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LE MONSTRE

Je ne puis comprendre le mal que l'on dit fort couramment des chirurgiens et des médecins : ils font aujourd'hui des merveilles, mais gardent un tel tact et une telle délicatesse dans toutes leurs actions que chacun l'ignore le plus souvent.

Tous les journaux ont dernièrement parlé de ce grand praticien qui laissait hahituellement ses instruments les plus coûteux dans le ventre de ses malades pour leur éviter des frais inutiles lors d'une seconde opération. 11 y joignait môme volontiers quelques serviettes, une carafe, une petite table portative, et tout se trouvait à la portée de la main si, par hasard, le malade était obligé de recourir, pendant un

voyage, à l'intervention d'un petit chirurgien de province. Pour moi, je nie souviens fort bien d'avoir admiré, en son temps, le remarquable désintéressement d'un prince de la science qui, dépassant de beaucoup tout ce qui avait été fait par ses collègues jusqu'à ce jour, n'hésita pas à oublier ses honoraires dans l'estomac d'un client pauvre.

Aujourd'hui je suis encore tout bouleversé par une opération, touchant véritablement au miracle, que j'ai vue pratiquer sur un enfant nouveau-né et qui demeure, je le pense, sans précédent connu dans les annales de la science.

Jeudi dernier, au moment précis oii j'allais renoncer à tout travail, je vis arriver chez moi, les yeux égarés, avec des allures de fou, le directeur d'un grand cirque forain que je connais à peine mais qui m'avait été recommandé plusieurs fois déjà par un ami commun. L'homme, tout essoufflé, tomba sur une chaise et, d'une voix entrecoupée, se mit à prononcer des phrases sans suite :

— Monsieur, voilà : je vous en prie... vous aurez pitié de moi ; un mot de vous à vos amis Panstu et je suis riche pour toujours. Décidez-

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les, je vous ea conjure, à me vendre leur enfant pour le montrer dans mon établissement; c'est une véritable merveille! Jamais je ne retrouverai un pareil pbénomène! Vous seul pouvez les décider. Je vous en prie, intercédez pour moi!

L'Iiomme se traînait, suppliant, comme une limace sur le tapis, et je dus prendre des pincettes pour le jeter dehors.

Hélas! quelques minutes après, un télégramme me confirmait l'étonnante et incohérente nouvelle :

(( Siicanne accouchée crun monstre. Désespéré. — Thomas Panstu. »

Madame Panstu accouchée d'un monstre !

Quelle affreuse nouvelle! Je sautai dans un fiacre et, quelques minutes après j'arrivais chez mes amis.

Une maison à l'envers! 3Iessieurs^ de la famille, les amis ensuite ! Une véritable réunion d'enterrement avec la soulageante perspective de la levée du corps en moins.

Panstu, affalé sur une chaise dans son salon, balbutiait des phrases incohérentes :

— Un monstre!... Un monstre vivant! comme à la foire! Cela n'était pas naturel non plus! Ah! mais il saurait tout!... Avec les femmes envoyait parfois.des choses... des choses... Il exigerait... Il interrogerait... etc..

Tout cela, pour moi, était fort gênant. Quand j'étais un tout petit garçon on m'a appris ce qu'il fallait dire aux mariages et aux enterrements, mais on n'a pas prévu dans mon éducation les condoléances pour monstres. Véritablement, je ne savais plus quelle contenance garder, lorsque le médecin de la famille sortit enfin de la chambre voisine :

Je m'élançai vers lui :

— Eh bien! docteur?

— Dame, me répondit-il, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? C'est un monstre! Ça n'est pas amusant, c'est certain...

Et il ajouta avec bonhomie :

— Moi, n'est-ce pas, je ne travaille pas dans le neuf: il faut se résigner et puis, du reste, cet enfant ne pourra pas vivre dans de pareilles conditions. Voyez vous-même.

Il me fit entrer dans la chambre où une sagefemme gardait le petit monstre, et se retira discrètement.

Une curiosité malsaine me poussa en avants maisje reculai tout aussitôt, le cœur soulevé de dégoût. Quelle horreur!

Dans un berceau, un petit tas rouge informe, alireusement constitué contre nature, les bras retournés attachés aux hanches, la tète audessous du ventre avec un peu de barbe sous des yeux révulsés, une bouche à la cyclope sur le front et s'ouvrant par en haut comme chez les crocodiles, un petit nez en boudin placé sur les épaules et surmonté par deux chapelets d'inégales saucisses ressemblant à des jambes. Et tout cela criant, hurlant. Véritablement, ce n'était pas gai, et puis ces choses-là me rendent malade.

Un coup de sonnette.

— Voilà un grand sirugien teratozopattes, qu'on a demandé, ht la sage-femme en se levant. Vrai ! c'est bien pour la forme de dépenser l'argent de M. Panstu, véritablement siçuy-là y fait quéq' chose, y sera malin (;uy-là!...

Eh bien oui, sage brave femme ! Eh bien

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oui, il fut véritablement malin, « çuy-là ». Sans le secours de ses instruments, sans l'aide d'aucun interne, le grand praticien s'approcha du berceau, considéra un instant le phénomène et, brusquement, le soulevant dans ses bras, le retourna la tête sur l'oreiller et les pieds à leur place habituelle.

Nous nous approchâmes, stupéfaits : à la place du petit monstre, un enfant du sexe masculin, parfaitement constitué, était couché là devant nous, et, à ses cris, succédait enfin un sommeil réparateur.

Et, cependant qu'un tel prodige nous laissait muets d'admiration, le grand homme haussa un peu les épaules et se contenta de dire, en sortant, à la sage-femme :

— Vous auriez pu le tuer, vous... On n'a pas idée non plus de coucher comme ça un nouveauné dans son berceau, la tète en bas!

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