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LB MOUVCMCMT ET LE BUT

7 mars.

Il importe de ne pas se méprendre sur le caractère, retendue et le but du mouvement qui remue actuellement la France en faveur de l'insurrection polonaise. Dans certaines régions, on sefTorce d'en contester Texistence ; on dit à demi voix ce qu'on n'oserait écrire ; les avocats officieux de la Russie insinuent que c'est une agitation factice soulevée par quelques démocrates ; on recommence tout bas le jeu qu'on jouait tout haut en 1859; comme on niait le mouvement réel d'alors, qui a fini par éclater dans la rue au premier départ des troupes pour l'Italie, on nie ce mouvement plus vaste et plus rapide d'aujourd'hui, qui dépasse de beaucoup non -seulement l'agitation italienne de 1859, mais, qu'on ne s'y trompe pas 1 l'agitation polonaise de 1831.

Ce n'est pas au bruit qu'il faut le juger. La libre expansion de 1831 donnait à l'opinion d'alors des échos retentissants qui en multipliaient l'intensité réelle ; le régime actuel, au contraire, assourdit l'atmosphère et éteint dans un bourdonnement sourd des voix innombrables. Pour empêcher la vérité d'arriver là où l'on a le plus d'intérêt de l'entendre,

^ Ce pacte semble aujourd'hui, il faut Ta vouer avec douleur, plus cloigoé que jamais!

24 POLOGNE ET MOSGOVIE.

on se fie sur les conditions politiques négatives qui ne permettent pas en France ces réponses éclatantes qu*improYiseraient les masses avec la liberté des institutions anglaises. On se fie sur Timpossibilité de manifester en grand les sentiments du peuple, sur le silence qu'impose la discipline aux sentiments de l'armée, cette portion du peuple sympathique entre toutes à la cause de la Pologne.

La vérité est qu'aucun mouvement d'opinion n'a eu, depuis longues années, pareille surface ni pareille profondeur. Tous les amis du droit et de la liberté demandent qu'on aide la Pologne à refaire ce qu'on a aidé l'Italie à faire d'une façon malheureusement incomplète encore, l'unité d'un grand peuple. Le parti de la Révolution, de la France nouvelle, sans distinction de nuances, est tout entier dans cette cause, et le parti catholique est bien obligé d'y être, en sorte que les deux seuls partis qui vivent et agissent, quoique dans des conditions et avec des procédés bien différents, et qui sont quelque chose parce qu'ils veulent quelque chose, ces deux partis, opposés partout ailleurs, se trouvent ici, par une impulsion irrésistible, réunis sur le même terrain*.

Entre les deux il peut y avoir des coteries ; il n'y a pas un troisième parti; et ce qui n'est d'aucun parti, la portion flottante dont il faut encore tenir compte, autant qu'elle peut être pour quelque chose, par instinct et humanité, est aussi pour la Pologne.

Il ne nous suffit pas de protester contre les adversaires, il nous faut encore poser des réserves vis-a-vis des amis, nous ne dirons pas tièdes, ce serait injuste, mais timides, qui tendraient à atténuer et à dévoyer le mouvement, si le grand courant des sympathies polonaises les suivait dans la voie où jls s'engagent. Ils entendent servir la cause à leur manière ;

* On en avait hier un curieux indice dans le Siècle, à voir sur la même liste de souscription les séminaristes de Saint-Sulpice et le faubourg Saint-Antoine.

qu'on les laisse faire, mais qu'il soit bien établi qu'ils sont en deçà du but et que le vrai mouvement porte plus loin.

Quelques-uns, parmi eux, en appellent à la générosité du tzarl — C'est s'attarder de deux années. — L'appel a été fait, en 1861, par tout un peuple, opposant ses chants religieux et ses poitrines désarmées à la fusillade et aux charges de cavalerie. — L'appel n'a point été entendu. — Pas d'illusions! le tzarisme est le tzarisme. Le despote, l'impitoyable Nicolas voulait, comme son fils, l'émancipation matérielle des serfs pour accroître la richesse de la Russie, et opposer entre eux nobles et paysans ; le réformateur^ le doux Alexandre veut, comme son père, l'écrasement de la Pologne pour empêcher la vraie liberté, la liberté morale et politique de renaître chez les Slaves et d'agiter même ce qui n'est pasisiève. Nous avons Nicolas affaibli, avec une armée diminuée *des deux tiers et démoralisée, et une administration disloquée; mais nous avons toujours Nicolas.

D'autres en appellent aux traités de 1815^ à ces conventions qui n'ont cessé d'être violées par ceux-là même qui les avaient écrites à leur profit, par les trois co-partagcants de la Pologne, et spécialement par la Prusse aussi bien que par ia Russie, comme nous le montrerons un autre jour, contrairement aux récentes assertions de lord Palmerston.

Que les gouvernements aient leurs procédés diplomatiques, leur marche progressive dans le développement des questions de fait, c'est leur affaire et non la nôtre; l'opinion n'est pas dans le secret des cabinets, bien qu'elle ne doive pas leur laisser oublier que chaque jour de retard s'écrit dans l'histoire avec du sang et des flammes! — L'opinion a, elle doit avoir sa marche à part; elle doit être auprès de la diplomatie non pas un simple point d'appui, mais une force d'impulsion. Pour elle il n'y a pas de droit contre le droit, pobt de traités de 1815. Le mouvement actuel, dans sa force et sa

neltelé, ne s'arrêle pas, en réagissant contre le mal, à telle ou telle phase du mal ; il remonte à la source même ; il est la négation de tout ce qui s'est fait contre la Pologne depuis 1772.

Son but, c'est le rétablissement de la Pologne et non du petit royaume de Varsovie.

L'opinion se trompe-telle de route? Est-elle Texagération ^tin bon sentiment et d'une idée juste?

Non!

Des deux solutions, la grande et la petite, la Pologne de 1772 et la Pologne de 1815, Topinion a-t-elle tort de préférer la grande?

Non!

Il y a deux solutions, disons-nous; il est clair qu'on ne peut en prendre au sérieux une troisième, qui consisterait dani$ le généreux octroi d'une amnistie à ceux dont on a brûlé les maisons et massacré les parents, en les faisant gouverner parquelqii6sWielopolskis en sous-ordre, qu'on aurait la bonté d'appeler une administration polonaise, le tout après l'insurrection anéantie ; quelques-uns, sur ce dernier point, prenaî^mtdéjà leurs désirs pour une réalité!

Examinons les deux autres solutions.

La petite, — le rétablissement du régime de 1815. Letzarisme ne peut Taccorder sincèrement. Une administration, un enseignement public, une armée et une constitution polonaises; avec la vitalité d*aujourd'hui, avec l'esprit national d'aujourd'hui, dix fois plus fort, plus actif, plus exigeant, plus confiant dans l'avenir qu'en 1815! Laisser se rallumer à Varsovie ce foyer d'attraction pour les provinces détachées du royaume, plus polonaises aujourd'hui qu'il y a cinquante ans, ce fanal qui éclairerait, qui exciterait tout au moins la Russie elle-même! Que le tzar consente à pareille chose, cela est parfaitement invraisemblable; s'il promet, ce

que nous ne croyons point, il ne tiendra pas sa promesse.

La Prusse sera plus opposée, s'il est possible, que la Russie elle-même à la solution par les traités de 1815; elle aurait à la fois l'obligation de les observer elle-même dans ses provinces polonaises et l'impossibilité de soustraire ces provinces à l'attraction de Varsovie.

L'Angleterre fera-t-elle quelque chose de sérieux pour imposer le retour aux traités de 18i5, et surtout pour en garantir l'observation? — Nous en doutons trèsrfort.

L'Autriche! C'est ici le jeu le plus compliqué de tous. Elle serait hostile au rétablissement des traités si elle croyait que le succès de l'entreprise fût possible. Convaincue du contraire, elle la favorisera peut-être pour embarrasser les voisins, mais avec réserve et sans rien hasarder.

Enfin, les Étals Scandinaves, qui ne sont point à dédaigner ici, ne bougeront pas tant qu'il ne s'agira que de la petite solution.

En résumé, si la Russie, ployant sous la pression des circonstances, subissait le principe, sauf à chicaner l'exécution, on n'aurait qu'embarras, équivoques, situation fausse, trouble dans les intérêts et dans les esprits, trêve agitée et la guerre au bout.

Et encore, en supposant que la Pologne ne refuse pas purement et simplement dès le premier jour ; car, si le tzar ne peut accorder sincèrement, la Pologne, elle, ne peut accepter sincèrement; elle ne renoncera jamais à ses anciennes provinces, qui se soulèvent en ce moment pour sa cause; et la Pologne n'est pas byzantine; elle ne s'entend point aux équivoques !

La petite solution ne résout rien. Voyons la grande.

Quoi! dira-t-on, la guerre universelle? — affronter l'Europe, les trois puissances^ et qui sait? derrière elles, l'Angleterre peut-être?

C'est là de la politique de souvenir; laissons le passé et regardons de près le présent. On raisonne toujours comme s'il y avait une Europe. Celle d'hier, celle dont on parle toujours, n'est plus ; celle de demain n'est pas encore.

Voyons donc les pumancei? — la Prusse, — mettons les choses au pire : le roi est notre ennemi ; supposons que le peuple, par un orgueil national mal entendu, malgré tous ses griefs et tous ses vrais intérêts, soutienne le roi ou le laisse faire. Nous arrivons à la guerre contre la Prusse et la Russie.

Que fera l'Angleterre, — nous voulons dire la diplomatie anglaise?

Elle est combattue entre la satisfaction profonde de voir ce fleuve de sang polonais creuser un gouffre entre la Russie et la France, et la crainte que la France n'acquière trop de force par la résurrection de la Pologne et la défaite de la Prusse. Elle désire donc grandement prévenir le choc entre la France et la Prusse. On verrait assez volontiers que nous perdissions la force de l'alliance franco-russe en Orient sans gagner en échange la force de l'alliance polonaise; quelques-uns — faut-il tout dire? — ne seraient pas fâchés peut-être que la France retombât dans une situation morale de beaucoup pire que celle de 1831, en parlant sans agir pour la Pologne; et, dans ce but, on pourra bien faire entendre que l'Angleterre, tout en sympathisant fort avec les victimes de la Russie, ne saurait encourager une attaque contre la Prusse; qu'elle pourrait même être obligée de s'y opposer, c'est-à-dire que la coalition est possible.

Vains fantômes! Qu'on marche résolument devant soi, ils s'évanouiront sans barrer le passage. Il y a maintenant ce qu'il n'y avait pas autrefois en Angleterre : il y a ce peuple qui s'est éclairé et moralisé depuis trente ans avec une rapidité inouïe; ce peuple qui, mourant de faim par la crise

du coton, s'est assemblé dans tant de cités pour soutenir contre son propre gouvernement la nation même qu'on lui montrait comme Tauteur de sa misère; pour la soutenir, parce que cette nation représentait à ses yeux la justice et l'humanité et combattait afin d'abolir resclavage. Le peuple anglais autrefois permettait tout au dehors à son gouvernement et ne se souciait que de lui-mâme ; les temps sont bien changés! Si la vieille politique païenne d'égoîsme et d'indifférence pour les droits d'au trui a laissé encore trop de traces en haut, la politique chrétienne, la politique de justice et de fraternité, est en bas dans les masses. Faire la guerre à la France pour l'empêcher de délivrer la Pologne, on le voudrait qu'on ne le pourrait pas, et l'on sait très-bien qu'on ne le peut pas. Le peuple anglais ferait demain pour la Pologne ce qu'il a fait hier pour l'Amérique.

Si la France, obligée d'entrer en guerre contre la Prusse, déclare nettement qu'elle ne veut point de conquêtes, qu'elle se contentera d'ôter à un voisin haineux et déloyal les moyens de lui nuire, et qu'elle laissera se former sur la gauche du Rhin une seconde Belgique, tous les cœurs en Europe, et en Angleterre plus qu'ailleurs, seront avec ses armes libéra* trices.

Ne pouvant être contre, il y a toute apparence que le gouvernement anglais sera pour nous, afin de terminer promptement la crise et d'étouffer la guerre par la réunion de forces irrésistibles sur des points décisifs.

Nous n'avons parlé que de la guerre contre la Russie et la Prusse. Les trois co-partageants ne seraient-ils donc pas unis contre nous?

On n'est pas, ici où nous écrivons, fort suspect de tendresse pour l'Autriche ni d'illusion sur son libéralisme; toutefois, l'antipathie contre les tyrans de Venise et de la Hongrie ne doit pas nous fermer les yeux sur la réalité. Qu'on

regarde Tatlilude de rÂulriche. — Elle ne veut, dîra-t-on, que se faire acheter par ses anciens complices. — C'est possible, si elle ne trouve pas mieux ailleurs; — et la France peut faire plus pour elle et surtout incomparablement plus contre elle que la Russie et la Prusse. L'Autriche n'a pas plus de préjugés que de scrupules; elle n'en veut même pas trop à ses victimes, et elle est capable de pardonner à la Po^ logne le partage de 1 772 et les massacres de Gallicie. — Elle, qui ne s'arrange pas de la Pologne de 1815, pourrait s'accommoder de V autre f de la grande, et tel archiduc que l'on voulait établir un peu trop loin lui paraîtrait beaucoup mieux placé sur la Yistule. L'abaissement de la Prusse en Allemagne lui semblerait probablement la compensation de grands sacrifices ailleurs, et la question de Venise pourrait bien se ré« soudre en Pologne et en Prusse.

Ce ne sont point là des fantaisies d'imagination : il y a des mystères diplomatiques qui n'en sont plus pour per« sonne. Dans la question de Pologne, la pensée de s'ôter un peu pour ôter beaucoup à d'autres a souvent passé par l'esprit deTÂutriche. En 1831, si , Louis-Philippe eût été moins déplorablement timide, et lord Palmerston moins jaloux delà France, M. de Metlernich lui-même fût entré dans une combinaison pour le rétablissement de la Pologne. — En 1854, à l'ouverture de la guerre de Crimée, des insinuations du même genre arrivèrent de Vienne.

De ce côté-là, tout est possible en tout sens. 11 n'est pas besoin de parler des alliés plus sympathiques qui ne sauraient manquer à la France : l'Italie au midi, la Scandinavie au nord. Tout le monde sait que la Suède se fût jetée corps et âme dans la guerre de 1854, si les puissances occidentales se fussent proposé de rétablir la Pologne.

En résumé, trois issues s'offrent à la France :

L'inaction ... Devant quels événements et avec quelles suites?

: Une demi-solution sans sécurité, sans durée, suspendant tout au plus le choc inévitable;

Un grand effort, un immense résultat, une nouvelle Europe; eiy après la tempête, une glorieuse et durable paix.

Un homme aurait pu donner au monde la paix sans passer par la lempéte. Alexandre I" écrivit un jour de sa main le plan d'une Pologne rétablie dans les frontières de la Dwina, de la Bérézina et du Dnieper. Si Alexandre II eût réalisé ce plan...

Mais laissons les rêves, et envisageons d'un œil ferme la réalité.

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