TRISTE FIN D'UN CHEVAL CÉLÈBRE
Voici un événement qui ne manquera pas de passionner bien des gens. Pégase, le célèbre produit de Méduse et de Persée, vient d'être acheté par l'administration de l'Assistance publique et tout aussitôt versé dans le service des Ambulances urbaines. On l'y emploiera tout spécialement, paraît-il, au transport des grands hommes dans nos principaux hôpitaux de Paris, et cette délicate attention sera bien faite, semble-t-il pour adoucir leurs maux.
Cette nouvelle pourra surprendre certains poètes du temps passé; elle n'étonnera guère les jeunes gens qui se trouvent intimement mêlés au mouvement contemporain.
Pégase, ces temps derniers, était en ellet
bien dédia de son ancienne splendeur, et personne n'eût pu reconnaître, dans ce vieux cheval, la monture favorite de Bellérophon, le crack fameux qui battit l'outsider Chimère de plusieurs têtes et faillit gagner l'Olympe en l'an trois mille.
Depuis plusieurs années déjà, Pégase ne se soutenait qu'avec du Champagne, et son animation, toute factice, n'était due qu'à l'alcool, à l'opium et au haschisch.
La monte anglaise, plus récemment, l'avait tout particulièrement fatigué, et lorsqu'il nous revint en France, il était facile de prédire sa chute prochaine.
Il passa successivement dans plusieurs écuries libres où des lads maladroits lui abîmèrent complètement la bouche et le firent tomber boiteux.
Désormais, Pégase était perdu pour nous. ' L'effrayante concurrence de l'automobile, l'orientation des idées modernes vers la prose scientifique, l'opinion de la foule qui persiste à croire que c'est avec une fourche à fourrage que l'on doit enfourcher Pégase, tout cela devait encore précipiter la réforme poétique, définitive cette fois, du fameux coursier.
Aujourd'hui, c'est chose faite et Pégase, en tout repos, peut prendre ses invalides.
Au surplus, en l'accueillant dans son sein, l'Assistance publique, cette mère de la tranquillité, n'a fait que remplir le premier de ses devoirs. On l'ignore, en effet, trop souvent (et c'est là le point de départ de critiques bien mal fondées), l'Assistance publique n'assiste pas les indigents : elle se les incorpore au titre de fonctionnaires. De là, son silence, bien légitime, lorsqu'on lui demande des secours au dehors ; de là, fort légitimement aussi, le nombre incroyable d'employés et d'agents qu'elle fait vivre.
Pégase, renonçant à la lutte, sa place était toute marquée au sein de cette grande et noble institution, qui ne compte que des poètes comme sociétaires.
Choyé, gâté, adulé, Pégase pourra finir ses jours à l'abri du besoin. Son service sera bienfaisant et doux. Chargé du transport des grands hommes à l'hôpital, il sera pour eux l'illusion dernière qui saura leur masquer l'horreur d'une fin prochaine. A la façon des fous qui, volontiers, acceptent d'accompagner les agents chez la reine de Saba, les poètes voudront tous l'enfourcher, pour peu qu'on les en prie. Tous
2Cj6 paysages chimériques
s'en iront ainsi doucement vers le pa3's des éditeurs de rêve, d'oii l'on ne revient pas, emportés par Pégase dans la petite voiture d'ambulance, égayés par la sonnerie philosophique et bon enfant d'un lapin mécanique, tandis que claquent joyeusement au vent les drapeaux genevois.
Et, dans leur lit dhôpital, la neige des rideaux fermés ne sera plus pou r eux que l'Olympe éthéré où les conduisit le fougueux coursier aux ailes blanches.