LA POLOGNE PRUSSIENNE
44 mars.
L'opinion publique réclame pour la Pologne, avec toute raison et toute justice, la reconstitution de l'indépendance nationale, et non le rétablissement des traités de 1815, aussi insuffisants qu'impraticables. Ces traités, néanmoins, ont été un fait s'ils ne sont pas un droit, et il est bon de connaître ce fait dans son principe et dans son exécution, ne fût-ce que pour constater que le prétendu droit garanti aux co-partageants de la Pologne par les pactes de Vienne s'il avait eu quelque réalité, serait depuis longtemps périme par la violation permanente de ces pactes.
Lord Palmerston prétendait, il y a quelques jours, établir une différence entre la Prusse et la Russie quant à l'inexé-
eution des traités de 1815 \ Nous allons voir ce qu'il en faut
penser.
L'article 1*' de l'acte général du congrès de Vienne s'exprime ainsi :
a Les Polonais, sujets respectifs de la Russie, de TÂuc( triche et de la Prusse, obtiendront une représentation et a des institutions nationales, » etc.
L'article 5 du traité particulier entre la Prusse et la Russie, annexé à l'acte général, répète que 'a les Polonais, c< sujets respectifs des hautes parties contractantes, obtienc( dront des institutions qui assurent la conservation de leur a nationalité. »
L'article 2 de l'acte général du congrès qualifie ainsi la Posnanie :
ce La partie du duché de Varsovie que Sa Majesté le roi (( de Prusse possédera.... sous le titre de grand-duché de a Posen. »
En conséquence des traités de Vienne, Frédéric-Guillaume III prit donc le titre de grand-duc de Posen. Dans sa proclamation aux habitants, il déclara que le grand-duché était une province séparée. Il annonça aux Polonais que leurs droits et leurs propriétés passaient sous la tutelle de lois qu'à l'avenir ils feraient eux-mêmes; que leur langue serait employée dans toutes les affaires publiques; qu'ils rempliraient tous les emplois du grand-duché ; que le lieutenant du roi et le président de la province seraient Polonais.
Le serment imposé aux fonctionnaires du grand-duché était celui-ci :
* 11 est inconcevable que lord Palmerston soit encore revenu sur ce thème dans son dernier discours à la Chambre des lords. Où sont donc aujourd'hui les instiluliom nationales et la représentation nationale dont parlait ce ministre? Où donc est aujourd'hui le grand-duché de Posen, simple province prussienne comme toutes les autres?
c< Je reconnais Sa Majesté le roi de Prusse comme l'unique « souverain légitime de ce pays, et la partie de la Pologne c( qui, par suite du traité de Vienne, est échue à la maison « royale de Prusse, comme ma patrie. •. »
Ainsi, le fonctionnaire posnanien ne reconnaît de prince que le grand-duc de Posen, et de patrie que la province polonaise et non la Prusse.
En 1841, Frédéric-Guillaume IV s'exprimait encore dans les termes suivants :
« D'accord avec les stipulations du traité de Vienne, nous a nous engageons à respecter chez les Polonais l'amour que c( toute noble nation a pour sa langue, son passé historique c< et ses usages. »
Lorsque Frédéric-Guillaume IV parlait de la sorte, c'était déjà depuis dix ans un mensonge. Le gouvernement prussien avait gardé quelque réserve à l'égard des Polonais jusqu'en 1831 ; mais, depuis la malheureuse issue de l'insurrection de la Pologne russe, il marcha de plus en plus hardiment à son but, à la destruction de la nationalité polonaise, qu'il avait juré de maintenir. Il n'y eut plus de vice-roi polonais, mais un simple gouverneur comme dans les provinces prussiennes. Ce gouverneur, M. de Flolwell, se fît un plan d'une habileté vraiment infernale, qu'on a tout entier écrit de sa main. II se proposa ce d'étouffer insensiblement, et autant que possible, les mœurs, les inclinations et les tendances des habitants polonais qui s'opposent à la fusion intime de la province de Posen avec la monarchie prussienne, et d'introduire à leur place l'élément allemand, de le développer de plus en plus, tant par des avantages matériels que par des avantages moraux, afin qu'il pût arriver finalement à dominer l'élément contraire et à anéantir complètement Tesprit polonais, tant dans Téducation que dans l'esprit des habitants, »
c( ..., 11 est inutile et dangereux de faire, en quoi que ce c< soit, des concessions aux Polonais... Il faut audacieusece ment poser ce principe que la province doit être ouverte à c( deux battants à rélément allemand. »
Conformément au plan de M. deFiotwell, un édit du 3 février 1853 ôta aux propriétaires posnaniens Télection des conseillers de district pour les faire nommer par le gouvernement; puis un autre édit du 10 décembre 1836 cassa les maires polonais des communes et les remplaça par des commissaires de district également choisis par le gouvernement. c( Par ce moyen, » écrit M. de Flotwell, « on a enlevé le pre- « mier degré du pouvoir administratif aux indigènes et on « Ta remis aux mains d'employés gouvernementaux et àllcc< mands. »
Toutes les autres fonctions furent envahies successivement, et la bureaucratie allemande tomba sur le pays comme une invasion de sauterelles. On crie, non sans motifs, contre la bureaucratie française; mais l'innombrable et famélique armée enfantée en Prusse par ce qu'on peut nommer le baccalauréat bureaucratique est certes bien autre chose! Administration, magistrature, police, chemins de fer, navigation, industrie et commerce môme, autant que l'action du gouvernement peut s'y étendre, tout fut occupé par des gens qui ne parlaient ni n'entendaient la langue du pays. La langue nationale fut exclue des actes officiels, de la correspondance administrative et des tribunaux. Elle a fini par Têtre à peu près complètement de renseignement. Les cours durent être faits en allemand dans les lycées, en allemand dans les écoles d'ouvriers (règlements de 1856 et 1858). Il fut interdit d'enseigner Thistoire de Pologne dans les écoles publiques et privées. Rien ne fut négligé pour replonger les classes laborieuses de la population indigène dans l'ignorance et dans la misère.
POLOGNE ET MOSCOVIE. o5
Presque tout cela s'efîectua sournoisement, hypocritement, en fait et non à coups de décrets! Les décrets, trop multipliés, eussent pu faire du bruit en Europe; il fallait se ménager la faculté d'atténuer, de ruser, de nier au besoin.
Tout fut tenté pour dénationaliser les hommes;
Tout échoua.
Tout fut tenté pour dénationaliser la terre, malheureusement avec plus de succès.
Des amendes énormes frappèrent toutes les familles posnaniennes dont un membre quelconque avait été combattre contre les Russes dans le royaume de Pologne en 1831. Ces amendes, exigées immédiatement par le fisc, aboutirent à de nombreuses expropriations, ou, pour parler net, à des confiscations. Les propriétés confisquées furent exclusivement affermées ou vendues à vil prix à des Allemands. La haute politique du gouvernement prussien. était au-dessus des petits intérêts de fiscalité. Ne pouvant user de moyens aussi grandioses que son modèle Nicolas, et n'ayant point de Sibérie ni de Caucase à sa disposition pour y déporter les familles indigènes, il se contentait de les ruiner.
Ce qui avait commencé par les confiscations fut continué sous une autre forme; le gouvernement consacra des fonds considérables : 1"* à prêter de l'argent à un intérêt très-bas, ou même sans intérêt, aux Allemands qui voulaient acheter des propriétés polonaises ; 2** à leur donner des primes pour leur faciliter les surenchères dans les expropriations; 3' à acheter des terres polonaises pour le compte de l'État, afin de les revendre, même à perte, à des Allemands.
Il restait cependant aux propriétaires polonais un moyen de défense. La principale cause des embarras de la propriété était dans la loi d'indivision qui régit les terres nobles, loi qui grève ces terres de dettes inévitables, celui des héritiers qui garde le domaine entier^ à l'ouverture d'une succession^
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étant obligé d'emprunter pour solder en argent la part de ses cohéritiers. Cas dettes eussent amené très-fréquemment les expropriations dont profitait le gouvernement prussien, si les propriétaires n'eussent été protégés par la fameuse société du crédit foncier de Posen, qui fit longtemps l'admiration des économistes. Les propriétaires associés par un ingénieux système de garantie solidaire, de lettres de gage hypothéquées sur l'ensemble des biens-fonds de l'association et de remboursements par annuités, supprimaient Texigibililé des dettes et par conséquent l'expropriation.
Cette association modèle, qu'enviaient aux Polonais les pays les plus avancés en économie politique, et dont le crédit et la prospérité dépassaient tout ce qui existait d'analogue dans le royaume de Prusse, le gouvernement eut l'impudeur de la détruire, pour lui substituer une nouvelle machine de guerre contre les Polonais, c'est-à-dire une société administrée de manière, non plus à éviter, mais à faciliter les expropriations.
Le gouvernement prussien espère ainsi arriver, dans un temps donné, à déposséder le dernier propriétaire polonais, et à transformer les possesseurs légitimes du pays en parias sur leur propre sol natal.
La persécution atteint partout l'élément polonais, dans la vie religieuse comme dans la vie civile et politique, à l'église comme au théâtre, où l'on ne peut pas jouer de drames en polonais, comme sur les routes, où l'on ne peut demander en polonais, à des conducteurs et à des cochers allemands, son billet ou sa place. En matière religieuse, le fanatisme n'est assurément pour rien dans les continuelles vexations infligées aux catholiques de Posen.
Les grands événements de 1848, le soulèvement victorieux de Berlin contre le despotisme royal, l'attitude sympathique à la Pologne que montra la révolution allemande à son de-
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but, semblèrent un moment promettre que le perfide système du gouvernement prussien allait disparaître avec ses auteurs ; mais bientôt Tesprit de conquête et Torgiieil de race reprirent le dessus en Allemagne; l'armée prussienne étouffa par la force Tardent réveil de la Posnanie; le roi de Prusse réunit le grand-duché, non pas seulement à son royaume, mais à la confédération germanique, et l'assemblée révolutionnaire de Francfort n'eut pas honte de sanctionner cctlc violation du droit des peuples. Le masque est jeté; le roi grand-duc signifie aux députés polonais que Posen n est qu'une province prussienne comme une autre j c'est-à-dire qu'il n'y a plus de grand-duché, ni de nationalité polonaise^ ni de traités de Vienne.
Tout cela ne suffisait point encore ; la germanisation de Posen allait trop lentement ; car on comprend bien que nous n'avons point à nous fier aux statistiques qui donnent le compte des habitants allemands de la province; lesstatisti* ques mentent comme tout le reste; ce sont des bureaucrates prussiens qui les font. 11 fallait un moyen plus prompt d'en finir, un prétexte à l'entier écrasement de la Posnanie, De 1858 à 1859, le bruit d*une vaste conjuration polonaise se répandit en Allemagne et partout; un mystérieux comilé directeur siégeait, disait-on, à Posen, correspondant avec le comité de Londres pour bouleverser l'Europe; on sentait partout l'influence de meneurs redoutables; les nouvelles les plus alarmantes circulaient incessamment. La police cependant s'obstinait à ne rien découvrir. Les notables polonais de Posen y suppléèrent. Un des députés de la province, M. Niegolewski*, se procura et apporta devant les chambres [)russiennes la correspondance du comilé révolutionnaire, qui provoquait avec véhémence un mouvement socialiste et s'ef-
* Mort rcccnimeDt en combattant pour la Pologne.
forçait de soulever les paysans polonais, d'abord contre les nobles et les prêtres, comme modérés et réactionnaires, avant de s'en prendre au gouvernement.
Cette correspondance était signée de cinq habitants de Posen; mais les signatures étaient fausses, et M. Niegolevirski était parvenu à découvrir le nom du véritable président du comité secret; c'était M. de Barensprung, directeur général de la police de Posen !... Les provocations à la Gallicienne, les appels à l'extermination des propriétaires, étaient écrits par le secrétaire du chef de la police prussienne ^ !
Il faut l'avouer, le marquis Wielopolski était dépassé d'avance !
C'était en 1860 : Gavour et Garibaldi, Rome et Naples, absorbaient l'attention passionnée de la France ; les révélations de M. Niegolewski eurent un trop violent éclat dans la chambre des députés de Prusse pour que les échos n'en retentissent pas jusqu'à nous; on sut bien qu'une odieuse machination d'agents provocateurs avait été organisée en grand par l'administration prussienne; on en sut assez pour accroître l'antipathie et le dédain qu'inspire ce gouvernement incapable et impuissant dans les affaires générales de l'Europe, contradictoire et déloyal dans ses affaires particulières; mais on n'étudia guère le détail et Ton ignora les suites.
Les suites, que furent-elles? Le gouvernement prussien a-l-il désavoué, châtié, suivant la coutume, les agents assez maladroits pour avoir laissé surprendre les preuves d'un tel excès de zèle?
Le gouvernement prussien, on doit lui rendre cette juslice, a eu plus de courage ; il s'est approprié le crime en soutenant le criminel.
pour plus de détails, une brochui'e publiée en 1861 : la Prusse et les Vienne; Paris, Denlu.
M. de Barensprung est encore aujourd'hui directeur général de la police de Posen; c'est lui qui est chargé, à cette heure, de protéger les honnêtes gens de la province contre le terrorisme du parti polonais, suivant le style du Moniteur prussien. Il coopère, comme pouvoir civil, avec ces chefe militaires qui veillent à la frontière pour désarmer les insurgés et les rejeter nus ensuite aux lances des cosaques.
Ses collègues de la vieille Prusse ne lui cèdent d'ailleurs en rien, eux qui, de Thorn, ont fait remettre aux mains des Russes de jeunes Polonais munis de passe-ports français.
Voilà les spectacles que l'Europe regarde et que l'Europe tolère.
SURSUn CORDA
28 mars.
Un grand malheur a frappé la juste cause : le jeune chef qui, par ses talents et son courage, avait fait accepter sa dictature à une révolution d'abord multiple et anonyme^, est momentanément perdu pour elle.
* Nous n'avons point à discuter ici les circonstances de cet épisode de Tinsurrection polonaise ; mais il importe toutefois de dire que la prise de possession de cette dictatm'e avait été une faute, et que le retour h la direction mullipie et anonyme a été le salut de Tinsurrection. Le comité central de Varsovie, dont le patriotisme avait ratifié la dictature pour éviter la discorde, a su depuis
Une impression de douleur et de consternation a saisi au premier moment les amis de la Pologne.
Il y a eu douleur, certes, mais nulle consternation, nul découragement chez les Polonais. Nul ne s'arrête, nul n*bésite devant la mauvaise nouvelle ^ Ceux du dehors continuent de se diriger en foule vers la patrie; de ceux du dedans, pas un ne pose les armes. La petite armée, quoique mutilée, a glissé, pour ainsi dire, entre les mains ennemies qui Tétreignaient; elle s'est fragmentée en guérillas qui recommencent à éparpiller la guerre.
L'instinct des Polonais ne les trompe pas. Nous étions trompés, nous, par nos habitudes et nos souvenirs; nous nous figurons toujours la guerre régulière, la grande guerre. Le général perdu, c'était pour nous tout de suite une bataille décisive perdue; nous nous reportions à la campagne de 1831 , au dernier choc devant Praga : Conmmmaium est.
Rien de pareil. La guerre ne fmit pas; on pourrait presque dire qu'elle commence. La dictature ne l'avait pas créée et ne l'emporte point avec elle. La guerre n'était pas seulement où était Langiewicz, mais partout : des portes de Gracovic à celles de Mohilev, de la Warta aux marais de Pinsk, de la Podolie à la Samogilie.
Les habitudes et les idées de centralisation que nous por-
prévenir par sa fermelc toute tentative du même genre, réunir dans son action collective les éléments les plus divers, et faire ce qu'on n'eût obtenu d'aucun chef ni d'aucun nom, en maintenant la guerre dans la seule forme qui pût empocher Tenue mi d'user de ses ressources si supérieures pour étouffer promptement rinsurrection. Ce gouvernement anonyme sera un des phénomènes les plus extraordinaires de Thistoire.
'< « Les Polonais disparaissent de tous les pays d'Europe ; où ils étaient dix, ils ne sont plus que deux ; où il y en avait deux, il n'y en a plus. Le jeune homme à la barbe naissante part ; le vieux proscrit de 1 851 part, abandonnant une place et un travail qu'il ne retrouvera plus au milieu de la concurrence étroite et nombreuse de l'Occident. Ils vendent leur pauvre patrimoine ; la Pologne se soulève, la Pologne a besoin d'eux, il n'y a pas à réfléchir : il faut partir. »
(Kolokol du 10 mars.)
POLOGNE ET MOSCOVIE. 4i
tons en toutes choses nous avaient, Dieu merci ! fait illusion.
La guerre dure et durera.
Mais, quand même les prodiges accomplis dès les premiers jours par une poignée d'hommes sans organisation et presque sans armes ne garantiraient pas de nouveaux prodiges, à mesure que s'accroît le nombre des insurgés et que s'étend le théâtre de l'insurrection ; quand même les em? barras intérieurs de la Russie ne viendraient pas en aide à la Pologne; quand nul secours n'arriverait du dehors; quand ce drapeau tricolore, que la France voit avec douleur flotter si loin d'elle dans un autre hémisphère, à celte heure où tous nos sentiments, lous nos intérêts, tous nos devoirs nationaux l'invitent à se déployer en Europe; quand ce drapeau resterait, ce qu'à Dieu ne plaise I sur ces plages du nouveau monde d'où la voix de la patrie le rappelle et n'apparaîtrait pas là où elle l'attend; quand Tours du Nord, blessé, harassé, aurait encore la force de terrasser une fois de plus sa victime; le silence ne se fera plus jamais; la lutte ne cessera plus jamais; et deux victoires décisives, qui n'en font qu'une, ont été gagnées, dont rien désormais ne saurait plus enlever le fruit à l'indestructible cause polonaise.
L'Europe a appris ce qu'est la Pologne! — L'Europe a appris ce qu'est la Russie!
11 y avait naguère, même chez des esprits fort sympathiques à la cause, de l'incertitude sur la vraie Pologne et sur la place qu'elle tient en Europe, grâce aux nuages habilement amassés par une science officieuse aux gages de; la politique, et, on doit le dire aussi, grâce à la malheureuse direction delà guerre de 1831, trop enfermée dans le petit royaume de Varsovie par les conseils déplorables d'une impuissante diplomatie. La science russe s'efforçait, par d'adroites équivoques, de montrer dans l'ancienne Pologne une agrégation factice qui s'était dissoute pour ne plus se re-
former. Ces ombres so sont dissipées; nous avons vu partout s*agiter d'un même frémissement les membres épars de l'ancienne, de la vraie Pologne. On ne peut plus demander où elle est! — Ne dispuions pas sur telle ou telle ville, sur tel ou tel district! — Elle est partout où s'étend la civilisation polonaise, partout où règne Tesprit polonais \ Il n'y a plus aujourd'hui un homme sérieui en France qui s'arrête aux traités de 1815 et prenne pour une solution le rétablissement du petit royaume de Varsovie. On discute sur ce qui doit ou sur ce qui peut se faire, sur ce qui doit se faire aujourd'hui ou sur ce qui doit se faire demain; on ne discute plus entre 1815 et 1772. 11 est des hommes qui ont le triste courage de prétendre que l'on ne doit rien faire ; il est une opinion publique qui demande que l'on fasse tout; il n'y a plus a tenir compte de ceux qui demandent quon ait l'air de faire quelque chose.
La Russie, tout naturellement, ne commence qu'où finit la Pologne. Mais qu est-ce que la Russie?
D'un côté, nous voyons éclater chez les Polonais tous les signes des plus brillantes races européennes : le génie chevaleresque, raclivité, la spontanéité, la libre expansion, Tentente et l'action commune par l'unité des sentiments, par une sorte d'électricité sympathique et non par le mécanisme de masses impersonnelles; les femmes enflammant le courage des hommes et ajoulaiit une poésie nouvelle à la poésie de l'héroïsme.
De l'autre part, qu'est-ce qui frappe nos yeux? APétersbourg, après Nicolas, dès que, au milieu des fluctuations du nouveau règne et d'une agitation publique soulevée par tant
* Ajoutons aujourd'hui : partout où sévissent les exécutions, les déportations, les spoliations; •« Télat de siège,— on Ta très-bien dit,— marque les limites de la Pologne. » La Russie rend moralement, Si l'heure qu'il est, Kiew et Smolensk niAme aux Polonais : la reprise de possession se fait par le sol des cachots.
de causes diverses, on a laissé pénétrer en Russie non plus seulement le mécanisme bureaucratique et militaire, mais l'esprit de l'Europe, tout a été confusion et vertige, comme si cet esprit eût apporté avec lui un principe dissolvant et inconciliable avec les conditions de la vie moscovite; le désordre a remplacé l'étouffement qui comprimait tout sous la tyrannie; puis, la tyrannie, renforcée à Varsovie tandis qu'elle s'affaissait à Saint-Pétersbourg, ayant enfanté la guerre actuelle, on a vu tout à coup avec stupeur cette guerre prendre un caractère qui fait disparaître toutes les apparences d'une civilisation superficielle pour laisser émerger le vieux fond de la barbarie tel qu'il était aux jours d'Ivan le Terrible.
Nous ne parlons point des cruautés ordonnées de sangfroid par le pouvoir : d'autres gouvernements en Europe n'en ont que trop donné l'exemple; la Vénétie et la Hongrie seraient là pour nous répondre. Nous parlons de la façon • dont l'armée russe pratique la guerre depuis qu'elle n'est plus contenue par la vieille discipline du temps d'Alexandre P'; nous faisons allusion à cet instinct de destruction, à celte passion, pareille à celle de certains animaux féroces, d'anéantir toute vie et tout mouvement, de faire le désert autour de soi, passion qui se réveille, avec le cri de guerre, chez un peuple assez doux à ses sillons et dans ses foyers. Les fureur^ de l'armée russe en Pologne nous reportent à d'autres fureurs non moins étranges qui éclatent ou ont éclaté dans l'intérieur même de la Russie; à ces vastes incendies qui ont plus d'une fois embrasé Moscou, et qui dévoraient, il y a quelques mois, les plus riches quartiers de Pctersbourg. En Europe, on manifeste son mécontentement par des meetings si Ton a l'habitude de la liberté légale, par des émeutes si on ne les a pas ; en Russie, on brûle la ville pour établir qu'on n'est pas satisfait du gouvernement ou de l'état social. On raconte que dernièrement, nous n'affirmons
pas le faity on aurait semé des poisons à tort et à travers dans Pétersbourg sans qu'il y eût là ni haine ni vengeances personnelles; c'était une manifestation I
Quoi qu*il en soit de ce dernier fait, tout le reste n'est que trop certain, et il y a là tous les signes d'une race étrangère à l'Europe, d'une race qui n'est pas la nôtre, et qui a ses traditions chez les fléaux de Dieu^ chez les compagnons d'Attila, de Gengiz et de Tamerlan.
La Russie, ou, pour l'appeler de son vrai nom, la Moscovîe, n'est pas une puissance européenne.
N'y a-t-il donc point en Russie un élément européen capable de modifier cette nature tartare?
Les martyrs russes et les généreux proscrits de Londres ne sont-ils pas révélés à nous comme des frères?
Cet élément existe, nous le croyons; sans lui, la Russie n'aurait point d'avenir dans le monde; mais cet élément, capable de faire d'elle une puissance intermédiaire entre l'Europe et une moitié de l'Asie, ne suflBt pas à lui donner place dans la vraie famille européenne. Toute intervention de la Russie dans les affaires intérieures de l'Europe est malfaisante ; l'action de la Russie en Asie, nous ne disons pas dans toute l'Asie, peut être un progrès pour le genre humain.
Le testament de Pierre le Grand est un rêve, comme les rêves de Charles-Quint et de Philippe H.
L*empire de Catherine II, Vempire de toutes les Ru^mes^ est une création artificielle de la politique. 11 n'y a là-dessous de réel que la nation moscovite.
Adieu donc l'illusion d'une alliance franco-russe, d'une Russie contre-poids de l'Angleterre en Europe! Le contrepoids de l'Angleterre sur les mers, ce sont les États-Unis, c'est l'Amérique purgée de l'esclavage. L'équilibre de l'Eu-
rope, c'est la reconstitution de la Pologne et la constitution de ritalie.
La tête et le cœur de la vraie race slave, ce n'est pas la Russie, c est la Pologne, mais une Pologne nouvelle, affranchie de corps et d'esprit, latine, grecque, juive même tout à la fois, et qui unira les croyances dans la liberté, sur le Dnieper comme sur la Vistule, dans la victoire comme naguère dans le martyre à Varsovie.
Voilà le vrai panslavisme!
Nous reviendrons sur la question des Rumes et de la Moscovie. Tout un monde nouveau pour nous fermente confusément sous nos yeux. Il faut que la lumière achève de se faire pour que l'action sache où se prendre.
Sunùm corda!