LE DÉCOR NÉCESSAIRE
Leterne fut, toute sa vie, un garçon courageux, ne reculant jamais lorsque sa bravoure pouvait être mise à contribution et ses nombreuses actions d'éclat eussent dû rendre son nom plusieurs fois célèbre.
Malbeureusement pour lui, Leterne manqua toujours du décor nécessaire aux choses héroïques et ce fut ainsi que ses actions les plus méritoires demeurèrent toujours obscures.
Les faits historiques perdent, en effet, beaucoup de leur valeur lorsque personne n'est là pour les enregistrer sur des tablettes d'airain et les vertus même des rois se trouvent singulièrement rehaussées par l'existence des peuples.
Chacun de nous joue sa vie d'une manière différente.
Les uns ont besoin de trois actes pour la mener à bien, d'autres se contentent d'en jouer un seul. Tantôt la pièce est écrite en vers, tantôt en prose vulgaire; mais qu'il s'agisse d'un à-propos, d'un drame ou d'une comédie, il n'arrive jamais que l'on joue sur une scène vide et la présence de décors, pauvres ou somptueuxj suffit toujours à rehausser des situations qui, sans cela, paraîtraient ordinaires.
Leterne fit exception à la règle.
Dès son plus jeune âge, étant encore à l'école, il renouvela, sans le savoir, et avec un égal courage, le procédé d'Horace contre trois de ses petits camarades qu'il rossa successive- M ment dans une rue de Montmartre. Mais, comme, dans l'espèce, les petits Guriaces se trouvaient être les fils de riches commerçants du quartier, Leterne passa la nuit au poste et 1 dut subir les sévères remontrances de ses propres parents.
Plus tard, étant soldat, Leterne fit preuve d'un grand san^^-froid et d'un admirable courage en capturant six Annamites qui, au milieu d'un bois, l'avaient brusquement attaqué à coups de lance et à coups de flèches.
Il lui fallut une vigueur extraordinaire et une audace indomptable pour échapper à la mort. Cet autre fait, qui n'eût point déparé le Livre d'Or de nos guerres coloniales, passa cependant inaperçu, le décor s'étant trouvé, encore une fois insufiisant. Et les gardiens d'une Exposition coloniale rirent beaucoup lorsque Leterne, tout couvert de poussière, leur ramena les six sauvages qui s'étaient échappés dans le bois de Yincennes.
Une autre fois, Leterne, en se promenant au long d'une clairière, vit tout à coup venir à lui un cheval emporté dont le cavalier semblait voué à une mort prochaine. Le cheval allait si vite, que vouloir Tarréter eût été une dangereuse folie.
Cette folie, Leterne n'hésita pas à la commettre.
Traîné par le cheval pendant plus de trois cents mètres, suspendu tout sanglant à la héte, il eut seulement conscience qu'une foule énorme était accourue enfin et Tacclamait. Il crut qu'on allait le porter en triomphe, lui accorder toutes les médailles auxquelles il avait droit; mais, hélas ! ses illusions furent de courte durée. En revenant à lui, Leterne fut tout étonné de se voir entouré d'agents qui le dérobaient à la fureur du public, tandis que le jockey, la figure bouleversée, essayait de l'atteindre à coups de cravache.
Leterne avait arrêté le favori, à Longchamp, et son brillant courage ne fut même pas compris des juges correctionnels.
Dégoûté de la vie, Leterne ne tarda pas à se livrer à la boisson.
Un soir qu'il était encore plus gris qu'à son ordinaire, il pénétra dans un café de Saint- Germain-en-Laye et se fit servir une dernière consommation; puis il paya et, comme il ouvrait la porte pour sortir, il constata avec
terreur que cette porte donnait à Paris sur la rue Saint-Lazare^
Un tel fait, habilement relaté, eût suffi pour enrichir un spirite ou pour couvrir de gloire un Edgar Poe, mais le décor, l'éternel décor, manquait toujours, et ce fut avec dédain que l'on poussa Leterne dans la rue.
Quelque temps, il marcha à Taventure.
Le jour baissait, le brouillard se faisait épais.
Leterne entra dans un jardin, erra quelques instants et, ne prenant pas garde au bassin des Tuileries, tomba dedans...
Longtemps, il se débattit, sentant que ses jambes ne le soutenaient plus et qu'il allait se noyer.
Comme, en son ivresse, il croyait être sur le radeau de La Méduse, il connut toutes les horreurs du naufrage en mer et les angoisses de la noyade.
Puis, avant de couler, il lança sur l'eau, à tout hasard, une bouteille qu'il avait encore dans sa poche, sachant que les désespérés emploient ce suprême moyen, en cas de naufrage, pour demander du secours.
La bouteille arriva au bord et un garde qui passait, onze fois médaillé pour des sauvetages en mer, la prit dédaigneusement et la jeta aux ordures.
Le même garde rit beaucoup, le lendemain, en retirant du bassin le cadavre de Leterne. Lui qui avait lutté vingt ans contre la mer, il ne comprenait pas que l'on put se noyer véritablement aux Tuileries. Le manque de décor, l'empêcha d'attacher aucune importance à une aventure qui, si elle se fût passée entre des rochers, par une mer démontée, eût provoqué chez lui les manifestations les plus admirables d'un courage indomptable.
Quant à Leterne, son àme s'envola vers le ciel; mais, comme il s'était enivré avec un pauvre litre à seize, comme il n'était ni un grand martyr, ni un pénitent sensationnel, on ne renouvela pas, en son honneur, les fêtes qui avaient marqué l'arrivée au Paradis du duc de Clarenee, le célèbre gentleman qui s'était noyé dans un tonneau de malvoisie.
Et, faute de mieux, entre l'extrême droite ,bien pensante de l'Assemblée des élus et
l'extrême gauche libre penseuse, l'àme de Leterne fut envoyée dans la plaine tricolore du Purgatoire, dans celte prison préventive, remplie de cartons célestes, oii sont classées pour toujours les âmes sans intérêt.