DANCING GIRL
Il se fait tard dans Whitechapel, tard, mais très tard, si tant est qu'il se puisse faire jamais si tard à Whitechapel.
Le brouillard s'y traîne de fort méchante humeur, si tant est que le brouillard puisse grogner quand il se cogne aux réverbères de Whitechapel et y déchire ses loques, ses pauvres vieilles loques d'un demi-penny.
Ah! oui, vraiment! nous disions donc qu'il se faisait tard à Whitechapel. Cela n'empêche pas, du reste, nos amis Jack and Maud d'être terriblement saouls, si tant est que des sujets du roi puissent l'être terriblement, comme vous savez. Le brouillard n'est-il pas saoul, parfaitement bien, lui aussi? N'est-ce pas, Maud?
— Yes.
Jack est, du reste, un terrible garçon. Ne serait-ce pas Jack l'Éventreur, allez-vous dire?
— Eh ! eh I qui sait?... Etes-vous de la police, comme le vieux barman du Blue Eye? Du reste, cela n'est pas votre affaire.
Regardez-les plutôt entrer dans cette petite maison basse à porte noire; eh! eh! entrez donc avec eux, si vous l'osez.
Vous l'osez? Comme il vous plaira, mon ami!... Dans Tégout de l'étroit corridor, on entend les ongles de Jack et les ongles de Maud qui grattent les murs pour trouver leur chemin.
— Ne serait-ce point Maud, la fille saoule? allez-vous dire encore. Taisez-vous plutôt et suivez. Tiens, vous pàhssez. Ah! mais, vous êtes tout blanc, auriez-vous peur? Et pourquoi ? Regardez plutôt, vous dis-je.
Dans la chambre sale, aux murs blanchis à la chaux puis noircis à la crasse, Maud s'est assise sur un cercueil. Mon Dieu ! on prend ce qu'on trouve pour s'asseoir!
Jack s'approche et tourne lentement autour d'elle en aiguisant un long couteau sur ses dents... Maud sourit, sourit, puis rit doucement, comme une fille qui s'amuserait follement en dedans.
n est très joli, vous savez, qu'une jeune per-
sonne s'abandonne tout entière à celui qu'elle aime.
Jack tàte maintenant les membres de Maud, en connaisseur, puis doucement, bien doucement, il saisit les jambes l'une après l'autre et, brusquement — shocking! — les casse d'un coup sec.
— Drôle de charmant garçon original ! murmure Maud tranquillement.
Jack dénude les fémurs avec son long couteau, comme les petits garçons qui se taillent des badines, en revenant de l'école, dans les branches d'arbre du bon vieux gentleman qui habite dans le Ciel.
Soigneusement, il met en réserve les chevilles et les pieds; puis, proprement, de sa bonne lame de Sheffield, il ouvre l'abdomen de son amie, fouille un instant dans l'ouverture, puis ramène le bout de l'intestin grêle. Soigneusement, il le roule sur ses doigts, comme une fillette d'Oxford qui dévide de la laine aux pieds de sa bonne grand'mère. Amicalement, posément, il démonte la colonne vertébrale et en fait de très jolis petits marteaux d'ivoire bien polis et bien blancs.
Maud^ un peu fatiguée, appuie négligemment ses cheveux sur le cercueil.
Des côtes, T industrieux Jack fait de jolies pattes de grosse araignée rouge, tout à fait bien, ma foi, puis se repose un instant. Maud sourit toujours d'un air vague, songeant à quoi? Qui peut Je savoir? Pas vous, n'est-ce pas? Ni moi, puisque je vous le demande. Alors, qui ?
Regardez plutôt. Jack, maintenant, ouvre le cercueil, tend les cordes une à une, ajuste les marteaux. Quel beau piano pour un artiste!
Ah! vite les dents : il faut des touches. Et comme ces quelques noires iront bien.
C'est à peine si les doigts de Jack effleurent le clavier et quelle musique triste, douce, aérienne !
Maud s'affaisse dans un coin, très fatiguée. A quoi peut-elle penser? Sait-on ce qui se passe dans l'esprit de ces filles? Peut-être comprendelle que le vice entraîne toujours plus loin qu'on ne le croyait et que, pour être folle de son corps, on n'en perd pas moins davantage que l'on ne pensait tout d'abord. Mais qu'importe à l'àme éprise de musique !
Il y a longtemps que Maud voulait entendre son ami.
Jack cependant s'exaspère. Voilà bien les femmes : elles ne songent qu'à rêver paresseu-
sèment pendant que d'autres travaillent. Il faut qu'on danse !
Hop! le crâne de Maud sur les jolies pattes d'araignée rouge.
Pourquoi vous reculez-vous, mon vieil ami, dans l'angle de la chambre? Prenez-vous stupidement les cheveux de Maud pour le poil d'une grosse araignée velue?
Jack frappe le sol.
— Mieux que cela !
Yoyez-vous comme cette petite sotte danse mal et bondit maladroitement d'un mur à l'autre; il ne s'agit pourtant pas de s'affoler, mais de reprendre gentiment en mesure.
Et pourtant, ce sang abominable I Quelle mai son mal tenue!
Jack s'énerve et frappe le piano avec rage. Il se lève, se rassied, menace du poing et vomit des injures en dehors de toute expression divine.
Puis le silence se fait noir, désespéré, troublé par le tremblement convulsif de Taraignée qui agonise dans son coin.
Jack s'est effondré sur le clavier qu'il arrose de larmes, silencieusement.
Il est véritablement pénible, croyez-moi, pour un véritable artiste, d'être aussi mal secondé !
Prenez une peine infinie, reconstruisez tout de vos propres mains et voyez ce qu'il en reste.
Cette stupide petite Maud n'a même plus la grâce joyeuse des babys qui dansent devant un piano mécanique.
Désespéré, Jack se lève, prend son chapeau et sort...
Mais pourquoi, bonté divine! le Daily Graphie annonce-t-il, le lendemain, un nouveau méfait de Jack l'Éventreur dans Whitechapel?
Triste époque, vraiment, que celle où l'on comprend si mal l'effort d'un artiste !