tout se noie dans le lac immense et silencieux des nuits.

Très haut, dans l'ombre, après un calvaire de routes noblement larges et défoncées, surgit l'Escorial auréolé d'argent lunaire, infiniment simple et majestueux dans le silence nocturne, à la façon de quelque Chartreuse baignée par la transparence lumineuse et le calme des hauts sommets. Sans saillies, sans ornements d'aucune sorte, comme taillés dans la montagne, les murs de granit se poursuivent, interminables, percés de centaines de petites fenêtres, dominant la vallée de toute leur hauteur de remparts monacaux, de toute la grandiose désespérance de leur pompeuse nudité.

Seul, dans le silence infini qui monte de la plaine déserte, se fait entendre parfois le long bruissement des arbres dans le parc et le murmure éternel des sources qui s'écoulent en charriant entre les pierres des pépites de rayons delune.

En bas, vers la gare, une posada déverse des flots de lumière sur la route, tandis qu'à l'intérieur des ombres passent et se détachent en noir sur les murs clairs bariolés de peintures criardes.

Et véritablement, on croirait volontiers renaître quelques siècles en arrière si, surgissant brusquement au loin et trouant la nuit de son long serpent lumineux, le Sud-Express ne montait lentement, venant de Madrid, vers Paris, apportant dans ce paysage antique et sauvage la vision pratique de ses longs wagonsdormants attelés à d'autres wagons lourdement chargés de lumière.

Une ville dans la nuit : Valladolid qui, étendue sur la plaine, dort du sommeil de l'insignifiance; puis, bientôt après, le très petit jour blafard commence à délaver l'encre nocturne ; mais il y a beaucoup à faire.

Peu à peu, cependant, la glaciale horreur de l'aube naissante se précise, et la campagne se dessine infiniment vide et désolée comme un interminable champ de bataille.

Peut-être même des troupes fantomatiques vont-elles venir, dans le matin livide, présider à l'exécution d'un condamné de rêve que Ton endort de terreur dans un i?i pace, la nuque garrottée contre la sueur froide des murs.

Et, comme la réalité ne perd jamais ses

droits, simulant un sinistre échafaud bariolé de chaux et de goudron, s'érige une station, minuscule baraque isolée dans la plaine, mais dont le nom n'est point fait pour réconforter le promeneur défaillant : Torquemada.

MainLunant, le soleil radieux inonde la campagne, les vallons d'ombre succèdent aux plaines arides, et l'on entre dans les montagnes du Nord, coupées de vallées gracieuses et profondes, encastrées dans les éboulis de rocs.

Parfois, une petite gare, oii Ton stationne par désœuvrement, tandis que des enfants se promènent entre les rails et que des poules interrompent la marcIie des trains.

Les maisons blanches se multiplient, couvertes de tuiles rondes, enfouies dans de petites vallées que dominent des collines vertes ou jaunes, suivant les reflets du soleil et leur degré de cuisson, zébrées parfois de raies noires parallèles, coupées souvent par la saignée d'ocre d'une carrière.

Vers la France, la campagne se fait plus belle avec ses bordures de champs en ardoises et, sur les ruisseaux, de petits ponts donquichot-

lesques avec des arcs pointus et des tourelles rondes.

Au long- de la voie, des maisons s'alignent avec leurs balcons étages, pavoises de linges multicolores qui sèchent au soleil. Puis ce sont des files de peupliers desséchés, des maisons peintes en bleu et, dans cet étalage de linge sale, parmi les inscriptions bleues : Senoras, Caballeros, le nom d'une station se détache en noir sur un fond blanc peint à la chaux : Hernam.

A San-Sebastian, des arènes pour courses de taureaux et, au-dessus du guichet, les mots « Fonda-Tendidos 1 y 2 sombra », invitent les amateurs à entrer dans cet établissement de bains de sang circulaire.

Maintenant, la France se rapproche, annoncée par Pasajes, derni^TC ville manufacturière espagnole, célèbre, elle aussi, par ses tissages de poils dans la main et ses fabriques d'enfants, qui semblent marcher admirablement.

Fuenterrabia : un petit cahot sur le rail signale le passage de la frontière, tandis que, sur la rive française de la Bidassoa, le terrible

stationnaire de notre marine, relié à la berge par de la mousse, calé sur le fond par des briques, semble guetter l'île des Faisans dans de simples vues cynégétiques.

Page 1