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LA CHARITÉ

Qui ne volt poures hosteler La goule convient marteler, Tu voys que mort n'espargne rien Roys de paye ne mannequins ; Pense doncques faire le bien, 0 timide marchand de vins.

Le ciel se referme et les agents, alors seulement, arrivent, suivis de la voiture des ambulances urbaines, des journalistes, de Brunliilde et du bacille de Koch.

lY SOIRÉE MONDAINE

Il ne fallut rien moins que mon grand article paru dans Le Follet Courrier des Zoologistes pour m'ouvrir, dernièrement, les portes d'un salon très fermé. Cette chronique, sans prétention, sur la vie privée des dorades attira sur moi la bienveillante aLlention du maître de la maison, l'illustre Gogofountain, qui daigna m'inviter à passer la soirée chez lui.

Il serait inutile, je crois, d'insister surFhonneur qui m'était fait ; tout le monde, à Paris^ connaît les Gogofountain : leur salon est, de l'avis de tous, le dernier salon parisien où Ion cause.

Au surplus, les Gogofountain tiennent de race. On sait, en effet, qu'ils appartiennent à la branche

2o6 PAYSAGES CHIMÉRIQUES

cadette d'une vieille famille bretonne dont la noblesse remonte, si mes souvenirs sont exacts, à la reine Anne. Ce fut elle qui, à l'occasion d'un événement dont le souvenir m'échappe, leur donna leurs armes : trois potences, indiquant — comme me l'expliquait lui-même M. Gogofountain — le droit de haute et de basse justice, avec, au-dessous, la fière devise qui se lit encore sur le porche de l'hôtel : « Li trompe la Mort ». Quant à la maison de banque du célèbre financier, tout le monde sait combien elle est dignement représentée, à Paris, par M. Gogofountain lui-même et, pour quelque temps encore, aux colonies, par le baron Tadeblagg-, le fils de 31. Plock, dont tous les Parisiens qui vécurent pendant la guerre se souviennent encore.

Du reste, je compris encore mieux toute la valeur de cette invitation, lorsque M. Gogofountain m'affirma, en personne, avec un sourire indulgent, que ses réceptions lui revenaient, au bas mot, à dix mille francs l'une dans l'autre, ce qui, à intérêts composés, représente une assez jolie somme au bout de l'année. Le même placement fait à la mort du Christ, si les souvenirs de la famille Gogofountain sont exacts, représenterait, paraît-il, de quoi couvrir le territoire

entier de la France en billets de banque de cinq cents francs.

M. Gogofountain ajouta même, ce qui m'intéressa tout particulièrement, que beaucoup d'invités ignoraient, cliezlui, lorsqu'ils buvaient une coupe de Champagne, que cette simple coupe lui revenait à quinze francs, en raison des droits qui frappent actuellement l'importation des vins.

Je garderai un inoubliable souvenir de cette soirée : la maison tout entière donnait l'impression la plus franche du luxe moderne, sobre, discret et de bon goût ; on se serait cru, toutes proportions gardées, chezlesHommes de Bronze. Sans doute, le vestibule et les escaliers, entièrement dorés, brillaient-ils un peu sous l'éclat des lustres, mais toute autre couleur eût semblé disparate, étant donné la dorure du parquet et la livrée dorée des domestiques.

Je me permis, à part moi, de trouver seulement un peu déplacée la dorure qui couvrait entièrement le \isage du maître d'hôtel ; quelle que soit l'impassibilité d'un domestique, certains plissements delà peau sont inévitables et, vers la fin de la soirée, quelques morceaux de dorure ne manquent point de se détacher et de tomber à terre. La perfection n'étant point de ce monde, peut-être vaudrait-il mieux, sur ce

point, renoncer à la dorure qui, pour tout le reste, produit un si gracieux effet.

Au surplus, il était facile de voir que le maître de la maison méprisait l'argent et faisait peu de cas de toutes ces richesses. 11 avait même né-

gligé de faire enlever les étiquettes collées sur des objets récemment achetés. Je découvris ainsi, au hasard des salons, qu'un piano avait été payé dix mille francs à son facteur ; une statuette de Saxe, deux mille ; un candélabre, cinq mille ; une portière, trois mille, et un portrait de famille du temps de Louis XIII, cinq mille.

La maîtresse de la maison s'était sans doute habillée à la hâte, car sa robe portait, encore épinglée, une importante facture de quatre mille francs.

On me présenta à plusieurs personnes comme étant l'auteur du grand article sur les dorades. Un vieux monsieur, un savant, sans aucun doute, me complimenta tout particulièrement :

— Vous avez judicieusement choisi, me dit-il, le genre de poissons qui convenait à un article sérieux : le poisson doré est le seul animal véritablement intéressant. Pensez-vous, ajoutat-il après un moment de réflexion, qu'il soit possible d'exploiter les parcelles d'or de ses écailles ?

Je répondis que je n'en savais rien, ce qui étonna beaucoup le vieux monsieur.

— C'est précisément, me dit-il, la seule question utile en pareille matière; je pensais même que vous vouliez lancer quelque chose avec cela.

11 me dit que, lui aussi, avait fait du journalisme. Ses articles paraissaient généralement dans les pages sérieuses des grands journaux. Ils se faisaient remarquer par leur allure pratique, claire et précise. Le sujet en était fréquemment le même : l'écrivain racontait avec tact de longs voyages qu'il avait faits dans des mines d'or éloignées, et son imagination brillante lui permettait d'en décrire les richesses avec une merveilleuse minutie ; il n'avait, du reste, jamais recherché la vaine gloire de se faire un nom dans les lettres et signait modestement : Uti Expert colonial, ou : Un Ingénieur des MineSy ou encore : Un Diplomate africain. Et cela était d'autant plus méritoire qu'il n'avait jamais quitté Paris.

J'allai avec lui au fumoir. Nous y trouvâmes d'excellents cigares, sur lesquels se trouvaient solidement collées des bagues dorées portant ces mots : Pour les millionnaires ^ vingt francs.

J'en fumai environ pour deux francs soixante-

quinze et je pénétrai dans la salle des fêtes.

La représentation théâtrale s'achevait et il n'y avait plus guère que trois ou quatre jeunes filles à mettre en vente auprès du piano. Les premières déjà passées n'avaient eu aucun succès. On sait, en effet, que le programme est toujours rédigé par ordre de fortune, et que les derniers numéros, seuls, sont véritablement intéressants. Une jeune fille assez laide, mais des mieux dotées, récitait Le Songe cVAthalie et les allusions qu'elle faisait ainsi, d'une façon nette et discrète, à ses ennuis de famille étaient accueillies avec tact par un jeune homme qui lui donnait la réplique dans le rôle de Nathan.

Les invités écoutaient avec une attention soutenue. Tout donnait à croire, en effet, que l'on se trouvait en présence d'un mariage imminent, et la question était de savoir si le jeune homme pourrait tenir jusqu'à la fin de sa réplique. Personne n'ignorait, en effet, qu'à la suite d'ennuis personnels et de fâcheuses complications de santé, on avait dû, le matin même, le rembourrer intérieurement avec de la paille, et on était curieux de savoir si ce miracle chirurgical pourrait tenir jusqu'à la fin de la soirée. La fortune de deux industries en dépendait.

Je m'arrachai à ce touchant spectacle etj'allai faire un tour dans les salons.

Après quelques danses sans grande signilication, vint le cotillon, qui m'intéressa tout particulièrement. Chaque jeune fille portait, en effet, brodé sur sa robe, le chiffre de sa dot. Les parents qui les accompagnaient exhibaient discrètement un petit numéro brodé en noir indiquant les espérances. Les hommes en avaient autant sur leur habit.

Cette mode ingénieuse permettait aux couples de se former suivant les convenances personnelles, sans inutile perte de temps.

Au petit bonheur, je sortis de ma poche un numéro d'omnibus et l'épinglai sur mon habit. Le hasard avait fait que ce soir-là, je n'avais pu trouver de place, étant donné le mauvais temps. Mon numéro portait 995 ; je crus bon d'y ajouter une correspondance qui marquait un petit chiffre assez élevé.

Cet acte irréfléchi fut inçrénieusement interprêté par une charmante jeune fille qui vint à moi et me déclara qu'elle serait heureuse de danser avec un monsieur qui possédait neuf cent quatre-vingt-quinze actions de la Compagnie des omnibus et, en plus, de grosses espérances.

Tandis que s'exécutaient les diverses figures du cotillon : la conversion, V émission, la coulisse et les risques extérieurs, je m'entretins délicieusement avec elle. Elle me confia ses rêves de jeune fille sur la baisse du colza et des avoines, elle m'avoua ses préférences pour l'huile de lin à 4o/2o, et ce fut d'une voix tremblante d'émotion que je fis allusion aux farines de consommation et au Turc 4 p. ° o série B.

Je partis de là enchanté.

— Vous reviendrez, je l'espère, me dit le maître de la maison, toujours aimable ; je sais bien que chaque invité me revient, en moyenne, à 4o francs l'un, mais cela vaut bien le plaisir de se trouver de temps à autre entre artistes. On ne peut pas passer sa vie, que diable! à toujours parler d'argent!

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