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LA DANSEUSE

A l'heure où, sur les lagunes, le pêcheur craintif voit le rouge soleil s'éteindre dans le lointain chaos des Alpes, seul devant sa demeure, étendu sur un lit d'herbes sèches, le vieux Siméon s'éveille.

Il lui semble que quelqu'un l'a appelé, qu'il doit se lever et le suivre ; puis, petit à petit, il reprend conscience de lui-même et, craignant de mourir, il reste immobile, n'osant plus se laisser aller au sommeil.

Il cherche à comprendre ce qui vient de se passer; tout est, autour de lui, comme à son ordinaire ; toutefois, il ne souffre plus et, brusquement, il a peur d'être mort; mais un mou-

vement qu'il fait l'assure qu'il n'en est rien et ses pensées reprennent leur cours.

La maison du vieux Siméon n'est point un palais, c'est l'une des plus pauvres de l'île longue de la Giudecca, mais une petite place la sépare seulement du canal, et, au delà, rayonne l'or en fusion de Saint-Marc, l'éblouissement du palais des Doges et Venise tout entière, la mystérieuse cité de la mer.

La vie éclate partout^ bravant la nuit prochaine; la chaleur du jour monte encore entre les pierres, la brise tiède du large, passant sur le Lido, apporte par moments des senteurs d'aromates qu'avive l'acre parfum de la mer. Tout semble joyeux,, inipatient de vivre et d'aimer; seul, le vieux Siméon comprend enfin qu'il faut mourir.

Jadis, il fut jeune et célèbre; nul mieux que lui ne savait peindre la Vierge et les saints, orner les églises de pieuses images ; mais, depuis, ses forces s'en sont allées, l'âge est venu, frère de l'oubli et de la pauvreté et, maintenant, il est si vieux qu'on ne pourrait dire si les vivants le comptent encore au nombre des

leurs. On le laisse là, tout le jour, sachant bien que ce n'est plus pour lui qu'une question d'heures.

Le vieux Siméon s'efforce de penser, lui: aussi, à sa fin prochaine et de l'envisager avec <îalme; mais il comprend bien vite qu'il se ment à lui-même et ne peut croire sincèrement à sa mort. Il vit depuis si longtemps qu'il pense, malgré lui, qu'il en sera toujours ainsi ; et puis, de cette longue vie, il reste, aujourd'hui, si peu de chose qu'on pourrait croire encore qu'elle ne fait que commencer.

Le vieux Siméon prend plaisir à chercher assistance auprès des choses familières; leur apparence immuable le console, il aime à penser que son sort leur demeure enchaîné.

La petite ruelle est toujours ainsi qu'il la connaît avec ses portes basses chargées de ferrures, ses grilles et ses hautes maisons aux formes étranges. Plus loin, c'est une rôtisserie dont les voûtes s'égayent aux reflets d'un grand feu, et, tout à côté, une petite boutique peinte en rouge, toute sanglante avec son étalage de pastèques ouvertes.

De grandes voiles jaunes ou rouges glissent silencieusement sur la lagune et, plus près, contournant une petite chapelle, élevée sur pilotis, les gondoles débouchent brusquement sur le canal pour disparaître au loin.

L'eau ressemble, au soleil couchant, à cesverreries de Murano qui gardent en elles les reflets du foyer et restent animées pour toujoursd'une flamme intérieure. Les gondoles, en passant, laissent derrière elles un remous sur cettenappe de lave, puis ce sont de longues ondular tions en forme de palmes, d'un bleu sombre, comme le ciel, avec une crête d'or..

Le vieux Siméon songe qu'on l'emmènera par là, vers le Nord, dans l'île des Tombeaux; il se révolte en pensant qu'alors tout sera fini, qu'on le laissera seul sous la pierre, et ces choses, qu'il ne trouvait point extraordinaires tant qu'il s'agissait des autres, lui apparaissent inconcevables pour lui-même.

Des enfants demi-nus jouent vers le canal, pêle-mêle, se roulant à terre et le vieux Siméon a peur tout à coup en voyant cette chair qui remue et se débat dans la poussière. Il voudrait;, s'apitoyer sur lui-même, mais déjà ses larraessont mortes.

Cependant, sur la petite place, les passants s'attardent ; une ballerine venue là par hasard commence à danser ; jolie, vue ainsi dans Fombre lumineuse d'un soir d'Orient, avec sa peau mate, ses cheveux noirs et crépus et son maillot rouge échancré sur la poitrine. Elle sourit en dansant, riant aux pêcheurs et aux gens delà Giudecca, et ses dents sont si claires que ses lèvres en paraissent presque noires.

Une vieille, accroupie près d'elle, l'accompagne lentement en chantant et sa voix résonne monotone et grave dans la splendeur silencieuse du soir. La petite danseuse est si légère qu'elle semble ne plus reprendre terre. Ses jambes, fines et nerveuses, se jouent sous son corps immobile, puis tout à coup retombent plus épaisses en un brusque temps d'arrêt. On dirait qu'elle se plaît dans l'air, s'y appuie, s'y caresse et se laisse glisser sur le sol comme à regret.

Le vieux Siméon, seul devant sa porte, un peu plus encore courbe sa pauvre tête. Il sent mieux maintenant qu'il va mourir et que cette nuit qui, lentement, monte de la mer, en endormant les villes, le couvrira bientôt de son lourd linceul semé d'étoiles.

Déjà, en lui-même, l'ombre se fait plus épaisse, ensevelissant en son cœur les idées, les

souvenirs, les passions et les haines d'autrefois. Tout lui devient indifférent : et le ciel, la Madone et les anges, toutes ses croyances, ses espérances, encore liier vivantes, s'éloignent avec toutes choses, restent vivantes avec les vivants. 11 ne voit plus, maintenant, qu'une petite barque noire, des cierges, des chants funèbres et, perdue au ras de la mer, Tîle silencieuse et froide des tombeaux. Que lui sert la vie, puisqu'il n'en peut rien emporter? A quoi bon tant de luttes, tant d'efforts, tant de peines? Personne, bientôt, ne songera plus à lui ; il oubliera lui-même ce qu'il fut! il n'est plus qu'un mourant, très peu de chose, plus rien peutêtre tout à l'heure.

Mais voici que la foule se dissipe. Drapée dans son chàle noir qui ondule sur ses hanches, la petite danseuse s'en va à pas pressés et, peutêtre sans savoir, comme elle passe auprès du vieux, doucement elle sourit. Elle sourit à peine un moment, comme on fait une aumône, et, légère, elle est déjà loin.

Mais le vieux Siméon ferme les yeux et lazingarella continue de lui sourire en son cceur. Il n'a plus rien que cette image de ballerine, que

cette ombre de vie, qu'il étreint précieusement, qu'il garde vers lui comme un avare son dernier bien. Il n'ouvre plus les yeux, de peur qu'elle ne s'échappe. Rien ne lui est plus désormais que la petite lumière de ces yeux sombres qu'il emportera dans l'île lointaine des morts.

Il n'est plus seul, il n'a plus peur.

Et c'est à peine si le vieux Siméon sent maintenant, au long de ses membres, le sommeil de Fâme qui monte lentement, le glace, l'envahit et, peu à peu, comme un enfant que Ton berce, l'endort doucement avec la nuit.

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